CELUI QUI RIAIT, CELUI QUI COURAIT

 



Il y a des endroits sordides comme l’eau souillée d’un caniveau, que même la poésie la plus macabre ne saurait louer. Des lieux honteusement désertés par la gloire, sans perversion fantastique ni criminel maudit. Rien n’y grandit jamais, que la crasse et l’ennui. Ceux qui y passent baissent les yeux et hâtent le pas, car ils craignent ces bas-fonds comme l’antichambre de l’enfer. Ce en quoi ils se trompent car Hadès n’y accorde pas une once d’attention, il ne s’y trouve nulle vilenie exceptionnelle, nul méfait inouï pour éveiller son intérêt. Seulement la flétrissure des âmes humaines dans ce qu’elle a de plus banal et méprisable...

La Rue Torve est de ces lieux. Glauque et tortueuse, la lie infamante de Rodorio. On ne se rend pas dans la Rue Torve, on s’y perd, volontairement ou non. Aucune carte de la ville ne la mentionne, ni aucun écriteau sur un mur. Pourtant de mémoire d’homme, elle a toujours existé, comme un organe inutile et gangrené du corps urbain, que les ancêtres tassés sur leur chaise n’évoquent jamais sans un crachat par terre avant de se signer. Tout le monde la connaît, et personne n’y est jamais allé, car rien n’entre ni ne sort de la Rue Torve que ce qui appartient à la Rue Torve.

D’aucuns s’étonnent que le maître du Domaine Sacré puisse tolérer son existence, quand un seul de ceux qui le servent pourrait la raser le temps d’un battement de cils. D’autres y voient une preuve de la grande sagesse de cet homme mystérieux que l’on nomme le Pope, tant il est préférable de seulement juguler une tumeur qui n’altère aucune fonction vitale que d’en tenter une ablation hasardeuse, sans pouvoir prédire si elle ne réapparaîtra pas ailleurs, plus pernicieuse que jamais. Mais d’autres encore, parmi ceux qui vivent dans la banlieue extérieure de Rodorio la plus proche de la colline interdite, prétendent que le Pope n’est plus aussi sage qu’il l’a été, et que la Rue Torve ne lui déplait pas autant qu’il serait normal de le croire. Et quand on leur demande pourquoi, ceux-ci murmurent que le Pope n’a pas hésité à plonger ses mains dans la fange pour y enrôler un de ses séides, Jamian le noir, aussi sale et laid qu’un corbeau nécrophage. Mais il en est bien peu pour écouter ces rumeurs, à Rodorio on sait bien à quoi ressemblent les élus. Les vieux haussent les épaules en tapant de leur canne, car ils se souviennent encore de ce merveilleux joueur de lyre qui ne manquait jamais une occasion de revenir les voir pour les ravir de sa musique enivrante, encore longtemps après que le Domaine Sacré l’a accueilli à bras ouverts. Et les jeunes gens gloussent en rougissant, avant de parler du grand Misty qui certains soirs aime à passer sous leurs fenêtres, tout vêtu de blanc et de rose. Non, bien peu y croient, et beaucoup ont tors. Car il y a dans la Rue Torve des ombres bien plus redoutables qu’un oiseau de mauvais augure. Car plus la lumière brille d’un coté plus les ténèbres sont épaisses de l’autre...

Mais il faudrait plonger profondément au fond de ce cloaque d’âmes visqueuses, retourner bien des immondices avant de trouver ce qui se terre là-bas. Il faudrait passer par des cours aux grilles tordues et aux pavés déchaussés. Traverser des bâtisses en ruine qui vous épient d’une attention mauvaise derrière leurs fenêtres occultées par la crasse et des planches vermoulues, en se glissant par certaines portes qui restent mystérieusement toujours ouvertes. Il faudrait se perdre dans un dédale de ruelles étroites et sinueuses, ressemblant moins à des passages délibérés qu’à des espaces morts entre des constructions mal préméditées. C’est ça la Rue Torve. Un enchaînement tortueux et délabré, une succession de voies abandonnées, de caves obscures et de taudis repoussants.

Là au milieu des matafs avinés et des putains défraîchies qui croupissent dans ces bouges sordides, si la chance est contre vous il y aura Luigi. Luigi ne parle pas, il se contente de boire un truc pas net. Luigi ne fait pas de vagues, assis seul à sa table sans compagnon de beuverie. Luigi a des airs de mauvais garçon, le genre à déclencher un lâcher de phéromones chez les donzelles qui préfèrent le cuir à la dentelle. Il a le visage anguleux de ceux qui sortent leurs couilles plutôt que de menacer de les montrer. Sur la peau mate de ses bras secs et noueux qu’il laisse toujours à nu jusqu’aux épaules, courent plein de petites cicatrices blanchâtres, les traces officielles des emmerdes qui parfois choisissent une vie pour lui coller au cul comme des vers à une carcasse faisandée. Les rares fois où son regard quitte le fond de son verre, c’est quand une main passée dans ses cheveux hirsutes il rejette la tête en arrière et éclate d’un rire dément.

