LE DERNIER RETOUR

 

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Acte II, Prologue

 

 

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Le Rêve Etoilé

 

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            Quelle est cette soudaine déformation de la trame onirique ? Distendue par endroit, boursouflée à d’autres… Comme si les Contrées du Rêve s’étaient soudainement accrues en un point précis… Est-ce là une conséquence de la mort de notre géniteur ? D’étranges choses viennent parfois remplir le sommeil depuis qu’il n’est plus qu’un noumène désincarné. Les mille regards des Oneiroi ne peuvent suppléer à la surveillance d’Hypnos, et les Autres Dieux en  profitent chaque songe d’avantage…

            Pourtant il y a quelque chose de profondément naturel à cette perturbation. Comme si elle ne devait son étrangeté qu’à la seule brutalité de son apparition. Comme si un Rêveur avait d’une seule pensée créé une vie de songes…Cela ne devrait pas être… Nul homme ne peut acquérir aussi soudainement un pareil pouvoir sur les Contrées du Rêve sans que je le lui aie moi-même accordé. Et aucun nouveau Rêveur digne de ce nom n’a descendu les soixante dix marches du sommeil léger jusqu’à la Caverne de la Flamme. Les vénérables Nasht et Kaman-Thah m’en auraient averti, aucun esprit aussi apte à la création ne saurait passer les sept cents degrés du sommeil profond sans l’accord de Morphée.

            C’est ainsi malgré tout. Il ne peut s’agir d’un homme ordinaire. Même le roi Kuranes a usé son entière vie terrestre avant qu’aboutisse le songe de son éternelle Céléphaïs, et l’intrépide Carter n’a entrevu la Cité du Soleil Couchant qu’après de longues années d’errance dans les Contrées du Rêve. Par où est-il venu ? S’il n’est passé par les marches du sommeil il n’a pu venir que par l’un des portails par où le Monde de l’Eveil jouxte la trame onirique…Ceux qui ont détruit l’esprit d’Hypnos sont-ils devenus à ce point inconscients ? Jamais le Pope Shion n’a abusé ainsi du pouvoir de Starhill… Il n’en aurait pas été capable du reste, ce n’était pas un grand Rêveur, toujours trop tourné vers la réalité. Il ne venait sur le Mont Etoilé que pour atteindre plus rapidement mes prophéties, et il lui répugnait de s’attarder trop longtemps en laissant son corps sans défense dans le Monde de l’Eveil. Pas assez pourtant, le destin a montré combien il avait raison de s’en soucier…

            Celui là est différent. Son esprit est plus dissipé, son imagination plus étendue… Il est là comme je le pensais, allongé au sommet de Starhill, le visage inquisiteur tourné vers le ciel. Vous vous êtes trompé Pope inquiet, les réponses que ce lieu dispense ne sont pas dans les étoiles mais dans les songes. Vous l’ignoriez avant d’en faire l’expérience, et maintenant je dois vous ramener, car il y a de trop grands périls à laisser un aussi puissant Rêveur arpenter la trame onirique en toute inconscience. Au moins sais-je maintenant où vous trouver dans les Contrées du Rêve, sur la colline à l’Est d’UltharShion se rendait pour consulter Atal le sage.

            Oui vous êtes ici. Je n’ai pas besoin de vous voir que déjà je le sais à l’agitation qui règne dans le Bois Enchanté. Les arbres torturés fourmillent de Zoogs emplis de curiosité et d’une crainte respectueuse. Peut-être ne les avez-vous même pas remarqués, taches brunes contre le brun des écorces, si petits qu’ils ont dû vous paraître insignifiants. Pourtant bien de jeunes Rêveurs ont disparu après que se soit posé sur eux l’éclat de leurs yeux magiques. Toutefois les Zoogs sont trop malins pour chercher à nuire à un être doté d’autant de prestance. Tout habitant des Contrées du Rêve saurait en vous voyant qu’un roi est né. Un roi à deux visages aux traits semblables, l’un à la chevelure d’or blanc et aux yeux d’or rouge, l’autre avec une crinière cobalt et au regard émeraude. Des couleurs nobles et puissantes en ces lieux, tout comme celles de la houppelande de brocart pourpre aux longues manches liserées d’or que vous arborez sur votre robe immaculée au col brodé d’argent.

