LE DERNIER RETOUR

 

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Acte I, Epilogue

 

 

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Le cœur arraché de l’âme écorchée

 

 

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Sanctuaire, quatorze ans plus tôt.

 

Nuit d’avril. Nuit sale. Les ruines dont on commençait seulement à se soucier disparaissaient dans une purée de poix qui léchait chaque pierre en y déposant sa bave givrée. Morne désolation. Cimetière délaissé. Ni âme qui vive, ni âme ayant vécu. Seulement les couinements des rats qui fouinaient dans les décombres, à la recherche des déchets abandonnés durant la journée par les gardes à qui on avait ordonné de troquer leurs lances contre des truelles. Même les cris des rongeurs s’éparpillèrent, dans la panique soulevée par l’apparition du masque fantomatique d’une chouette effraie émergeant sans bruit des limbes. Une agitation d’un instant avant que le silence lugubre ne reprît ses droits sur la grisaille obscure.

La pellicule de gel crissait sous ses pas comme un grincement de dents que le linceul de brume au-dessus de sa tête était trop haut pour pouvoir étouffer. Le brouillard ne descendait pas jusqu’au fond du cratère, partiellement comblé par les gravas des douze temples que l’on avait déjà charriés jusque là. Il se contentait de glisser sur sa gueule béante, en une étendue de filaments fuligineux qui grouillaient comme un amas de serpents enchevêtrés. Son pied accrocha un morceau de bois. D’une main qui aurait dû trembler il l’exhuma des résidus de granit. Un bâton noueux, taillé en forme de canne, guère plus grand que sa cuisse. Il resta là un moment à le regarder sous le dais reptilien. La détonation claqua en rebondissant contre les parois du cratère lorsque le bâton se rompit entre ses mains. Les éclats retombèrent sur le sol, et il les enjamba en les laissant derrière lui, à jamais indissociables des autres débris.

 

Nedjeth éternua, et rajusta le capuchon de sa cape qui avait glissé jusqu’à ses épaules. Foutue nuit. La Colline Sacrée toute entière avait été avalée sous cette chape incolore. Jusqu’au pourpre de son vêtement, à l’origine du surnom dont il avait rapidement été affublé, et qu’il portait à cette heure pareil à un manteau de taupe. Vigie solitaire comme toujours, toujours plus attentive que la veille, guère moins que le lendemain. Il s’était posté dès la tombée du jour au faîte de l’échafaudage entourant la coupole inachevée du premier temple. Les restes de l’ancienne gisaient en contrebas, avec ceux de la façade soufflée en même temps qu’elle dans une monumentale explosion il y avait tout juste un an. Nedjeth frissonna. Il n’aimait pas ce trou en bas du Sanctuaire. Même à demi rebouché il ressemblait au vide laissé par la morsure d’un ogre colossal et affamé. Rien à voir avec le désert cataclysmique qui avait trouvé son épicentre à l’intérieur du sixième temple. Celui-là était trop vaste, trop propre pour faire peur. Un pan entier de la montagne avait été rasé, et la coupure au sol était si nette qu’elle semblait due à la faux d’un Titan. Un débordement divin, trop éloigné des capacités humaines pour qu’on pût y poser autre chose qu’un regard fataliste et désabusé. A la vérité pour le Capitaine des Gardiens de l’Olivier, des hommes avaient beau en être à l’origine, la déflagration née de l’opposition entre deux fois trois Chevaliers d’Or, elle, n’appartenait pas à la sphère humaine. Au contraire du creux là en bas. Cette empreinte persistante malgré les blocs de pierre qu’on ne cessait d’y charrier à longueur de journée. Cette trace apparemment indélébile, moche comme un affrontement fratricide lors d’une nuit aussi noire que celle-ci était grise. Ce trou là était terriblement humain. Laid comme une guerre dont on ne sait plus pourquoi elle a débuté, laid comme deux amis qui se battent pour ne pouvoir se parler…

