LE DERNIER RETOUR

 

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Acte I, Chapitre 9

Idées noires et blancs horizons
(première partie)

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          « J’y crois pas, c’est ça l’enfer que vous êtes pressés de quitter ? » s’exclama Tursiops, le Chevalier de Bronze du Dauphin, alors que lui et ses congénères touchaient la terre d’exil des Chevaliers Noirs.
          On leur en avait parlé comme d’une géhenne apocalyptique, un conglomérat volcanique, noyé dans les vapeurs de souffre et réfractaire à n’importe quelle forme de vie. Rien à voir avec le spectacle qui s’étendait à présent sous leurs yeux. L’éruption provoquée quinze ans plus tôt par celui qui avait usurpé le trône du Pope avait radicalement modifié la physionomie de l’Île de la Reine Morte. Le volcan s’était affaissé sur lui-même avant de sombrer, ne demeuraient que quelques pointes rocheuses disséminées au sein d’un lagon, dont les eaux calmes et limpides approchaient le turquoise. Les nuées méphitiques avaient presque disparues, restreintes à de vagues chapeaux brumeux surplombant les plus hauts sommets des îlots. Les abords de l’île, désormais découverts et purifiés, s’étendaient étincelant sous le soleil en longues plages coralliennes autour du lagon, l’encerclant dans un atoll entrecoupé de quelques chenaux par où l’océan communiquait avec les eaux intérieures.
          « Yeeh aaah lança Sixie du Renard en claquant la main de Tursiops. Un jour de papotes et de bottage de fesses, six pour se baquer et se dorer la pilule, si ça c’est pas de la bonne pour une première mission !
          - Tu l’as dit Titie, renchérit Tursiops. Les gars, si ce coin au poil ne vous dit rien, je crois qu’on va se l’annexer tranquillou pour en faire le QG officieux des Bronzes…
          - On n’y vient jamais murmura Chadek. C’est pas un si bon coin que ça, et la loi de l’Île nous l’interdit.
          - C’est vrai, acquiesça sobrement Fayssal devant l’étonnement soulevé par la réaction de l’Ecureuil Noir. Ces plages ont un nom, on les appelle "les Lits des Tourmentés".
          - M’enfin faut pas pousser le Pope dans les escaliers, dit Tursiops en levant les bras. Je sais bien que vous avez pas été aidés mais quand même, faudrait songer à revoir votre sens des valeurs.
          - Et toi gamin faudrait voir à pas trop parler de ce que tu ne connais pas, grogna Vadim le Loup Noir. Sur ces plages, le soleil est un assassin aussi efficace que n’importe quel tueur du Sanctuaire. Il te dessèche et te crame les neurones, et avant même que tu n’aies réalisé le danger, soit tu es grillé vivant soit devenu complètement timbré. La seule façon d’empêcher l’eau de ton corps de s’évaporer, c’est de bouffer du sel, et de toute façon il n’y a pas grand-chose d’autre à se mettre sous la dent. Les poissons évitent encore le coin, sous l’eau les remontées du volcan se font encore sentir. Quand la saison se rafraîchit un peu, des bancs de requins marteaux croisent entre les récifs, l’été c’est les méduses qui pullulent. Ça aide pas, pas plus que de risquer à tout moment de poser le pied sur un clam géant ou une pastenague…
          - Et ben, les armures noires c’était déjà pas top prestige mais si en plus elles ne sont même pas assez costauds pour vous protéger des pincettes des coquillages…
          - Dis donc l’enclume, t’as déjà essayé de nager avec ton armure ?
          - Mais oui, il se trouve que nous autres, véritables Chevaliers d’Athéna, nous ne faisons qu’un avec notre protection, pour nous elle est aussi légère qu’une seconde peau. »
          Un reniflement un tantinet prononcé du Bouvier l’avertit de ne pas pousser plus avant la chamaillerie. On pouvait toujours compter sur Saül pour savoir quand il fallait regagner le monde des grands. Il ne s’en fallait que de quelques mois pour qu’ils aient le même age, mais l’Israélien avait toujours fait preuve d’une maturité plus avancée. Pas un donneur de leçons, pas le genre du grand gaillard, mais moins dispersé, il savait penser à plus de choses à la fois. Comme en cet instant où il profitait du paysage, tout en s’étant placé entre la bordure du lagon et l’Horloge Noire qui avait le don pour se faire oublier, et avec encore suffisamment de présence d’esprit pour signaler aux autres que mettre les Chevaliers Noirs en boîte n’était pas forcément un plaisir auquel il fallait s’adonner trop longtemps en présence du chef de l’expédition. Cultivant l’immobilité, plus sombre et griffu qu’un iguane, Fëanor restait silencieux. Le Dauphin s’en foutait. D’un bon il rejoignit Sixie et Ayanima qui s’étaient détournées de l’océan pour contempler l’intérieur du lagon. Tursiops aimait sauter. Ça vous allège la vie de sauter, on laisse les soucis par terre, les questions sans réponse et toutes les préoccupations existentielles. Les ennuis ça s’attrape par les pieds, parce que les pensées les plus lourdes traînent au sol. Tursiops n’avait jamais attrapé une mauvaise idée en sautant. C’est peut-être pour ça qu’il s’entendait si bien avec Sixie. Le passe-temps le plus fréquent de la renarde était de planter ses quenottes dans les mollets qui passaient à sa portée, et ça c’était un très bon prétexte pour éviter de prendre racine.
          « C’est pour ça qu’il nous fallait venir en personne vous convaincre, dit la Noire Cassiopée en se rapprochant de Saül et de Fayssal. Le fossé qui s’est creusé entre nous et le Sanctuaire est tel que même l’Île de la Reine Morte n’est plus perçue de la même façon. Pour les plus anciens d’entre vous, ce n’est qu’une coquille craquelée d’où suintent encore quelques impuretés, pour les autres, un petit coin tranquille annexé par une bande d’anciens malfrats qui ne la méritent pas.
          - Tes amis n’ont vu que des plages ensoleillées, reprit l’Horloge Noire, pour nous, ce lieu n’est que le seuil d’horizons à jamais interdits. Par temps clair, quand l’océan est lisse et le ciel parfaitement dégagé, on peut apercevoir la côte au loin. Autant dire le reste du monde dont nous avons été exclus. Ceux qui viennent ici pour tourner le regard vers l’extérieur sont confrontés de plein fouet à leur triste sort. Ils contemplent la liberté si proche et pourtant hors d’atteinte, leur cœur s’alourdit, ils perdent la combativité nécessaire à leur survie, et dépérissent inéluctablement, jusqu’à ne devenir que des ombres inconsistantes qui errent sur le sable et que le vent finit par emporter.
          - Jusqu’à aujourd’hui tout espoir était vain, dit Chadeck qui s’était approché à son tour. On raconte encore l’histoire de la Licorne Noire. C’était le plus sage, enfin disons le plus humble de tous les Chevaliers Noirs. Il est venu ici, convaincu de l’injustice de son sort, convaincu qu’un signe viendrait pour autoriser son retour sur le continent. Quand les brumes de ce qui reste de l’Île s’écartaient, on pouvait le voir assis immobile, le regard tourné vers la terre. Ça a duré des mois. Il attendait, sans boire, sans manger, rien ne semblait pouvoir ébranler sa foi. Alors d’autres ont voulu le rejoindre, partager ses espérances. Mais quand ils ont posé la main sur son épaule, la Licorne Noire s’est effritée pour finalement tomber en poussière. Ce n’était plus qu’une statue de sel… »
          La salive de Saül et de tout ceux qui avaient écouté le récit de l’Ecureuil Noir avait pris soudainement un goût désagréablement amer. Jusque là, ils ne s’étaient inquiétés que de mener à bien leur mission, aller à la rencontre des renégats, tendre la main à ceux qui le méritaient, tendre le poing pour les autres. Pour la première fois ils commençaient à appréhender la situation du point de vue de ceux qui les attendaient. Il y avait définitivement quelque chose de malsain dans cet exil commun, presque arbitraire, quelque chose à quoi ils se devaient de mettre un terme, au cas par cas tout au moins.
          « Ça ira comme ça. » La voix de Fëanor les surprit comme toujours. Tant par la rareté de ses paroles que par leur timbre. Grave et autoritaire, sans aucune animosité mais avec une distance intransigeante qui ne laissait pas la place aux tergiversations. « Maintenant que tout le monde a compris les responsabilités qui étaient les siennes on peut y aller. Mais je t’avertis Chadeck, ne te berce pas d’illusions. L’Île de la Haine a été mon berceau et je sais ce qui peut y grandir. Si le sort de vous quatre est déjà réglé, si d’autres le partageront, tous les Chevaliers Noirs ne recevront pas le pardon du Sanctuaire. »
          La présence du Dragon d'Ebène à la tête de la mission n'était pas allée sans soulever un certain nombre de murmures réprobateurs. Bien qu'appartenant à la génération précédente et ayant formé Dinen, les jeunes Chevaliers de Bronze ne lui avaient pas reconnu spontanément la même légitimité qui aurait coulée de source avec l'un des Chevaliers d'Airain. Son austérité, qui tranchait sensiblement avec le caractère enjoué de la plupart de leurs maîtres, y était pour beaucoup, ainsi que la noirceur étrange de son regard qu'on ne pouvait croiser sans ressentir un certain malaise. Regard avec lequel il les avait toisés un à un, avec une acuité telle qu’ils avaient tous été obligés de baisser les yeux. Une épreuve de force qui n’était pas si mal passée en définitive. Il n’avait pas cherché à les plier, les mettant simplement au défit d’élever à voix haute leurs éventuelles objections. Et comme aucun d’entre eux n’avait concrètement de reproche en tête un tant soit peu plus consistant que de simples préjugés… On ne mentait pas à Fëanor, pas plus qu’on ne pouvait se voiler la face en sa présence. Les quatre Chevaliers Noirs y étaient passé aussi, encore que le traitement infligé s’était avéré beaucoup moins agréable. Eux avaient tremblé. Et ça, quand tous savaient que les quatre exilés n’avaient montré aucune peur pour eux-mêmes, y compris quand le Bouvier avait menacé de fracasser sous son poing le crâne du frêle Ecureuil Noir, ça méritait le respect. Fëanor n’avait rien des héros légendaires du Sanctuaire, mais il était suffisamment puissant pour s’imposer sans avoir à lever le petit doigt. Les Chevaliers de Bronze, aussi efficace qu’ait été leur entraînement, étaient encore loin d’atteindre ce résultat, ils ne pouvaient que l’envier pour ça.
          Au reste, le trajet jusqu’à l’Île de la Reine Morte s’était déroulé sans aucune forme de brimade. En fait d’ordre, le chef de l’expédition n’avait donné que le signal du départ. L’insouciance et les pitreries des plus jeunes n’avaient soulevé aucune réprimande, et il n’avait pas cherché à se mettre en avant, non plus que son disciple à la réputation toute aussi controversée. Seule sa présence exceptionnelle témoignait de son autorité, encore qu’étonnamment, on l’oubliait facilement quand il était hors du champ de vision.
          Mais ils étaient arrivés finalement, et le Dragon d’Ebène venait de récupérer brusquement sa tutelle.
          Le Chevalier du Lynx pointa du doigt l’un des pics rocheux au centre du lagon. « Par-là, dit Ayanima. On est attendu. » Plissant les yeux, les Chevaliers de Bronze aperçurent entre les fumerolles qui noyaient le récif sous une brume jaunâtre de sombres silhouettes tournées dans leur direction. L’Oiseau de Paradis donna un coup de coude au Chevalier du Serpent.
          « On remet les comptes à zéro ? demanda Toval un sourire narquois aux lèvres.