            Que contemplez-vous ainsi immobile à la lisière du Bois Enchanté ? Ce n’est pas la direction de la plaine où se dresse la proche Ulthar, la ville où les enfants chéris de Bast étalent paresseusement leur fourrure au soleil, qu’ont pris vos yeux. Non, vos regards sont fixés sur cette colline face à celle où vous vous trouvez. Ils s’attardent sur la cité érigée en son faîte, qui semble là depuis une éternité paisible et que pourtant je découvre avec vous. Voilà donc ce qui a déformé la trame onirique pour y trouver sa place…

            Didumopolis, est-ce là votre vision de la cité parfaite ? Une ville parfaitement symétrique, juchée sur une colline de roches mordorées, aux arrêtes adoucies par les caresses répétées du vent. De simples maisons posées comme des morceaux de sucre, aux murs éclatants sous le soleil, aux fenêtres rondes et aux toits en terrasse. Des oiseaux Magah aux sept couleurs ont fait le chemin depuis le Mont Ngranek pour venir chanter dans ces jardins, couverts d’une herbe vive et luxuriante, où les fontaines d’albâtre murmurent doucement au milieu des oliviers et des arbres chargés d’agrumes. Et lui, Vous attend-il dans le temple en croix au sommet de la cité ? Votre moitié entière que vous avez perdue dans le Monde de l’Eveil… Probablement si j’en crois celui qui émerge maintenant du Bois Enchanté.

            Son pas fait trembler le sol comme il sied à un être de cette puissance, mais ne laisse aucun brin d’herbe écrasé après son passage car il n’est pas de ceux qui sèment la désolation. Vous levez un œil vers lui, comme si sa présence était une évidence bien que vous ne la soupçonniez pas auparavant. Son apparence a bien changé dans les Contrées du Rêve, et pourtant est demeurée si fidèle à lui-même. Ses cuisses musculeuses sont couvertes d’un poil dru, épais et lacté, terminées par de lourds sabots d’or. D’or aussi sont ses longues cornes d’aurochs qui jaillissent de ses tempes, et ses bras et son buste de colosse luisent comme du cuivre au soleil. Un catogan de soie rouge lie ses cheveux de jais sur sa nuque, et un collier de perles plates et de grosses agates dont chacune remplirait votre paume tressaute sur sa poitrine. Il vient se tenir à vos cotés, et les bras croisés sur son imposant poitrail il contemple avec vous la plénitude de Didumopolis.

 Je suis presque certain que vous ne l’avez pas rêvé. Il est la cependant, comme une conséquence naturelle de votre songe. Il vit par lui-même, telle est votre puissance onirique que l’Aldébaran des Contrées du Rêves est un être à part entière et pas la seule somme animée des souvenirs que vous avez gardés de l’homme de l’Eveil. Aussi est-ce bien lui qui vous met en garde, et non une partie de votre propre conscience. Nouvellement né dans la trame onirique, il n’en est pas moins apparu avec toute la maturité et le bon sens qui étaient les siens lors de son existence terrestre. Plein de lucidité, il sait que vous êtes encore vivant dans le monde de l’Eveil et qu’en tant que tel il vous reste des choses à accomplir là-bas, tout comme il sait que l’un des dangers des Contrées du Rêve est de ne plus vouloir les quitter. Tel est le danger que représente pour vous la belle Didumopolis, le moindre de tous les dangers, mais le plus immédiat. Quittez cet endroit Kanon, fuyez ce lieu dont vous ne voudrez plus repartir, éloignez-vous de cette contrée qui n’appartient qu’à vous et où je ne suis qu’un intrus incapable de vous atteindre…

Bien, vous voila qui acquiescez, il est heureux que vous ayez assez de caractère pour ne pas vous plaire dans la tentation idéale que vous avez créée. A présent vous devez vous souvenir des questions qui vous ont mené jusqu’ici. Vous vous réveillerez quand vous vous rendrez compte qu’Aldébaran ne peut vous aider, car je ne peux lui inspirer de réponses… Dépêchez-vous ! Votre apparition dans les Contrées du Rêve n’a pu passer inaperçue. Les Autres Dieux sont infiniment moins puissants que les Dieux de l’Eveil, et ils craignent plus que tout les Rêveurs avec un si grand pouvoir qu’ils peuvent les surpasser. Dépêchez-vous Kanon, car ici vivent libres les Grands Anciens à qui les Dieux des Contrées du Rêve ont depuis longtemps imploré leur protection, et leur messager, le Chaos Rampant aux mille et une formes, doit déjà tourner ses pensées vers vous depuis son trône d’onyx !