Quand Luigi rit les macs rangent leurs biftons crasseux car plus une catin n’écartera les jambes pour eux. Quand Luigi rit les salauds courbent l’échine et se tirent pour aller là où ils seront encore des salauds. Dans la Rue Torve, on s’en fait pas trop pour l’espérance de vie, mais pas au point de rester près de Luigi quand il rit. Luigi Six Pouces. Six pouces c’est la longueur d’acier qui vous passe par la gorge quand vous passez sous le regard de Luigi. On ne sait pas trop pourquoi, personne ne s’y frotte plus depuis longtemps. Mais quand il perd son calme quelqu’un perd la tête. C’est moche. Même quand ça arrive au plus grand connard du plus miteux des trous à rats. A cause de la manière sans doute. C’est comme tirer la bille noire à une loterie macabre où quelqu’un d’autre vous aurait inscrit, comme de passer sous un mur porteur qui en aurait eu marre de porter. Sauf que dans la Rue Torve les crânes ont encore une chance d’être plus durs que les moellons. Alors que même avec une carotide en téflon vous n’auriez pas une chance contre Six Pouces. Vous vous appelleriez Myaomoto Musashi que votre main n’aurait pas le temps d’effleurer la tsuka. Rien à faire contre ce vicelard sociopathe, d’un seul coup c’est évident comme s’il venait d’enfiler un masque de cruauté délirante. Et avec un rictus mauvais comme le crachat d’un pestiféré, il tranche gorge et cervicales dans le même mouvement désinvolte. Avant d’empoigner par les cheveux la tête qu’il vient de s’offrir pour la poser sur sa table, et de recommencer à rincer ses entrailles avec sa mort en bouteille en fixant le regard voilé et exorbité de l’infortuné décapité. Au moins il fait le ménage, Six Pouce embarque toujours ses têtes avec lui quand il quitte la Rue Torve. On ne sait pas pourquoi, personne n’a envie de savoir ce que Luigi fait de ses trophées. Personne ne veut rien lui demander de toute façon, personne ne veut le regarder. Ni même se barrer quand il entre quelque part. Ne rien faire, c’est encore ce qu’il y a de meilleur pour la santé avec Luigi. Il n’y a plus personne pour tenter le diable. Personne, à part Baldomero.

On voit rarement Baldomero dans la Rue Torve, et quand il apparaît, c’est toujours pour s’assoir en face de Luigi. Baldomero n’a rien à faire là, Baldomero est une injure rutilante pour tous ceux qui passent dans la Rue Torve. Il est beau comme un truand de Scorsese, toujours tiré à quatre épingles dans son costume cintré trop clair et sa chemise trop propre. Il a la démarche droite et rigide comme le bâton d’un magistrat, toujours hautain au milieu des dos voûtés et des épaules affaissées qui peuplent la Rue Torve. Baldomero est trop fier, Baldomero est trop sain. Baldomero n’aurait pas dû pouvoir faire deux pas dans la Rue Torve sans se retrouver à pisser le sang dans une impasse. Mais Baldomero Œil de Suie est aussi expéditif que Luigi Six Pouces, même si ses manières sont plus élégantes. Dès qu’on le mate en face on sait à quoi s’attendre. Œil de Suie a un regard de fanatique complètement cinglé. Ses iris sont si blancs qu’ils en sont presque invisibles, ses pupilles étrécies comme deux billes de basalte. Et l’autre ne vaut guère mieux. Même ceux qui ont essayé de s’approcher dans son dos ont fini nez à nez avec son troisième œil, le cercle noir et sinistre d’un glock 17’, qui passe de sa hanche à votre front avant même que vous n’ayez aperçu la bosse de son étui sous sa veste. A cet instant vous savez que Baldomero est aussi froid que le contact du métal entre vos yeux. Il ne presse pas toujours la détente. Œil de Suie méprise les êtres sans consistance. Mais s'il sent une étincelle de caractère, une once d’assurance, alors sans sourciller il vous expulsera la cervelle par l’arrière du crâne.

