LE DERNIER RETOUR

 

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Acte II, Chapitre I

 

 

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Remous argentés

 

 

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L’antique monère descendait lentement la colonne d’eau, dans une obscurité totale à laquelle la lumière du jour avait peu à peu laissé la place passés les deux cents premiers mètres. Il régnait un calme étrange dans ces profondeurs. Un calme qui aurait été oppressant, si le néant ambiant n’avait pas été de temps à autre allégé par l’apparition fantomatique d’une méduse ou d’un siphonophore dont les organes luminescents chatoyaient pendant un instant avant de se perdre à nouveau dans les ténèbres, ou par le passage d’un sabre qui dans sa curieuse nage verticale reflétait de son corps fuselé l’aura argentée aux miroitement flavescents qui entourait le petit bâtiment.

Les deux cosmos pulsaient doucement à l’unisson, une symbiose aisément maintenue par la déesse de la sagesse. Elle assurait leur survie à tous, eux qui l’accompagnaient pour assurer sa protection lors de cette entreprise incertaine, au sein d’une atmosphère emprisonnée autour du pont, dont elle renouvelait continuellement l’oxygène en filtrant l’essence océanique. Mais c’était bien la juvénile Cuivénen qui dirigeait la monère. Assise en tailleur au milieu du pont, ses mains posées sur ses genoux paumes vers le haut, la Chevalier de l’Argo était totalement accaparée par sa tâche délicate. Elle suait à grosses gouttes, s’évertuant à conserver l’assiette et la gîte de leur navire, tout en freinant leur plongée qui tendait à s’accélérer à mesure que grandissait la masse liquide au-dessus d’eux. Un effort intense qui aurait été pratiquement insurmontable à bord de tout autre bateau, les perturbations que générait l’abîme cosmique menant au Sanctuaire de l’Empereur des sept mers lui assuraient certes qu’ils étaient sur la bonne voie, mais menaçaient à tout moment de démembrer la monère, et de les disperser trop loin les uns des autres pour qu’Athéna pût continuer à les envelopper de son cocon protecteur. Heureusement, le Rêve de Jason qui avait été conservé des siècles durant au vieil embarcadère du Cap Sounion comme une relique de l’histoire du Sanctuaire, et que l’on avait remis à flot pour l’occasion, s’était révélé parfaitement accessible au pouvoir de la Chevalier d’Argent qui l’avait investi de sa volonté. La lutte qu’endurait Cuivénen pour le manœuvrer n’en était pas moins âpre, et il était évident que la jeune adolescente aurait épuisé une grande partie de ses forces lorsqu’ils auraient atteint le fond marin. Elle n’en souriait pas moins, couvée sous le regard bleu et glacé de Jyll qui la veillait depuis le mât contre lequel elle était adossée.

Le grand Pelor lâcha un soupir bruyant. Le Chevalier d’Héraclès s’était accoudé au bastingage, lequel avait manifesté sa désapprobation d’un craquement sinistre, contraignant du même coup l’élève de Shaina à un immobilisme prudent.

« Tu déprimes mon grand ? demanda Elwing qui vint couler sa tête sous le bras du gaillard grincheux. Je comprends ça. L’océan est si noir, et en même temps si paisible… Je me sens comme une intruse ici. C’est déjà un tel cirque à la surface, c’est dur de se dire qu’on va peut-être être obligé de troubler un univers si étranger aux hommes. Comme si on apportait une guerre qui ne regarde que nous sur une autre planète…

-    Ah ? Si tu le dis, répondit Pelor maussade en baissant les yeux sur elle avant de les relever par-dessus son épaule vers la grande voile rectangulaire et parfaitement inutile, ferlée en haut du mât. Moi c’est surtout que je m’emmerde… Qu’est-ce que c’est lent ! On irait plus vite accroché à un attelage d’hippocampes…

-    Pelor… soupira la Chevalier de l’Eridan en lui envoyant une bourrade dans les côtes, ta fibre poétique est encore plus étriquée que celle de Vicius

-    T’as qu’à remuer un peu les orteils, proposa l’intéressé en soulevant mollement la tête du pont où il était allongé. Je suis sûr qu’un petit trou dans la coque ça accélèrerait efficacement la descente…

-    Tout doux les minets, tempéra Elwing. Athéna ne veut pas d’une descente tout feu tout flamme qui reviendrait à sonner le tocsin dans tout le Sanctuaire Marin, vous pouvez comprendre ça non ?

-    Bof, lâcha Pelor. J’aime pas me pointer en douce quelque part. Parle moi d’un bon face à face plutôt, le côté je t’ai vu pas toi, c’est bon pour un gars comme Neithan. Z’auraient mieux fait de le choisir à ma place. Ou à sa place à lui, reprit-il en levant la tête vers la proue. Qui c’est cette grande rouquine qui ne lâche pas Marine et Athéna ? Tu avais l’air de le connaître.

-    Oh lui… dit Vicius en suivant son regard vers le jeune homme à la crinière de feu qui se tenait debout sur le gaillard d’avant sans arborer d’autre protection qu’une simple tunique d’entraînement. Quelqu’un qui adore la ramener et qui à tous les coups va nous voler la vedette là en bas. Mais je te déconseille de jouer les gros bras devant lui, tu n’as jamais fait très bonne figure dans le ridicule.

-    Tu plaisantes ? Ce gringalet ?

-    Il est plus grand que moi, et je ne me rappelle pas avoir jamais eu beaucoup de mal à étaler ta grosse carcasse. »

Comme s’il avait senti l’attention dont il faisait momentanément l’objet, Kirth se tourna un instant vers les Chevaliers d’Argent. Une bande de gamins songea-t-il. Mais ce n’était là qu’un simple constat sur leurs ages respectifs, sans aucune arrière-pensée méprisante. Qui d’autre que lui aurait été mieux placé pour savoir que la valeur n’attend pas le nombre des années ? Il était lui-même bien plus jeune lorsque quinze ans plus tôt il avait bravé les séides de Poséidon pour transporter l’armure d’or de la Balance au travers du Sanctuaire Marin… Ces gamins là étaient déjà plus mûrs, et si faute d’expériences on ne pouvait les considérer comme aguerris, Kirth savait pertinemment qu’ils étaient néanmoins coriaces. Sacrément coriaces même. Le Chevalier du Bélier était parfaitement à même de les comparer avec la génération précédente, il se souvenait encore parfaitement du combat qui avait opposé Seiya au Chevalier du Lézard. Misty aurait méchamment morflé face à Pelor dont il avait souvent pu observer les dégâts dans le Colysée. Quant à Vicius

« Ils te plaisent ? demanda Marine en interrompant ainsi les réflexions du Chevalier d’Or.

-    Moui, admit Kirth en gratifiant la Chevalier d’Ithildin d’une moue boudeuse. Il y a de sacrés emmerdeurs dans le lot, mais pour ce qui est des compétences je dois bien reconnaître que toi et Shaina avez fait du bon boulot.

-    Je me demande…

-    Inquiète ?

-    Un peu. Je ne suis plus aussi sure de moi qu’à l’époque où j’entraînais Seiya. Shaina me le rabâche assez : il semble que j’ai perdu en fermeté.

-    L’âge sans doute…

-    C’est ça moque toi, tu es aussi vieux que l’étaient Shura et Deathmask maintenant, c’est pour éviter de leur ressembler que tu caches si adroitement ta maturité ?... Mais non, c’est juste qu’à l’époque les choses étaient différentes. La vie au Sanctuaire était devenue infernale, j’ai entraîné Seiya pour qu’il puisse survivre, pour qu’il puisse changer les choses et faire ce dont moi j’étais incapable. L’enjeu était trop important pour que j’aie peur pour lui. Aujourd’hui aussi bien sûr, mais ça nous est tombé dessus si rapidement… Je ne me suis pas encore faite à l’idée que ces gosses vont devoir risquer leur peau. Oh je sais bien qu’ils sont à la hauteur, il ne se passe pas un jour sans que l’un d’eux ne m’étonne… mais sincèrement je suis heureuse que Gorthol t’ait choisi pour nous accompagner et m’aider à veiller sur eux. »

Debout à leur coté, les bras tranquillement croisés sur sa poitrine et dodelinant doucement de la tête, les yeux fermés au rythme des pulsations de son cosmos qui enveloppait le pont de leur navire, Athéna lâcha un soupir tout en esquissant un sourire amusé. « Vous n’avez pas idée de ce qu’il m’a fait endurer. Kanon est aussi têtu que moi, et quand il est convaincu d’avoir raison il se moque éperdument de ma divinité. Si je l’avais écouté j’aurais dû partir avec la troupe des Chevaliers d’Or au grand complet. Et lui en tête.

-    Ca ne me parait pas totalement insensé, avança Kirth en se grattant le crâne, un rien excessif peut-être…

-    Si peu… J’aurais eu l’air fine pour engager les pourparlers en m’avançant entourée d’une armée dorée… Je connais assez mon oncle pour savoir que donner l’impression de lui forcer la main est la meilleure façon de le braquer et d’obtenir le contraire du résultat escompté. C’est pour ça que je ne voulait pas me faire accompagner d’une trop grande escorte, ni d’aucun de ceux que Poséidon n’aurait pu percevoir autrement que comme une menace, ou une provocation.