Qu’avez-vous donc à l’esprit que vous ne puissiez en faire part à Aldébaran ? Ou est-ce que vous pressentez que son savoir ne saurait combler le vôtre ? Ainsi c’est la route qui mène à la connaissance que vous préférez lui demander… Qu’importe, allez à Ulthar trouver le sage Atal comme il vous l’indique, je vous atteindrai sur la route qui mène à la cité des chats…

Que faites-vous imbécile ! Pas ainsi ! Trop tard, que ne pouviez-vous m’entendre… Un doigt, un seul doigt pour un geste aussi stupide que lourd de conséquences… Une simple ligne d’or tracée dans l’air pour vous ouvrir un chemin plus rapide, pensiez-vous, dans l’espace. Misérable humain, pauvre inconscient ! Comme si les lois des dimensions étaient les mêmes dans les Contrées du Rêve que dans le Monde de l’Eveil…Tout comme ce qui hante ces intervalles… Vous n’avez pas idées des choses qui se terrent dans les méandres de l’espace et du temps ! Qui peut dire où vous réapparaîtrez désormais… Si la chance veut que cela soit, car là où vous êtes passé, il n’est rien qui n’appartienne à Yog-Sothoth si sa concupiscence est alertée, et il n’est pas de chemin plus direct vers l’Âme Noire des Grands Anciens que le Tout en Un et le Un en Tout… Cela je me dois de l’empêcher ! Ouvrez les yeux Oneiroi, entendez l’appel de Morphée ! Celui-la ne doit pas tomber dans les griffes des Grands Anciens ! Par lui ils pourraient aspirer à l’essence abominable qui est la leur dans le Monde de l’Eveil, et par lui leurs consciences pourraient quitter les Contrées du Rêve où ils sont restreints ! Cherchez le Rêveur aux deux visages, trouvez-le, car si Nyarlathotep le trouve avant nous, alors le Chaos Rampant s’éveillera, et nous disparaîtrons car il n’y aura bientôt plus un homme en vie sur la terre pour rêver !

Par quels yeux le vois-tu Phantasos ? Ceux des vestiges de la légendaire Sarkomand ?! Malheur, si loin au nord, si proche de l’abominable plateau de Leng… Que Ceux de l’Extérieur nous viennent en aide… Aucun pouvoir ne rachètera son salut dans la cité morte des lions ailés… Bientôt les oiseaux Shantaks, aux têtes chevalines et aux corps d’écailles, déploieront leurs ailes à l’appel de l’indescriptible Grand Prêtre masqué de soie jaune, et ils viendront prendre le Rêveur aux deux visages pour le porter au-delà du désert glacé, jusqu’à la citadelle d’onyx où trône le Noir Messager des Grands Anciens qui veillent à la tranquillité oisive des Dieux du Rêve… Vous ne leur échapperez pas Kanon. Le cosmos n’a pas d’équivalent ici, seuls comptent dans la trame onirique le pouvoir de l’imagination et la faculté de la laisser s’exprimer par le Rêve. Rien ne saurait s’interposer entre les oiseaux Shantaks et leur proie, il n’est jusqu’aux Choses Lunaires, les hybrides rejetons oniriques du Grand Cthulhu, qui les craignent, bien que faisant parfois appel à eux puisqu’elles aussi servent le Chaos Rampant. Rien sauf…

Elles sont venues ! Respirez Oneiroi, le Noir Messager n’obtiendra pas le sujet de sa convoitise ! Nyarlathotep ne s’éveillera pas aujourd’hui et les songes des hommes continueront d’abreuver les Contrées du Rêve ! Vous tremblez Kanon, vous criez alors que leurs longues griffes préhensibles vous pincent et vous emportent dans un tourbillon de noirceur… Vos deux figures ne vous laissent pas d’autre choix que de les regarder… Criez Kanon, criez, tous les êtres des Contrées du Rêve ont crié en les apercevant pour la première fois…