Un craquement assourdi le fit sursauter. Nedjeth passa un doigt sur ses sourcils pour en essuyer le givre et se pencha en avant vers le vide. Rien. Rien d’autre que la marée lactescente ondoyant sous l’effort d’une brise trop chétive pour la disperser. La patte d’un chien errant sur une planche vermoulue peut-être… ou ses propres oreilles, lassées d’attendre en vain le bruit hypothétique qu’elles étaient censées guetter. Depuis les nuits qu’il passait ici, il les connaissait par cœur ces spectres déjà légendaires, ces promesses d’apparitions surgies de bribes de songes éveillés qui peuplaient ses veilles nocturnes. Les nuits blanches comme celle-ci étaient les plus propices, le brouillard servait de paupière à sa conscience, de portail entre le monde réel et son imagination. Un soupçon d’anxiété, une once d’espérance, il n’en fallait pas d’avantage pour que les courses des rongeurs prissent des sonorités métalliques, comme si d’un instant à l’autre les limbes allaient s’écarter sur la scène des évènements tragiques survenus en prémices de l’ultime éclipse. Il n’était même pas besoin de fermer les yeux lors de ces nuits. Des yeux que Nedjeth gardait grands ouverts à présent. Tout de même… Il lui semblait que la brume se mouvait curieusement aux abords des mâchoires du cratère. Comme si elle était repoussée d’en dessous. Un phare étincelant s’alluma brusquement au-dessus du sigle de l’Aries. Le pourpre redevint pourpre, et des volutes céruléennes se reflétèrent sur le dôme éclairé par l’aura argentée. Le regard d’ambre de Nedjeth plongea dans la brume. Plus loin, plus perçant. Là en bas quelque chose bougea. Il y lui sembla entrevoir une masse plus sombre dans l’océan de grisaille, comme une vague silhouette qu’épousait le brouillard… Le guetteur se pencha encore par-dessus l’échafaudage. Mais il n’en vit pas d’avantage, la nuit avait retrouvé sa densité perdue. Le spectre s’était évanoui. Foutue nuit…

 

Ses pas ne rendaient aucun son dans l’atmosphère pourtant caverneuse des temples en ruine. Comme si son corps n’avait rien pesé. Son esprit était plus inconsistant encore. Un néant que désertaient les pensées. Rien que des images passant devant ses yeux éteints, les visages de ses morts. Un ami serrait son bras et s’effritait lentement en une poussière dorée emportée par le vent. Elle flottait, son corps inerte ballotté par les remous du lac. Un père se consumait dans la nuit terrestre, et se consumait encore dans le soleil infernal. Sa figure s’était détournée à jamais, masquée sous la longue natte qui ne cessait de se dénouer à la surface. Un frère fermait les yeux et serrait la lame implacable qui transperçait sa poitrine. Ses mains qu’elle ne joindrait plus jamais n’en finissait pas de pâlir, plus blêmes que l’écume qui bouillonnait autour. Rien d’autre ne semblait demeurer que ces visages inertes. Que restait-il sinon ses morts… Que restait-il…

 

Que reste-t-il à vivre qui ne soit pas déjà sali, piétiné par l'histoire...

N'en avons pas les mains trop pleines de tout ce que l'homme peut croire?

Que reste-t-il à savoir, pour atteindre enfin la béatitude du dégoût


Tout bas, tout s'en va...

Tout qui nous file entre les doigts...

Que reste-t-il à vivre...
Les hommes à boire ont-ils encore...., quand les chiens s'ront tous morts?

De quelle chape de plomb se tailleront-ils de nouveaux poumons?

Comment brûlerons nous demain, ces tours de fer et de verre

De quelle charrue pourra bien renaître la terre?

Tout bas, tout s'en va...

Tout qui nous file entre les doigts...


Qui reste-il à suivre, qui ne soit pas le dernier maillon, de la grande chaîne des pièges à cons...

N'avons-nous vraiment rien à apprendre, de tous ces gens qui se sont faits descendre??

Allons-nous laisser longtemps les urnes se remplir de peste brune??


Tout bas, tout s'en va...

Tout qui nous file entre les doigts...


Tout bas... Tout bas...
Tout bas... 1

 

Un scintillement évanescent écarta les défunts pour effleurer la raison de celui qui vivait encore. Il émergea du brouillard, dans un cercle de mémoire qu’aucun voile ne pouvait recouvrir. Les serpents de brume se tordaient tout autour, silencieux et macabres, sans pouvoir empiéter sur le puit de clarté que Séléné abreuvait de caresses, comme si le ciel étoilé ne pouvait se résoudre à délaisser un seul instant le chevet du cercueil de glace. Machinalement il avança la main, et en frôla la surface aussi translucide que du cristal. Le froid si intense lui brûla instantanément la peau au bout des doigts, mais il était par trop éloigné de lui-même pour en ressentir la douleur. Seiya… Son visage paraissait si paisible sous la glace éternelle dont Hyoga l’avait enveloppé… Serein. Figé et pourtant si expressif. Mort, dévore, remord… Tellement moins à lire sur sa propre figure qu’il pouvait voir se réverbérer dans un reflet lunaire au coté de celle de son frère.