          - Pas d’objection, susurra Taïpan. Oreilles-velues un, Mille-mirettes zéro. On dirait que Saül n’a toujours pas retrouvé ses lorgnons… »
          Le Bouvier fustigea du regard ses deux acolytes. Puis sur un assentiment de Fëanor, il s’élança le premier vers la retraite des Chevaliers Noirs.


*


          Belthil avançait le visage fermé dans un couloir du palais d’Asgard. Impressionné, c’était le mot, et le Sagittaire détestait s’avouer qu’il l’avait été. Il ne comprenait que trop bien désormais les paroles de Bud, quand celui-ci l’avait averti que Laurelin représentait le meilleur accueil qu’il était en droit d’espérer. L’Elu de Balder, et d’une autre façon Varda l’Elue de Freiya, avaient fait preuve à son égard d’une chaleur qu’il était loin d’avoir retrouvée chez les autres Elus Divins. Cela avait été une expérience éprouvante pour sa fierté que d’avoir été présenté ainsi aux défenseurs de la Blanche.
          Il avait fait son entrée en grande pompe dans la salle du conseil, encore auréolé du prestige qu’il avait acquis en retournant la bataille des Walkyries à leur avantage par sa seule apparition. Mais s’il avait espéré faire sensation il était tombé de bien haut. Par Niké ! Il n’était tout de même pas n’importe qui ! Un Chevalier d’Or, et qui plus est le plus prestigieux d’entre tous, LE Sagittaire ! Des nèfles… On l’avait reçu comme un étranger. Ce qu’il était bel et bien en ces terres, Belthil n’était pas stupide au point de l’oublier. Mais ça n’aurait pas dû prédominer. On l’avait simplement "montré", comme s’il avait dû faire viser son droit de visite pour ne pas se faire foutre dehors par le premier Viking venu ! Certes la Reine Flamme et la Grande Prêtresse d’Odin avaient été l’amabilité incarnée, et il avait été heureux de la promesse qu’elles lui avaient arrachée, qu’en d’autres circonstances il aurait trouvée un peu guindée, de venir les rejoindre plus tard pour leur rapporter "les dernières nouvelles" de la vie au Sanctuaire. Mais eux…
          Il revoyait encore leurs visages hermétiques et sévères, cette salle ronde et austère, aux murs de sombre iolite à peine éclaircie ça et là par de froides nervures de spinelle, et au centre de laquelle brûlait un foyer unique, dans une vasque de quartz d’où s’échappaient de hautes flammes céruléennes. Belthil s’était avancé seul au milieu de l’assemblée, Laurelin et Varda l’ayant précédé pour rejoindre leurs pairs afin de le recevoir dans les règles. Assis en cercle le long des murs sur des fauteuils incurvés et tapissés de fourrures épaisses, ils étaient restés de marbre, aussi raides et immobiles que leurs armures posées sur leur totem qui semblaient les veiller depuis les niches où elles trônaient derrière eux. L’Elu de Freyr qui lui avait laissé cette sensation dérangeante de vouloir contempler son cosmos en plein bouillonnement. L’Elu de Höder qui au contraire, les paupières hermétiquement closes, semblait animé d’une violente répulsion à son égard qu’il avait du mal à ne pas laisser transparaître. L’Elu de Tyr, incroyablement détaché, plongé dans une indifférence qui lui restait en travers de la gorge. L’Elu de Thor, gigantesque et sans aucune volonté de dissimuler ses phalanges aussi crispées que ses mâchoires. Et lui, l’Elu d’Odin, le puissant Oïlosse, le seul à ne pas avoir quitté sa divine protection, lui qui avait dardé sur lui ses pupilles glaciales, billes vaguement bleutées et translucides qui transperçaient sa chevelure neigeuse. La main ferme sur le pommeau de Balmung, dressée à ses cotés sur sa pointe, il l’avait gratifié d’une formule sans doute courtoise mais d’un ton avare de tout réconfort. Quelques mots de bienvenue prononcés sans aucune aménité, avant de lui signifier poliment qu’il pouvait se retirer.
          Le Sagittaire était véritablement ulcéré. Il se sentait aussi con et insignifiant qu’un garde sous le regard du Pope. Une réaction infantile, mais bon dieu ! Il n’avait pas sué sang et eau pour devenir le successeur d’Aïoros et finir en vulgaire postier du Sanctuaire en contrée hostile ! Ce qui d’ailleurs n’était que l’expression de la plus parfaite mauvaise foi, Belthil étant le premier à clamer haut et fort que sa maîtrise du septième sens était pratiquement innée. Il était loin d’avoir galéré pour devenir Chevalier d’Or. Pour l’heure, il était conscient de la mesquinerie de son jugement après une entrevue aussi hâtive, mais comme se plaisait à le répéter cet enfoiré de Kirth, « faut pas trop tirer sur la corde avec le Centaure… ». Le Bélier avait beau être passé maître dans l’art de l’exaspération bien avant que dans celui de la téléportation, il fallait reconnaître qu’il avait certain sens de la formule.
          Un garde croisa sa route, et rentra la tête dans les épaules quand le Sagittaire le dépassa avec un brusque frémissement des ailes qui luisaient toujours malgré la pénombre du palais. Belthil sourit sans diminuer la largeur de ses pas. Allons, tout n’était par perdu, pour certains au moins la silhouette du Chevalier d’Or avait quelque chose d’imposant. Les autres finiraient par s’en rendre compte aussi, quand ils le verraient en tête à tête et non plus tous les huit unis en un bloc solidaire. A commencer par l’Elu de Tyr chez qui il avait été convoqué. Convoqué, rien que ce mot lui faisait encore mal aux gencives… Qu’est-ce que Laurelin lui avait dit déjà ? Ah oui, un conseil un tantinet paternaliste, mais pas vraiment étonnant de la part de quelqu’un d’aussi prévenant que l’Elu de Balder. « N’ait aucune appréhension à l’approche de cette entrevue mon brillant ami. Soit confiant et naturel en toutes choses, l’Elu de Tyr saura apprécier la main que le Sanctuaire nous tend par ton bras. Mais ne lui scelle rien, car il n’est pas de mensonge ni de parole contenue qu’il ne puisse déceler. Et ne te méprend pas sur son apparente faiblesse, Beren est un brave, capable de hauts faits qui dépassent de loin ceux que je pourrais entreprendre moi-même. » Paroles légèrement grandiloquentes pour honorer l’Elu Divin qui lui avait laissé une moindre impression.
          Belthil s’arrêta brusquement, ayant mis soudainement le doigt sur l’aiguillon qui l’irritait en essayant vainement de percer la surface consciente de ses pensées. Quand les Protecteurs évoquaient Asgard, ils le faisaient toujours en parlant avec chaleur des sœurs de Polaris. Il les avait rencontrées bien sûr, mais elles avaient été étrangement effacées par le conseil des Elus Divins. Comme si c’était cette bande de guerriers sortis d’on ne sait où qui tenait véritablement les rênes du pouvoir d’Asgard. Ce n’était qu’une impression fragile, mais une partie de son malaise et de son énervement venait de là. Cette pensée avait quelque chose de profondément dérangeant pour qui avait retenu les détails du conflit survenu quinze ans plus tôt. Outre la possession d’Hilda par l’anneau des Nibelungen, il y avait eu des éléments plus que discutables parmi les Guerriers Divins. Mime de Benetnash, hermétique à toute émotion, Fenrir d’Alioth, si éloigné de la condition humaine, Alberich de Megrez, le traître sans scrupule… Sans même parler de Bud, si plein de haine à l’époque. Or rien ne lui permettait d’affirmer que les Elus Divins avaient été choisis avec plus de discernement. Et le manque de considération dont ils avaient fait preuve démontrait au moins une chose, ils étaient puissants, assez en tout cas pour ne pas être impressionnés même par le plus grand des Chevaliers d’Or.
          Un pli soucieux barrant son front, Belthil se remémora les raisons qui avaient décidées de son départ pour Asgard. Un Vent avait disparu, un Vent du Nord, qui selon ses frères avait peut-être été enlevé. Qui avait pu se rendre coupable d’un tel acte ? Qui en avait eu le pouvoir surtout ? Qui d’autre à part… Belthil éclata de rire. A force de spéculations hasardeuses il s’aventurait en terrain glissant. C’étaient des soupçons gratuits que rien de concret ne venait étayer. Mais tout de même… Le Pope l’avait envoyé pour enquêter, alors il enquêterait, avec ou contre ces fameux Elus Divins. Au moins ces réflexions avaient-elles le mérite de lui faire reprendre du poil de la bête. Ce n’était certes pas très élégant de sa part de suspecter ses hôtes, mais à défaut de savoir-vivre le contexte y gagnait en… disons en émulation. Sensation salutaire pour le Sagittaire toujours en mal de compétition.
          C’est avec une nouvelle impatiente empreinte de curiosité que le Sagittaire rejoignit les appartements de l’Elu de Tyr. Il s’immobilisa devant une porte de mélèze, brune, légèrement rougeâtre, au chambranle sobrement ciselé d’une fresque nordique, et dont le seul battant était orné d’une rune unique évoquant une flèche ascendante. Belthil leva une main indécise. La simplicité du seuil l’étonnait, il s’était attendu à quelque chose de plus tape-à-l’œil. Il hésitait encore à frapper quand la porte s’ouvrit d’elle-même.
          « On ne peut pas dire que votre approche passe inaperçue, je perçois votre aura depuis le fond du couloir. Entrez, dit l’Elu Divin en l’y invitant du geste. » Le Sagittaire le suivit un l’intérieur, un œil interloqué posé sur le guerrier d’Asgard. A coté des méandres du palais, la pièce était plutôt chaleureuse. Un feu clair et agréable crépitait dans l’âtre, deux verres de cristal attendaient au coté d’une carafe sur le large bureau de chêne massif, et les fauteuils à haut dossier étaient tapissés d’un épais revêtement de cuir. Belthil les regarda avec un sourire dépité, essayant vainement de se souvenir pourquoi il avait tenu à conserver sur lui son armure, certes prestigieuse, mais aux ailes si encombrantes. L’Elu de Tyr versa l’hydromel et émit un petit rire devant la perplexité croissante du Chevalier d’Or quand il lui tendit son verre. « Désolé de vous recevoir aussi sobrement, mais nous ne sortons les crânes que pour les grandes occasions, pour le quotidien je préfère m’en tenir au cristal. »
          Le Sagittaire accepta l’hydromel en cherchant vainement quoi répondre. En désespoir de cause il porta le verre à ses lèvres tout en détaillant son vis-à-vis. Beren de Tyr n’était pas très grand, il s’en fallait d’une demie tête pour qu’il arrive à la hauteur de Belthil. Il n’était pas réellement beau non plus, ou plutôt il n’aurait pas dû l’être. Son menton était de travers, sa bouche fine et étirée jurait avec un nez qui aurait bouffé la face de tout autre visage, son front trop haut largement découvert par une chevelure courte et pourtant désordonnée, aux mèches noires entre lesquelles s’enchevêtraient quelques fils d’argent. Mais par un hasard incompréhensible, ces éléments qui pris un à un frisaient le disgracieux, conféraient à l’ensemble de sa figure un charme aussi incontestable qu’insolite. Ses yeux également avaient quelque chose de surprenant. Aux iris malachite qui s’assombrissaient jusqu’au vert impérial de ses pupilles, ils étaient animés d’un éternel tressautement, comme si l’Elu Divin ne pouvait garder son attention fixée sur un point précis plus de quelques secondes. D’un éclat terne, ils recelaient pourtant une lueur maligne qui semblait tapie dans l’attente du moment où elle envahirait complètement son regard. Quelles qu’aient été les présomptions que Belthil avaient nourries à son égard, il lui était difficile à présent de ne pas reconnaître que cet homme dégageait un on ne sait quoi de sympathique. Sentiment difficile à expliquer, la distraction dont il semblait atteint n’engageait pas à lui faire confiance, du moins pas sur un plan matériel, mais Beren semblait vraiment trop simple pour pouvoir être malhonnête.