Baldomero ne parle pas, Baldomero ne boit pas. Quand il s’assied en face de Luigi, on lui amène toujours une longue pipe à opium, et ce qu’il brûle à l’intérieur ferait fuir un Afghan. Il n’y a rien de comparable dans les allures de Baldomero et de Luigi, et pourtant ils se ressemblent tellement. La même tignasse hirsute même si celle de Baldomero est plus noire, le même visage aux pommettes saillantes et au menton volontaire même si le profil de Baldomero est plus effilé. Ces deux là se fixent toujours avec une intensité terrifiante, ces deux là s’écorchent vifs à grands coups d’attentions. Comme s’ils contemplaient leurs propres reflets dans les prunelles de l’autre, comme s’ils n’autorisaient à nul autre le droit de les regarder ainsi. Luigi ne rit jamais devant Baldomero, et Baldomero ne décroise jamais les bras devant Luigi. Toute la nuit ils se toisent en silence, toute la nuit ils se jaugent, comme si un défi inachevé planait entre eux. Le soleil ne se lève jamais sur la Rue Torve, les murs y sont trop serrés pour le laisser passer. Mais quand vient le matin sans lumière, de Baldomero et de Luigi un seul tient encore sur sa chaise. Alors le survivant ramasse son vis-à-vis d’une nuit, avec tant de précaution et d’amertume sur le visage que ce geste parait comme la seule marque de compassion dont ils sont capables, la seule preuve d’affection que leurs vies connaissent. Et ils s’en vont. L’un inconscient, presque apaisé, l’autre portant sur ses deux jambes le poids de leurs deux existences.

Et pas un des habitués de la Rue Torve ayant assisté à l’une de ces confrontations ne s’est douté un jour qu’il venait d’assister à l’unique échange humain dont sont capables deux des plus terrifiantes sentinelles du Sanctuaire interdit.

 

Baldomero, pourquoi il faut toujours que tu ramènes ta sale gueule par ici... Au milieu de tous ces connards de Grecs il a fallu que je me coltine un putain d’Espagnol... pire, un Catalan !

Luigi, dire qu’entre tous les enfoirés que compte le Sanctuaire je dois ce que je suis devenu à une saleté d’Italien... pire, un Sicilien !

Barre-toi de mon herbe sale bouc puant ! Va te laver les mains ailleurs, elles sont aussi poisseuses que les miennes !

Connard de crabe avarié ! Toujours les pinces plongées dans ta merde, je devrais te laisser baigner dedans, si seulement ce n’était pas la seule qui soit plus épaisse que la mienne...

Qu’est-ce que tu cherches ? Qu’est-ce qui t’oblige à venir me trouver ? Je me fous de ta pitié ! Tu n’es pas différent de moi ! Un assassin grand luxe, la version propre et soignée du boucher que je suis !

Toujours à te voiler la face, toujours à me renvoyer le mépris que tu te destines... Mes victimes maudissent ton nom autant que le mien, c’est le Masque de Mort qui a créé Shura !

Regarde-moi, regarde-moi encore ! Regarde ce que je suis devenu grâce à toi ! Tu ne m’as laissé qu’un seul choix... Mourir de ta main ou libérer le monstre qui dormait en moi !

Pourquoi passes-tu toutes tes nuits ici Luigi ? Pourquoi si ce n’est pour que je vienne te chercher, pour te convaincre que tu n’es pas seul à te rappeler... Est-ce que le Masque de Mort sait pourquoi il s’obstine à épingler aux murs de son temple les têtes qu’il fait rouler ? Moi je sais. Je sais que tout ce qui reste du Luigi que j’ai connu, c’est sa volonté de ne rien oublier. Masque de Mort massacre en riant, et Masque de Mort essaie de noyer Luigi dans l’alcool et le poison. Pas de chance, pour ce qui est de tenir la distance avec de la grappa pestifera, même un chevalier d’or n’est pas de taille face à un Syracusain... C’est toi qui tiens le verre Luigi, Masque de Mort s’enivre et toi tu te souviens...

Comment peux-tu vivre avec ça... Moi je pourrais t’envoyer danser sur le Yomotsu Hira sans aucun remord, t’étriper avec autant de plaisir que n’importe qui... Mais Baldomero n’était pas comme ça. Tu me prenais pour ton pote pas vrai ? Celui qui bouffait la même poussière, qui récoltait les mêmes insultes... Les deux barbares du Sanctuaire, prédestinés à une charge trop brillante pour leurs origines, si méprisables à coté du grand Saga venu de Delphes, et d’Aiolos l’Athénien ! Tu as dû te détester après avoir accepté de me faire la peau... La seule fois où tu m’as surpris salopard ! Je ne croyais pas que tu oserais. Toi non plus tu n’as pas dû y croire, je parie que tu te fais gerber quand tu te regardes dans un miroir... Et encore maintenant tu te caches derrière ta fumée ! Est-ce que tu as trouvé un opium assez fort pour t’offrir de belles illusions ? Tu espères peut-être te convaincre qu’on t’a forcé la main... Mais j’étais aux premières loges putain d’enfoiré, moi je sais que tu Lui as juste obéi !