 

« De quelle crypte elles sortent en rampant je ne saurais le dire
Mais chaque nuit je vois ces créatures noires,
Cornues et décharnées, aux ailes membraneuses
Et aux queues portant la barbe bifide de l'Enfer.
Elles arrivent par légions, portées par la houle du vent du nord,
Avec d'obscènes griffes qui titillent et irritent,
Elles me saisissent et m'emportent vers de monstrueux voyages
En des mondes grisâtres au cœur du puits des cauchemars.
Au-dessus des pics déchiquetés de Thok elles passent
Ignorant les cris que je pousse en vain
Et descendent dans les puits inférieurs jusqu'à ce lac obscène
Où les Shoggoths boursouflés se vautrent dans un sommeil douteux.
Mais quoi ! Si seulement elles émettaient un son
Ou avaient un visage là où se trouvent les visages ! »1.

 

            Les maigres bêtes de la nuit ont surgi pour vous entraîner dans le gouffre antique qui bée au cœur de Sarkomand. Elles vous emportent à tire d’ailes noires et silencieuses par-dessus les marches noires et nitreuses qui plongent vers les abîmes de cauchemar. Qui sait où elles vous abandonneront… Peut-être en bas des marches décrépites, dans le royaume crépusculaire qui s’étend autour de la tour de Koth, auquel cas vous périrez sous les pattes griffues des gugs gigantesques et velus qui y furent bannis. Ou un peu plus loin, près des cavernes de Zin où un sort similaire vous attendra lorsque que les pâles répugnants bondiront sur leur pattes arrières pour étancher leur soif de votre sang.

            Vous criez toujours ? De peur ou de rage, probablement des deux… Quelle sensation ce doit être pour vous, la découverte de votre impuissance… Nul ne peut tricher dans les Contrées du Rêve, nul ne peut paraître plus grand qu’il ne l’est, serait-ce à ses propres yeux. Certes vous êtes un grand Rêveur, le plus grand qui ait pénétré la trame onirique depuis des siècles. Mais ici il y a une limite que personne ne peut surpasser, votre pouvoir restera à jamais inférieur à ce qui dépasse votre imagination. Ainsi sont les maigres bêtes de la nuit, des choses telles que même les Dieux du Rêves ont du mal à concevoir. L’immémorable Nodens les a créées, et son esprit est extérieur à notre monde. Vous aurez beau vous débattre, jamais vous ne pourrez échapper à ces pincements qu’elles n’auront décidé de vous lâcher. Il est étonnant qu’elles ne l’aient pas encore fait, pourtant même si vous n’avez aucun moyen de vous en douter, le sort qu’elles vous réservent sera infiniment moindre que l’horreur impie du Chaos Rampant. Vous mourrez certainement oui, mais cette mort là n’est rien en comparaison d’une éternité de souffrances à hurler dans la fosse au pied d’Azathot. Et si votre esprit est assez fort pour sortir indemne de cette épreuve, il y a une chance pour que votre mort dans les Contrées du Rêve ne vous rattrape pas dans le Monde de l’Eveil.

            Pourquoi vous tiennent-elles encore ?... Elles survolent la vallée de Pnath et semblent vouloir rejoindre les cavernes creusées dans les flans de pics de Thok où nichent certaines d’entre elles… Vont-elles vous lâcher avant, sur les montagnes d’ossements où dans le noir absolu rampent les énormes bholes visqueux et affamés dont nul ne connaît l’apparence ? Non, même cela semble devoir vous être épargné… Elles continuent de filer, noires et silencieuses, elles dépassent leurs cavernes, et volent toujours plus vite vers le sommet. Il fait moins sombre à présent que vous vous rapprochez du ciel souterrain. Vous ne voyez à nouveau que trop bien ces peaux huileuses, ces ailes membraneuses, ces cornes recourbées, et ces horribles faces sans visage… La peur et la rage vous étreignent toujours, vous continuez de luter… Stupide Rêveur, c’est votre ignorance qui vous empêche de désespérer. Vous avez raison en un sens, car bien qu’encore sous les terres des Contrées du Rêve, vous n’avez jamais été aussi proche du Monde de l’Eveil depuis que vous avez ouvert votre esprit dans le Bois Enchanté. Ceux qui vivent au sommet des pics de Thok ont creusé des terriers à travers la trame onirique pour atteindre les cimetières du monde réel où ils vont chercher leur pitance. Celle-ci leur semblera sans doute bien fade, une fois qu’ils auront goûté à la chaire savoureuse du Rêveur aux deux visages…