Pourquoi fallait-il qu’il se fût éteint celui qui avait enrichi l’avenir de son sacrifice ? Pourquoi fallait-il que lui ait survécu, lui qui n’était revenu que pour serrer le vide au creux de ses bras ? A quoi bon survivre au devoir quand tous ceux qui comptaient s’en étaient allés ? A quoi bon s’extirper des ténèbres si elle n’était plus là pour recevoir le partage des jours nouveaux ? Elle l’avait attendu si longtemps… Elle ne l’avait jamais quitté, jamais ses pensées ne l’avaient laissé s’éloigner. Toujours il s’était senti enveloppé de son attente, jusque sur les pentes du Yomotsu Hira. Toujours son visage levé vers leurs destins entremêlés avait cristallisé tout ce pour quoi il devait lutter, et tout ce pour quoi il devait rentrer. Shunreï… Elle ne l’avait jamais quitté, jamais, jusqu’à Elision. Mais là ses prières n’avaient pu franchir la barrière du Léthé. Ils avaient passé le Mur des Lamentations, et elle, elle s’y était brisée. Rozan résonnait encore du cri de détresse qu’elle avait poussé lorsque leurs âmes avaient été pour la première fois séparées… Comment aurait-elle pu douter de la signification de cette absence ? Comment ne pas céder au désespoir quand elle avait si souvent déjà senti le pire s’approcher ?

Ses deux poings s’écrasèrent sur le cercueil alors que les rares larmes qu’il lui restait encore se figeaient en tombant sur la glace. Je revenais Shunreï, je te l’avais promis ! Pourquoi les Moires ont-elles été aussi avides, pourquoi n’ont-elles pas contraint ton cœur à battre malgré toi ?! Juste un peu, juste un tout petit peu… Je revenais Shunreï

Il était retourné la chercher, tel Orphée son Eurydice. Mais dans son infortune le Saint de la Lyre, s’il n’avait pu le ramener à la surface, avait au moins pu rejoindre son amour perdu. Un dragon fou de douleur avait forcé une seconde fois la porte des Enfers. Mais là où s’était tenu l’Archéon, il ne restait plus que quelques îlots d’une terre qui s’effritait dans le néant à mesure que se désagrégeait la dimension née du cosmos d’Hadès. Les dernières bribes du rivage des morts disparaissaient, et les âmes des trépassés s’abîmaient avec elles. Il serait resté jusqu’à la fin. Il l’aurait retrouvée ou aurait partagé son sort mais jamais il ne s’en serait retourné sans elle. Jamais, sans la chaîne d’Andromède qu’il n’avait pu briser et qui l’avait ramené malgré lui aux pieds de Shun dans le monde des vivants.

Son âme amputée lui faisait mal comme le bras manquant d’un manchot continue à le faire souffrir. Il n’avait pas eu à l’accepter, le vide laissé par la mort de Shunreï était aussi trivial que sa propre existence. Il était devenu un être incomplet, indubitablement, irrémédiablement. Shun aurait dû comprendre, Shun n’avait rien compris. Imbécile ! Doux idiot… Comme si l’anéantissement absolu d’Ikki t’aurait laissé le moindre espoir… Un espoir auquel il avait tenté de s’accrocher à sa place. Shun était retourné dans le Meïkaï quand sa dimension avait finalement été stabilisée. Il en avait fouillé les moindres recoins, recensé toutes les âmes qui avaient survécu. Il était allé jusqu’à implorer l’aide de l’Impératrice des Enfers… Le verdict définitif était finalement tombé : l’âme de Shunreï n’existait plus. Ses larmes étaient sincères sur ses joues quand il était venu le lui annoncer. Elles s’étaient arrêtées, trop choqué pour pleurer lorsqu’il réalisa enfin tout ce vide au fond de ses yeux morts. Shun s’était enfui. Il avait couru loin du dragon à l’âme en cendres, loin d’un frère qui n’aurait eu que faire d’une affection qu’il se sentait incapable du lui procurer. Imbécile ! Doux idiot incapable de supporter la vue d’une souffrance que tu ne peux espérer soulager… C’était si facile de protéger le monde, si facile… et si horrible d’échouer pour une seule et simple vie sans laquelle le monde n’est rien…

