LE DERNIER RETOUR

 

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Acte I, Chapitre 8

Du pôle aux entrailles

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          Il faisait froid. Plutôt normal certes pour une contrée à laquelle on ne pouvait accéder qu’en surfant au milieu des icebergs. Mais c’était une froideur seine, quelque chose qui allait de paire avec une sorte de calme intemporel. Pour le Chevalier du Sagittaire, poser le pied sur le rivage d’Asgard avait été suivi d’une révélation immédiate. Sur ces terres, quoi qu’il fut le premier émissaire de paix de la déesse qui avait pris à sa charge la protection du genre humain, il serait toujours et à jamais un étranger. La Blanche vibrait à l’unisson du monde, mais en parallèle et non avec lui. C’était le berceau des Ases, une contrée antique et irrémédiablement scindée des terres plus au Sud. Peu importait en définitive qu’Odin ait fini par laisser son havre gelé à l’influence des Olympiens. En Asgard, la vie continuait, immuable, rythmée par les lois ancestrales du Dieu Borgne : froid, dénuement et langueur, à quoi on ne pouvait opposer qu’humilité, foi et noblesse.
          Et cette noblesse là à cet instant, Bud d’Alcor en était l’incarnation parfaite. Son profil aux traits finement ciselés se découpait avec netteté dans le jour blafard. Il y avait quelque chose d’indéniablement aristocratique dans ce nez aquilin, ces pommettes saillantes, cette mâchoire ronde en même temps que volontaire. Noble et riche comme le soutenaient cette chevelure émeraude, ces yeux rubis, en parfait accord avec le faste de sa protection qui l’enveloppait à l’instar d’un écrin de diamant.
          Belthil n’était pas un homme impressionnable. Au contraire il cultivait l’assurance presque jusqu’à sa quintessence, trop conscient de faire parti des élus en tant que Chevalier d’Or, pénétré qu’il était du mérite à être entre tous celui qui succédait à l’immense Aïoros, lucide quant à la prestance du centaure ailé dont il était le vivant symbole. Non Belthil n’était pas un homme impressionnable. Mais il n’était pas aveugle non plus. Le Chevalier du Sagittaire se targuait, à juste titre d’ailleurs, d’une certaine acuité dans sa perception des êtres, une sorte de sagacité instinctive sans laquelle il est si facile de glisser de l’orgueil mérité vers une illusoire fatuité. Et s’il aurait été ravi qu’une occasion se présentât pour prouver au guerrier d’Alcor quelles difficultés il rencontrerait à vaincre la pugnacité du premier des Chevaliers d’Or, Belthil savait néanmoins qu’il tenait là quelque chose à apprendre du dernier des Guerriers Divins.
          Au Sanctuaire, ce titre, Chevalier, était si évident dans ses acceptations qu’il ne portait plus à réfléchir. Etre Chevalier, c’était moins une condition qu’un état. L’étaient ceux qui avaient embrassé la cause d’Athéna, qui avaient prouvé à différents degrés leur aptitude au combat, et qui avaient été élus par l’une des quatre-vingt huit constellations, recevant du même coup une armure. Certes au départ de tout cela, il y avait l’idéologie de leur déesse à laquelle ils avaient tous adhéré. Mais pour la plupart, ne frayant qu’avec leurs pairs, cette ligne de conduite ils n’avaient guère l’occasion de la laisser s’exprimer qu’en obéissant aux directives d’Athéna. Le véritable symbole c’était elle, ses Chevaliers n’étant concrètement que des hommes prêts à se battre pour défendre ses idées. Des guerriers, qui croyaient en une cause évidemment, mais des combattants avant tout. Des mercenaires de la justice, dont la solde était faite d’amour et de considération.
          Mais là à Asgard, devant la souveraine aisance du Tigre Blanc, Belthil était renvoyé aux racines même de son titre, quelque chose de bien plus profond que la simple possession d’une cuirasse dorée, aussi prestigieuse fut-elle. Grand parmi les grands, drapé de fierté et de puissance, Bud était l’homme lige de la Blanche. Un recours pour l’indigent, un rempart pour le faible. Une lumière pour l’égaré, un idéal pour le dévoyé. Il portait en lui le lien avec sa terre, le contacte avec son peuple. Chevalier, le Guerrier Divin l’était bien plus réellement, au sens féodal du terme. Qu’est ce qui avait changé depuis des siècles… A présent c’était une armure divine et plus une monture que l’on confiait à ceux capables de protéger les autres, mais ceci mis à part… A Asgard les choses étaient bien restées les mêmes, contrairement au Sanctuaire. Peut-être tout simplement parce qu’Athéna avait choisi d’étendre son ombre protectrice sur les hommes sans plus s’immiscer dans leurs vies.