            Cela ressemble à un aboiement n’est-ce pas ? Ce borborygme répugnant qui vous fait brusquement vous tordre le cou pour tenter de les apercevoir. C’est un son hideux, mais qui doit rendre une note quasi suave à vos oreilles si pleines du silence malsain des maigres bêtes de la nuit que seuls vos cris étaient là pour déchirer. Vous l’entendez à nouveau, et vous vous accrochez à ses échos. Sans doute parce qu’il vous semble que ce cri a un sens, comme un mot que vous ne pourriez comprendre. Cela vous rassure, cela vous fait espérer un être qu’il vous serait possible d’affronter… Pourquoi vos cheveux se hérissent-ils ainsi, ce n’était pas ce à quoi vous vous attendiez pauvre Rêveur ignorant ? Ils se massent pour vous accueillir, leurs mains griffues tendues vers vous, leurs crocs s’entrechoquant avec avidité. Des créatures cynocéphales, affaissées, à la peau caoutchouteuse et verdâtre… Ceux qui ont lancé l’appel aux serviteurs de Nodens sont bien différents des traditionnels vampires nés de l’imagination aride du Monde de l’Eveil n’est-ce pas ? Oui bien différents, et autrement plus redoutables. Malheureusement pour vous, un pacte très ancien les lie avec les maigres bêtes de la nuit, c’est l’appel de la faim que vous avez entendu. Voila une fin digne des Contrées du Rêve, voila votre destin onirique Kanon ! Dévoré vivant par les vampires à têtes de chien, à la frontière de l’Eveil…

            Ou pas. Qu’est-ce que cela signifie !? Vous passez au-dessus des bras qui se tendent pour vous agripper, vous sentez le souffle fétide exhalé par toutes ces faces grimaçantes levées vers vous… Mais elles vous tiennent encore, les maigres bêtes de la nuit plongent dans l’un des terriers des vampires… Absurde, que ne respectent-elles pas le pacte ?!

            Vous humez à pleins poumons l’odeur de terre humide et de moisissure. Si naturellement familière, si réelle… Ce qui est une saveur presque exotique pour les habitants des Contrées du Rêve est pour vous le premier élément à vous rappeler un monde dont vous aviez presque oublié l’existence. Une autre peur vous assaille, la peur d’être abusé par vos sens… Ils ne vous trompent pas Kanon, c’est bien un parfum de réalité qui parvient jusqu’à vos narines, le signe que l’Eveil est proche. Pourquoi vous ramènent-elles ?... Je ne saurais l’expliquer, et la question ne vous effleure même pas…

            Vous allez bientôt sortir de terre, vous le sentez avant même de percevoir la lumière extérieure. Une bouffée de fraîcheur vous atteint, un souffle d’air pur, salé. Et soudain vous émergez du terrier. Vous filez à une vitesse folle, dans les serres des maigres bêtes de la nuit, au milieu d’une étendue ouatée. La brume vous enveloppe totalement entre ses filaments, vous ne distinguez rien autour de vous que son étendue monotone et blanchâtre. Cependant l’odeur marine est encore plus présente, et vous entendez le murmure assourdi de l’océan loin en dessous. Et vous riez sombre idiot ! Vous riez parce qu’il vous semble être sur le point de retrouver votre liberté, votre sécurité. Imbécile ! Jamais vous n’avez été plus en danger depuis que les maigres bêtes de la nuit vous ont ravi au cœur du plateau de Leng ! Jamais elles ne volent aussi loin entre le Rêve et l’Eveil, leur pouvoir est bien moindre dans cet intervalle. Et l’océan est si proche, ce milieu si ordinaire qui vous apporte tant de réconfort… et si grouillant des rêves qui s’épanchent de R’lyeth l’engloutie !