Je ne regrette rien, les regrets sont pour les faibles, et je ne suis pas plus faible que toi ! On n’était que deux gosses, j’étais le seul frère que tu aies jamais eu, et ça aussi tu t’en souviens, même si tu as trop de morve au fond de la gorge pour l’admettre à présent. C’est moi qui te ramassais quand tu te faisais coincer par les chevaliers d’argent qui ne pouvaient pas supporter qu’un sale rital ait un avenir plus grand que le leur. Tout comme tu m’as veillé des jours entiers après que Kanon m’ait pris pour cible pour prouver à son maître qu’il était digne de recevoir une armure d’or... Deux frères oui, jamais on n’aurait dû en arriver là. Mais Lui en a décidé autrement... Ce jour noir qu’on pensait être celui de notre investiture, et ces mots terribles qui ne cessent de résonner dans mon crâne toutes les nuits où je viens te retrouver ici...

 

« Voici donc le jour tant attendu, le jour où le IVe et le Xe doivent renaître, le jour où le Cancer et le Capricorne brilleront pour de nouvelles âmes. Luigi, ton Golden Discus a décimé les rangs des plus aguerris des chevaliers d’argent. Baldomero, j’ai apprécié de mes propres yeux l’impact de ton Jumping Stone. Vous êtes tous deux les égaux de vos maîtres à présent. Je vous en félicite. Mais moi, Shion, Grand Pope du Sanctuaire et représentant terrestre de la divine Athéna, je ne peux m’en réjouir. Ceux d’aujourd’hui ont vécu sous le soleil à son zénith, ceux de demain le suivront jusqu’à son crépuscule. Ceux d’aujourd’hui ont marché dans la lumière, ceux de demain devront courir dans les ténèbres. Vous êtes puissants c’est vrai, mais pas assez pour le destin qui vous attend. Je ne peux m’en contenter. C’est pourquoi je décide que de vous deux, un seul deviendra chevalier d’or. L’autre devra mourir pour que naisse le véritable élu de sa constellation. Luigi, Baldomero, affrontez vous jusqu’au bout ! Brillez ou mourez ! Si après trois combats aucun d’entre vous ne s’est décidé à grandir, alors vous périrez tous les deux par ma main... »

Vous avez déjà eu l’impression que vos entrailles se changent en serpent, qu’elles se tordent à l’intérieur de votre ventre jusqu’ à votre estomac où elles grouillent de plus belle pour se faire expulser à grand renfort de vomissements ? Que des fourmis marabunta ont fondé une colonie sur votre échine, qu’elles pincent, qu’elles percent, jusqu’à creuser votre colonne vertébrale et se repaître de votre moelle épinière ? Eux non plus en fait. C’est tellement plus simple, et tellement plus dégueulasse... Il était une fois deux mômes qui se croyaient frères, il était une fois deux mômes qui s’apprirent tortionnaires... Il était une fois deux mômes qui rêvaient d’une tête d’or, il était une fois deux mômes qui récoltèrent des mains rouges... Vous auriez fait quoi ? Chialer jusqu’à ce que votre cœur ne soit plus qu’une vieille noix desséchée ? Pas de bol, ces deux là ne savaient plus pleurer. Comme ils n’avaient plus de père pour les rassurer, comme ils n’avaient plus de mère pour les réconforter. Ni d’autre lieu vers lequel s’enfuir, ni d’autre espoir vers lequel regarder. Ceux qui mettent un pied dans le Sanctuaire n’ont plus qu’une route devant eux. Marche ou crève ! Le seul apaisement pour ces mômes avait été d’avancer ensemble. Mais la loi avait changé. Marcher seul ou crever seul.


J’ai couru ce jour là. J’ai couru de toutes mes forces, j’ai couru plus loin que je n’avais jamais couru avant. Tout comme je t’ai entendu rire plus fort que jamais. Tu m’as pris pour un lâche Luigi ? Shura l’inflexible qui décampe plus vite que les bleus essaient de se barrer à la fin de leur premier entraînement, je suis sûr que c’est une image que le Masque de Mort garde précieusement au fond de tout le fumier qu’il a déjà engrangé... Mais je n’étais pas encore Shura, et moi je savais ce qui se cachait derrière ton rire... Oser à ce point manquer de respect au Pope, tu as dû être fier de la tête qu’ils faisaient hein ? Tous ceux qui tout en te croyant complètement dingue ne pouvaient s’empêcher d’être impressionné par tes tripes. Ça t’a rassuré ? Ça t’a aidé pour ne pas entendre ce qui se cachait sous ton rire ? Moi je savais que tu riais pour t’empêcher de claquer des dents. Tu ris pour ne pas écouter ta peur Luigi !