          Il frissonna brusquement. Sa contemplation pensive n’avait pas duré plus de quelques secondes, mais il n’en avait pas fallu d’avantage à l’hiver local pour déjà déposer sur lui une fine pellicule de givre. L’armure du Sagittaire crissa aux entournures, bruit qui suffit à darder les pupilles nacarat sur sa personne. Surpris, Belthil réalisa qu’à l’encontre de l’impatience que Bud avait manifestée durant tout le trajet, celui-ci s’était retranché depuis leur arrivée dans un silence attentif. « Qu’est-ce qu’on attend ? » demanda le Chevalier d’Or, soutenant sans aucune gêne apparente le regard lancéolé du Guerrier Divin.
          Sans se donner la peine de répondre, le Tigre Blanc détourna à nouveau les yeux vers les hauteurs glaciaires qui surplombaient immédiatement le rivage d’Asgard. Cette fois, il ne tarda pas à trouver ce qu’il cherchait. Il était là, au-dessus d’eux, sur le promontoire où la Grande Prêtresse d’Odin avait l’habitude de se tenir pour accomplir ses dévotions.
          « Amène-toi, lança Bud au Chevalier d’Or, Laurelin nous attend.
          - Laurelin ? » demanda le Sagittaire intrigué en levant les yeux à son tour. Mais le Guerrier d’Alcor ne l’avait pas attendu. Belthil, en combattant accompli, apprécia le bond machinal, et pourtant empreint d’une souplesse sauvage qui amena Bud au sommet de la terrasse. Le sourire aux lèvres, avec une suffisance parfaitement recherchée, il déploya ses ailes d’or, et d’un seul battement désinvolte, s’envola rejoindre son guide aux cotés du nouvel arrivant.
          L’homme était relativement jeune, sans doute guère plus âgé que Belthil. Il était… tranquille. Aucun autre mot n’aurait mieux convenu pour décrire l’impression qu’il dégageait. Ce n’était pas un halot de sérénité mystique comme on en ressentait auprès de Shaka, non plus que ce genre d’insouciance candide que l’on pouvait rencontrer parmi les jeunes Chevaliers de Bronze. Celui que Bud avait nommé Laurelin était juste un être calme et paisible, mais certainement pas sans ressource au vu du cosmos tacite dont était imprégnée sa présence. Sa courte chevelure mauve aux reflets pourpres renforçait l’impression de douceur peinte sur son visage, et ses grands yeux d’or confirmaient un caractère éveillé, contemplatif peut-être, mais bien loin de l’ingénuité. Quant à son armure, d’un brun sombre ciselé d’or, elle dégageait la même force sécuritaire que celle d’Alcor, quoi que forgée au long de formes moins agressives. Ainsi portée, elle évoquait encore vaguement l’aspect qui devait être le sien quand posée sur son totem. Celle d’un antique drakkar. Et la cape de celui qu’elle protégeait, enroulée autour de son corps, claquait sous le vent hiémal telle sa grand-voile.
          L’homme s’inclina, buste en avant, main posée sur sa poitrine, en direction de Belthil. « Salut à toi, Flèche dont le vol peut atteindre l’Olympe, puisse le vent d’Asgard soulever plus haut encore ton déploiement étincelant. » Le Sagittaire ne put s’empêcher d’esquisser un sourire amusé. Le salut de Laurelin, comme son parlé, avait quelque chose de vieillot, d’archaïque, que ne laissait pas présager son apparente jeunesse. Mais il se reprit rapidement, sentant un regard de braise braqué sur lui, et la pression d’une main sur son épaulière, un tout petit peu trop forte pour n’être qu’un geste de sympathie, sans compter le discret mais néanmoins désagréable crissement qui suivit le contact des ongles acérés.