-    Seiya a dû faire un de ces foins… Enfin, Marine et moi, six Chevaliers d’Argent, ça fait quand même un beau cortège, vous n’aurez pas grand-chose à craindre.

-    Comme je vous le disais, Kanon est Très têtu. Et très dur en négociations. Il a vite compris ce pour quoi je n’aurais jamais donné mon accord, et a rondement mené sa barque pour me faire transiger avec le reste. C’est un objecteur particulièrement adroit dans ses argumentations, le meilleur plénipotentiaire que j’aurais pu espérer… Sans compter que j’adore lui accorder ces petites victoires sur moi, il les mérite bien le pauvre… »

.Marine et Kirth éclatèrent ensemble d’un rire qui attira les regards interloqués des Chevaliers d’Argent. Un moment de gaieté spontanée et éphémère qui se dispersa rapidement quand une lueur diffuse montant des abysses commença à apparaître. « Nous y sommes, déclara simplement Athéna en ouvrant les yeux. »

Le Rêve de Jason se posa silencieusement dans un nuage évanescent. Ils avaient touché le fond au centre d’un cercle parfait que délimitait un anneau de coraux éburnéens, entourant une plage de sable brun parsemée de cristaux aux teintes ambrées et d’éclats d’obsidienne. Il y régnait une clarté irréelle, tombant en faisceaux prismatiques entre des ombres mouvantes. Les deux cosmos qui enveloppaient la monère s’estompèrent progressivement, non sans quelque inquiétude parmi les jeunes Chevaliers d’Argent qui ne purent s’empêcher de retenir leur respiration. Une appréhension qu’ils oublièrent rapidement cependant, car l’air du Sanctuaire Marin était parfaitement respirable, quoi que chargé d’humidité, de sel et de senteurs d’algues, et d’encore bien d’autres fragrances aquatiques qui leur montèrent à la tête comme un bouquet d’exotisme enivrant.

Pelor porta une main à sa mâchoire digne d’un mangeur de pierres et fit craquer sa nuque avant de déplier sa grande carcasse ankylosée. Le joli teint cireux de son visage attestait du plaisir avec lequel il avait goûté les turbulences de la plongée. L’œil en berne et avec la souplesse naturelle d’un éléphant de mer après une indigestion de calamars, il enjamba le bastingage pour rejoindre Vicius qui les avait tous devancés sur le plancher marin. Loin de partager l’adynamie du colosse, le Chevalier de Persée, après avoir fait quelques étirements, enchaînait déjà des passes de frappe face à un adversaire imaginaire.

« T’as pas une position intermédiaire entre la larve somnolente et l’hyperactif ? grogna Pelor. Arrête ça tu veux, tu me files mal au crâne et tu auras largement le temps de te la péter devant les donzelles avant qu’on remonte…

-    Je me la pète pas, je teste, répondit Vicius en envoyant une rafale de coups de poing.

-    Qu’est-ce que tu veux tester ici, furet teigneux ? L’endurance des bigorneaux ?

-    Le milieu, ô grand blaireau. C’est bien ce que je pensais, reprit Vicius, devançant la question du Chevalier d’Héraclès, l’air est plus dense ici. Pas des masses, c’est moins pire que quand on se bat vraiment dans l’eau mais ça se sent quand même.

-    Ah ouais ? dit Pelor en envoyant un uppercut dans le vide, et grimaçant au signal de protestation que lui envoya son épaule mal réveillée. Je trouve pas spécialement. Mais j’ai pas non plus l’habitude de cogner sur des poissons…

-    Ça c’est parce que tu n’est jamais allé à Rozan avec mon maître étalon…

-    Dites mes tritons, dit Elwing en venant les prendre par les bras, c’est pas qu’on vous attend mais presque… »

Ils rejoignirent le rivage de corail où leurs compagnons s’étaient regroupés, Pelor rentrant la tête entre ses épaules sous le regard de calcédoine que la Chevalier de l’Aigle faisait lourdement peser sur eux, alors que Vicius se contentait de croiser les mains sur sa nuque en sifflotant d’un air distrait. Ce qui passait facilement pour de l’insolence auprès de beaucoup, et comme une marque de caractère pour ceux qui connaissaient intimement le Chevalier de Persée. Les yeux d’or de Vicius ne cédaient jamais à aucune attraction extérieure à sa propre volonté. Une faculté naturelle dont il avait rapidement démultiplié les vertus lorsqu’il avait commencé à s’entraîner avec Neithan. Si le Chevalier d’Orion était passé maître dans l’art de la dissimulation, Vicius avait gagné non seulement le pouvoir de poser son regard à l’endroit adéquat au moment opportun, mais aussi celui de tromper quelqu’un par le simple jeu de ses pupilles. Combien de fois avait-il incité Neithan à se dévoiler par sa simple fixité pleine d’assurance lui suggérant qu’il l’avait découvert, et combien de fois avait-il désarçonné Seiya dans ses envies de remontrance en affichant une distraction que ce dernier savait feinte… Echappant aux reproches visuels de Marine, il en profita pour noter l’état de faiblesse dans lequel se trouvait la Chevalier de l’Argo, en dépit de l’éternel sourire que celle-ci affichait. Ainsi que Pelor et Elwin, avec qui il jouait depuis longtemps à qui serait le meilleur Chevalier d’Argent, il ne connaissait pratiquement pas les deux élèves du Protecteur de Cristal, arrivées de Sibérie peu de temps avant leur investiture. La seconde, Jyll de la Croix du Sud, aussi froide et bleue qu’à l’accoutumée, se tenait debout comme une sentinelle dans le dos de Cuivénen, une main apaisante posée sur son épaule…

« Bien, prêtez un peu d’attention à Kirth s’il vous plait, c’est lui qui nous guidera dans le Sanctuaire de Poséidon. » La voix d’Athéna tira le Chevalier de Persée de ses pensées avec un sursaut qu’il ignora superbement en toute mauvaise foi. Un sourire carnassier étira ses lèvres quand le Chevalier d’Or, dont ses autres congénères ignoraient la charge prestigieuse, se racla la gorge en sortant un rouleau de sous sa tunique en cuir qu’il déroula sur le corail…

« Un cadeau de notre Pope si prudent, fit Kirth avec un clin d’œil discret à Athéna. Bon, c’est pas tout ça, voila un schéma sommaire du Sanctuaire Marin mais qui donne une assez bonne idée de la façon dont il est organisé :

 

 

Comme vous pouvez le voir c’est une projection des océans de la planète sur un plan dimensionnel quasi circulaire qui ne prend pas en compte les terres qui les séparent à la surface. Tous les Piliers sont reliés entre eux. Les voies sont multiples et le Pilier Central est en plein milieu de cette toile. Les seules véritables routes pavées sont celles qui tracent le pourtour du Sanctuaire et qui symbolisent les principaux courants marins. Les autres voies sont plus des flux que de véritables chemins, rien ne les différencie les unes des autres, et leurs intersections sont tellement floues qu’il sera difficile de savoir celle que nous nous apprêterions à emprunter. Que nous ne serrions pas nos rangs et nous nous éloignerons les uns des autres avant même de nous en rendre compte… Si Seiya et les autres ont trouvé relativement facilement leur chemin à l’époque, c’est que les océans s’effondraient quand les Piliers étaient abattus. Les flux disparaissaient aussi et ils n’avaient qu’à se diriger vers les parties encore intactes du Sanctuaire Marin. Mais dans la mesure où nous ne comptons pas jouer à nouveau aux dominos géants…

-    Nous devons nous rendre le plus rapidement possible au Temple de Poséidon et retrouver l’urne où j’ai scellé son âme il y a quinze ans, continua Athéna. C’est le rapidement qui risque de poser problème, car nous devons anticiper un évènement dont nous ne connaissons pas l’échéance sans pouvoir nous permettre de ne pas être prêt à temps. Or même Kirth n’est pas certain de pouvoir retrouver son chemin ici, nous pourrions errer pendant des heures voir des jours sans être certains de nous rapprocher de notre but. D’autre part, si tous les gardiens des Piliers Océaniques ont été tués il y a quinze ans, il en est certains parmi nous pour penser que les Généraux qui avaient été recrutés à l’époque pourraient ne pas être ceux qui étaient véritablement destinés à servir Poséidon, la libération de mon oncle ayant été plus provoquée que spontanée, et du même coup probablement avancée dans le temps.