            La peur vous reprend, une peur d’autant plus terrible que les maigres bêtes de la nuit semblent y faire échos en battant plus rapidement des ailes. Vous ne les voyez pas, vous ne les entendez pas, mais en votre âme vous sentez qu’ils arrivent, sans pour autant savoir ce qu’ils sont. Quelque part en dessous, les rejetons oniriques du Grand Cthulhu ont senti le Rêveur que vous êtes encore, et se ruent à la poursuite d’un pouvoir qui pourrait briser la prison de Celui qui se lèvera de nouveau…

            C’est sans espoir… Soyez maudit Kanon ! Votre rêve d’ignorant va coûter la vie aux genres humain et divin ! Pire, c’est le principe même de l’existence qui sera remis en question… Hurlez Kanon ! Hurlez ! Ces semblants de formes boursouflées, ailées, qui tendent une masse grouillante de tentacules avides au travers de la brume, c’est vous qui êtes la cause de leur venue ! Dites adieu à la Terre et repentez-vous : en un rêve vous avez causé ce que des siècles d’humains pervertis par les mignons des Grands Anciens n’ont pu parvenir à réaliser… Les maigres bêtes de la nuit ne volent pas assez vite ici. Suprême ironie, vous pouvez même apercevoir au loin une clarté chaleureuse, la vague silhouette d’une falaise au sommet de laquelle repose une veille maison dont la porte est ouverte sur le vide océanique. Sans doute est-ce là où elles vous menaient, mais il est trop tard à présent, les rejetons du Grand Cthulhu vous cernent presque de toutes parts et si proche que semble être le salut vous ne l’atteindrez pas. Adieu Oneiroi, ce beau rêve qu’était la vie est terminé.

 

« Parfois je me tiens sur le rivage

Où les peines déversent leur émanation,

Les eaux agitées soupirent et crient

Murmurant des secrets qu’elles n’osent prononcer.

Venant de vallées sans nom, loin dans les profondeurs,

De collines et de plaines qu’aucun homme ne saurait connaître,

La houle mystérieuse et les vagues maussades

Suggèrent, tels des thaumaturges exécrés,

Un millier d’horreurs, grandes en épouvante,

Contemplées par des ères depuis longtemps oubliées.

Ô vents chargés de sel qui parcourez tristement

Les légions abyssales et nues ;

Ô lames courroucées et blafardes qui rappelez

Le chaos que la Terre a laissé derrière elle ;

Je ne vous demande qu’une seule chose :

Laissez à jamais inconnu votre antique savoir ! »2.

 

 

Comme Hypnos me manque, ô combien le pouvoir de notre père nous fait défaut… Combien de fois me suis-je déjà trompé aujourd’hui ? La prochaine sera peut-être la fois de trop, mais celle-ci fut une erreur heureuse… Respirez Oneiroi, les hommes continueront de rêver encore un peu.

Vous avez glissé sur le plancher de chêne patiné par les ans où se reflète la chaleur dansante de l’âtre que vous aviez aperçu au loin dans la brume. Les pincements ont cessé. Votre ventre se soulève librement, guettant précautionneusement la proximité douloureuse des maigres bêtes de la nuit. Elles sont parties Rêveur stupide et chanceux. Et vous êtes sauf, étendu à même le sol à l’intérieur d’une étrange maison perdue dans la brume, qui semble ne faire qu’un avec la falaise, surplombant l’océan, sur laquelle elle est juchée. Vous vous redressez lentement, vous souvenant de la terreur qui vous habitait un instant auparavant. En levant la tête, vous apercevez une longue silhouette debout devant la porte ouverte. Elle serre une main vieille et fripée, la main d’un vieillard dont vous ne pouvez voir les traits. Mais vieux il l’est certainement. Plus vieux que tout ce que vous connaissez, plus vieux que la Terre elle-même. Jamais vous n’avez ressenti une pareille impression d’ancienneté. Il s’éloigne maintenant, au son des conques assourdies par la brume. Pendant un instant il vous semble distinguer la forme d’un immense coquillage tiré par des dauphins, puis la brume le ravit à vos yeux éberlués. Vous n’en verrez pas d’avantage, et pourtant c’est déjà plus qu’ont pu en contempler presque tous les êtres qui peuplent les Contrées du Rêve. Le vénérable Nodens est venu, le Seigneur du Grand Abîme est reparti. Pourquoi est-il venu ? Son existence n’est pas liée à la Terre. A-t-il vu en vous quelque chose qui a éveillé son intérêt ? Ou bien a-t-il cédé à l’envie d’une nouvelle victoire sur la volonté des Grands Anciens ? Ni vous ni moi ne le sauront jamais, car intérêt et envie sont des sentiments humains qui ne sauraient s’appliquer au Seigneur du Gouffre…