Tu t’es barré fils de pute ! Tu m’as laissé seul devant Lui ! Tu peux toujours te la péter en te vantant que personne ne peut te tenir tête, les emmerdes que tu ne sais pas résoudre tu leur tournes le dos ! Tu fous le camp Baldomero, aussi loin que tu peux. Même maintenant, tu plonges dans l’opium pour aller là où rien ne peut t’atteindre. Mais ça je pourrais le crier sur les toits y aurait pas grand monde pour le croire pas vrai ? Shura le brave, le bras brûlant et le cœur froid ! Aussi froid que celui du Français comme ils disent... Pauvres abrutis ! Moi je sais que tu as la pire des faiblesses, tu as peur de la seule personne que tu n’auras jamais en face de toi, tu as peur de toi ! Pourquoi est-ce que tu es toujours aussi expéditif hein ? Pourquoi tu frappes si vite si ce n’est pour ne pas te donner le temps de réfléchir ? Ça a toujours été comme ça Baldomero, tu as le bras fort mais tu as la tête faible... Et tu le sais connard, tu le sais même tellement que tu laisses Saga penser pour toi ! Comment tu as fait ce jour là ? Qu’est-ce qu’il t’a dit le putain d’Hindou à qui tu as piqué les cornes pour te décider à venir me buter ?

 

« Ça te paraît injuste Baldomero, mais toi non plus tu n’es pas juste avec Shion. En acceptant de devenir chevalier, tu as accepté de donner ta vie au Sanctuaire. Shion demande de toi un sacrifice, et il en attendra d’autres. Tu ne peux devenir le Capricorne car tu n’as pas encore laissé derrière toi tes considérations personnelles, tout comme tu n’as pas encore abandonné ton nom. Tu crois que tu sais ce qu’est la justice ? Méfie toi Baldomero, l’accès aux perceptions supérieures ne préserve pas ton âme de tout avilissement. Car plus tu t’élèves plus tu as conscience de toi et de tes envies. L’orgueil est l’ombre sur la route de la lumière dont doivent se garder tous les Suras, car ils vivent dans le monde d’Indra dont le cœur est resté empli de désirs. Mais même Indra demeure soumis au Brahman, car les sentiments personnels sont trop lourds pour permettre l’Eveil. Ton statut ne te commande pas d’annihiler tes désirs, mais tu dois apprendre à les faire taire en oeuvrant pour un accomplissement supérieur. Vois le Grand Pope comme un Brahman, et deviens l’un de ses Suras. »

Quand le Catalan qu’on appelait Baldomero est rentré au Sanctuaire, les tronches narquoises de tous les Grecs qui avaient vu un gosse prendre ses jambes à son cou ont fait un autre genre de grimace. Comme quoi on fait plus solide que le racisme comme conviction. C’est pas une idée, juste une attitude, quelques gros bras qui persécutent des gars plus faibles ou moins nombreux. Faut bien un prétexte pour coller des baffes dans une société organisée. Taper sur les origines c’est ce qui vient en premier, c’est ça le racisme, juste un manque d’imagination pour expliquer un manque de cœur. Et quand les salauds de service ont vu revenir celui qui s’appelait Baldomero, ils se sont dit qu'il valait peut-être mieux trouver autre chose parce que le rapport de force avait changé. Il se repointait avec un truc terrible le Catalan... Quand un gars tout seul arrive avec une résolution qui dépasse celle de cinquante connards réunis, et ben cinquante ou pas, les autres ferment leur gueule.

Il s’en passe des trucs moches dans la Rue Torve. Dans tous les coins sombres. C’est pas ça qui manque, la Rue Torve toute entière est un grand coin sombre. On ne voit pas les trucs moches, on les entend pas, sauf quand on a le nez dedans. Les trucs moches on les sent. Elle pue la Rue Torve. Elle pue l’alcool et le foutre, elle pue la sueur et le rat crevé. Et parfois on sent autre chose. Une odeur âcre, cuivrée, qui laisse un goût bizarre sur la langue et qui noue les intestins. Alors là on sait qu'il s’est passé un truc moche.

Il n’y avait personne dans le Colysée quand Luigi a affronté celui qui s’appelait Baldomero, mais ceux qui passaient à coté ont senti la même odeur. Sauf qu’eux ne savaient pas ce que c’était qu’un truc moche. C’est normal le sang qui coule au Sanctuaire, on s’y massacre proprement, en famille... Mais quand le sang a cette odeur c’est que le destin tisse sa toile avec de la merde. Il était une fois deux mômes à peu près du même âge, à peu près de la même taille, à peu près du même niveau. Il était une fois un môme qui en frappait un autre, pas parce qu’il le voulait, mais parce qu’il le devait. Plus il frappait moins il le voulait, et moins il le voulait plus il le devait. Alors il frappait plus fort, et encore, et encore, en priant pour que ses points finissent par lui faire plus mal que son cœur. Il était une fois un môme qui se défendait sans comprendre, parce qu’il le devait, et pas parce qu’il le voulait. Et plus il se protégeait moins il le voulait, et moins il le voulait moins il comprenait pourquoi il le devait. C’est comme ça que ça s’est passé ce jour là. Le jour où celui qui n’était plus un môme a fait taire son cœur pour accepter cette chienne de vie, le jour où celui qui en était resté un a dit merde à la vie parce qu’il n’avait plus rien à écouter.