          Les présentations de Bud claquèrent d’une voix tranchante, qui à nouveau ne traduisait que trop clairement l’impétuosité du Guerrier Divin. « Laurelin, Elu Divin de Balder, l’un des nouveaux défenseurs d’Asgard. Belthil, Chevalier d’Or du Sagittaire, l’un des nouveaux protecteurs d’Athéna. Ça, c’est fait. Maintenant pour ce qui est des détails on verra ça au palais. Je te le laisse Laurelin, il est un rien prétentieux et arrogant, mais je suis sûr que tu sauras voir au-delà, comme toujours… Débrouille-toi simplement pour que tes collègues ne lui rentrent pas dans les plumes avant mon retour, je file au temple d’Odin chercher Hilda. » Les mots suivants furent glissés directement à l’oreille de Belthil, avec une proximité qui laissa un picotement déplaisant sur l’échine du Chevalier d’Or. « Laurelin est celui que tu pouvais espérer de mieux pour recevoir un accueil convenable, tâche de faire bonne impression ou tu retraverseras vite fait la banquise dans le sens contraire, mais sans contourner les icebergs cette fois. Certains Elus Divins pourraient bien te révéler sans trop forcer l’évidence pratique de tes points communs avec un pic à glace… »
          Le Chevalier du Sagittaire se détourna pour lui jeter un regard peu amène, ayant senti la griffe du tigre quitter son épaule. Mais Bud était déjà parti, la blancheur de son armure se fondant dans le paysage enneigé, les bonds du fauve ne laissant que des traces légères et éphémères, presque immédiatement balayées par le vent. Belthil haussa les épaules en hochant la tête de dépit. « Et à part ça c’est moi l’arrogant ! grommela-t-il en faisant de nouveau face à Laurelin. Je trouve votre Bud un rien hautain… Personne n’a jamais essayé de lui faire ravaler de sa superbe ? Parce que quand on connaît l’histoire du bonhomme il n’y a tout de même pas de quoi pavaner…
          - Bud d’Alcor se montre parfois un peu rogue je te l’accorde, consentit Laurelin. C’est dans sa nature. Il a passé son enfance parmi les indigents, privé d’une noblesse dont il avait été injustement spoliée et qu’il a retrouvée depuis. Pendant des années il a haï un frère dont il n’a pu se rapprocher qu’au moment de l’enterrer. Tout le monde ici connaît son histoire, je ne crois pas que personne ne s’autoriserait à lui reprocher son caractère, et encore moins à l’affronter physiquement. Le Tigre des glaces n’était pas un tendre, et on ne peut pas dire que le froid soit entré dans ses membres avec le temps.
          - A t’entendre on dirait que tu as été personnellement touché par ses sautes d’humeur… Il a une dent contre toi ?
          - Plutôt contre nous, et honnêtement parmi les Elus Divins je suis l’un de ceux avec qui il manque le moins de délicatesse. Mais tu as deviné juste, Porteur de Paix, l’Ombre Blanche ne nous porte pas vraiment dans son cœur.
          - On peut savoir pourquoi ? s’enquit le Chevalier d’Or.
          - Ce n’est un secret pour personne, répondit Laurelin avec un triste sourire. Et assez compréhensible somme toute. Nous Elus Divins avons été éveillés pour défendre le royaume d’Asgard. Cela, l’héritier d’Alcor ne l’a jamais complètement accepté, quand bien même la mission première des Guerriers Divins était moins de protéger le peuple et sa terre que de veiller à la sécurité de la Prêtresse de Polaris. A ses yeux nous ne sommes que les pâles remplaçants de ses frères d’armes tombés au combat, des hommes à nuls autres pareils qui pour Bud d’Alcor ne pourront jamais être remplacés, par qui que ce soit…
          - Je vois, en gros vous marchez sur ses plates-bandes. Et puisque j’en suis aux questions, le Grande Pope, et Athéna aussi je suppose, étaient passablement surpris d’apprendre l’existence de nouveaux Guerriers Divins. On peut savoir ce qui a motivé votre mobilisation ?