-    Concrètement, on n’est sûr de rien, enchaîna Marine. L’entrée que nous avons empruntée pour rejoindre le Sanctuaire Marin a dû nous mener par ici, à égales distances des Piliers de l’Atlantique Nord et Sud. Plutôt que de nous enfoncer à l’aveuglette vers le centre, nous allons rejoindre le Pilier de l’Atlantique Sud. Là nous pouvons espérer rencontrer le Général Sorente qui a des chances d’être encore en vie. Il ne devrait pas nous être trop hostile, et si Kirth fait preuve de diplomatie…

-    Quand je te disais qu’il allait nous voler la vedette…

-    Vicius ferme-la merci… Si Kirth fait preuve de diplomatie, Sorente devrait accepter sans trop de problème de nous conduire jusqu’au Temple de Poséidon. Si nous ne trouvons personne, alors seulement nous nous dirigerons vers le centre du Sanctuaire, en priant pour rencontrer quelqu’un d’autre, ou à défaut de ne pas trop tourner en rond. Cela étant dit, nous partons immédiatement. Kirth ouvrira la route, je fermerai la marche. Pelor, tu es officiellement promu bouclier humain, reste auprès d’Athéna et ne t’en éloigne sous aucun prétexte serait-ce de quelques mètres. Jyll, avec Cuivénen, du moins tant qu’elle ne sera pas complètement remise des efforts qu’elle a dus produire pour nous amener ici. Elwing et Vicius, vous flanquez le groupe et vous ouvrez les yeux. Mais interdiction formelle d’engager le combat sauf en cas d’absolue nécessité, n’oubliez pas que nous avons cruellement besoin d’un guide efficace.

-    Vous êtes conscientes, ergota Vicius en toussotant, que s’il reste un partisan de Poséidon dans le coin ça va être un brin difficile de le convaincre de nous mener jusqu’au dieu en boîte sans le brutaliser un peu…

-    Pas si nous arrivons à lui faire entendre que nous venons pour libérer son âme, rétorqua Kirth.

-    Nous venons quoi ?! brailla Pelor de surprise.

-    Nous venons libérer Poséidon, dans un premier temps, confirma Athéna en souriant calmement. Et lui réclamer son aide dans un second.

-    Pourquoi j’ai l’impression de m’être fait avoir quelque part, grommela Vicius… J’aurais dû lire les petites lignes en bas du contrat.

-    Engagez-vous, rengagez-vous qu'y disaient, grogna Pelor

-    Ben toi tu t’es encore plus fait avoir que moi, faudrait pouvoir dégager avant de se rengager, et ça je crois pas que ce soit trop possible…

-    C’est fini oui les irascibles de service ?! cingla Marine. En route, montrez-moi que vous savez tenir une formation, et s’il y en a qui ont envie de traîner les pieds, qu’ils se rappellent que je suis derrière eux… »

 

 

La route qui reliait les Piliers de l’Atlantique Nord et Sud était une large chaussée pavée de coussins de basalte, coupée en son milieu par une ligne de jaspe rouge qui courait sur toute sa longueur comme une ligne de feu. Le sol avait beau être ferme sous leurs pas, les jeunes Chevaliers d’Argent n’en avait pas moins la désagréable impression de progresser sur la crête d’un rift précaire, qui à tout moment aurait pu se déchirer brusquement pour les aspirer vers la fournaise du manteau terrestre. Et pour achever de les rassurer, ils percevaient à intervalles réguliers longuement espacés un grondement sourd semblant venir des entrailles de la terre, et qui montait vers eux jusqu’à faire frémir un instant le plancher océanique.

« Ce n’est pas pour rien que Poséidon est aussi appelé l’Ebranleur du Sol, dit tranquillement Athéna à Pelor dont l’allure n’aurait pas été plus précautionneuse s’il avait marché sur des coquilles d’œufs.

-    Si vous dites ça pour me rassurer c’est raté, maugréa le Chevalier d’Héraclès. Il n’est pas sensé être complètement impuissant, enfermé dans une urne sacrée que vous avez vous-même scellée ?

-    Son esprit l’est. Sa conscience, sa volonté. Mais le domaine marin demeure son essence, le corps symbolique de Poséidon. Tant que mon oncle vit les océans vivent aussi, et inversement. Qu’il soit endormi d’une certaine manière n’empêche pas certaines manifestations inconscientes, disons qu’il ronfle ou qu’il tousse dans son sommeil…

-    Oui ben tout ce que j’espère c’est qu’il ne fasse pas de cauchemar ou qu’il se mette à éternuer !

-    Ce cher Pelor, dit Athéna en éclatant d’un rire franc et cristallin, toujours aussi plein de cette simplicité spontanée qui fait si souvent défaut aux chevaliers accomplis… Tu n’as aucune crainte à avoir, si le sommeil de mon oncle devait être agité, je doute que son propre Sanctuaire en subisse les conséquences.

-    Non mais je ne m’inquiète pas pour moi, réagit vivement Pelor le rouge aux joues, c’est juste que j’ai peur d’avoir plus de mal à vous protéger contre un geyser de lave que contre une bande de merlans mal intentionnés. Et puis il n’y a pas que vous, je m’en fais plus pour lui là-devant, il n’a même pas d’armure… Si on rencontrait un vrai pépin on ne pourrait pas courir le risque de s’écarter de vous pour lui sauver les fesses !

-    Oh, dans ce cas je peux t’assurer que ton inquiétude est sans objet. En cas de problème, Kirth sera bien le dernier d’entre nous à avoir besoin d’aide.

-    Mais enfin qu’est-ce qu’il a de spécial ce gars là ?!

-    Désolé fiston, c’est classé secret défense, et tu n’es pas dans le secret… Mais non je plaisante, rit Athéna devant la mine déconfite de Pelor. En fait je pourrais très bien te le dire, mais je préfère tellement te laisser la surprise…

-    Dites, maugréa le mis en boîte, vous êtes sure que vous n’auriez pas eu un fils avec le Chevalier Pégase que vous auriez appelé Vicius des fois ? Non parce que… »

Un sifflement bref et discret empêcha le Chevalier d’Héraclès de poursuivre plus avant son outrecuidance irréfléchie. « Du monde ! les avertit Vicius avec un large sourire effronté. On va enfin pouvoir se dérouiller un peu…

-    Tu es sûr ? demanda Elwing en fronçant les sourcils. Je n’ai senti aucune présence…

-    Il n’y a pas grand-chose à sentir, admit Kirth, mais il a raison. On ne va pas tarder à faire la connaissance du comité d’accueil. »

Effectivement, la rencontre ne se fit pas longtemps attendre. Ils les virent arriver de loin, un groupe d’une vingtaine d’individus qui bondissaient dans leur direction au travers des coraux, manifestement prêts à en découdre. Les soldats portaient des cotes d’écailles argentées que la lumière du Sanctuaire Marin couvrait de reflets irisés comme ceux que l’on peut voir danser sur la peau des saumons lorsqu’ils brisent l’écume au soleil. Tous étaient armés, brandissant indifféremment sabre, grappin, trident ou encore harpon. Et tous étaient auréolés d’une manifestation cosmique de bas étage, suffisante toutefois pour les distinguer du commun des mortels et que leur soit accordé le véritable statut de guerrier. Les marinas encerclèrent rapidement les chevaliers qui avaient resserré leurs rangs autour d’Athéna. A distance respectable, ils avaient pris position sur divers promontoires organiques et minéraux pour bénéficier de l’avantage toujours précieux que confère une position surélevée, prouvant ainsi qu’ils possédaient au moins quelques notions de stratégie. Par ailleurs, leur escouade semblait parfaitement organisée. Les sabreurs formaient le premier cercle, les harponneurs le dernier, tandis que ceux maniant les tridents et les grappins comblaient les intervalles.

Celui qui était manifestement à la tête de l’escouade descendit au niveau d’Athéna et ses chevaliers, et fit quelques pas vers eux en les toisant un à un d’un regard peu amène. Il se distinguait de ses congénères par de puissantes épaulières d’acier ciselées de vagues et un casque à visière surmonté d’une excroissance pareille à une nageoire dorsale. Un lourd boulet bardé de pointes acérées pendait au bout d’une chaîne épaisse enroulée autour de son avant bras. « Je pressens une discussion aussi longue que stérile, déclara-t-il lorsqu’il eut terminé l’examen des intrus… Du coup je me demande s’il ne serait pas mieux de couper court. Parce qu’on ne parvient pas ici accidentellement, et donc pas sans savoir que ce lieu est interdit à ceux de la surface.

-    C’est on ne peut plus exact, admit Marine en s’avançant à son tour, notre venue ici était parfaitement préméditée. En revanche je crains qu’une discussion à tête reposée soit absolument nécessaire.

-    Effectivement, vos têtes risquent de reposer sur le sable incessamment, mais je doute que vous soyez encore en mesure de parler une fois qu’elles auront quitté vos épaules.

-    Croyez bien que je suis désolée d’avoir à vous contredire, mais nous ne cherchons pas l’affrontement. Et heureusement pour vous, non seulement vous n’êtes pas de taille mais de surcroît vous n’avez même pas les moyens de nous acculer au combat.

-    Quand je disais que ça allait être long et laborieux… Tu parles trop, et les longs discours m’ont toujours ennuyé. Nous sommes armés, nous avons l’avantage du nombre aussi bien que celui de la position, et nos rangs ne sont pas à moitié composés de fillettes à peine sorties des jupes de leur mère. Vous auriez dû en emmener d’avantage comme lui avec vous… »

Le boulet fusa sans crier gare par-dessus l’épaule de Marine, pour frapper Pelor en pleine face. Debout en écran devant Athéna, les bras croisés, le colosse n’avait pas cherché à l’éviter. Le rire du chef des Marinas mourut avant même que ses premières notes en aient franchi les lèvres : au bout de la chaîne encore tendue, la masse d’acier se fendit avant d’exploser sous le nez du Chevalier d’Héraclès, révélant un visage vierge de toute ecchymose où ne se lisait qu’un profond dédain pour le coup qu’il venait d’encaisser sans broncher.