 

Tu riais ce jour là quand je t’ai acculé. Je t’en ai voulu pour ça Luigi, je t’en ai voulu pour avoir peur de moi. Parce que ça voulait dire que tu n’essaierais pas. J’ai essayé Luigi, je t’ai cogné de toutes mes forces pour que tu me haïsses, pour que ta colère étouffe ta peur, pour que tu comprennes que Baldomero était mort. Shura n’était pas ton frère, tu n’aurais eu aucune raison de l’épargner, aucune raison de lui laisser ta vie pour sauver la sienne. Mais tu n’as pas vu Shura, tu t’es accroché au fantôme de Baldomero, et tu t’es effondré. J’aurais pu gagner l’armure d’or ce jour là, il m’aurait suffi de t’achever. Mais ce jour là personne n’aurait pu m’y forcer. Aucune nécessité supérieure ne pouvait justifier ça. Ça aurait été injuste, injuste de te tuer quand je t’avais ôté l’envie de vivre, injuste de ne pas te laisser une seconde chance alors que le Pope nous avait accordé trois combats. Shion ne m’a rien dit quand je t’ai laissé aux portes de la mort, ce jour là j’avais gagné le droit de faire valoir la justice.

J’aurais préféré caner ce jour là, je suis passé à ça d’avoir une mort tranquille ! Ce sale gamin immature qu’était Luigi, il nous voyait déjà faire front ensemble devant le Pope, et mourir côte à côte, exécutés mais frères et fiers... Mièvre à en gerber hein ? Mais non, il a fallu que tu m’ôtes mes illusions, il en avait pas des masses Luigi mais il y tenait... Luigi est mort seul, sans comprendre quand et comment il était devenu seul. Parce que Luigi est bien mort ce jour là, oh oui... Tu l’as tué Shura ! Tu n’étais pas là pour me voir quand je me suis relevé, tu n’as pas vu la naissance du Masque de Mort... Si tu savais par quoi tu m’as fait passer ! Il était là près de la bouche de l’enfer, il m’attendait, il m’a fait sortir du rang des morts... Le mec le plus immonde que j’ai connu c’est toi qui me l’as fait rencontrer !

Je n’ai pas voulu ça Luigi. Tuer ton humanité pour la remplacer par l’enfant de salaud qui est devenu le Cancer. Mais je sais que tu es encore là quelque part... Tu es vivant et j’ai rempli mon devoir, je ne regrette rien. Le prix à payer était cher mais ce n’est pas nous qui l’avons fixé. Saga nous a rendu justice, Shion a rencontré le destin qu’il avait voulu nous imposer. Une mort absurde pour que grandisse le Sanctuaire... Mais comment as-tu pu changer à ce point, qu’est-ce que tu as vu dans le Meikai ?...

Un spectre grimaçant, une horreur sur pattes qui m’attendait depuis presque deux cents ans. Depuis la guerre sainte où il avait laissé sa peau. Il portait encore l’image de l’armure qui avait été la sienne. C’est comme ça que j’ai compris à quoi devait vraiment ressembler le chevalier du Cancer, et pas à l’homme ridicule qui m’avait servi de maître. C’est lui qui m’a appris à te détester Shura, il m’a appris à mépriser la mort...

 

« Je sais tout de toi avorton ! Je sais tout de toi parce qu’il n’y a rien à savoir ! Celui qui est faible ne mérite pas d’être chevalier d’or, celui qui a peur ne mérite pas d’être le Cancer ! Tu as baissé la tête devant un soi-disant ami qui t’a massacré alors que tu as étripé les sous-fifres qui te traitaient en barbare ? Mais quelle différence pauvre con ?! Un chevalier ne doit rien à personne, si tu dois hésiter que ce soit entre balancer ton poing ou un crachat à la gueule de ceux que tu croises ! Ce Shura t’a libéré des dernières attaches qui t’empêchaient de grandir, maintenant tu sais qu’il n’y a jamais qu’un seul choix, vivre ou mourir... La vraie force c’est imposer aux autres ton propre choix. Je peux t’apprendre à dompter la mort, t’enseigner une technique qui glacerait le sang de l’abruti qui t’a servi de maître... Purge-toi de tous les liens qui peuvent te faire souffrir, soit un, entier et impénétrable, ne laisse aucune porte ouverte à celui qui se tient face à toi. Porte la mort au devant de tes ennemis, porte la comme un masque sur ton visage ! »

 