L’homme l’a regardé partir, et referme doucement la porte de sa demeure avant de se tourner vers vous. Il s’approche, un sourire amical aux lèvres, et vous prend par le bras pour vous installer dans un vieux fauteuil en osier près de la chaleur réconfortante du foyer. Vous vous découvrez trempé, la brume marine colle à la peau votre toge de Grand Pope. C’est bien là le vêtement qui vous est familier, vous avez recouvré l’apparence qui est la vôtre dans le Monde de l’Eveil lorsque que vous avez émergé du terrier des vampires. Mais si vous n’êtes plus complètement dans les Contrées du Rêve, vous n’avez pas encore regagné votre monde. Cela ne tardera plus à présent, vous êtes entre de bonnes mains. C’est un vieux compagnon celui qui vous a recueilli, un très vieux Rêveur qui a choisi de vivre à la frontière de la trame onirique. Vous aimeriez sans doute connaître son nom, mais il n’en a pas. Il est celui qui vit dans l’étrange maison haute dans la brume. Son visage sans age disparaît sous une longue barbe noire, et ses yeux brillent comme des feux de Saint-Elme aux mats des navires quand le soir est à l’orage. Les ombres dansantes sur sa peau évoquent le balancement des prairies d’algues où s’ébattent les tritons, et il y a des reflets d’or au fond de ses pupilles pareils à ceux de coffres à trésors qui garnissaient les ventres des galions.

C’est un conteur. Tandis que votre corps retrouve peu à peu sa vigueur, il vous parle d’une voix réconfortante des choses que vous avez vues, de celles qui vous ont emporté et de celles que vous avez fuies. Vous entendez de nombreuses légendes, de celles que l’on raconte aux enfants pour les endormir, mais celles-là ont un parfum de vieux souvenir. Le temps de la fin d’un rêve vous aurez su à quoi ressemblaient les mythiques Atlantes, et les choses horribles qui se cachent au fond de la fosse au large d’Innsmouth. Vous aurez connu les merveilleuses cités qui tapissaient le fond des océans au temps de Nérée et de Doris, et les horreurs de R’lyeth qui furent englouties et scellées sous la marque de Nodens. Il y avait peut-être là certaines des réponses aux questions que vous vous posiez lorsque vous avez rejoint Starhill, mais de toutes ces choses vous ne souviendrez pas. Vos paupières sont lourdes à présent, sa voix vous berce, et les images devant vos yeux se troublent comme les images d’un rêve embué que l’on espère emporter avec soi, mais dont on ne garde jamais que le souvenir de l’avoir vécu. Bientôt vous vous endormirez ici, et vous réveillerez là-bas, sur la plus haute montagne du Sanctuaire, sans même vous rappeler que le temps d’un rêve incontrôlé, des démons et des merveilles qui le peuplaient c’est aux démons que vous avez failli livrer la Terre, et à la pire des atrocités, Nyarlathotep, le Chaos Rampant qui guettera patiemment votre réapparition. A moins que lui aussi ne s’éveille un jour, et que Gaïa ne connaisse son dernier cauchemar, l’ultime résurgence des Grands Anciens, le dernier retour…

 

 

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1. H.P. Lovecraft, Fungi de Yuggoth, Les maigres bêtes de la nuit

2. H.P. Lovecraft, Poèmes fantastiques, Oceanus

 

 

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vers l’épilogue I vers le chapitre II.1

 

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