D’un geste preste, Marin attrapa la chaîne qui commençait à se détendre, et d’une simple torsion du poignet, la fit s’enrouler autour de son possesseur tout en l’attirant à elle. Le corps du Marina, ligoté par sa propre arme, s’effondra dans le sable à ses pieds. « Bien, reprit sans aucune agressivité la Chevalier d’Ithildin, à présent que vous avez pu observer à quel point vos prétentions belliqueuses étaient dérisoires, vous voudrez bien nous prêter une oreille plus attentive j’espère.

-    Je crois qu’il n’y à qu’une seule chose à répondre à ça, grommela le chef des Marinas derrière sa visière à demie enfouie dans le sable… Pas de quartier !! cria-t-il en invoquant son cosmos pour faire exploser la chaîne qui l’enserrait » Les harpons fusèrent à l’instant où d’une souplesse rapide il se rétablit sur ses pieds, enchaînant sur une série de coups de poing à destination de la Chevalier de l’Aigle, et les sabreurs se ruèrent à l’assaut.

Il y eu un moment de flottement, rompu peu après par la montée de deux rires, celui simple et cristallin de la jeune Cuivénen, se mêlant de façon insolite à l’hilarité de Vicius qui semblait transporter tous les sarcasmes du monde. Les harpons n’avaient pas fait un mètre qu’ils s’étaient immobilisés pour tourner leur pointe vers ceux qui les avaient lancés, et les sabreurs courraient encore lorsqu’ils s’aperçurent qu’ils moulinaient inutilement des jambes, suspendus en l’air juste au-dessus du sol qu’ils n’effleuraient plus que du bout des orteils. Quant au chef des Marinas, il se débattait sans succès devant Marine qui l’avait complètement immobilisé d’une seule main, par une clef de bras qu’elle avait terminée en agrippant le poignet opposé.

« Allons, soyez raisonnables, fit Elwing les bras écartés dans une volonté d’apaiser les esprits. Si vous persistez à fermer vos ouïes et à aller à la pêche aux ennuis il finira par y avoir des blessés.

-   Traduction, ricana Vicius : vous allez vous faire écailler les gars.

-   C’est un fait, confirma Marine en faisant tourner sur lui-même le chef des marinas avant de le lâcher pour qu’il aille s’écraser sans autres dommages contre un massif de corail. Nous ne souhaitons pas vous affronter mais ça ne signifie pas que vous ne risquez rien à essayer malgré tout. Alors un peu de bon sens et calmez-vous ! Nous voulons seulement avoir des nouvelles du Général Sor

-   Derrière ! les alerta subitement Kirth. »

Les Marinas en lévitation furent projetés les uns contres les autres et les harpons retombèrent en rebondissant bruyamment sur les rochers. Les Chevaliers d’Argent firent volte-face en une fraction de seconde qui leur avait permis de comprendre l’avertissement du Bélier. Une fraction de seconde qui aurait pu toutefois être lourde de conséquences : la vague d’énergie était presque sur eux lorsqu’ils l’aperçurent, mais celle-ci s’écrasa sur une barrière invisible qui miroita un bref instant d’un reflet moiré. Tous n’avaient pas été pris de court. L’instant suivant, une masse de basalte explosa, fendue en deux avant de se lézarder entièrement sous l’action d’une froidure extrême.

Vicius se frappa le front du poing, maudissant intérieurement sa distraction, alors que Jyll la bleue laissait s’estomper son aura glaciale. Une aura qui faisait aussi froid dans le dos. Si Vicius partageait volontiers dans la provocation quelques uns des élans un rien sexistes de Pelor, tout en les sachant comme lui parfaitement dénués de tout fondement, la seconde élève du Chevalier du Cygne venait de s’affranchir à vie de ce genre de quolibets. Le frère d’armes de Neithan était prompt à porter un jugement, et il le révisait rarement. A compter de ce moment, son opinion était faite : Jyll la bleue méritait qu’on la prît au sérieux sans concession, une jeune femme aussi redoutable que secrète. Mais l’heure n’était plus à l’observation de ses partenaires. Dans le nuage de sable et de particules gelées soulevé par l’attaque de la Chevalier de la Croix du Sud, une silhouette menaçante venait d’apparaître. Ou du moins, autrement plus préoccupante que les marinas qui venaient de faire si piètre figure.

L’homme arborait une protection qui paraissait n’avoir guère à envier à celles des Chevaliers d’Argent. Elle n’était d’ailleurs pas sans partager quelques lignes similaires à celles de l’armure de l’Argo. Ses plaques intermédiaires étaient d’un vert impérial où la lumière se réverbérait en reflets glauques, le reste aussi noir que le dos d’une anguille à la brillance viride. Un peu plus grand que Vicius, bien moins que Pelor, la largeur de ses épaules le faisait paraître plus imposant qu’il ne l’était, et conférait à sa silhouette quelque chose de bestial. Son visage brun et tavelé disparaissait sous une chevelure et une barbe grasses, pendant longues et embrouillées comme des halliers de sargasses. Et pour parachever cette face rébarbative, au milieu de ce fouillis disgracieux luisaient deux yeux pers, pareils à deux billes de cruauté.

La réaction des marinas à cette arrivée fut éloquente : ils se regroupèrent la tête basse, murmurant craintivement un nom, trop bas pour que les protecteurs d’Athéna pussent le saisir. Leur chef s’avança malgré tout pour ployer une échine tremblante devant le nouvel arrivant.

« Vous n’êtes qu’une bande de marins d’eau douce, de la chair à lamproies. » La voix était aussi désagréable que l’homme à laquelle elle appartenait, une sorte de gargouillis, guttural et suintant, tel qu’en aurait émis un iguane doué de parole. « Au large Major ! Vous et vos hommes mériteriez la bouline pour pareille incompétence. » L’air se contracta autour du serviteur de Poséidon, et se dilata brusquement en une onde de choc qui envoya sans autre formalité les marinas rouler-bouler au loin dans la plaine abyssale.

« Ne les blâmez pas, sollicita tardivement Elwing. Ils n’y sont pour rien. On ne peut pas espérer d’un pêcheur à la ligne qu’il ferre un cachalot…

-    Votre opinion m’importe aussi peu que vos existences, répondit le nouvel arrivant en tournant vers eux sa face acariâtre. Foutez le camp, ou les crabes se repaîtront de vos dépouilles détrempées dans les champs des noyés.

-    Dîtes, faudrait voir à pas trop pousser le bouchon, gronda Pelor. On cause meilleur quand on est à un contre huit. » Le Chevalier d’Héraclès n’insista pas, sans doute à cause du jaillissement d’énergie, saumâtre et huileux, qu’il dut précipitamment contenir à deux mains en dérapant sur le sable, la force de l’impact ayant eu raison de son assise. Démonstration probante de la part du serviteur de Poséidon. Faire perdre du terrain d’un simple revers du bras à un chevalier aussi robuste que Pelor n’était pas à la portée de n’importe qui…

« Dernier coup de semonce, les prévint le défenseur du Sanctuaire Marin. Taillez au large, ou bien il vous faudra abandonner votre honneur en vous liguant contre moi si vous voulez espérer survivre.

-    Mais qu’est-ce qu’il a derrière la tête ? murmura Elwing à Vicius. Il doit bien se douter qu’il n’a aucune chance de nous retenir à lui seul…

-    A ton avis, il nous faudra combien de temps pour nous décider à lui sauter dessus tous ensemble ? siffla le Chevalier de Persée. Aucun de nous n’imagine perdre un duel contre lui, il le sait, il gagne du temps… »

Un pli soucieux striait le front de Marine. Un coup d’œil à Kirth lui avait confirmé que celui qui leur barrait la route ne pouvait faire partie des Généraux. Pas assez puissant, et cependant bien assez pour qu’elle se souciât d’éviter une confrontation directe avec les jeunes Chevaliers d’Argent. Pour eux, l’homme était dangereux. Son regard possédait une fixité inquiétante, qu’elle se rappelait avoir croisé au moins une fois par le passé. Un douloureux souvenir, qui datait de plus de vingt ans…

 

 

Ils étaient sur la colline qui dominait la vallée menant au Sanctuaire, le dernier endroit où pouvaient s’approcher librement ceux qui n’étaient pas autorisés à emprunter la route qui traversait les douze temples. Il y avait là une pierre tombale isolée, marquée par les intempéries. Une simple dalle de granit, terne et austère, qui en disait long sur l’affection vouée à celui dont elle gardait l’éternel repos. Ce n’en était pas moins de la bonne pierre, les mauvaises herbes n’y avaient trouvé aucune prise, et le temps userait sans doute bien des années avant de réussir à la lézarder. Aiolia était agenouillé à coté. Il creusait sans hâte la terre de ses mains nues, pour planter une stèle de marbre qu’il avait apportée. Les débris de l’ancienne avaient été jetés à bas de la colline, une simple planche de bois dont la grossière épitaphe tracée à la suie avait depuis longtemps été recouverte par des propos injurieux à l’encontre du défunt. La nouvelle stèle ne serait pas profanée. C’était un Chevalier d’Or qui la dressait à présent, et plus un môme en larmes qui bravait la vindicte générale pour offrir une sépulture à un traître.