          - Elus Divins et non Guerriers Divins. Nous sommes au service de notre Souveraine et non de la dame de Polaris, même si rien ne distingue les aspirations des deux sœurs. Leur surprise est bien compréhensible, notre Prêtresse et notre Souveraine se sont bien gardées d’informer le Sanctuaire lorsque nous avons connus… disons quelques problèmes intérieurs. C’était quelque chose que nous nous devions régler seuls, sans risquer que d’autres, par solidarité, encourent à nouveau des souffrances pour une terre qui n’est pas la leur. Toujours est-il qu’il y a quinze ans, lorsque vous avez vaincu l’Empereur Poséidon, bon nombre de marinas ont fui le Sanctuaire Marin et se sont introduits à Asgard plus ou moins clandestinement. Certains se sont mêlés aux Asgardiens et ont partagé leur vie, mais beaucoup ont profité de leur entraînement militaire pour s’organiser en bandes de pillards. Les premiers troubles viennent de là. La situation s’est un peu calmée lorsque l’aimable Flamme a été sacrée souveraine d’Asgard. Les vaillantes Walkyries ont été recrutées et ont ramené l’ordre dans les provinces côtières qui étaient les plus touchées. Mais les combats ont repris quelques années plus tard, avec une intensité accrue. Même si peu nombreux sont ceux qui se voient confier une armure sacrée, notre peuple possède une grande tradition guerrière et compte beaucoup de combattants avertis, qui pour la plupart sont de souche noble. Or si sa majesté Flamme est populaire auprès des gens ordinaires, elle l’est beaucoup moins auprès des nantis. Des seigneurs de la guerre ont rallié autour d’eux ce qui restait des pillards, ainsi que tous les hommes qu’ils ont pu gagner à leur cause. Les Walkyries ont rapidement été débordées et ont subi de lourdes pertes en dépit de leur incontestable bravoure. C’est alors que nous avons été éveillés, nous les Elus Divins, pour restaurer la paix en Asgard. Bud d’Alcor a beau être le plus vaillant des hommes, il ne pouvait être partout à la fois. C’est peut-être là une autre raison de son inimitié à notre égard, nous sommes venus pour accomplir ce qu’il ne pouvait faire seul. Je suppose qu’il perçoit cela comme une défaite, et s’il y a bien une chose que l’Ombre Blanche déteste, c’est de s’avouer vaincu…
          - Bien, je suppose que je peux prendre ça comme argent comptant, tu m’as l’air d’être un homme perspicace Laurelin.
          - Je suis la voie tracée par notre Dieu Balder, Etincelant Archer. Nous ne somme pas liés comme vous, guerriers du Sanctuaire, à une constellation protectrice, même si la Grande Ourse a toujours été la gardienne de nos cieux. Nous tirons notre force des symboles que nous ont laissé les Ases avant de quitter notre royaume. Balder était un dieu clairvoyant, pour qui les Nornes n’avaient que peu de secrets. Sans doute est-ce pour cela que j’ai hérité de la faculté de voire au-delà des simples apparences… »
          On disait également que Balder était le plus aimé des Ases se souvint Belthil. Peut-être fallait-il y voir une raison au courant de sympathie qu’il sentait s’installer entre lui et Laurelin. A les voir converser ainsi tout en marchant au milieu de la forêt de conifères, ils devaient former un duo étrangement assortis. Mais pour aussi différents qu’ils paraissent, ils s’entendaient avec une sorte de simplicité spontanée, un sentiment bien singulier pour le Sagittaire. Belthil aimait la compétition. Aussi loin qu’il se souvienne, il avait toujours considéré les combattants qu’il rencontrait comme des adversaires potentiels qu’il se devait de surpasser. Au sein des Chevalier d’Or, il en était bien peu contre lesquels il n’aimait pas se mesurer. Annatar s’entourait d’une constante indifférence vis à vis de leur supériorité respective, attitude d’autant plus frustrante que le Sagittaire considérait le pouvoir symbolique du gardien des armes d’orichalque comme le seul pouvant réaliser avec le sien. Et Kirth, l’enfoiré cornu de qui il était vain d’attendre un combat digne de ce nom. Brasser du vent, c’était ce à quoi se réduisait n’importe quel affrontement avec le Bélier. De fait aucun des Chevaliers d’Or n’était jamais parvenu à toucher le successeur de Mu, qui avait disait-on surpassé son maître dans l’art de la téléportation. Belthil l’écarta de ses pensées avec un reniflement dédaigneux, même si ce genre d’aptitude pouvait sans aucun doute se révéler utile, ce n’était pas ce qu’il appelait combattre. Mais tous les autres étaient passés devant le Sagittaire, et tous avaient mordu la poussière. Même Isil dont les attaques avaient le pouvoir de refroidir toutes les ardeurs, il lui avait suffi de garder l’initiative sans laisser à aucun moment le temps au Verseau de reprendre le dessus. Mais la compagnie de Laurelin sortait tout simplement du cadre de cette perpétuelle recherche d’hégémonie. L’Elu Divin était une sorte d’incongruité vivante, il ne dégageait ni ne provoquait aucune pulsion belliqueuse, et bien que son cosmos fût parfaitement perceptible, Belthil ne parvenait pas à l’imaginer une seconde sur un champ de bataille.