          Belthil s’avisa subitement que l’Elu Divin restait muet, attendant visiblement qu’il ait fini son inspection. Le Sagittaire passa ses doigts dans sa tignasse azuréenne, histoire de retrouver un peu de contenance. Il se sentait idiot. En fait de courtoisie, il se rendait compte qu’il n’avait pas même eu un geste de politesse envers le maître des lieux. Peut-être était-il encore temps de lui tendre la main… Ce qui aurait été une boulette magistrale à mettre à son crédit, il s’apercevait seulement que rien ne dépassait de la manche droite de Beren. Voilà donc ce que Laurelin voulait dire lorsqu’il parlait de l’apparente faiblesse de l’Elu de Tyr…
          Beren avait dû surprendre son regard car il lissa sa tunique sur son épaule de sa main unique. « J’aurais bien prétendu qu’un loup géant et maléfique me l’a arraché comme celui dont mon armure porte le nom, malheureusement la vérité est beaucoup moins prestigieuse. Un mauvais souvenir d’enfance, une pile de bois de chauffage qui s’est écroulée sur moi et qui m’a broyé le bras à défaut de mieux.
          - Pas de chance, acquiesça Belthil d’un air compréhensif. J’ai failli connaître une situation sembl… » Il s’interrompit. Qu’est-ce qu’on en avait à foutre…Qui plus est ce n’était vraiment pas son genre de s’oublier ainsi et de raconter sa vie. Décidément le climat du coin ne lui valait rien, à croire qu’il se ramollissait. « Passons, je suppose que vous savez pourquoi je suis ici, reprit-il d’un ton plus sec qu’il l’aurait souhaité.
          - En effet, admit calmement Beren. Vous êtes là pour participer aux recherches visant à retrouver la trace du Vent du Nord-Est, et accessoirement pour vous assurer que nous n’y sommes pas pour quelque chose dans sa disparition.
          - Je n’irais pas juste là, dit Belthil, levant la main en signe de dénégation. Il n’a jamais été dans l’intention d’Athéna ni même du Grand Pope de vous mettre en cause.
          - Peut-être ne l’ont-ils exprimé expressément, mais ils ont dû l’envisager. En tout cas je suis sûr qu’en ce qui vous concerne, cette idée a dû au moins vous effleurer. »
Belthil se mordit violement la lèvre inférieure. Il se serait volontiers envoyé quelques livres de phalanges ausculter son front. Quel avait été le premier conseil de Laurelin déjà ? En substance, éviter de jouer au plus fin avec Beren de Tyr. Et là d’un coup, il se sentait épais, très épais.
          « Je ne peux pas vous en tenir rigueur, reprit Beren, en reversant l’hydromel, son regard à nouveau absent. Nous sommes bien différents des gens du sud, et certaines attitudes ont pu vous déconcerter. Nous ne sommes pas un peuple très expansif…
          - Touché, reconnut Belthil. Mais je continue malgré tout à penser que la fraîcheur de l’accueil que j’ai reçu n’était pas seulement due à des comportements réservés.
          - Vous faites sans doute allusion à l’Elu de Thor. Je reconnais que votre impression n’est pas totalement infondée. Mablung à la main lourde et les idées légères. Je ne suis pas sûr qu’il ait compris que votre présence parmi nous représente moins une offre d’assistance qu’un signe de solidarité. Or que l’on puisse supposer qu’il ait besoin d’aide revient à l’accuser de faiblesse, chose difficilement supportable pour l’Elu de Thor. L’animosité que vous avez ressentie de son coté vient sans doute de là, il ne conçoit pas de partager avec un étranger des problèmes qu’il est parfaitement capable de régler seul. Mais soyez certain qu’il ne vous causera aucun soucis, ce serait outrepasser mon autorité et surtout celle d’Oilossë, ce qu’il se garderait bien de faire.
          - Parce qu’il se soucie plus de l’autorité de ses frères d’armes que de celle de sa souveraine ou de la Grande Prêtresse d’Odin ? demanda Belthil en retrouvant malgré lui un peu de son aigreur.
          - Craindriez-vous que nous aillons ceint sa Majesté la Reine Flamme d’une couronne de fer blanc ? lui demanda Beren en retour, un éclair émeraude ravivant ses pupilles. »
          Et une de plus songea le Sagittaire en grimaçant. L’Elu de Tyr avait décidément un don pour entendre les mots derrière les mots.
          « Auquel cas je peux vous assurer du contraire, continuait Beren. Nous n’avons aucune incidence décisionnelle sur la gestion du royaume, notre pouvoir est purement exécutif, et malheureusement surtout répressif. Même s’il est vrai que d’un point de vue militaire notre souveraine se repose entièrement sur nous, car elle sait pertinemment que nous ne défendons pas d’autres intérêt que les siens. Qui plus est, si d’aucuns avaient la prétention d’œuvrer pour leur propre compte, cela passerait difficilement inaperçu aux yeux de Bud d’Alcor, qui ne manquerait pas l’occasion de nous mettre sur la touche. Mais cela étant, ni la Reine Flamme ni la Prêtresse Hilda ne sont tenues dans l’ignorance, le moindre de nos actes leur est rapporté par Oilossë, dont la sincérité ne saurait être mise en doute tant qu’il est en son pouvoir de brandir Balmung.
          - Soit, dit Belthil, étonné de l’indifférence avec laquelle l’Elu deTyr traitait ses soupçons, comme s’il était hermétique à toute offense au point de ne pas même les entrevoir. Je peux comprendre que ma présence ne soit pas du goût de tout le monde. Je n’aurai qu’à mener mes investigations avec Laurelin.
          - J’espère que vous n’avez pas évité de nommer Varda par simple crainte d’être inconvenant, ça la décevrait énormément, dit Beren en contemplant le fond de son verre. »
          Belthil braqua son regard aigue-marine sur l’Elu de Tyr. Il était plus facile de rester impassible devant lui que devant celle qui avait volé au secours des Walkyries. Et à qui il préférait ne pas penser trop précisément pour ne pas donner à Beren le plaisir de le voir changer de couleur. Cela faisait juste la troisième fois que son hôte lui en envoyait une dans les dents, et il entendait bien ne pas lui procurer de satisfaction annexe.
          « Mais non, reprit Beren comme si de rien n’était. Ne m’en veuillez pas mais je ne peux vous accorder ni l’un ni l’autre. L’Elu de Balder et l’Elue de Freiya ont par trop à faire à calmer l’humeur belliqueuse de certains de nos sujets. Vous partirez avec Palantir, l’Elu d’Heimdall, lorsqu’il sera rentré de sa dernière expédition. Il vous mènera jusqu’aux confins d’Asgard. Il en connaît les contrées les plus reculées mieux que tout autre. Mais entre nous, je ne pense pas qu’il faille vous attendre à faire des découvertes particulièrement transcendantes. A part un peu de dépaysement, je doute que vous y trouviez autre chose pour combler le désoeuvrement que je vous suspecte de fuir à tire d’ailes.
          - Mon cher Beren, grogna Belthil avec une moue dépitée, je peux vous parler franchement ? J’aimerais assez que vous arrêtiez de m’obliger à vous donner raison toutes les trente secondes, ça commence à me froisser les rémiges.
          - Vraiment ? demanda Beren sans sourire. Ça vous déplume ?
          - Non, répondit le Sagittaire tout aussi sérieusement. Mes ailes sont solides, rien ne saurait les dégarnir.
          - Ça j’en suis sûr, acquiesça l’Elu de Tyr alors que cette fois ses lèvres s’étiraient … Tout comme vous êtes persuadé que je serais incapable de vous en arracher quelques pennes.
          - Je venais de vous demander d’arrêter, gémit Belthil.
          - Navré, répondit Beren sans aucune ironie perceptible. Je suis trop simple d’esprit pour me tromper. Je n’ai pas assez d’imagination pour concevoir quelque chose qui ne soit pas réellement.
          - Alors vous ne lisez pas dans les pensées ?
          - Oh que non. Ce ne serait pas très utile d’ailleurs, entre les idées fausses et ceux qui se mentent à eux-mêmes… A la rigueur on pourrait dire que je lis sur les visages, faculté bien moins glorieuse que celle de lire dans les cœurs comme le fait Laurelin, ou à l’instar de Varda de savoir ce que le premier venu a dans le ventre.
          - Tant mieux, murmura le Sagittaire en se redressant les yeux brillants. J’aurais détesté ne pas pouvoir vous donner une leçon pour l’unique raison que vous pourriez prévoir le moindre de mes mouvements.
          - On essaiera, promit l’Elu de Tyr, l’éclat boréal de ses pupilles soutenant sans effort le regard glaciaire de Belthil. Et vous verrez que pour être manchot je ne suis pas pour autant maladroit… »
Les deux hommes discutèrent encore longuement ce jour là. Plus tard Belthil devait se le reprocher, car sous le couvert d’une simple conversation, il en apprit malgré lui à Beren bien plus qu’il ne l’aurait dû sur ce qu’était devenu le Sanctuaire et les troubles récent qui l’avait agité. Mais il ne s’en sentit pas réellement coupable, car s’il ne s’était pas entièrement défait de ses soupçons quand aux nouveaux défenseurs d’Asgard, l’Elu de Tyr paraissait vraiment trop entier pour être capable de la moindre duplicité.


*


          Les figures enjouées avaient laissé place à des mimiques souffreteuses. Disparu le petit coin de paradis qui n’attendait pourtant qu’à une centaine de mètres au-delà du brouillard. Dans les dernières protubérances de l’Île de la Reine Morte qui n’avaient pas encore été submergées, tout n’était qu’aridité ou acidité. Les roches étaient noires, leurs innombrables arrêtes coupantes comme le fil d’un rasoir. Par endroits leur notoire solidité n’était qu’une illusion traîtresse et mortelle, où l’andésite encore jeune n’attendait pour craqueler que le poids d’un corps inconscient, révélant le magma visqueux coulant en dessous. Quelques infractuosités étaient occupées par une eau stagnante et peu engageante, dont l’incessant bouillonnement révélait clairement la dangereuse corrosivité. Quant à l’atmosphère, elle était proprement irrespirable pour des hommes et des femmes habitués à respirer un air sain. Le souffre brûlait les poumons de ceux que la température ambiante aurait suffi à faire suffoquer.
          Les Chevaliers de Bronze n’étaient pas à la fête. Ils s’étaient réfugiés dans une large fissure qui s’enfonçait profondément dans la paroi du volcan, attendant les heures plus fraîches ainsi que le vent nocturne qui chaque nuit rendait à l’air un peu de sa salubrité. L’endroit était sobrement meublé et les Chevaliers Noirs avaient laissé entendre qu’ils ne connaissaient pas de bien plus grand confort aux lieux où ils avaient élu domicile de façon permanente.
          Les jeunes gens rongeaient leur frein. Spécialement Tursiops que le fait de délaisser le rivage océanique pour se terrer au fond d’une caverne avait rendu particulièrement apathique. Et Saül tournait en rond, à force d’aussi grandes enjambées que le permettait l’exiguïté de l’endroit. Le Bouvier qui avait été bombardé sans préavis commandant en second de la petite troupe quand Fëanor avait décidé de leur fausser compagnie.