Le Seiki Shiki... Il ne m’a pas laissé le choix, c’était le seul moyen que j’avais de revenir à la vie... Parce que tu ne m’avais pas raté enfoiré ! Ah bien sûr, tu ne m’as pas tordu le cou, tu m’as laissé une chance... On se demande bien pourquoi connard, je baignais tellement dans mon sang que ça ne devait pas en valoir la peine ! J’ai dû apprendre à le maîtriser... Tu crois savoir ce qu’est le Seiki Shiki pour te l’être mangé une fois ? Tu n’as pas idée de ce qu’il faut faire pour l’invoquer... Il faut réveiller ses plus bas instincts, donner naissance aux pensées les plus viles qui te sont jamais venues à l’esprit, se gonfler de noirceur... Avant de plonger dans l’âme de ta victime, et l’étouffer de toute cette saloperie pour l’arracher de son corps... Invoque le une fois et tu ne sauras déjà plus si tu as créé toute cette haine ou si tu l’avais déjà en toi. Invoque le dix fois et tu n’auras plus jamais à te poser la question ! C’est comme un poison qui te ronge la cervelle pour la remplacer par du fiel... Tu peux être fier Shura, mon cerveau putride c’est à toi que je le dois !

J’étais prêt à tout pour notre deuxième combat. Tu m’as donné raison Luigi. Quand je t’ai vu arriver j’ai tout de suite su que tu ne rirais pas. Tout comme je savais que je ne courrais pas. Ce combat là était juste, je pouvais te tuer en paix parce que je savais que tu ne me ferais pas de cadeau. J’étais prêt à tout, sauf au Masque de Mort. Cette ombre sur ton visage, comme l’ombre d’un vautour qui survole une charogne. J’ai compris trop tard que la dépouille serait la mienne... Pourtant tu m’as sauvé. C’est pour ça que je sais que Luigi n’est pas mort, parce que je n’aurais jamais pu revenir seul du lieu où tu m’as envoyé Masque de Mort...

Tu as eu de la chance Shura, une putain de chance. Aujourd’hui je ne te ramènerais pas. Je ferais même le voyage juste pour voir le Yomotsu Hira avaler ta sale gueule ! Mais à l’époque... Ce spectre qui m’attendait sur les pentes du Meikai... Je me regardais et je riais de savoir que je finirais comme lui. Tu as eu de la chance connard, mes pinces étaient encore jeunes et je me suis juré de ne pas finir comme lui. C’est pour ça que je suis allé trouver le Pope. Je ne lui ai pas laissé le choix, et il a été très inspiré en acceptant... Te laisser partir en échange de tous ceux que j’exterminerais pour lui à l’avenir. Chevaliers, femmes, enfants, chiens, je m’en cognais déjà. Le Seiki Shiki étouffe très tôt les scrupules. N’importe qui mais pas toi. Pas parce que je te le devais mais parce que c’était ma seule chance de ne pas perdre pied, mon salut pour ne pas devenir complètement comme l’enfant de salaud dont j’étais le véritable successeur... Je me suis offert l’âme de Baldomero, et j’ai laissé Shura partir vers une vie dont il n’avait plus rien à attendre. Et savoir que tu ne serais rien... Tu ne peux pas savoir comme ça m’a plu, je me suis offert le premier verre de cette merde à ta santé ce soir là...

 

« Pars Shura. Pars et ne reviens pas. Masque de Mort est d’ores et déjà le chevalier d’or du Cancer, ta place n’est plus ici. Il ne le serait jamais devenu sans toi, aussi je te laisse la vie sauve. Sache que tu resteras ma plus grande déception. Ton existence privera la déesse Athéna d’un protecteur digne de ce nom. S’il te reste un peu d’honneur tu sauras quoi faire pour la servir une seule et dernière fois. Si tu décides de vivre alors tu devras le faire avec mon mépris. Adieu Shura, adieu moitié de chevalier. Que ta conscience soit seule juge de ton triste sort. »

 

Shion... Est-ce qu’il savait ? Et même s’il savait en avait-il seulement le droit... J’ai failli perdre la tête... C’est injuste, c’est injuste, je n’entendais que ces mots qui couraient dans ma tête... Et moi aussi je courais... Je voulais courir à m’en exploser le cœur ! Shion avait choisi de me priver de mon honneur à défaut de ma vie. Jamais je n’ai haï quelqu’un autant que le Pope cette nuit là. J’avais sans doute décidé d’en finir d’une façon ou d’une autre, j’étais sur le chemin du XIIIe palais quand j’ai repris mes esprits. Tuer Shion ou mourir, pour savoir à qui le destin donnerait raison. Shion avait condamné Baldomero, et il rejetait Shura... Qui peut dire pourquoi je me suis arrêté devant la statue d’Athéna ! La fin m’a semblé plus belle. Alors je l’ai supplié elle, supplié de me foudroyer sur place ou de me rendre justice. Et je l’ai frappé de toutes mes forces ! Je ne l’ai jamais touchée. Mon poing s’est arrêté, et j’ai senti son cosmos si intense et si miséricordieux qui a pénétré mon bras. Comme un coup d’épée dans ma détresse, et j’ai su ce que je devais faire. Il nous restait un combat Masque de Mort, l’ultime combat de la justice !