Quand Aiolia s’était redressé, son visage avait gagné une quiétude nouvelle à la place de cette ombre que Marine avait toujours semblé voir planer sur son front. Elle ne s’était jamais permis de l’interroger sur ses sentiments, et Aiolia ne parlait jamais de son frère, hormis pour affirmer qu’un jour viendrait où il serait un chevalier plus puissant que celui qu’Aiolos avait été en son temps. Rien de plus. Avant ce jour elle n’aurait pu dire si le Lion avait pu grandir libre, ou étouffé par une rancœur secrète pour celui qui avait couvert leur nom d’opprobre. A le voir ainsi, Marine sut que celui que l’on appelait encore parfois dans son dos « le frère du traître » avait trouvé sa propre paix.

Ils étaient sur le point de s’en retourner quand ils l’aperçurent. Aiolia avait sursauté, démontrant ainsi que lui non plus n’avait pas perçu sa présence. Marine ne le connaissait pas mais elle avait sentit un frisson glacé descendre le long de son échine. Il paraissait à peine plus âgé qu’Aiolia, pourtant ces quelques années les séparaient plus sûrement qu’un fossé. Son visage était sévère, avec des pommettes saillantes et une mâchoire volontaire taillée au couteau. Mais c’était dans le regard qu’était condensé tout le vécu de cet homme. Un regard dont elle avait été à peine effleurée avant qu’il se portât sur le Lion, mais qui l’avait sonnée comme si elle s’était heurtée à un rempart d’obsidienne. Un regard qui se regardait lui-même dans les pupilles d’Aiolia. Ses yeux étaient noirs, pareils au noir d’un fourreau vide lorsque l’épée est au clair. Fixes, désenchantés, et pourtant durs, emplis d’une résolution implacable et absolue. Des yeux qui ne cilleraient jamais. C’était le regard un homme qui avait fait un choix un seul, lequel avait définitivement déterminé le reste de son existence.

Marine n’avait jamais recroisé Shura. Elle ne devait connaître son nom que bien plus tard, ainsi qu’apprendre que c’était lui qui avait exécuté Aiolos. Le Capricorne n’avait posé aucune question, il était simplement venu regarder. Il avait vu un frère rendre un dernier hommage à son frère, qui parait-il, avait également été presque le sien, et il était reparti. Mais la Chevalier de l’Aigle avait toujours été convaincue que ce jour là, Shura aurait tout aussi bien pu les voir comme les adorateurs du traître, et que si tel avait été le cas, ni elle ni Aiolia n’aurait eu le pouvoir de le persuader du contraire. La vérité ne dépendait pas d’eux, elle n’avait été qu’une projection du regard de Shura sur lequel ils n’avaient aucune emprise.

 

 

Il y avait cette même détermination impénétrable dans les yeux du serviteur de Poséidon. Cet homme là serait toujours imprévisible, car aucun élément extérieur ne semblait pouvoir l’atteindre. Il ne se poserait jamais de question, ne reviendrait jamais sur ses décisions. Et il n’hésiterait jamais. Peu importât qu’il eût déjà ou non l’expérience des batailles, il n’en avait pas besoin. Contrairement aux Chevaliers d’Argent. Marine secoua la tête. « Kirth, j’aimerais autant que les jeunes ne s’initient pas au combat réel avec celui là, si tu pouvais t’en charger…

-    Non Marine, refusa posément le Bélier. Ton inquiétude est justifiée, il y a plus en cet homme qu’il n’y parait. Et c’est la raison pour laquelle je resterai auprès d’Athéna. Je n’aurais aucun mal à le vaincre, mais je pourrais manquer d’anticiper un coup qui ne me serait pas destiné. C’est un risque que je ne veux pas courir. Seul le Cristal Wall peut garantir à cent pour cent la sécurité d’Athéna, et ce sera ma tâche. Battre cet homme est la vôtre.

-    Alors il ne me reste plus qu’à m’en occuper moi-même, soupira la Chevalier d’Ithildin.

-    Je ne pense pas, Marine, objecta tranquillement Elwing. Après tout, vous êtes notre leader, et un groupe n’expose jamais son leader à moins d’y être absolument obligé.

-    Vous en faîtes pas, M’dame de l’Aigle, ça va bien se passer, lança Vicius en devançant l’objection de la Chevalier d’Ithildin. Je vais me le faire, je vous promets même de rester raisonnable et de ne pas en arriver à des extrémités radicales qui feraient tourner la mission en eau de boudin. C’est bien pour ça que vous m’avez demandé de venir non ? Pour parer aux coups tordus. Et bien là c’est un coup tordu, je m’y connais, et je m’y colle. »

Marine était sur le point de couper court à ces contestations puériles, mais une vibration apaisante en provenance d’Athéna prévint ses remontrances. Un sourire placide, presque malicieux flottait sur ses lèvres. Sans doute Vicius devait-il en être à l’origine, au moins partiellement. Parfois horripilant, souvent insolent, le Chevalier de Persée n’en avait pas moins le don inestimable de plier la moindre contrariété sous une insouciance rassurante. Tout comme Seiya. Un sempiternel concentré d’optimisme donnant l’illusion que rien de sérieux ne saurait lui arriver. L’Aigle savait à quel point leur Déesse devait être touchée par ce sentiment qui ne pouvait manquer de lui rappeler ce qu’elle éprouvait auprès de son plus intime Protecteur. Regarder Vicius, ce devait être comme contempler un reflet de Seiya, au temps où ce dernier savait encore sourire… Une époque qu’elle espérait de toutes ses forces ne pas être révolue. Aucune nouvelle ne leur était parvenue de Rozan depuis que le légendaire Pégase s’y était retiré, l’âme lestée d’un cœur trop lourd qui n’était pas le sien. Marine chassa ces pensées d’un revers de la main, elle ne pouvait se permettre de laisser ce genre d’émotions l’envahir pour l’instant. Vicius n’était pas Seiya. Ce qui en l’occurrence valait peut-être mieux. L’élève était plus malin que le maître. Impulsif il l’était certainement, mais sa cervelle tournait plus vite encore que ses poings. Elle croisa les bras, se contenant d’un hochement de tête en guise d’assentiment pour le Chevalier de Persée.

Le sourire provocateur de Vicius s’élargit, et il croisa les doigts au-dessus de lui en faisant craquer ses phalanges. Il se portait déjà à la rencontre du serviteur de Poséidon quand une main retint doucement son bras. Tournant la tête, il se retrouva nez à nez avec le sourire candide de Cuivénen. « Pas cette fois, Vicius, l’arrêta la Chevalier de l’Argo. Je suis sure que tu t’en sortirais très bien, mais Jyll finit toujours ce qu’elle a commencé.

-    Ben voyons, s’esclaffa l’impatient, j’aimerais bien voir ça. » Le frôlement d’un bout de tissu sur son bras le fit sursauter quand la Chevalier de la Croix du Sud le dépassa, enveloppée dans sa cape ardoise comme un spectre hivernal. « Hé ?! Jamais tu comprends le second degré ? lança-t-il à son intention. » Une réplique qui manquait de conviction et qui n’arracha pas un coup d’œil à Jyll dont le regard d’acier imperturbable braquait sa froide intensité sur son imminent adversaire. Un regard qui n’altéra pas un instant la face pleine de morgue du serviteur de Poséidon. Pas une once d’inquiétude non plus que d’impatience. Juste ce mépris hargneux, qui ne devait pas sa raison d’être à ce que ce fût une femme qui venait l’affronter, mais parce qu’il le leur destinait indifféremment à tous. Un cosmos saumâtre, dont les rares radiations aigues-marines étaient gâchées par les nombreux courants céladons, s’éleva en bouillonnant autour de lui. Sans hâte, Jyll lui répondit en écartant les pans de sa cape pour dégager ses bras, et laissa son aura s’épanouir en un halot glaciaire.

Ils restèrent ainsi à se toiser silencieusement, leur confrontation muette seulement troublée par les vibrations de leurs énergies. Une latence gratuite, que d’autres qu’eux auraient mis à profit pour se jauger mutuellement, mais les convictions respectives de ces deux là étaient telles qu’ils n’en avaient pas besoin. Ce n’était pas d’avantage une tentative d’intimidation pour prendre l’ascendant avant que le véritable combat ne débutât. Inflexible, chacun savait instinctivement que l’autre l’était tout autant et qu’il faudrait une démonstration concrète pour le faire vaciller. Ils attendaient simplement l’instant, cette seconde que rien ne différencie des autres et que pourtant l’on reconnaît instantanément comme celle derrière laquelle les évènements basculent. Quelque chose craqua, sans doute un massif de corail cédant au refroidissement graduel de l’air marin autour de la Chevalier d’Argent.