          « Je vais rendre visite aux maîtres des lieux, avait-il annoncé. Si mon intuition est bonne je sais où ils se sont établis pour régner sur l’île. Surtout pas d’initiatives prématurées, tiens les autres en laisse. Si les Chevaliers Noirs se pointent ouvertement commence les négociations sans moi, dans le cas contraire ne bougez pas avant mon retour. »
          Et il était parti, sans donner de directives plus précises à Saül qui n’en menait pas large. Le Bouvier n’avait certes pas la réputation d’être timoré. Il ne mâchait pas ses mots et ne se privait pas de faire entendre son opinion quand cela le démangeait. Mais il y avait tout de même une grande différence entre faire valoir son jugement en présence des ses aînés, quand ils étaient à même de le museler en cas d’intervention maladroite, et se retrouver brusquement responsable de ses frères d’armes sans personne d’expérience pour rattraper ses éventuelles bévues. Pourquoi avait-il fallu que le Dragon d’Ebène le choisisse lui et pas son propre disciple… Il est vrai qu’un muet n’était pas forcément la personne la mieux indiquée pour jouer les parlementaires, mais Saül sentait confusément que même sans le handicap de Dinen, la décision de Fëanor n’aurait pas été différente. Il y avait quelque chose d’intraduisible qui plaçait le Dragon de Bronze en marge du groupe, quelque chose de bien plus singulier que pour son maître, dont la distance avec eux s’expliquait facilement par bon nombre de raisons évidentes qui rendaient la situation parfaitement normale. Les autres n’auraient jamais suivi aveuglément Dinen. Les plus jeunes peut-être, ceux qui étaient les plus faciles à vivre, mais certainement pas Ayanima, et Toval. Et Taïpan non plus sans doute. Taïpan…
          Le Bouvier se redressa brusquement, et lâcha un juron quand son crâne rencontra le plafond rocheux. Il parcourut encore des yeux toute la longueur de la faille sans que rien ne vienne contrecarrer ça première impression. Le Chevalier de Bronze du Serpent était introuvable.
          « Bordel de saloperie de reptile de mes fesses ! gueula-t-il d’une voix qui roula bruyamment entre les parois. Toval ! Où est Taïpan ?!
          - Sais pas, répondit l’Oiseau de Paradis en haussant les épaules, sans une once d’intérêt dans la voix. Je crois qu’il avait besoin de se dégourdir les jambes.
          - Mais nom d’un Geki mal léché ! Ça t’aurait fait mal aux gencives de me prévenir si t’étais pas capable de le retenir ?
          - Hé ho ! T’en prends pas à moi hein, si tu voulais pas qu’on bouge d’ici fallait le dire ou bien ouvrir plus grand les yeux Mille-mirettes !
          Saül répondit par un grognement inintelligible, l’argument était aussi irréfutable qu’inconsistant. C’était vrai, il ne leur avait rien demandé, se contentant de faire les cent pas à l’entrée de la caverne. Mais il savait pertinemment que tout le monde avait entendu les directives que lui avait laissé le Dragon d’Ebène.
          Le Bouvier scruta l’extérieur, hésitant sur la conduite à tenir. Après tout, Taïpan pouvait très bien revenir d’un instant à l’autre, et il était parfaitement capable de se débrouiller tout seul. Il n’irait pas se foutre dans le pétrin par excès de zèle, le Serpent avait le sang froid. Saül renifla sa contrariété en se grattant rugueusement le crâne. Mais Taïpan était seul. D’accord il venait encore de prouver à l’instant qu’il en connaissait un rayon question discrétion. Mais l’île fourmillait de recoins, et le terrain lui était totalement inconnu. Contrairement aux Chevaliers Noirs, qui étaient encore nombreux à se planquer là-dehors. Sans compter ceux qui les avaient guidés jusque ici, et qui étaient allés à la rencontre des leurs pour préparer la confrontation imminente, ils en avaient aperçu un certain nombre qui les avaient observés à distance respectable jusqu’à ce qu’ils entrent dans leur refuge. Le Toucan Noir, le Cocher Noir, et la Baleine Noire, selon les renseignements de la Noire Cassiopée, sans compter d’autres silhouettes à peine entrevues. Pour affûté et aguerri que fût Taïpan, le laisser seul au milieu d’individus à la conscience aussi nébuleuse n’était pas de la meilleure prudence. Et pour être honnête, Saül aussi se sentait le besoin de changer d’air.
          « Toval, je vais le chercher et je le ramène par les écailles postérieures. Vous vous restez là, et si Fëanor revient avant moi tu te démerdes pour lui expliquer. La consigne est assez claire cette fois ou tu veux la version sous-titrée ?
          - Si c’est celle où tu les imprimes à grands coups de poings sur mon crâne je crois que je vais m’en passer, répondit l’Oiseau de Paradis avec son éternel sourire en coin propre à briser les nerfs d’un discobole en marbre. »
          Le Bouvier grommela un assentiment inaudible et extirpa sa haute carcasse de la crevasse. Dehors, le jour commençait à baisser, et un fin crachin contribuait à la dispersion des volutes nocives. Une pluie fine et clairsemée qui n’avait rien de rafraîchissant en raison de son acidité qui brûlait la peau nue. Saül lâcha un nouveau chapelet de jurons en réajustant le diadème de son armure et s’enfonça à grands pas dans l’étendue rocheuse en déployant son cosmos.
          Ainsi nimbé de son aura émeraude, peu de choses pouvaient échapper au Bouvier. On y aurait vainement cherché la trace des cent yeux d’Argos, mais sa perception du monde l’environnant n’avait pas grand-chose à envier à celle du mythique gardien des troupeaux d’Héra. Saül percevait au travers de son cosmos le moindre mouvement survenant dans son entourage immédiat, et si son regard ne possédait pas l’acuité de celui d’Ayanima, sa vision instinctive s’étendait à trois cent soixante degrés. Ce qui ne le mettait toutefois pas complètement à l’abri de toutes les surprises. Cela il l’avait douloureusement appris à ses dépends quand Geki avait usé de son amitié avec Seiya le Protecteur pour fermer un instant les yeux sur la loi du Sanctuaire en lui faisant rencontrer deux Chevaliers d’Argent. Une double leçon qui avait fait beaucoup de bien à son ego, qui avait crû proportionnellement à sa confiance grandissante en ses aptitudes. Le Chevalier d’Orion, incomparable chasseur devant l’éternel, s’était approché jusque sous son nez alors que Saül avait déployé toute son attention, lui prouvant ainsi qu’un combattant passé maître dans l’art de la furtivité pouvait déjouer son pouvoir de perception tout étendu qu’il fût. Quant au Chevalier de Persée… Le jeune homme au sourire narquois et à la chevelure argentée avait pris un malin plaisir à lui montrer que son aura n’excédait pas ses facultés physiologiques, et qu’elle était incapable de le prévenir des coups trop rapides qu’il ne pouvait percevoir à l’œil nu. Le maître du Bouvier avait parfois une psychologie d’enseignement assez rustique, persuadé que l’on retenait plus longuement le souvenirs de bosses douloureuses que de grands discours théoriques. En l’occurrence, Geki avait été trèèès satisfait de la leçon infligée. Ce en quoi Saül ne pouvait lui donner tord, il n’était pas près d’oublier sa rencontre avec les deux élèves de Pégase.
          Cela étant, le pouvoir du Bouvier était plus approprié à un rôle de sentinelle qu’à celui d’un éclaireur. Saül n’avait rien d’un pisteur. Il avait certes bon espoir d’éviter toute attaque surprise éventuelle, mais retrouver la trace de Taïpan dans cette île inconnue où chaque rocher ressemblait à son voisin n’était pas une mince affaire. Sans compter que si le Serpent n’avait pas envie d’être découvert, dans le genre silencieux et immobile il ne faisait pas figure d’amateur. Bien sûr il était loin d’égaler Neithan d’Orion, mais si Taïpan ne jouait pas dans la même catégorie il savait se montrer discret… Ce qu’il avait encore prouvé pas plus tard que tantôt lorsqu’il lui était passé sous le nez dans la caverne. Saloperie de reptile, il n’aurait plus besoin de muer avant longtemps quand Saül l’aurait sorti de son trou, le Bouvier se chargerait de le dépecer. Avant d’être lui-même jeté en pâture à un gros lézard ailé…
          L’élève du Chevalier de l’Ours s’était préparé à errer un bon bout de temps sur cette terre aride, mais son attention fut attirée quelques minutes à peine après sa sortie. Par une odeur, la première qui avait réussi à percer les effluves de souffre jusqu’à ses narines depuis son arrivée sur l’île. Une odeur âpre, entêtante, par forcément désagréable mais aux connotations infiniment déplaisantes. Cela venait d’un creux entre les rochers, là où la terre trop assoiffée ne pouvait que rester sèche mais où une large trace brunâtre témoignait du liquide qu’elle aspirait avidement.
          Saül se précipita à genoux pour prendre le corps dans ses bras. « Non de Dieu, Chadek ! Pas toi petit, pas maintenant !... » Il pouvait encore sentir la chaleur de l’Ecureuil Noir, mais ses yeux grands ouverts, inertes et déjà vitreux, n’autorisaient aucun espoir. « Allez gamin, criait Saül malgré la boule de détresse qui cherchait à étrangler sa gorge, accroche-toi ! Tu t’en es bien tiré après toutes les baffes que je t’ai filées, c’est pas pour me faire ça ici ! » Mais aucun sursaut ne viendrait plus animer le corps de Chadek, aucune étincelle de cosmos ne remontrait ne serait-ce qu’à la surface de ses lèvres pour libérer les dernières paroles de l’Ecureuil Noir. Cela le Bouvier ne pouvait l’ignorer, car s’il fixait éperdument le visage terne mais intact du garçon, c’était en partie pour ne pas avoir à regarder ce qu’il avait aperçu du coin de l’œil, le poitrail de l’armure pulvérisé autour de larges lacérations, l’abdomen nu sauvagement déchiqueté dont les plaies béantes laissaient s’écouler un flot d’entrailles gorgées de sang.
          Le Chevalier de Bronze du Bouvier tenait dans ses bras son premier mort. Pas la dépouille d’un ami cher, pas celle d’un ennemi vicieux. Ni celle d’un combattant émérite, ni celle d’un traître abhorré. Simplement un garçon qui ne rirait plus, qui ne marcherait plus, sans personne pour avancer une explication valable. Son nom n’apparaîtrait probablement jamais dans les anales du Sanctuaire. Tout au plus pourrait-on lire à l’avenir au chapitre « guerres intestines » un court paragraphe sur l’Île de la Reine Morte, au milieu duquel le scribe aurait glissé le nombre des victimes, information indifférente et anonyme. Le Bouvier savait pertinemment qu’en tant que Chevalier il risquait d’être amené à tuer. Tuer pour survire, tuer pour un idéal, tuer quand il n’y a plus d’autre choix possible. Mais ce n’était pas ça la mort. La mort c’était le sort de Chadek, quelque chose d’aussi terre-à-terre et d’aussi grave qu’une vie en moins. Et personne ne l’avait préparé à ça. Bande de cons…
          Il n’aurait su dire combien de temps il était resté prostré ainsi, quelques secondes, ou de longues minutes peut-être… Quand il se redressa brusquement, lâchant le corps pour faire volte-face en réaction à la présence hostile derrière lui, ses mains et ses bras étaient couverts du sang de l’Ecureuil Noir. Un homme l’observait du haut d’un promontoire rocheux. Sa sombre protection se terminait dans son dos par de longues et fines excroissances, qui évoquaient en plus nombreuses les plumes arborées par l’armure du Phénix. Saül le toisa en silence. Il n’essaya même pas de détromper le Chevalier Noir, trop conscient qu’aucune parole n’aurait pu venir à bout d’apparences aussi désastreuses. Mais l’aurait-il souhaité quelque chose l’en aurait empêché dans le regard de ce témoin accablant. Une certaine acuité, peut-être associée à une absence de surprise. La voix du Paon Noir tonna en se répercutant entre les roches. « Chevaliers Noirs ! Les assassins du Sanctuaire ont tombé le masque, ils sont déjà à l’œuvre parmi nous ! La vengeance nous réclame Chevaliers Noirs, à mort les tueurs !