          Le genre d’idée préconçues que le destin prend parfois un malin plaisir à vous renvoyer dans les dents aussitôt qu’elles ont germé. Du moins est-ce ainsi que le prit le Sagittaire, quand comme pour faire échos à ses dernières pensées, Laurelin suspendit subitement leur marche. Une intense concentration s’empara de l’Elu de Balder. Belthil le vit fermer les yeux, et déployer son aura qui avança en ondes concentriques jusqu’aux limites du paysage. Ses paupières étaient agitées par un tremblement nerveux, comme celles des personnes endormies lorsqu’elles se retrouvent prisonnières de la trame onirique, son regard occulté semblait dépasser les frontières de son corps, glissant jusqu’aux tréfonds de la contrée pour y porter l’extraordinaire attention de l’Elu Divin. Un murmure à peine conscient s’échappa des lèvres de Laurelin. « L’acier sous un linceul de neige… Des encolures aux brides de sang… La gorge du Loup Egaré… L’escadron de Sigrdifa… Acculées… » Il rouvrit brusquement les yeux, avant de reprendre à l’attention de Belthil, avec une fermeté que celui-ci ne lui connaissait pas encore. « Reste ici Emissaire du Sud, je dois porter assistance aux miens ! Ne viens pas t’immiscer dans cet affrontement, ce devoir de secours ne te concerne en rien ! » Il s’élança, plantant sur place le Chevalier d’Or interloqué sans plus d’explications.
          Belthil regarda Laurelin s’éloigner entre les arbres, un sourcil levé porteur d’une interrogation muette. Quelques secondes s’égrainèrent, avant que le Sagittaire ne rejette la tête en arrière pour éclater d’un rire ensoleillé. « Et puis quoi encore… Comme si le devoir du plus illustre Chevalier d’Or s’arrêtait au cercle polaire ! Z’avaient qu’à poser des plots oranges sur la banquise s’ils voulaient faire de nous des intermittents du sauvetage… » Un nuage de poudreuse salua son départ lorsqu’il s’élança à son tour sur les traces de l’Elu Divin.

 


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          Vadim le Loup Noir faisait les cent pas depuis ce qu’il lui semblait être des heures. A leur arrivée, lui et ses acolytes avaient été installés dans un baraquement du Sanctuaire Inférieur, à proximité du Colysée. Un lotissement de gardes vraisemblablement, a qui on avait vite fait vider les lieux pour survenir à leurs besoins immédiats. Ils n’étaient pas enfermés, mais on leur avait instamment conseillé de ne pas sortir, en leur signifiant par la même occasion que les Chevaliers de Bronze patrouilleraient à l’extérieur, pour leur propre sécurité évidemment. Le retour des Chevaliers Noirs n’allait pas sans contrarier quelques idées préconçues, et il était évident qu’accueillir d’anciens renégats n’était pas au goût de tout le monde. Mais pour le Loup Noir, ce genre de prévenance confinait furieusement à de l’incarcération.
          « Et merde mais pour qui on nous prend à la fin ! s’exclama-t-il alors qu’il s’arrêtait une énième fois au milieu de la pièce en écrasant la table de ses paumes. Ça fait des lustres qu’on poirote là sans aucune nouvelle ! On ne sait même pas si notre requête a été transmise à Athéna, et pas un mot sur l’état de Chadek, rien ! A l’heure qu’il est l’Ecureuil Noir pourrait aussi bien être en train de bouffer du noisetier par les racines, mais on peut bien crever d’inquiétude ça a pas l’air de les gêner là-dehors !!