Tu as toujours été un casse-couilles de première Shura ! La seule chose que tu avais à faire c’était de courir, et il a fallu que tu coures dans la mauvaise direction ! Mais je t’attendais mon salaud, parce que tu étais la dernière personne sur cette terre qui m’importait assez pour pouvoir me décevoir. Je savais que tu y croyais. Et à cette époque c’était encore vrai. Tu avais raison Shura, Baldomero avait raison, Luigi n’était pas encore mort. Saleté de môme, c’est la seule bonne chose qu’il m’ait léguée. L’héritage de Luigi. Sa certitude que lui et Baldomero mourraient ensemble ou de la même main ! A ta santé Luigi, grâce à toi je suis invincible, le plus puissant de tous les chevaliers d’or ! Il est pas encore né le salopard qui pourrait buter le Cancer et le Capricorne ! C’était si puéril Shura, le Masque de Mort n’y a pas cru une seconde. Et puis j’ai failli me marrer quand tu as sorti ton grand couteau et que j’ai vu Excalibur trancher la toile du Seiki Shiki ! Mais non. Tu as réussi enfoiré. L’armure d’or du Capricorne était sur tes épaules et celle du Cancer est restée sur les miennes. Un vrai bras d’honneur à Shion ! Il a fallu qu’il revienne sur sa décision ou qu’il se coltine avec one thousand wars !! Je parie que tu penses qu’il a juste fait ce qu’il fallait pour qu’on en arrive là. Je te connais par cœur Shura, toi et tes idéaux de justice... La vérité c’est qu’il n’était pas assez pourri pour jouer les Popes. Alors que Saga... Le Gémeau ne se laissera jamais dicter aucun de ses choix. Il peut voir derrière le Masque de Mort... Alors je le suivrai. Je le suivrai parce qu’il me donne envie de rire, tout comme il t’empêche de courir...

 

Luigi vient souvent dans la Rue Torve. Luigi survit au fond d’un verre d’alcool et de poison. Chaque jour Luigi manque de disparaître, et chaque nuit Luigi réapparaît. Le Sicilien se cache au fond des prunelles laiteuses des trophées que le Masque de Mort accroche sur ses murs. Quand il s’y regarde le Cancer aperçoit un visage grimaçant. Un visage qui pourrait être le sien s’il ne ressemblait pas tant à celui d’un esprit gorgé de noirceur debout sur les pentes du Meikai. Alors le Masque de Mort éclate de rire, et va se terrer dans la Rue Torve pour rejoindre Luigi au fond d’une bouteille.

Baldomero se perd rarement. Baldomero suit Shura, et Shura suit un Pope à deux visages. Mais il arrive que les jambes du Catalan le démangent, alors il vient dans la Rue Torve et s’assied devant Luigi, parce que Shura sait qu’il ne courra plus jamais devant lui. Même lorsqu’il se revoit levant le bras sur l’Athénien qui serre un enfant contre sa poitrine. Aoïlos ne reste jamais très longtemps, Shura le sème dans les vapeurs d’opium. Quand il chasse le dragon le Catalan sait qu’il n’a pas à courir. Excalibur est la justice. Le Capricorne a baissé le bras alors la mort du Sagittaire était juste. Shura n’a plus aucun doute quand il chasse le dragon. Les autres opiomen, les hommes misérables, les êtres sans gloire, eux ne rencontrent jamais le monstre. Shura lui finit toujours par l’attraper. Il le saisit en plein vol et ne le lâche jamais. Jamais. Il tient le dragon dans l’étreinte de sa foi, jusqu’à ce que la justice du ciel le consume.

Ces deux là se fixent toujours avec une intensité terrifiante, ces deux là s’écorchent vifs à grands coups d’attentions. Comme s’ils contemplaient leurs propres reflets dans les prunelles de l’autre, comme s’ils n’autorisaient à nul autre le droit de les regarder ainsi. Luigi ne rit jamais devant Baldomero, et Baldomero ne décroise jamais les bras devant Luigi. Toute la nuit ils se toisent en silence, toute la nuit ils se jaugent, comme si un défi inachevé planait entre eux. Le soleil ne se lève jamais sur la Rue Torve, les murs y sont trop serrés pour le laisser passer. Mais quand vient le matin sans lumière, de Baldomero et de Luigi un seul tient encore sur sa chaise. Alors le survivant ramasse son vis-à-vis d’une nuit, avec tant de précaution et d’amertume sur le visage que ce geste parait comme la seule marque de compassion dont ils sont capables, la seule preuve d’affection que leurs vies connaissent. Et ils s’en vont. L’un inconscient, presque apaisé, l’autre portant sur ses deux jambes le poids de leurs deux existences.

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© Tristan Mercet
Le Phylactère de Snaritt