          - On y est, murmura Saül. Bande de cons… »


*


          Un arc-en-ciel perça la monotonie austère du Meïkaï. Mais aucune des âmes qui se lamentaient sur le rivage de l’Archeon n’avait la conscience nécessaire pour s’en rendre compte. Ne leur avait-on pas suggéré d’abandonner tout espoir… Et quand l’espoir s’en est allé, les couleurs ne mettent pas longtemps à le suivre.
          C’était sans doute pour cela qu’en dépit de la passation de pouvoir d’un maître des lieux à un autre, les Enfers demeuraient si résolument mornes et ternes. Les regards éteints de ceux qui avaient terminé leur chemin à la surface pour entamer celui des profondeurs n’en pouvaient capter que la grisaille. Mais pour le Protecteur d’Opale qui avait vu pour un temps les yeux d’Hadès se superposer aux siens, chaque élément du paysage infernal se révélait à lui dans sa parfaite luminescence, car chacune des choses en ce lieu faisait partie d’un tout nécessaire et ordonné, et reflétait une partie de la volonté divine qui avait présidé à sa création.
          De fait, le rivage de la première frontière intérieure des Enfers n’avait pas beaucoup changé. Non plus que le nom du passeur émergeant des brumes qui vint faire accoster sa barque aux pieds du Protecteur, Charon de l’Archeon. L’embarcation elle avait changé, la barque n’étant autre que le propre surplis du passeur sous sa forme totem. L’homme aussi était différent, et pour cause, les âmes de spectres décédés lors de la Guerre Sainte ayant fait partie de la multitude perdue lors de la désagrégation partielle du Meïkaï qu’avait entraînée la mort d’Hadès.
          Le nouveau Charon en imposait autrement que son prédécesseur aux allures de bouffon. Haute silhouette drapée dans un sombre manteau dont le capuchon ne laissait voir que la moitié inférieure du visage, il se tenait droit et immobile à la poupe de sa barque, appuyé sur un long bâton qui ne lui servait pas à faire avancer son frêle esquif. La seule volonté du passeur semblait suffire à le diriger.
          « Pourquoi ne me demandes-tu jamais de m’acquitter du droit de passage ? demanda Shun en s’installant tranquillement dans la barque. Est-ce que seul l’argent des morts possède un quelconque attrait à tes yeux ? »
          Les lèvres desséchées étirèrent la bouche ridée de Charon, révélant ses dents blanches en un sourire carnassier. Il leva sa perche et la pointa vers Shun, tapotant le pectoral de l’armure divine d’Andromède qui lui rendit un tintement cristallin. « Et toi, répondit-il sans hâte de sa voix basse et crayeuse, pourquoi toujours passer par moi pour te rendre là-bas ? Je suis sûr que si tu le désirais, l’Archeon s’écarterait devant tes pas plus rapidement que la Mer Rouge devant ceux de Moïse… »
          Le Protecteur d’Opale réfléchit un instant. Il ne s’était jamais posé la question et le Spectre avait sans aucun doute raison : aucun recoin des Enfers ne lui était inaccessible, et le fleuve qui servait de barrière contre les trépassés en attente de leur jugement ne pouvait être un réel obstacle à celui qui recélait les dernières traces de l’âme d’Hadès. « Je crois que c’est parce que j’apprécie nos conversations, avoua Shun en toute simplicité.
          - Comme c’est touchant, grimaça le Spectre. D’autant plus qu’il en est de même pour moi, mais ça je ne saurais trop te déconseiller de t’en vanter. Tes paroles sont comme toi Andromède, elles sont profondes et entières, sans la moindre trace de déformation ou de duplicité. Tes discours sont ton obole, conclut-il en faisant apparaître du néant une pièce d’or qu’il tint en la faisant miroiter entre ses doigts.
          - De simples mots en guise de paiement, sourit Shun… tu sembles beaucoup moins vénal que ton prédécesseur.»
          Charon lança sa pièce en l’air, elle saisit la lumière quasi inexistante des lieux pour la révéler en une succession de reflets dorés, avant que le spectre ne la rattrapât sur le dos de sa main. Il garda un moment le silence en la faisant passer lentement d’une phalange à la suivante. « Ce foutu batelier bateleur, grinça-t-il, n’avait manifestement aucune idée de la raison d’être de l’obole.
          - Une façon d’inciter les vivants à se soucier de l’au-delà, en les rendants responsables du paiement qui autorise leurs défunts à embarquer sur ta nacelle, acquiesça Shun.
          - Exact Andromède. Mais incomplet. Ceci est la raison pour laquelle l’obole revêt le plus souvent la forme d’une pièce. Néanmoins, l’obole est avant tout la trace spécifique de chaque âme en ces lieux. Moi Charon, je ne suis rien de moins que la mémoire des Enfers, le recenseur des morts.
          - Je suppose qu’on peut voir les choses de cette façon, admit Shun. Mais le Livre des Morts remplit déjà cet office il me semble.
          - Le Livre des Morts… dit le spectre en éclatant d’un rire sinistre et rocailleux. Ce n’est qu’un artefact bassement matériel. S’il existe, c’est pour que le gardien de la Demeure du Jugement puisse le consulter et avoir sous les yeux le détail de la vie de chaque être sans avoir à la connaître par cœur… Crois-tu sincèrement que lui où même les Juges se rappellent de tous ceux qui ont comparu devant eux ? Non Andromède, moi seul ai le souvenir de toutes les âmes qui sont entrées dans les Enfers. Et sais-tu ce qu’il adviendrait d’une âme dont il n’y aurait plus personne pour se la rappeler ? » Charon retourna sa main, laissant glisser l’obole dorée encore en équilibre sur ses doigts. La pièce tomba, et disparut avant d’avoir atteint le fond de la barque.
          « Ça ne me plait pas Charon. » Les longues mèches amandes aux reflets céladons qui cascadaient jusqu’aux pieds du Protecteur d’Opale semblaient agitées par un courant agacé, en même temps que la menthe de ses iris s’était moirée de reflets métalliques. « Je n’aime pas du tout ta façon de présenter les choses, comme une menace à peine voilée de ce qui se passerait si moi ou un autre venait à te tuer, continua-t-il d’une voix étrangement exempte de la chaleur qu’on y ressentait habituellement.
          - Voilà qui est intéressant, réagit Charon en découvrant de nouveau ses canines. Le doux et humble Andromède connaîtrait-il la colère ?
          - Bien sûr, reconnut Shun. Comme tout être humain. Je m’astreins simplement à ne jamais y céder, dans la mesure du possible.
          - Oh venant de toi, j’en suis persuadé, ricana le Spectre. Mais je vais te dire Andromède, que ça te plaise ou non, je m’en moque royalement. C’est un fait : si je venais à disparaître, des centaines d’âmes tomberaient dans l’oubli et disparaîtraient avec moi. Peu importe les sentiments que ça t’inspire, c’est une réalité contre laquelle tu ne peux rien.
          - Dis-moi Charon… » Et toute dureté s’enfuit du regard de Shun aussi rapidement qu’elle était apparue. Au contraire, un liseré humide glissait à présent le long de ses paupières inférieures. « Qu’adviendrait-il de quelqu’un qui aurait été oublié de tous avant même de mourir, avant que tu ne l’intègres à ta mémoire ?
          - C’est difficilement envisageable, réfléchit Charon. Il y a trop d’êtres vivants à la surface pour que cela puisse arriver accidentellement, et l’isolement volontaire est à ce point singulier qu’il y a toujours quelqu’un pour se souvenir de l’existence des ermites. Enfin, en admettant que ce soit possible par amour de la discussion… Et bien la réponse est simple : une telle personne n’existe plus, ni là-haut ni ici-bas, et son passé à disparu avec elle, elle n’a jamais existé.
          - Un tel destin serait terriblement injuste, dit Shun la voix tremblante…
          - Ce serait bien pire que ça, grinça Charon sur un timbre sinistre qui dépassait de loin son aigreur naturelle. » Pendant un instant, un éclair fauve perça l’obscurité de son capuchon. « Ce serait le crime le plus abjecte dont se rendraient coupable tous ceux qui l’ont un jour connu. Ce serait une négation de l’existence, un acte aussi grave que de ne pas croire aux Dieux ! »
          Le silence qui s’instaura entre eux était particulièrement morose. Il perdura pendant tout le reste de la traversée, seulement animée par les rares damnés émergeant sporadiquement de l’Archeon pour tenter d’agripper la barque du passeur. Ils connaissaient tous le même sort, Charon les écartait d’un revers distrait qui envoyait son bâton fracasser leur tempe dans un craquement sourd, sans aucun regard pour les morts qui s’abîmaient à nouveau, leur tête inclinée sur un angle grotesque envers le reste de leur corps.
          Shun émergea de ses pensées quand la barque frôla le rivage intérieur des Enfers. « Transmets donc mes hommages à Sa Majesté, dit simplement Charon en se détournant. L’éternité est longue, même pour les Spectres, et cela fait bien longtemps que je n’ai pas aperçu ma maîtresse.
          - Je m’en acquitterai Charon. Mais peut-être plus tard, ce n’est pas Perséphone qui me mande aujourd’hui. »
          L’embarcation qui commençait déjà à s’éloigner s’immobilisa sur les flots infernaux. La haute silhouette du passeur refit face au Protecteur d’Opale, et de nouveau les yeux fauves s’allumèrent dans l’obscurité qui recouvrait le visage de Charon. « L’Etoile Céleste de l’Equité sans doute, dit-il de son éternel timbre caverneux. J’imagine sans peine pourquoi le Scribe de la Demeure du Jugement désire te voir…
          - C'est-à-dire ? demanda Shun intrigué. Que penses-tu savoir au juste Charon ?
          - Vraiment, tu n’en as aucune idée ? demanda le Spectre visiblement surpris. » La question resta en suspend pendant que le passeur cherchait visiblement à évaluer la sincérité pourtant proverbiale du Protecteur d’Athéna. La luminosité changea presque imperceptiblement. Charon parut grandir tandis que son ombre s’étirait et se démultipliait en dansant une ronde, comme si un astre invisible s’était mis à tourner autour de lui. « Ce n’est pas digne de toi Andromède ! reprit-il sur un rugissement qui paraissait bien plus chargé de jubilation que de reproche. Voilà exactement pourquoi je ne fais pas partie de tous ces Spectres sans consistance qui te craignent et te révèrent comme un second Hadès. Je te respecte pour ce que tu es, une incongruité unique car pour tous ceux un tant soit peu doués de perception, en toi seul réside le dernier témoignage de l’esprit du Dieu Mort, par ailleurs indéfectible et indiscernable de la Big Will. Mais je ne te vénère pas et ne te vénérerais jamais car tu n’as rien d’un Dieu. Tu es irrémédiablement humain, et tu ne fais aucune différence entre les âmes ici-bas, tant est prépondérant à tes yeux le fait qu’il s’agit d’anciens êtres vivants rendus égaux par la mort comme destin commun. En vérité Andromède, il n’est personne, du plus petit serviteur de Perséphone jusqu’au Juge Sans Cœur, qui n’aurait au moins sourcillé en posant le pied sur la rive extérieure de l’Archeon. Toi tu n’as vu que des morts, sans chercher à t’appesantir plus longuement sur leur nature.
          - Intéressant discours, réagit fermement Shun quoique sans animosité perceptible. Et si tu éclairais ma lanterne sur ce que j’aurais dû selon toi remarquer ?