          - Arrête ça Vadim, s’il te plait, l’implora la Noire Cassiopée. » Depuis qu’ils étaient arrivés au Sanctuaire elle semblait prendre un doux plaisir à les appeler par leur prénom, comme si elle cherchait dans la rupture de l’interdit une ébauche du réconfort qu’ils espéraient tous. « Je sais que tu t’en fais pour lui, on s’en fait tous ici. Mais la situation est suffisamment tendue comme ça, essaie de te calmer au lieu d’ajouter à la nervosité…
          - Me calmer ? Tisha sors la tête de ton urne bordel ! Tu crois qu’on a réussi parce qu’on est vivant et au Domaine Sacré ? Tu crois que nos vies ont une once de valeur pour ces gens là ? Ils sont simplement plus futés que toi, ils ont vite compris que nous tuer en Afrique aurait provoqué le soulèvement de tous les Chevaliers Noirs, alors qu’ici… Comment voudrais-tu que les nôtres retrouvent notre trace, ils penseront qu’on a foutu le camp oui ! Ou qu’on a joué les parlementaires pour sauver nos fesses en les abandonnant à leur sort !
          - Vadim, soupira la Noire Cassiopée, essaie de leur accorder le bénéfice du doute au moins, comment veux-tu que le Sanctuaire nous accepte si toi de ton coté tu n’es pas prêt à leur faire confiance ?
          - Je ne fais confiance à personne ! La seule chose en quoi je crois, c’est mon instinct de survie. Et là mon instinct me souffle qu’il y a une belle arène pas loin qui n’attend que nous, et qu’on n’est pas vraiment dans la catégorie des fauves ! Enfin Fayssal, dis-lui toi, arrête de rester comme ça sans rien dire, ta pâle imitation du sablier imperturbable commence à me les briser ! »
          L’Horloge Noire détourna la tête de la fenêtre près de laquelle il était assis, sombre et silencieux depuis qu’ils avaient pris possession des lieux. Il fixa un instant le Loup Noir avant de reporter ses regards vers l’extérieur. « Je n’aime pas parler pour ne rien dire, avoua-t-il calmement, de sa voix basse et rocailleuse. Je cherche à comprendre c’est tout, et dans ces cas là il est plus utile d’agiter ses neurones que sa langue.
          - Arrête de te la raconter, grommela Vadim dont le ton de son comparse avait malgré tout suffi à contenir l’aigreur. La situation est on ne peut plus claire, on en est réduit à attendre ici à leur merci, et moi je dis que question chance, il y en a beaucoup plus pour qu’on nous refile la palme des martyrs avant la fin du jour plutôt qu’un pot de verni pour éclaircir nos armures !
          - Il y a beaucoup à comprendre au contraire, reprit Fayssal sans faire l’effort de le regarder à nouveau. Le triumvirat savait ce qu’il faisait en nous choisissant nous quatre comme parlementaires. De tous les Chevaliers Noirs, nous sommes ceux dont la sincérité pouvait le moins être prise en défaut. Mais puisque tu parles de chance, dis moins combien il y en avait pour que tous survivent à cette confrontation. Si Chadek était mort, on aurait dû rentrer. Si on avait tué un Chevalier de Bronze, je pense que notre réhabilitation aurait été male barrée. » L’Horloge Noir parlait sans chaleur, les yeux dans le vague, apparemment détaché du malaise que faisaient naître ses propos. Il discourait pour lui-même, à voix haute, ce qui était moins une façon de répondre au Loup Noir que d’extérioriser ses pensées. « Non, reprit-il dans un murmure plus grave encore. Il n’y avait aucune chance pour que ça se passe ainsi. Ce qui s’est passé en Namibie était un accident, ils ne pouvaient pas l’avoir prévu. A quoi vous pensiez en nous envoyant ici, qu’elle raison se cache derrière tout ça… Même si Athéna nous accorde son pardon, elle n’acceptera pas tout le monde aveuglément. Le Sanctuaire enverra quelqu’un sur l’île de la Reine Morte pour juger les autres, et là… Que ce juge tombe sur la Boussole ou l’Ours Noir, et tout se terminera comme il était probable que cela ait dû commencer, dans un bain de sang… Non décidément ça ne colle pas, quelque chose cloche dans tout ça… »