« The Great Embolon ! rauqua le soudard des océans. » Un vent tourbillonnant s’enfla aussitôt, et au travers de l’aura verdâtre naquit la silhouette d’un gigantesque galion toutes voiles dehors, dont la proue s’ornait sous le beaupré d’un formidable éperon. L’attaque était rudimentaire, une estocade brutale qui ne cherchait qu’une efficacité destructrice. La vitesse et la puissance développées étaient tout à fait à même de rivaliser avec ce qu’auraient pu produire les jeunes Chevaliers d’Argent au meilleur de leur forme. Mais Jyll avait répliqué avant que ses compagnons n’eussent réalisé dans quel péril elle aurait pu se trouver. Kirth, dont le regard était en mesure de suivre des échanges autrement plus fulgurants, eut tout le loisir de la regarder armer son poing sans s’écarter de la ligne dangereuse, avant d’ouvrir les doigts pour libérer un courant polaire. « Diamond’s Dust, murmura sereinement le Chevalier du Bélier. Rien ne vaut l’enseignement du maître, Isil serait verte de voir une telle technique dans les mains d’une bleue… » Les deux arcanes s’annulèrent. Le vaisseau d’énergie s’enlisa dans la glace à mi distance des deux protagonistes et disparut dans une explosion de particules gelées. Quelques cristaux continuèrent leur course jusqu’au serviteur de Poséidon, mais celui-ci n’eut pas à esquisser un geste pour se débarrasser de la fine pellicule de givre qui vint recouvrir son armure. Le reliquat de l’arcane de Jyll n’était pas assez consistant.

Le chevalier des mers ne parut pas particulièrement touché par l’avortement de son attaque. Il gratta sa joue de ses ongles noirs au travers de ses longs poils collés par les quelques cristaux qui y adhéraient encore. « Maîtrise du froid, constata-t-il en un marmonnement qui n’attendait pas de réponse. Projection conique, ouverture de soixante degrés, action condensée sur trente… Moins cent cinquante degrés Celsius environ, mettons que tu peux forcer jusqu’à la barre des deux cents. C’est un peu mieux que Sullivan. Mais insuffisant…

-    A quoi y joue le mataf ? grommela Pelor en relâchant avec soulagement sa respiration qu’il avait contenue devant la violence de l’assaut.

-    Il calcule ses chances on dirait, avança Elwing. Apparemment il n’avait pas vraiment misé sa victoire sur son attaque, c’était plus un coup d’investigation histoire de voir ce que pouvait lui opposer Jyll

-    Celle-là compte pour morte si elle retente un coup du même genre, leur lança âprement le serviteur de Poséidon. Un volontaire pour prendre sa place ?

-    T’as raison, fais le malin, réagit Pelor du tac au tac, toi non plus tu ne feras pas de vieux os si tu utilises encore une fois cette technique sur l’un d’entre nous…

-    Bien sûr, si vous avez été capables de regarder à travers votre amie pour me voir l’exécuter, pourquoi crois-tu que j’ai porté mon coup de front au lieu de chercher à la déborder ? Alors redis-moi un peu, lequel de nous deux fait le malin ?

-    Tu bluffais ? s’enquit suavement Vicius. Parce que pour moi il marque un point là.

-    Jyll, intervint Athéna, je préférerais éviter d’aller trouver mon oncle en portant la tête de l’un de ses hommes sous le bras, mais je ne te ferai pas courir de risques inutilement. Dis-moi si tu te sens capable de l’immobiliser sans mettre ta vie en jeu.

-    Je peux le faire, Excellence.

-    Alors je te laisse une tentative. Restez en retrait vous autres. Vicius, Elwing, Soyez prêts à réagir au cas où, mais n’intervenez que si Jyll est véritablement en danger.

-    Bien "Excellence", ricana Vicius. »

Son amusement fut de courte durée. Le galion verdâtre venait de réapparaître, de façon bien plus redoutable. Ses flans étaient souillés par des crinières d’algues en décomposition et des coquillages rongés par des pustules de corail. Ses voiles en lambeaux fouettaient furieusement ses mâts corrodés par le sel, et sinistrement éclairés par des feux de Saint-Elme au milieu d’un ouragan de cosmos. Vicius serra les dents, et commença à concentrer son aura en même temps que la Chevalier de la Croix du Sud invoquait la sienne.

« Athéna t’a demandé d’attendre Vicius, fit la voix de Kirth en s’immisçant directement dans son esprit.

-    Fais pas chier, tu as vu la puissance qu’il développe ? Elle va se faire fumer !

-    Si elle essaie de passer au travers, probable oui, concéda le Bélier. Tu fais la même erreur que lui. Jyll a dit qu’elle pouvait lui geler les pattes, ça ne signifie pas qu’elle va chercher à le faire directement sans l’avoir mis k.o. avant.

-    Génial que tu y aies pensé, mais elle, elle est au courant ? pesta intérieurement le Chevalier d’Argent sans pouvoir se résoudre à contenir l’ébullition grandissante de son cosmos.

-    Qui sait… Mais ça n’a plus beaucoup d’importance maintenant. Ne t’inquiète pas. 

-    Facile à dire ! Qu’est-ce qu’elle va tenter, tu sais toi ? s’enquit instamment Vicius auprès de la Chevalier de l’Argo.

-    Non, répondit à regret Cuivénen en secouant la tête. C’est le Ice Cross’s Heart, mais je ne l’ai jamais vue l’utiliser. Jyll n’a jamais réussi à produire un froid aussi bas que l’aurait souhaité notre maître, alors elle a développé des arcanes qui lui permettent d’associer le froid à d’autres techniques. Le plus souvent elle utilise des attaques tranchantes, ce qu’elle n’arrive pas à couper en deux explose quand même à cause du refroidissement. C’est très efficace, mais ça… c’est autre chose…

-    Mais qu’est-ce qu’elle a dans le citron ta copine ! explosa Vicius. On n’utilise pas sa technique maîtresse contre un adversaire qu’on veut épargner et qu’on risque de recroiser plus tard ! »

Jyll avait écarté les bras à l’horizontal, ses paumes tournées vers son adversaire étincelaient d’un flamboiement immaculé qui ne cessait de gagner en intensité. Derrière elle, au sein de son aura, se dessinait de plus en plus nettement une croix cerclée dont l’anneau tournait lentement autour d’un cœur de glace qui pulsait au rythme de celui de la Chevalier d’Argent. Sans que le halot autour d’elle ne s’agrandît, son cosmos augmentait continuellement, son intensité concentrée aux limites immédiates de son corps. S’il n’égalait pas celui du serviteur de Poséidon, il croissait parallèlement, maintenant constant l’écart entre les deux puissances invoquées. Un écart qui deviendrait vite dérisoire en regard de l’élévation des deux cosmos. L’avantage qu’avait sur elle son adversaire ne vaudrait bientôt plus rien, et celui-ci le savait parfaitement. Il déclencha son attaque, sans doute plus tôt qu’il l’avait escompté. Des vagues s’élevèrent comme deux murs aqueux autour des flancs du galion qui avait crû démesurément jusqu’à envahir la totalité de son aura. Il s’arc-bouta sur ses jambes, se préparant manifestement à s’élancer pour porter son coup au corps à corps…

« Capitaine Davy Jones, il me semble que vous faîtes preuve d’un peu trop de véhémence. » La voix coupa net l’adversaire de Jyll dans son élan. Il se raidit sur place, ne succombant pas toutefois au saisissement au point d’en perdre sa concentration. Son cosmos ne se dissipa pas, et continua de bouillonner à la limite de la conflagration.

Celui qui par son interpellation avait momentanément interrompu le combat se tenait au milieu de la route de basalte, à quelques dizaines de mètres derrière le groupe du Sanctuaire. Son arrivée n’était pas passée inaperçue de tous, Kirth et Marine lui faisaient face, qu’ils aient été conscients de l’avortement que son intrusion allait engendrer ou suffisamment confiants dans la solidarité des Chevaliers d’Argent pour leur abandonner le sort de Jyll. L’inconnu arborait une protection similaire à celle de son probable congénère, quoi qu’un peu moins disgracieuse. Elle avait la couleur sombre et bleutée des dos des longs poissons qui croisent au grand large, rehaussée par la teinte outremer de ses plaques de moindre importance. Une excroissance qui pointait au-delà de son poing droit évoquait le rostre d’un espadon, et de son diadème partait jusqu’à son dos une crête ondulée semblable à la nageoire dorsale d’un poisson voilier. L’homme était vieux. Son visage glabre bruni par l’air marin était incroyablement ridé. Seul son regard, limpide et attentif, témoignait chez lui d’une vigueur que le passage des années était loin d’avoir totalement émoussée.

« Santiago… grinça sans se retourner celui que le nouveau venu avait nommé Davy Jones…

-    Vous feriez mieux de modérer vos ardeurs et de réfléchir un instant. Je pense qu’il ne faut pas un grand effort de lucidité pour comprendre que seul vous n’avez pas grand-chose à attendre d’un combat contre la Déesse Athéna et ses Chevaliers d’Argent.