          - Oh non, ricana Charon en s’éloignant cette fois définitivement dans la brume. Je m’en voudrais de couper ses effets à l’Etoile Céleste de l’Equité, je gage que ton vieil ami sera ravi de ton ignorance aveugle… »
Son vieil ami… Le Protecteur d’Opale leva les yeux sur la Demeure du Jugement. Sa fonction était restée la même mais elle avait bien changé lors de la restructuration des Enfers. En lieu et place du temple grec où avait siégé l’impérieux Rune de Balrog, se dressait maintenant un bâtiment monolithique, ceint d’une coupole de spinelle aux multiples facettes translucides et violacées. Le perron surmonté d’un arc en ogive était gravé de symboles étranges, évoquant vaguement une écriture à mi-chemin des caractères cunéiformes et des pictogrammes thaïs. Encore qu’il lui était impossible de le lire, Shun avait deviné sans peine de quel langage il pouvait s’agir. Il se demanda comme la première fois où il les avait vu si une certaine tour perdue aux fins fonds de Jamir n’arborait pas les mêmes symboles. Il ne s’était jamais autorisé à le vérifier : l’ancienne retraite de Mu était considérée comme une terre sacrée, et tout autre que Kirth aurait eu l’impression de commettre un sacrilège en y pénétrant.
          Shun pénétra sans appréhension dans le lieu le plus redouté de ceux encore en attente de leur sentence. Si l’immense escalier, qui écrasait naguère de sa hauteur les âmes venues chercher leur pénitence, avait disparu, le nouveau siège du Jugement ne respirait pas particulièrement la mansuétude. Taillé dans un bloc austère de granit, le trône se dressait au milieu d’un entrelacement de cristal évoquant des branchages pétrifiés de givre. Et son possesseur légitime, par son aisance autoritaire et imposante, prouvait combien il était habitué à ce genre de piédestal. Drapé dans une toge lunaire tombant sur le surplis de sodalite dont les épaulières s’ornaient d’excroissances pareilles aux bois d’un cerf fabuleux, présidait l'Etoile Céleste de l'Equité, Scribe du Livre des Morts et Grand Procureur du Tribunal Infernal, Shion, Spectre du Shishigami et ancien Grand Pope d'Athéna.
          Le Protecteur d'Opale n'avait jamais réellement su que penser de celui qui jadis avait été le plus haut représentant du Sanctuaire. S'il avait dû se prononcer, il aurait déclaré injuste le devenir du maître de Mû : il n'était pas certain de pouvoir considérer sa nouvelle existence comme une véritable seconde vie, et Shion en avait déjà tant fait et était passé par tellement d'épreuves douloureuses que son âme aurait largement mérité le repos. Mais bien qu'ayant définitivement été arraché au domaine terrestre pour être assujetti aux Enfers, il demeurait toujours aussi pénétré de ses responsabilités, totalement obnubilé par un sens du devoir qui n'avait d'égal que son ego. Bien malin ou prétentieux aurait été celui à pouvoir jurer savoir si Shion était satisfait de son sort. Quoi qu'en cet instant précis, la question s'accordait un semblant d'évidence. Shun effaça le sourire de ses lèvres à la vue des phalanges crispées sur les accoudoirs du trône, ainsi qu'à la dureté presque féroce du regard améthyste braqué sur lui.
          « Je suppose que "comment vas-tu?" serait une question hors de propos? demanda-t-il calmement en guise de bonjours. »
          Shion sembla hésiter un instant entre exploser définitivement et garder un semblant de calme, mais le Spectre du Shishigami, dans cette vie autant que dans la précédente, n'était pas homme à mâcher ses mots. « Mais qu'est-ce que vous foutez là-haut! hurla-t-il d'une voix qui roula comme un coup de tonnerre sous le dôme du temple. Dis-moi qu'Athéna a lâché Saori pour retourner se la couler douce sur l'Olympe et que tous les Chevaliers du Sanctuaire sont atteints de méningite aiguë, ou bien amène-moi Kanon que je l'écorche vif pour lui faire payer son impéritie !!
          - Si tu commençais par m'expliquer la raison de tout ça, déclara Shun d'un ton neutre. » Sans connaître intimement l'ancien Pope, il ne savait que trop bien que lorsque Shion était dans cet état, lui demander de se calmer n'aurait fait qu'aggraver les choses.
          « La raison ? Tu me demandes la raison ?!! rugit Shion à deux doigts de l'apoplexie. Contemple-la la raison, si tu as encore des yeux pour voir ! enchaîna-t-il en levant furieusement le bras. » Le lutrin où reposait le Livre des Morts s'arracha à la pierre et glissa vers le Protecteur d'Opale dans un crissement strident. « Dis moi Andromède, tu considère ça comme une raison valable? Et ça ! Et ça !! » L'Equité Céleste ponctuait chacun de ses cris en giflant l'air devant lui, et à chacun de ses revers de la main, une page du grimoire sacré se tournait sous les yeux du Protecteur.
          « Par tous les Saints... murmura Shun en fixant avec une fascination atterrée les listes aux noms innombrables qui défilaient sous ses yeux.
          - Quels Saints, Andromède ?! Dis-moi quels Saints méritant encore ce nom laisseraient des choses comme ça se produire !! » La fureur de Shion atteignait son paroxysme. Son cosmos crépitait en étincelles violines qui zébraient l'air à l'intérieur du temple, comme si une nuée d'étoiles tombait de la voûte en spinelle. « Par la Flamme Noire, jamais je n'ai eu aussi honte d'avoir fait partie des vôtres ! Si c'est ça que vous appelez défendre la Terre, alors il aurait mieux valu pour elle que vous n'ayez jamais renversé Saga !! » La force mentale du Spectre parcourut la Demeure du Jugement comme une onde de choc. Chacune des dalles composant le sol sauta brutalement en l'air avant de retomber en place dans un fracas assourdissant.
          Shun qui avait été projeté en hauteur par la soudaine explosion du sol se laissa lentement flotter jusqu’à terre. Il n’afficha aucun effort particulier et n’esquissa pas le moindre geste, à par peut-être un battement des paupières. Un étroit rideau de lumières aux multiples couleurs passa lentement en travers du temple, et tout redevint calme. Les projections du cosmos de Shion avaient disparu et les pierres apaisées semblaient ne pas avoir bougé depuis une éternité.
          « Tu te trompes de colère, Shion. » Le Spectre du Shishigami regardait le Protecteur avancer vers lui, avec un étonnement soudain qui en un instant avait pris le pas sur sa mauvaise humeur, visiblement déconcerté par la facilité avec laquelle Andromède avait restauré la quiétude. « Je partage entièrement ton émotion, continua Shun en se plantant devant Shion qui était machinalement, presque malgré lui, descendu de son trône pour venir à sa rencontre. Et je devine sans peine les difficultés que tu éprouves à accepter ton impuissance en pareilles circonstances. Mais ne me blâme pas, ni moi ni un autre, pour ce que nous n’avons pas fait. Je peux t’assurer qu’il n’y a eu aucun signe pour nous alerter, et qu’aucun de nous ne pouvait deviner qu’il se passait quelque chose d’aussi grave. En tout cas pas ça. Evidemment les guerres sont loin d’avoir déserté la surface du globe mais…
          - C’est toi qui t’égare cette fois, l’interrompit Shion en commençant à arpenter son temple les mains dans le dos. Les guerres ne touchent pas les nourrissons à l’exclusion de toutes autres victimes.
          - Sans doute. Alors de quoi s’agit-il réellement ? Une épidémie ?
          - Ne me demande pas ce que je n’ai pas le droit de te révéler ! éclata Shion de nouveau » L’ancien Grand Pope avait cependant retrouvé une grande partie de sa maîtrise. Sa mauvaise foi l’avait quitté à défaut de sa colère, et il ne rejetait plus aveuglément les causes de cette dernière envers Andromède : Shion pestait contre l’immobilisme auquel il était contraint. « Les morts ne parlent qu’aux morts, Shun. Les Moires ne permettraient pas que cette règle puisse être transgressée. Et si je commençais aujourd’hui, qu’est ce qui empêcherait Poséidon de venir demander à sa prochaine réincarnation comment vous avez tué ses anciens Généraux, et de révéler ensuite à sa nouvelle armée toutes vos techniques de combat…
          - Je vois, admit Shun le regard soudain compatissant. Et bien sûr ce serait sans compter les conséquences immédiates d’un tel acte… »
          Shion se figea pour le regarder. Il se demanda comment il pouvait encore être surpris par la clairvoyance dont savait faire preuve le Protecteur d’Opale. Shun avait un véritable don pour mettre une âme à nu et comprendre à demi-mot. A demi-mot… « Tu sais que je ne fuis pas mes responsabilités, reprit-il. J’ai été un parjure devant Hadès et ça ne m’effraierait pas d’avantage de l’être aux yeux de Perséphone. Mais je porte sur mes épaules la moitié du pacte qui l’unit à Athéna. Si j’enfreignais la loi des Enfers, alors je n’ose pas imaginer ce qu’il adviendrait du temple du Cancer. Je me suis sacrifié pour qu’aucune guerre n’oppose plus jamais les légions des morts à celles des vivants, et toi plus que tout autre, Chevalier d’Andromède, devrait connaître la signification du mot sacrifice. Je vous ai mis en garde Shun, ne m’en demande pas plus. Va maintenant, retourne là-haut et fait ce qui doit être fait pour arrêter ça.
          Le Protecteur d’Opale hocha la tête en silence. Il n’y avait plus rien à ajouter. Il salua d’une inclinaison l’Equité Céleste qui le fixait avec une intensité étrange, et quitta à pas lents la Demeure du Jugement.
          Tout en tournant son esprit vers le ciel du Meikai, il se remémorait les dernières paroles du plus loyal de tous les Spectres. Shion avait pris son destin en main, il avait eu le choix. S’il avait endossé pour moitié la responsabilité du pacte entre les deux déesses, il l’avait fait de son plein gré. Et connaissant son sens des valeurs et de l’exigence, il n’aurait pas pu envisager ne serait-ce qu’une seule seconde s’être sacrifié. Sacrifice... un mot qu’il avait employé par deux fois, et qui à présent dans l’esprit de Shun, se superposait aux listes ignobles entrevues sur les pages du Livre des Morts…

*


          Tous les Chevaliers de Bronze étaient sortis de leur abri et faisaient corps autour de Saül. Solidaires, mais estomaqués par ce qui venait d’arriver. Quelques exilés étaient apparus à l’appel du Paon Noir et les fustigeaient depuis les hauteurs. Un seul d’entre eux s’était approché, traversant les rangs des Chevaliers d’Athéna sans qu’aucun n’osât rester en travers de sa route.
          Ayanima s’accouda à la masse affligée du Bouvier. « Question stupide mais quelqu’un va la poser alors autant que je m’y colle, je suis trop naïve si je pense que tu n’y es pour rien pour le gosse ?
          - Non, articula laborieusement Saül, ce n’est pas moi.
          - Bien. Mais ce n’est pas pour ça qu’on est moins dans la merde n’est-ce pas ?