          Le Loup Noir ouvrit la bouche comme s’il s’apprêtait à répondre quelque chose au monologue de l’Horloge Noire, mais il se ravisa, et l’air renfrogné il recommença à arpenter la pièce, plus morose que jamais. Le visage de la Noire Cassiopée s’était assombri également. En son cœur elle cherchait encore à entretenir l’espoir de cet avenir qui leur avait tant fait défaut jusque là, mais les paroles de Fayssal avaient réveillé ses inquiétudes. Même si elle restait convaincue que la confiance était la seule attitude valable pour ceux qui cherchaient la rémission, force lui était de reconnaître que cette confiance elle n’aurait pas pu l’accorder indifféremment à tous les exilés de l’île de la Reine Morte. Fayssal se redressa subitement dans son fauteuil en se détournant de la fenêtre. « Tu as plus de chance que moi, dit-il à l’intention de Vadim. On dirait bien que quelques unes de tes interrogations vont trouver une réponse… » La porte du baraquement s’ouvrit, et la silhouette massive du Bouvier se découpa dans l’embrasure.
          Saül avait l’air éreinté. La sueur collait ses cheveux corbeaux à ses tempes et de larges hématomes bleuissaient ses bras. En dépit de son armure qui n’était en rien altérée, il avait tout l’air de quelqu’un venant de se prendre une sévère correction. Son regard morne passa sur le sombre trio silencieux, avant de s’arrêter sur la table ou trônait une bouteille de tsikoudia. Il s’avança à grands pas, et déboucha la bouteille entre ses dents avant de s’enfiler une longue rasade au cœur du gosier. L’eau-de-vie anisée sembla redonner quelques couleurs à son visage cerné de fatigue, il fit claquer sa langue avec un soupire de soulagement. « Il va falloir attendre ton tour si tu veux me faire payer mon combat avec ton ami, railla-t-il en direction du Loup Noir qui l’observait entre vindicte et perplexité. Mon très cher maître vient de m’expliquer à battons rompus ce qu’il pensait de ma grande gueule et de mes initiatives contestables, mais je ne suis pas sûr que d’autres au-dessus de lui n’aient pas aussi envie de s’assurer que j’ai bien retenu la leçon.
          - Chadeck… commença Vadim.
          - Il va bien, l’interrompit Saül en levant la main. Enfin disons pas trop mal vu les circonstances, il est tiré d’affaire en tout cas.
          - On peut le voir ?
          - Pas pour l’instant. Il est aux mains de Calacirya de la Chevelure de Bérénice, au Temple de l’Humilité. Autant dire au quartier général des Chevaliers d’Argent, et j’ai assez reçu de baffes pour aujourd’hui pour ne pas chercher à m’immiscer dans les hautes sphères.
          - Les Chevaliers d’Argent ? sursauta Vadim.
          - Le grade au-dessus de celui de Chevalier de Bronze, dit rapidement l’Horloge Noire en guise d’explication. » Le Loup Noir lui jeta un regard interloqué comme s’il s’apprêtait à rajouter quelque chose, mais il se ravisa. Fayssal soupira intérieurement, remerciant l’instinct de son compagnon qui était loin d’être usurpé. Il n’avait pas pu se permettre d’émettre un signal d’avertissement plus explicite en présence du Chevalier de Bronze, mais fort heureusement pour eux, si Vadim était impulsif il était loin d’être obtus, et il avait apparemment saisi la mise en garde à mots couverts.
          La Noire Cassiopée n’en avait pas perdu une miette. Comme ses deux frères d’armes, elle avait été saisie par la révélation fortuite du Bouvier. Si un temple avait été consacré aux Chevaliers d’Argent, cela laissait supposer qu’il y en avait un nombre non négligeable en service au Sanctuaire. Ce qui allait à l’encontre des discours du triumvirat. Selon les trois éminences noires, si la garde d’Athéna n’était pas totalement dépeuplée, comptant quelques Chevaliers de Bronze qui étaient trop jeunes pour avoir pris part aux derniers affrontements, les effectifs avaient néanmoins été décimés lors de la guerre contre le Dieu de la mort, et les rangs de la Chevalerie n’avait pas été repeuplés depuis, en raison de la probabilité quasi nulle d’une nouvelle Guerre Sainte dans les décennies et même le siècle à venir. Plus aucun Chevalier d’Argent ni Chevalier d’Or. Apparemment ils se trompaient lourdement, ou alors c’était un point d’interrogation de plus à ajouter à la liste qu’avait énoncée Fayssal.