-    Mêle-toi de tes affaires Santiago, aucun être de la surface ne traversa le Courant du Brésil sans m’en rendre raison !

-    Cette voie est aussi la mienne, Capitaine. Et si vous vous devez de défendre nos frontières, je doute que vous disposiez de l’autorité suffisante pour déclencher une guerre contre le Sanctuaire sur votre seule initiative. Je gage que votre maître serait désagréablement surpris de vous voir outrepasser vos prérogatives, à moins qu’on ne vous ait récemment promu Commandant à sa place ? »

Le Capitaine du Courant du Brésil serra les dents en s’abstenant de répondre. Il n’avait manifestement rien perdu de sa vindicte, mais son cosmos se résorba lentement, jusqu’à disparaître sans doute à contre coeur. Celui qui l’avait ainsi admonesté hocha la tête en signe de simple assentiment où l’on aurait vainement cherché une trace d’autosatisfaction, et reporta son regard sur le groupe qui entourait Athéna. « Je suis Santiago du Marlin, Capitaine du Gulf-Stream, et si je ne cautionne pas les manières du Capitaine Davy Jones, je me dois néanmoins vous demander ce que vous venez faire sur le domaine de sa Majesté Poséidon.

-    Nous venons voir le Général Sorente, répondit à nouveau Marine après une profonde inspiration empreinte de lassitude. S’il est toujours en vie et parmi vous.

-    J’ai peur que cette réponse ne soit insuffisante, retorqua sans agressivité et néanmoins fermement Santiago. Ou alors vous voudrez bien me dire également pourquoi vous auriez souhaité rencontrer le… "Général" Sorente.

-    Navré Capitaine, vous qui venez si justement de parler "d’autorité nécessaire" à votre compagnon, vous devez comprendre qu’il est des questions que nous ne pouvons pas aborder avec n’importe qui. Si vous ne pouvez prendre sur vous de nous amener jusqu’à Sorente, alors conduisez nous à celui qui en a le pouvoir. Mais je crains que les raisons profondes de  notre présence ici-bas ne soient trop sensibles pour que l’on puisse les confier à un subalterne, sans vouloir vous offenser.

-    Et maintenant Santiago ? charria Davy Jones de sa voix bilieuse. Tu as l’air frais après ces palabres ô combien fructueuses. Que vas-tu faire maintenant ? Amener une clique de nos ennemis ataviques jusqu’à l’un des piliers du Sanctuaire Marin ? Ou bien te décider enfin à leur faire bouffer les polypes par le pédicule ?

-    Je vous prie d’excuser le Capitaine Davy Jones pour son manque de tact. C’est un gaillard précieux lorsque les sabords sont levés, mais je crains qu’il ne soit un peu trop étroit de caractère pour soutenir des pourparlers en toute aménité. »

Le Capitaine du Courant du Brésil sursauta violement, et fit aussitôt volte-face avant de mettre un genou en terre malgré sa visible répugnance à ployer l’échine. Il fut presque immédiatement imité par son homologue du Gulf-Stream, lequel, malgré son âge avancé, sembla endurer moins de roideur dans la génuflexion.

L’homme qui s’avançait sans hâte à leur rencontre devait compter parmi les merveilles de l’océan. Son visage était d’une finesse remarquable, du délicat tracé de ses lèvres à la noble arrête de son nez aquilin. La pâleur de sa peau, loin de paraître maladive, avait la douceur bleutée d’une dragée baptismale. Ses longs cheveux lapis-lazulis tombaient lisses et droits jusqu’à ses reins. Sa figure était illuminée d’un regard cyan que surmontaient deux points lavande à l’endroit des sourcils, et des ombres dansaient sur lui, pareilles aux jeux de lumières traversant les vagues comme s’il s’était trouvé à quelques centimètres de la surface. Richement vêtu, il portait ses atours avec une aisance naturelle qui confinait à de la simplicité malgré le faste de ceux-ci. Une longue tunique de brocard, où des anémones d’argent fleurissaient sur un champ azurin, laissait ses bras nus et tombait jusqu’à ses chevilles. Elle était serrée à sa taille par un large ruban de soie blanche, auquel était attachée une conque nacrée qui tressautait doucement sur sa hanche au rythme de ses pas. La moitié de son corps était drapé sous un manteau de satin immaculé qu’il retenait sur son bras, accroché sur une épaule par une fibule d’argent ciselée à l’image d’un cheval cabré émergeant des vagues. L’homme était pieds nus. Un fin bracelet entourait l’une de ses chevilles, un autre plus large serrait son biceps à la manière d’un brassard. Un étroit collier de perles irisées autour d’une perle noire grelottait à son coup, et une aigue-marine ondulait comme un pendule au bout de son oreille.

« Je suis le Commandant de l’Atlantique Sud, et je serais honoré que vous me considériez comme votre obligé, à défaut de pouvoir être votre serviteur. Mar-nu-Falmar est le nom que l’on m’a donné. Ce qui signifie « le Pays sous les Vagues » dans ma langue natale, celle d’une nation dont je suis hélas l’un des derniers représentants.

-    Enchantée Commandant, répondit gracieusement Athéna, quittant le groupe de ses protecteurs pour s’avancer au devant de la scène. Nous étions justement à la recherche d’un homme sensé, je suis ravie que nous vous ayons trouvé.

-    Mon plaisir, s’inclina Mar-nu-Falmar. Ma demeure n’est pas très éloignée, consentiriez-vous à me suivre jusque là ? Un cadre confortable et civilisé me parait plus indiqué pour vous écouter m’exposer les raisons de votre présence ici bas.

-    Mais certainement. Votre hospitalité me semble infiniment préférable plutôt que de risquer une série de confrontations stériles provoquées par la vieille inimitié qui plane entre Poséidon et moi.

-    Dans ce cas, conclut le Commandant en s’avançant tranquillement vers Marine pour prendre sa main avant de la poser sur son bras, je suis malheureusement indigne de vous approcher d’avantage, mais permettez moi néanmoins de vous guider auprès de celle qui semble être à la tête de ces jeunes gens. »

La Chevalier d’Ithildin fut manifestement trop surprise pour décliner, l’eût-elle voulu, l’invitation de Mar-nu-Falmar. Elle se laissa entraîner, s’arrangeant simplement pour se placer entre le serviteur de Poséidon et Athéna alors que Kirth escortait cette dernière de l’autre côté. Les mains sur les hanches, Pelor les regarda s’éloigner l’air aussi stoïque qu’un Augias devant ses écuries rutilantes. « La vache y doute de rien ! laissa-t-il échapper.

-    Et il a raison apparemment, renchérit Vicius. Moi qui croyait qu’il allait se prendre un vent, mais là on dirait bien que l’aiglette a les serres engluées dans le miel…

-    Jaloux les hommes ? leur demanda Elwing dans une parfaite imitation de l’ingénuité. Vous auriez raison, voilà toute la différence en des mâles qui cherchent à plaire et un homme naturellement séduisant.

-    Une différence que tu côtoies de bien près ma chère… lui rétorqua Vicius du tac au tac.

-    Bonjours la solidarité masculine, grogna Pelor, si en plus tu lui donnes raison…

-    Bougre d’idiot ! l’houspilla la Chevalier de l’Eridan, non sans avoir jeté un coup d’œil vers les deux jeunes femmes restées en retrait. Si seulement tu percutais aussi bien de la cervelle que des poings…

-    Vous devriez avancer, leur conseilla presque affablement le Capitaine Santiago. Le Commandant ne se préoccupera pas de vous attendre. Et vous n’aimeriez pas les perdre de vue avec Jones sur vos talons.

-    Il a raison, renchérit mentalement Kirth à l’intention de Vicius. Celui-là pourrait nous faire un coup de Trafalgar à tout moment, garde un œil sur lui.

-    T’inquiète, lui répondit le Chevalier de Persée par le même moyen en faisant machinalement confiance au Bélier pour capter ses pensées. Pelor ne le lâchera pas d’une semelle, il meurt d’envie de l’envoyer par le fond depuis qu’il l’a forcé à reculer…

-    Tiens-le en laisse ! Ce n’est vraiment pas le moment idéal pour qu’ils se castagnent. »

Ce fut au tour du Capitaine du Gulf Stream d’être surpris quand la jeune Chevalier de l’Argo vint passer son bras sous le sien en éclatant de son rire cristallin. Certes le vieux marlin leur avait témoigné infiniment moins d’animosité que le Capitaine du Brésil, mais il n’en était pas moins un serviteur de Poséidon dont la puissance relative que laissait supposer son rang subalterne n’aurait pas dû lui autoriser le luxe de taire complètement sa méfiance à l’encontre des Chevaliers d’Athéna. Il y avait cependant tant de naturel et de simplicité dans le geste de Cuivénen qu’il ne chercha pas à rompre le contact, et le nouveau duo se mit lui aussi en route vers la demeure de Mar-nu-Falmar.