          - C’est rien de le dire… »
          Le Chevalier du Lynx s’écarta du Bouvier, non sans le gratifier d’une petite tape réconfortante sur le bras, et leva les yeux en direction des Chevaliers Noirs. Ils commençaient à quitter la scène, bondissant un à un vers d’autres recoins de l’île. « Allons-y, dit Ayanima en se retournant vers ses acolytes, c’est pas le moment des les lâcher. Ils vont rameuter tout le monde pour le grand face à face, ne les faisons pas attendre. »
          Les Chevaliers de Bronze s’élancèrent prestement sur les traces des exilés, à l’exception du Renard qui contemplait d’un air anxieux la haute stature du Bouvier encore immobile. « Saül, commença Sixie d’une voix où perçait l’inquiétude… » Elle s’interrompit, sentant que quelqu’un la tirait par l’épaule. « Viens, lui intima le Lynx. Saül a encore à faire ici. Il faut quelqu’un pour sauver ce qui peut l’être et personne d’autre que lui ne peut s’occuper de ça. » Sixie suivit le regard d’Ayanima. Derrière le Bouvier, près du corps de Chadek, le Loup Noir se redressait lentement. Son visage était invisible, mais ses poings étaient serrés et son dos agité d’un tremblement inquiétant. Des détonations claquaient sèchement dans l’air, et le Renard vit que les pierres commençaient à se fendre autour de Vadim.
          « C’est injuste, murmura Sixie les larmes aux yeux.
          - C’est vrai, acquiesça amèrement Ayanima. Mais à mon avis il n’y a pas grand-chose de juste sur cette île de misère. » Le Lynx prit le Renard par le bras, et cette fois Sixie se laissa entraîner. Quelques sauts plus tard, les deux filles disparaissaient entre les roches.
          Le Loup Noir n’avait pas encore déployé son aura, mais Saül n’avait pas besoin de ça, pas plus que de se retourner, pour ressentir sa colère. La haine. Elle les entourait tous les deux, vibrant sous leur pied, crépitant dans l’air. Tel était le véritable pouvoir de l’Île de la Reine Morte. C’était un nid de rancœur exacerbée, une source de fiel intarissable, qui regonflait insidieusement le cœur de ceux qui étaient rongés par la douleur et l’amertume.
          Vadim se retournait à présent, et la peine du Bouvier s’accrut car il y avait encore plus de rage dans les yeux du Loup Noir qu’il l’avait craint. Saül allait devoir se résoudre à un combat inégal. Inégal parce qu’il était physiquement plus puissant et techniquement plus fort. Inégal parce qu’il était en mesure de défendre une vérité alors que son adversaire n’était guidé que par une colère aveugle. Inégal parce qu’il était lucide et que lui pourrait clairement anticiper sur les secondes qui allaient suivre. Vadim s’abandonnait à la sauvagerie et il en devenait parfaitement prévisible : le Loup Noir allait donner libre cours à ses pulsions vengeresses et l’attaquer de front, comme le ferait une bête acculée, pour se jeter à sa gorge. Et il en mourrait bien sûr, à moins de révéler une vivacité exceptionnelle. Saül n’aurait qu’à effectuer un léger retrait du buste sur le coté et tendre le bras, Vadim s’empalerait lui-même sur son poing. Mais il priait Athéna pour avoir assez de marge, que son œil soit suffisamment en avance sur l’action pour pouvoir éviter le cœur, la zone létale qu’il avait appris à viser d’instinct, et vers laquelle son coup s’orienterait intuitivement s’il n’avait pas le temps de le diriger consciemment à coté. Tel était pour lui le véritable enjeu du combat qui s’annonçait. Un assaut qui se réduirait à une frappe unique, car Geki lui avait appris à écourter les affrontements avec un adversaire possédé par ses sentiments, qui ne peut que se révéler dangereux à la longue, quel que soit son niveau. Mais il souhaitait de tout cœur préserver Vadim, simplement l’astreindre à une défaite sans appel, la seule chose qui pourrait mette le Loup Noir en condition d’écouter ses explications. En ce cas seulement, il pouvait espérer convaincre Vadim qu’en dépit des apparences et du sang sur ses mains, il n’était en rien responsable du sort qu’avait rencontré l’Ecureuil Noir.
          Un halot émeraude s’alluma autour de son poing comme il l’armait en l’amenant lentement à hauteur de sa hanche. Le geste était provoquant mais il ne voulait pas risquer se retrouver pris de court et ne pas pouvoir contrôler suffisamment la puissance qu’il libèrerait au moment fatidique. Il n’en fallut pas d’avantage. Une aura enténébrée bouillonna hors du corps de son adversaire, et le Loup Noir s’élança à la face du Bouvier.
          Quoi de plus moche qu’un stupide gâchis que l’on a vu se profiler longuement à l’avance sans pour autant avoir été capable de l’empêcher. On a beau savoir que c’était inévitable, le résultat reste tout aussi moche. Ça non plus ne faisait pas partie de l’entraînement prodigué aux aspirants Chevaliers. Bande de cons…
          Saül était parvenu à éviter le cœur, mais l’impact avait été trop violent, beaucoup trop pour qui souhaite espérer. Le Bouvier contemplait le corps de Vadim, qui avait été projeté dix mètres plus loin avant de s’incruster verticalement dans un plan rocheux, à quelques centimètres du sol. Ainsi soutenu par sa gangue de pierre, le Loup Noir semblait l’attendre debout, comme s’il n’avait encaissé le coup que pour s’enfoncer plus profondément dans sa mortelle détermination. Mais Saül savait qu’il pouvait tout aussi bien être en train de regarder un mort. Le plastron de l’armure noire avait été pulvérisé, et la cage thoracique qu’il protégeait avait toutes les chances d’avoir explosé sous le choc.
          Le Bouvier s’approcha à pas lourds en concentrant son attention au travers du cosmos qu’il développait à nouveau autour de lui. Lorsque l’aura verte frôla le corps du Loup Noir, il sut de façon certaine que toute son énergie de l’avait pas encore quitté. Vadim vivait encore, mais pour combien de temps… Saül n’en était même pas soulagé. Il était seulement vaguement reconnaissant au hasard qui avait voulu que son adversaire demeurât sur ses pieds. Il n’aurait pas supporté devoir s’accroupir auprès de lui comme il l’avait fait auprès de Chadek. Droit dans son linceul de roche, Vadim conservait toute sa fierté et pouvait continuer à le regarder en face, d’égal à égal. Pensée puérile et stupide, ça ne changeait rien au sort de Vadim mais ce n’en était pas moins important aux yeux de Saül, même s’il aurait été bien incapable d’en donner la raison. Peut-être parce qu’ainsi sauf dans sa prestance, Vadim avait moins l’air de lui reprocher son geste. Geste qu’il avait lui-même provoqué, sans doute, mais pas complètement. Car Saül avait la confuse mais quasi certaine impression d’avoir raté quelque chose. Il savait qu’il n’avait pas eu le choix, il savait que sa réaction avait été juste. Mais il savait aussi que quelque chose lui échappait. Comme ce à quoi le Loup Noir avait utilisé sa puissance. Il l’avait vu et senti déployer son aura, il l’avait vu projeter son coup à son encontre exactement comme il l’avait prédit. Mais quelques millièmes de seconde avant l’impact, quand il avait vu le poing de Vadim passer à coté de sa joue, là où aurait se libérer toute l’énergie accumulée, il n’y avait rien. Rien d’autre que des doigts crispés, que la volonté de nuire… mais aucune projection de cosmos. Pourtant il était sûr que Vadim ne s’était pas ravisé au dernier instant, car la rage n’avait pas quitté ses yeux. Qu’il l’ait réussi ou pas, ce qui s’était passé le Loup Noir l’avait intentionnellement recherché. Et Saül ne croyait pas à l’échec, Vadim avait bien fait quelque chose. Mais quoi… ça il ne le saurait sans doute jamais, ou trop tard.
          Le Bouvier n’eut pas le loisir de s’appesantir plus longtemps sur ses interrogations. Par le biais du halot émeraude qui flottait encore autour de lui, il perçut celui qui derrière entrait en scène à son tour. « Toi tu devrais éviter de venir la ramener, grogna Saül en se retournant. Je viens de passer de l’enfance ingénue aux dures réalités de l’age adulte en une seconde, et à quinze ans c’est une transition que j’ai du mal à encaisser surtout aussi rapidement.
          - Plains-toi connard, railla le nouvel arrivant. Ceux qui sont nés sur cette île ont quitté l’enfance au moment où leur mère a écarté les jambes ! »
          Ça c’est pas faux, songea Saül, ravalant sa réponse pour se contenter de hausser les épaules. C’était tout l’éternel problème, une enfance difficile ne pouvait pas excuser une mauvaise conduite, mais c’était une opinion qui n’avait aucun poids hormis dans la bouche de ceux qui avaient connu des difficultés semblables. Ce qui n’était pas le cas du Bouvier. Son adversaire, lui, avait dû passer par des moments éprouvants, mais pour ce qui était d’en baver… il s’était probablement vengé depuis longtemps en faisant subir bien pire à d’autres. Tout son être puait la brutalité féroce. Le moindre de ses regards faisait avorter toute tentative de conciliation avant même de l’envisager. Il était trapu et large d’épaules, avec des bras exagérément grands pour la longueur de ses jambes. Mais tout court sur pattes qu’il fût, sa silhouette massive ne rendait pas grand-chose à la haute stature du Bouvier. Ses yeux étaient profondément enfuis sous l’épaisse ossature de son arcade sourcilière, et sa mâchoire inférieure proéminente laissait entendre qu’un régime exclusivement minéral n’aurait pas été pour lui poser problème. Quant à son armure, Saül n’en reconnaissait que trop bien la forme… le destin se montrait tout de même franchement dégueulasse avec les Chevaliers Noirs.
          Le Bouvier leva les yeux au ciel et écarta les bras en signe de son impuissante résignation. Pourquoi fallait-il que ceux qui défendent la justice dussent le faire en profitant d’un coup du sort parfaitement déloyal ? Vu l’état de ses blessures, Chadek s’était fait laminer par quelqu’un de largement plus fort que lui. Vadim s’était brisé de son seul fait en allant à la rencontre d’une mort certaine alors qu’il était trop aveuglé par la rage pour pouvoir l’éviter. Et maintenant celui-là se pointait, non seulement avec un évident mauvais fond qui interdisait toute perspective de le raisonner, mais de surcroît face au pire des adversaires sur lequel il pouvait tomber parmi les Chevaliers de Bronze. L’Ours Noir n’avait pas une chance contre l’élève de Geki, et il n’avait aucun moyen de s’en douter.
          « Alors quoi ? tonna le Chevalier Noir. Pas de discours larmoyant ? Pas d’excuse pitoyable pour ce que tu viens de faire ? Même pas la curiosité de connaître le nom de celui qui va te broyer les os un à un ? Mais tout fout le camp, tu vas faillir à l’excellente réputation des élus du Sanctuaire !
          - Je connaissais le nom de Vadim, répondit Saül, les oreilles bourdonnant du mépris avec lequel l’Ours Noir avait prononcé ses derniers mots. Et pourtant j’ai été obligé de lui coller une tannée. Toi il y a écrit "irrécupérable" en grosses lettres sur ta sale gueule, alors tu vois, ton nom je m’en cogne. Amène-toi puisque de toute façon tu n’attends qu’un prétexte pour me sauter sur le râble, mais je te préviens, tu vas te faire ruiner la façade… »
          Ce n’était pas une menace en l’air. La colère gonflait les veines de Saül. Il venait de découvrir qu’il n’avait aucune hésitation à endosser ses responsabilités tout en détestant tuer. Le Loup Noir ne lui avait pas laissé le choix mais il ne pouvait en vouloir à Vadim compte tenu des circonstances. Il n’en était pas de même pour l’Ours Noir. Celui-là aussi lui forçait la main, mais lui n’avait aucune excuse. Le ressentiment que le Bouvier éprouvait à son égard en était d’autant plus grand, puisque l’Ours Noir l’acculait au combat, il allait lui faire payer le prix fort… Il connaîtrait le juste sort de ceux qui se dressent contre l’ordre d’Athéna, et il morflerait pour tout ceux qui obligeaient Saül à endosser le rôle de bourreau.