« Et toi ! hurla-t-il soudain à la figure paisible prisonnière de la glace. Pourquoi restes-tu couché ici ?! Le monde vit, Athéna vit, qu’attends-tu pour les rejoindre ?! Je suis encore et Shunreï n’est plus ! Je n’ai revu le jour que pour errer dans une nuit sans fin… Et toi ! Toi que n’attendait que la joie, toi tu aurais laissé la mort te prendre ?! Sors de là !! »

Son bras se leva pour s’abattre sauvagement sur le cercueil. Quelques secondes tombèrent, aussi lourdes que les regrets. Puis une mince ligne dorée courut le long de la glace qui se déchira dans un crissement sinistre.

Il s’était assis et berçait lentement le corps de Seiya entre ses bras. Un corps sans chaleur, et pourtant infiniment moins froid que ce creux qui lui mangeait la moitié de son cœur. « Seiya… Tu m’as fait comprendre tant de choses… Tout ce que Dohko n’avait pas pu m’enseigner c’est à toi que je le dois. Un combat pour me prouver que la vanité est le péril le plus grand qui guette les Dragons. Un combat pour me montrer que le sang vaut la peine de couler lorsqu’il y a un cœur à ranimer. Un combat pour se trouver, un combat pour se lier… Tel était le pacte des temps anciens : un Dragon pour veiller sur un héros, un héros pour garder la foi du Dragon. En découvrant celui que tu étais devenu ce jour là, j’ai compris que je pouvais te confier ma foi, et qu’en gonflant tes ailes jusqu’à mon dernier souffle tu la porterais plus haut que je ne m’élèverais jamais. Ma foi est morte avec toi Seiya. Tu as conquis un honneur dont tu ne peux jouir, et on m’a laissé un cœur que je ne peux plus souffrir… Les Moires se sont trompées Seiya, je me suis éteint et toi tu brilles encore. Je ne peux mettre fin à mes jours sans rien accomplir, je le dois à Shunreï… Qu’une de nos deux existences au moins ne finisse pas pour rien… Mais si une moitié de vie peut nourrir une vie entière, si une vie stérile peut racheter une mort inutile… Il est temps Seiya, temps de montrer à la mort qu’elle aussi peut se tromper. Le héros a porté la foi jusqu’aux nues, qu’il reçoive à présent le dernier souffle du Dragon… »

Son cosmos s’embrasa. Profond comme l’abîme aride dont il s’enfuyait. D’émeraude il devint d’or, avant de reprendre ses teintes lacustres lorsqu’il abandonna sa forme éthérée pour se condenser en une spirale reptilienne qui s’enroula autour de leurs deux corps. « Maintenant je sais quel est le véritable pouvoir de l’Ultime Dragon, le secret qui se cachait derrière cette technique ancestrale, au-delà de la dernière explosion sacrificielle dont tous les Chevaliers sont capables… Même Dohko l’ignorait, même en m’ayant conté sa dernière légende, celle des premiers Dragons qui arrachèrent leur cœur pour l’offrir à ceux en qui ils avaient cru… »

Et le dragon de cosmos tournoyait autour d’eux, de plus en plus rapide, de plus en plus lumineux. La terre commença à trembler, et la lune s’éteignit pour faire place aux lueurs des étoiles du premier âge de l’humanité.

« Le don, l’unisson perdue… Puisses-tu renaître Seiya, ou que le monde oublie celui qui n’attend plus rien du monde… »

Ses poignets se heurtèrent sèchement dans une douleur infiniment moindre que celle des battements de son cœur éploré. Un flot écarlate jaillit, éclaboussant le défunt dont la mort et la glace avaient ravi les couleurs.