« Et deux mâchoires par terre, deux… commenta Elwing. » Mais le Chevalier d’Héraclès ne réagit pas. Conformément à l’intuition de Vicius, le grand Pelor avait retrouvé son sérieux, et tout en marchant à hauteur de la Chevalier de l’Eridan, il surveillait la progression de l’inconciliable Davy Jones qui traçait son propre chemin à bonne distance entre les massifs de basalte. Quant au Chevalier de Persée, il avait ralentit le pas pour se laisser rejoindre par Jyll la bleue, dont le regard attentif et protecteur ne cessait de couver l’insouciante Chevalier de l’Argo.

« Qu’avais-tu l’intention de faire tout à l’heure ? lui demanda Vicius lorsque la Chevalier de la Croix du Sud sembla enfin s’interroger sur les raisons de sa présence à ses côtés. » Il crut qu’elle ne lui répondrait pas tant elle mit de temps à desserrer les lèvres, comme si elle devait puiser loin en elle-même pour consentir à l’effort d’une simple conversation. Jyll dut finir par conclure que la question était légitime puisqu’elle y donna suite, encore que d’une façon un tant soit peu imprécise.

« Qu’est-ce que tu crois ? l’interrogea-t-elle à son tour.

-    Je ne crois rien, je ne te connais pas. Tu es peut-être plus douée qu’il n’y parait, tu es peut-être idiote.

-    Qu’est-ce que ça change ?

-    Rien, mentit Vicius sans l’ombre d’une hésitation. Mais je dois le savoir. Je sais dans quel guêpier le manque de jugeote de Pelor peut l’amener à se fourrer, et ce dont il est capable de se sortir par la force. Je connais le mode d’analyse d’Elwing et le genre de réponse qu’elle peut opposer à une situation inhabituelle. Et j’entrevois assez nettement les qualités et les limites de ton amie. Mais pas les tiennes. Je ne peux pas faire confiance à une équipière que je connais aussi mal, ni la protéger comme les autres.

-    Et toi qui te protège ?

-    Qu’est-ce qu’on s’en fout ! Je suis le meilleur du lot. Pelor est peut-être un peu plus costaud, Elwing un peu plus technique, mais je les talonne de près et je suis bien plus malin qu’eux. Si Kirth et Marine se retrouvent coincés autour d’Athéna, ce sera à moi d’être le dernier recours pour sauver vos fesses.

-    Ce sont les personnes les plus intelligentes qui se retrouvent les plus démunies le jour où elles rencontrent un adversaire qui les dépasse, objecta posément la Chevalier de la Croix du Sud.

-    Pas moi. Je suis tellement malin que je sais reconnaître quelqu’un de plus malin que moi.

-    Vraiment ? fit Jyll en esquissant un premier sourire de ses lèvres bleutées alors que son regard d’acier plongeait dans l’or de Vicius.

-    Mais quelle emmerdeuse ! fulmina le Chevalier de Persée avec assez de force pour inciter Elwing et Pelor à se détourner.

-    Il préparait quelque chose, fit Jyll en revenant inopinément à la question initiale de Vicius. Je me suis arrangée pour qu’il me prenne au sérieux, pour qu’il change d’avis et fonce sur moi en remettant une manœuvre plus complexe à plus tard. Je n’aurais pas libéré le Ice Cross’s Heart, je voulais juste l’attirer au corps à corps… »

La curiosité était aussi de mise à l’avant du cortège. Le Commandant Mar-nu-Falmar, après avoir complaisamment joué les cicérones en indiquant à Marine et Athéna quelques merveilles marines près desquelles ils passaient, s’était tourné vers Kirth en détaillant les lignes de son visage. « Vous n’êtes pas Atlante, constata-t-il avec assurance.

-    Non, reconnut le Bélier. Je suis Muvien.

-    Je suis heureux de constater que nos lointains parents n’ont pas tous disparu, et tout aussi ravi de savoir que leur art ne s’est pas perdu, continua le Commandant de l’Atlantique Sud en jetant un coup d’œil par-dessus son épaule vers les Chevaliers d’Argent. Les armures qu’arborent ces jeunes gens sont splendides, est-ce là votre œuvre ?

-    Hélas non. Mon maître était un expert dans ce domaine, mais il nous a quitté avant d’avoir pu me transmettre tout son savoir faire. Je suis le dernier Muvien, et malheureusement je doute que je puisse égaler un jour les orfèvres-armuriers de jadis. »

Marine se retint de le contredire, bien que la façon dont Kirth avait déclaré ceci ait pu laisser penser qu’il se considérait comme un médiocre restaurateur d’armure. Ce qui était loin d’être le cas, si les douze armures d’or avaient retrouvé leur solidité d’antan, sérieusement mise à mal au terme de la dernière Guerre Sainte, c’était bien à lui qu’on le devait. Cela étant, le Bélier n’avait fait que dire un peu trop scrupuleusement la vérité. S’il avait travaillé presque aussi longuement les deux armures d’ithildin que les armures d’or, il n’avait apporté que des retouches minimes aux protections qu’arboraient les Chevaliers d’Argent. Et il continuait de cultiver un souvenir idéal de son maître disparu, nul doute qu’il se considérât sincèrement inférieur à Mu dans bien des domaines où il l’avait succédé…

« Voilà qui est bien triste à entendre, reprit Mar-nu-Falmar. Je suis également l’un des derniers des Atlantes, mais notre art a pu se perpétuer jusqu’à moi. J’ai d’ailleurs été à même de rénover la plupart des Ecailles des marinas. Qui sait, j’obtiendrai peut-être le droit de parfaire votre formation en dépit de nos divergences d’allégeance. Je ne pense pas qu’il faille laisser la vieille inimité de nos deux peuples faire obstacle à la survie de la plus grande de toutes les cultures humaines.

-    La vieille inimité ? releva Marine.

-    La même qui existe entre Poséidon et Votre Grâce, répondit le Commandant en inclinant aimablement la tête vers Athéna. A l’origine les Muviens étaient Atlantes. Ils ont fait sécession lors de la première Guerre Sainte qui nous opposa pour prendre le parti des hommes de la terre. Nous sommes entrés en guerre ouverte, une guerre qui ne dut rapidement plus rien aux dieux. Les Muviens étaient toutefois moins nombreux que nous, et s’ils comptaient incontestablement des hommes de valeur parmi eux, les plus grands de notre peuple étaient demeurés fidèles à l’Atlantide. Le continent de Mu fut rayé de la carte. Nous avons cependant appris que certains Muviens avaient survécu et s’étaient réfugiés à l’intérieur des terres dans le massif tibétain. Plus tard nous devions connaître un sort similaire. L’Atlantide abritait à l’époque le Sanctuaire de l’Empereur Poséidon, elle fut détruite à son tour par vos Chevaliers d’Or, dûment protégés par les armures que les Muviens avaient créées à leur intention avant d’être anéantis. Le destin semble souvent avoir un goût très prononcé pour l’ironie, ne trouvez-vous pas ? »

Personne ne répondit, car devant eux dans le ciel mouillé commençait à se détacher l’immense silhouette rosée d’un Pilier Océanique. Ils continuèrent leur route en silence jusqu’à ce qu’apparut le temple qui servait de base à la gigantesque colonne. Il se dressait au centre d’un vaste cercle de sable blanc, entouré par une ronde de piliers aux proportions plus raisonnables. Immense et pyramidal, le temple ressemblait à un mélange architectural qu’auraient pu élever ensemble les vieilles civilisations d’Amérique Centrale, des éléments olmèques, toltèques et totonaques se côtoyant avec une promiscuité qui au contraire de paraître étrange, semblait gagner une sorte de complétude comme si chacune de ces cultures retrouvaient là une origine commune qui leur faisait individuellement défaut. L’ensemble de la pyramide avait été bâti à l’aide de blocs taillés dans des massifs de coraux pétrifiés aux teintes saumonées. Il était orné de nombreux bas-reliefs délicatement sculptés dans du quartz rose, et un large escalier de marbre incarnadin desservait les différents degrés de la pyramide, jusqu’à la terrasse de sa cime où prenait naissance le Pilier de l’Atlantique Sud. C’était une vision magnifique, presque féerique, un parfait havre de repos que les Chevaliers d’Argent eurent bien du mal à considérer comme ce qu’il était fondamentalement, l’une des bases névralgiques du Sanctuaire Marin.

« Mar-nu-Falmar, annonça le Commandant sans s’étonner le moins du monde de l’émerveillement que provoquait le temple au sein de son escorte. Tel est aussi le nom de ma demeure. Allons, cette marche pour aussi agréable fut-elle n’a que trop duré, voici venue l’heure de vous détendre. » Ses pieds nus quittèrent le sable pour le marbre du grand escalier, et il les mena sur un premier perron en haut duquel s’ouvrait un couloir triangulaire qui s’enfonçait à l’intérieur de la pyramide. Les jeunes Chevaliers d’Argent s’apprêtaient à les suivre, mais les deux Capitaines les contournèrent pour venir s’opposer à leur passage au pied de l’escalier.

« Navré jeunes gens, fit Santiago du Marlin alors qu’il tendait sa main vers eux pour leur interdire d’avancer d’avantage. Ni vous ni nous ne sommes autorisés à aller plus loin.

-    C’était trop beau, grommela Pelor en regardant le dos de Kirth disparaître dans l’ombre de la pyramide… »

 

 

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