          Dans un cri haineux, le Chevalier Noir bondit à la rencontre du Bouvier et se rua sur lui à peine reçu sur ses pieds en invoquant son cosmos. Saül se contenta de raffermir sa position en attendant le choc, estimant d’un air entendu la préparation d’attaque de son adversaire. Son maître lui avait enseigné les deux principales stratégies à employer pour infliger un maximum de dommages : où frapper, ainsi que Geki l’avait lui-même douloureusement appris du Chevalier Pégase quand celui-ci lui avait brisé les poignets lors d’un tournoi, et quand frapper. Saül choisit la seconde, essentiellement parce qu’il n’avait pas envie de se restreindre à un seul endroit pour tabasser l’Ours Noir. Il existe un moment précis où tout Chevalier se met en danger, l’instant où il libère son arcane. On peut le prendre de court avant, lors de sa préparation, mais l’énergie emmagasinée alors renforce la résistance de son corps. On peut l’attaquer juste après qu’il ait frappé, mais passer au travers de la force qu’il projette réduit le coup qu’on lui porte. Mais si l’on possède la vitesse nécessaire ou une connaissance suffisante de sa technique pour l’atteindre au moment exact où il libère sa puissance, alors non seulement son corps et totalement affaibli mais le coup qu’il reçoit accroît son expiration et l’oblige à se vider entièrement de toute son énergie. Or vitesse et connaissance, le Bouvier les possédait les deux pour avoir subit plus souvent qu’à son tour le Hanging Bear de Geki lors de ses entraînements. Voyant son adversaire sur le point d’atteindre la zone de corps à corps et écarter les bras, il se ramassa sur lui-même en se préparant à invoquer son Great Order, de façon autrement plus violente qu’il ne l’avait fait subir à l’ Ecureuil Noir en Namibie.
          « Black Bear Grabbing Claws ! » rugit l’Ours Noir en s’apprêtant à prendre le Chevalier de Bronze en étau. Le Bouvier arma ses deux poings en se penchant en arrière, juste assez pour mettre son cou à l’abri des mains du Chevalier Noir au cas improbable où celui-ci parviendrait à terminer son geste malgré ce qu’il projetait de lui asséner… offrant du même coup son torse en pâture aux griffes qui s’abattirent sauvagement sur ses flans au lieu de se tendre vers sa gorge. La douleur le cassa en deux et un voile noir lui recouvrit les yeux.
          Saül s’écroula à peine conscient aux pieds de son adversaire en se tenant le ventre. Sa protection l’avait préservé du pire, mais si elle était à peine ébréchée, plusieurs des côtes qu’elle recouvrait avait été brisées. L’Ours Noir contemplait son méfait, un rictus mauvais tordant son visage. Il ne devait jamais savoir ce à quoi il venait d’échapper. Le Bouvier avait péché par inexpérience : pas une seconde il n’avait imaginé que celui qui ne lui apparaissait que comme un mauvais clone de son maître pût posséder une attaque différente. Conforté dans son impression première par une préparation quasiment identique, il avait subit de plein fouet un arcane qu’avec une stratégie moins risquée il aurait sans doute pu éviter, voir retourner sans grandes difficultés. Mais pour l’heure le mal était fait. Il se retrouvait à la merci de cette brute épaisse qui le décolla du sol d’un violent coup de pied à l’abdomen, lui coupant le souffle qu’il n’avait qu’à moitié retrouvé.
          Pour la première fois il était confronté à une douleur née d’une véritable intention de nuire, et non des affres de leçons éprouvantes. Cependant il aurait été injuste de dire que Saül avait peur. L’idée de la défaite ne l’effleurait même pas. Il était simplement concentré sur son corps, sur ses sensations physiques qu’il devait dépasser pour récupérer au mieux et reprendre le fil du combat. Le Bouvier possédait sa dose de fierté, mais il était tout sauf stupide. Il savait qu’à se relever trop tôt il ne ferait que s’exposer prématurément aux coups de son adversaire, des coups que compte tenu de sa respiration douloureuse il devait désormais impérativement éviter s’il ne voulait pas que l’affrontement tournât plus radicalement à son désavantage. Aussi mit il son orgueil de coté pour ne redresser sur ses genoux que lorsque qu’il eut maîtrisé la majeure partie de sa souffrance. Ses cuisses flageolaient plus que de raison. Il aurait pu faire cesser leur tremblement, mais l’impression de faiblesse qu’il devait donner arrangeait le Bouvier. Surpris une première fois par l’attaque de l’Ours Noir, il voulait s’offrir une autre occasion d’observer sa technique avant de s’employer à lui rendre la monnaie de sa pièce. C’était autant de gagné si le Chevalier Noir était persuadé qu’il était encore trop faible pour l’éviter.
          Le coup qu’attendait Saül ne vint pas, à cause d’une voix rauque et convulsive qui les força lui et son adversaire à se détourner. « Alors… c’était… toi… » Un craquement sinistre retentit quand le Loup Noir força sur son épaule pour la dégager de son carcan de pierre. Libéré de la roche, Vadim menaça de s’écrouler en avant, mais il réussit au prix d’un effort intense à se maintenir sur ses jambes vacillantes. Son visage blême trahissait une faiblesse qui n’était pas feinte, mais au rythme où se soulevait sa poitrine Saül comprit que son état de choc était plus dû à sa collision avec la paroi après que son armure ait explosée qu’une résultante du coup qu’il lui avait porté. C’est ça qu’il a fait de son cosmos, songea le Bouvier. Il l’a rappelé à lui au dernier moment pour se protéger de mon coup ! Il s’est mangé mon poing exprès... mais c’est qu’il se serait servi de moi l’enfoiré
          La compréhension que connaissait le Bouvier ne semblait pas habiter tout le monde, l’Ours Noir lui ne savait visiblement pas sur quel pied danser. « Alors Loup Noir, maugréa-t-il à l’intention de Vadim, comme ça tu es plus résistant qu’il n’y paraissait… Je dois te laisser le finir peut-être ?
          - La ferme ! LA FERME !! rugit Vadim d’une voix qui révélait avec quelle rapidité il regagnait en vigueur. C’est toi qui a tué Chadek ! TOI !!
          - Qu’est-ce qui te prends, grommela l’Ours Noir apparemment hésitant. Tu perds le nord Médor, si tu veux te faire les crocs tu ferais mieux de t’occuper des assassins que le Pope…
          - Je t’ai dit de la fermer ! l’interrompit Vadim les mâchoires crispées. Je viens de voir comment tu portais tes griffes noires, et j’ai vu les plaies sur le corps de Chadek… Tu as signé ton crime salopard !! »
          L’Ours Noir contempla un instant son ancien acolyte le visage fermé, puis il éclata d’un rire sardonique. « Ah bravo, quel brillant esprit de déduction Loup Noir. Bien sûr que c’était moi pauvre naïf, c’était la seule solution pour que tous les Chevaliers Noirs se décident à affronter les envoyés du Sanctuaire ! Même si tous cultivent leur rancune, il y avait trop de trouillards parmi nous, trop qui préfèrent s’apitoyer sur leur sort plutôt que de prendre le risque de se rebeller ouvertement. Mais grâce à moi maintenant, cette bande de lavettes est persuadée qu’ils vont tous y passer un à un, ils vont se battre pour sauver leur peau et faire ce qu’ils n’auraient jamais osé si on leur avait ordonné…
          - Fayssal avait raison, grinça Vadim. Il avait raison sur toute la ligne… Le Triumvirat nous a enjôlés avec de beaux discours sur notre droit au repentir, pour mieux nous sacrifier et rallier tout le monde à sa vengeance… Seule une cervelle de malade a pu concevoir un plan aussi ignoble, vous n’êtes même pas dignes de porter des amures noires!
          - T’occupe pas de l’Horloge Noir, repartit le traître en riant de plus belle. Il est descendu Les voir aussitôt après votre arrivée pour trouver des réponses à ses questions… L’imbécile… Finalement il était moins futé que toi Loup Noir, son sort est réglé depuis longtemps. Voyons plutôt ce que je vais faire de toi…
          - Tu es trop confiant, répondit Vadim avec un sourire exempt de toute affection. Vous avez oublié quelqu’un, quelqu’un qui sait aussi parfaitement où trouver le Triumvirat, quelqu’un que vous ne pourrez ni berner ni retourner…
          - Tu fais sans doute allusion au Dragon Noir, répliqua l’Ours Noir affichant un rictus malsain en réponse au sourire de Vadim. Ne t’en fais pas, sa visite est tout à fait prévue. Quelqu’un l’attend impatiemment sur sa route, quelqu’un qui a été entraîné depuis des années uniquement dans l’optique de ce moment…
          - Imbécile ! hurla Vadim. Personne sur cette île n’est capable d’arrêter Fëanor. Déjà à l’époque de Jango et de Phénix il était hors de votre portée.
          - Tu te berces d’illusions, s’immisça Saül qui s’était rapproché pour faire front aux cotés du Loup Noir. » Il n’aimait pas du tout l’idée que le Dragon d’Ebène ait pu se jeter la tête la première dans un traquenard tendu spécialement à son intention, même s’il avait du mal à imaginer qu’un allié des Chevaliers Noirs pût être en mesure de lui poser le moindre problème. Sans compter Taïpan, le Serpent de Bronze dont il n’avait toujours pas retrouvé la trace et dont il commençait à deviner de plus en plus sûrement la stupide entreprise... Le Bouvier se rappela soudainement une impression étrange qu’il avait ressentie lorsqu’il avait rendu visite aux quatre rependis quand ils attendaient dans un des cabanons du Sanctuaire. Il reprit à l’intention de l’Ours Noir en scrutant attentivement l’expression de son visage. « Tu seras sacrifié comme les autres, je ne peux même pas imaginer ce que tes maîtres espéraient en déclenchant ce conflit absurde. Même si vous étiez de taille à nous vaincre, ce que je ne crois pas une seconde, le Pope enverrait un Chevalier d’Argent en représailles, ou même un Chevalier d’Or s’il n’estime pas que ce serait vous faire trop honneur. Vous seriez anéantis en un battement de paupière…
          - Essaie de trouver autre chose pour sauver ta peau, railla l’Ours Noir. Les Chevaliers d’Or sont morts, vous êtes les derniers gardiens du Sanctuaire !
          - Mouais, va falloir songer à revoir vos sources, répondit Saül intérieurement satisfait d’avoir vu juste. De une, au moins un Chevalier d’Or a survécu à la dernière Guerre Sainte, et de deux, les douze temples ont retrouvé un occupant légitime. Et pour ce que j’en sais, entre les anciens et les nouveaux vous ne gagnez pas forcément au change…
          - Tu mens ! rugit l’Ours Noir dont la face s’était brusquement décolorée. Le Triumvirat a été formel, la Femme Noire leur a assuré que vous étiez les derniers et elle ne peut pas se tromper ! »
          La Femme Noire… Saül songea un instant à Tisha, au port altier et à la peau d’ébène, mais un coup d’œil au visage perplexe de Vadim suffit à le convaincre que la Noire Cassiopée ne pouvait être celle à qui il venait d’être fait allusion. Le Bouvier aurait voulu pouvoir en apprendre d’avantage mais le Loup Noir ne lui en laissa pas le temps. Il poussa brusquement Saül à l’écart en enflammant son cosmos.
          « Tu ne vivras pas assez longtemps pour t’apercevoir de tes erreurs ! Amène toi, tu vas payer pour le meurtre de Chadek !!... » Les deux Chevaliers Noirs s’élancèrent l’un vers l’autre, environnés d’une aura noire et haineuse.

 


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Notes du Chapitre
vers le Chapitre 8 - vers le Chapitre 10