« Le sang pour le sang… La souffrance pour la souffrance… Une vie pour une vie… Un passé pour un avenir… Le souvenir pour le droit d’accomplir… »

Ils disparurent ensemble dans un ultime flamboiement, un brasier intense, insoutenable, chassant l’émeraude pour une blancheur incandescente. Un rugissement effroyable ébranla le temps, réduisant à néant le cri d’un homme sous une clameur qui n’avait plus retenti depuis l’ère lointaine où des battements d’ailes faisaient trembler le ciel et la terre…

 

Nedjeth passa comme un éclair pourpre entre les colonnes nouvellement dressées du douzième temple. Foutu escalier. Trop long. Trop lent ! Comment avait-il pu laisser l’intrus se glisser sous son nez… Foutue nuit, saloperie de brouillard ! Toute la Colline Sacrée tremblait comme si la terre était sur le point de se déchirer pour l’avaler. Quel être pouvait dégager une pareille puissance ?! Le Capitaine sentait son cosmos brûler là-haut, près de la statue d’Athéna. Un cosmos sauvage, vide, affamé d’existence, qui avait soufflé le sien comme une chandelle alors qu’il était encore en faction au pied des marches. Pourtant la brume était toujours présente et paraissait même plus épaisse, comme si une volonté mystérieuse était à l’œuvre pour garder le secret d’un évènement trop terrible pour un œil humain.

Le mur de grisaille se déchira subitement lorsqu’il parvint au faîte du Sanctuaire, et Nedjeth déboula dans une effervescence de lumière. Il aperçut une vague et colossale forme cosmique, les ailes gigantesques, la queue qui fouettait l’air et la gueule grande ouverte prête à le dévorer. Et ces yeux ! Ce regard couleur de douleur qui lui arracha un cri de terreur aussitôt recouvert par le rugissement monstrueux. Il voulu s’arrêter, mais son pied dérapa sur une surface glacée et sa course le précipita en plein cœur de l’aura bouillonnante et immaculée.

Etait-ce son sens du devoir qui l’avait poussé malgré lui vers l’éveil ? Nedjeth ne voulait pas reprendre conscience. L’évanouissement était tellement plus confortable. Qui pouvait donc lui en vouloir au point d’essayer de le ranimer ? Déjà une partie de sa mémoire lui revenait, sa garde attentive au pied de la Colline Sacrée, sa course effrénée, ce voile noir derrière lequel il s’était réfugié… Ne pas se rappeler pourquoi, surtout ne pas se rappeler… Mais rien n’émergea pour combler le vide de ses souvenirs. Il avait seulement conscience de quelqu’un qui le secouait fermement, et du picotement annonçant le réveil de ses membres. Nedjeth leva lentement les paupières, pour tomber sur des yeux agrandis d’incompréhension et débordant de larmes, comme inconscients de la raison qui les poussait à couler. Pour découvrir le visage de la plus célèbre victime du Dieu des Morts penché sur le sien.

« …Réponds-moi ! Comment suis-je en vie ?! Athéna a-t-elle succombé avec Hadès ?! Est-ce elle dont je ressens l’absence ?! Réponds-moi !! Réponds-moi !!!... » Le cri de Seiya se perdit dans la nuit pâlissante. Bientôt le jour se lèverait, bientôt le soleil saluerait à nouveau le Chevalier de Pégase. La vie pulsait dans ses veines. Un cœur gonflait sa poitrine de ses battements, lents, puissants, comme si aucune épée divine ne les avait jamais interrompus. Un cœur léger, mais qui avait été si lourd… si lourd… Pourtant la sensation disparaissait, comme une empreinte d’un passé révolu qui se disperse lentement sous la brise d’un nouveau matin…

 

 

Ô dame sans cœur, ô fille du ciel,

viens à mon secours en cette heure solitaire,

violente, indifférente, comme une arme

avec ton sens de l’oubli sans pardon.

 

Un temps absolu tel un océan,

une blessure confuse tel un nouvel être,

étreignent la racine tenace de mon âme

rongeant le cœur de ma confiance.

 

Quel sourd battement s’agite en mon cœur

tel une vague qu’auraient faite toutes les vagues,

et ma tête se lève, désespérée

en un effort de saut et de mort.

 

Un hostile imprécis tremble en ma certitude,

grandissant ou naissant des larmes,

telle une plante déchirante et dure

faite de feuilles enchaînées, amères.2

 

 

*

 

*           *

 

 

1.      Mano Solo, Que reste-t-il à vivre ?

2.      Pablo Neruda, Tyranie

 

Notes du Chapitre
vers le Chapitre 12 - vers le Prologue II