          Tisha s’avisa soudain du silence qui régnait dans la pièce, un silence dangereux pour ceux qui n’auraient pas souhaité que le Bouvier cherchât à en découvrir la raison. D’ailleurs, bien qu’étant venu leur donner des nouvelles de l’Ecureuil Noir, le Chevalier de Bronze était loin d’avoir répondu à toutes leurs attentes. La Noire Cassiopée se ressaisit alors que le Bouvier hésitait visiblement à se retirer. « Et qu’en est-il de notre sort à tous Chevalier ? demanda-t-elle. Comment Athéna a-t-elle reçu notre requête ?
          - Ça j’en sait foutre rien, répondit Saül en faisant la moue. Ce genre d’information ne redescend pas souvent jusqu’à mon niveau. Tout ce que je peux vous dire, continua-t-il en voyant la mine déconfite de la jeune femme, c’est qu’Athéna est au courant, et que telle que je la connais elle ne sacrifierait pas la justice à des fins, disons politiques. Ce pour quoi je suis relativement confiant en ce qui vous concerne tous les quatre, même si mon avis ne pèse pas lourd dans la balance. Par contre, votre requête comme tu dis, arrive avec son lot d’implications, et ça, ça à l’air de foutre un beau bordel là-haut. Et les vieux de la vieille passent pour être assez à cran ces derniers temps, on ne peut pas dire que vous ayez choisi le meilleur moment pour vous pointer…
          - En gros on la ferme et on attends, grinça Vadim.
          - Bien vu garçon, railla le Bouvier. Tu viens d’assimiler l’attitude clef au Sanctuaire : attendre les bras croisés que quelqu’un essaie de nous marcher sur les arpions ou que le Pope se sente quelques démangeaisons. Tiens, dit-il en lui lançant la tsikoudia avant de tourner les talons. Patiente toujours avec ça, je te ferai signe quand les autres en auront fini avec moi, au cas où tu aies encore des fourmis dans les poings en me voyant… »
          Le Loup Noir porta le goulot à ses lèvres étirées en un sourire un rien cynique, les yeux braqués sur la porte qui s’était refermée derrière Saül. On verra ça Bouvier, pensa-t-il, on verra ça…

 

*

 

 

          L’Elu de Balder filait sans effort, droit comme la proue d’un navire, d’une course si légère qu’il paraissait bien plus voler quand ses jambes se mouvaient à peine, ses pas caressant la neige sans laisser d’avantage de traces de leur passage que le sillon des rames quand elles glissent entre les fleurs d’écumes. La cape enroulée autour de son corps semblait gonflée du cosmos de Laurelin, voile ou aile frémissante, gorgée d’horizons sans cesse renouvelés, affamée de découvertes. Et Asgard dansait devant ses yeux grands ouverts, que les nuages de glaces soulevés par la célérité ne cherchaient pas même à faire ciller. La Blanche se montrait toujours nue, sans honte ni retenue, immortellement vierge pour l’Elu de Balder, pour qui tout voyage était un nouveau périple, aussi loin qu’il mène, aussi proche qu’il conduise.
          Pour l’heure, sa hâte l’avait fait quitter le couvert de la vaste forêt pour le mener le long de la crête d’une vallée profondément encaissée entre deux falaises, au fond de laquelle s’étirait le lit gelé du plus long torrent d’Asgard. L’un des lieux mythiques de la Blanche, tant par son cadre exceptionnel que par les évènements qui s’y étaient déroulés. Un endroit presque sacré qui convenait bien peu, sinon par l’aspect sauvage de sa splendeur, à la scène barbare dont il était le th éâtre.

Nous avions entendu les loups hurler de haine
Contre un mal arrogant qui marchait dans la plaine
Ils conspuaient des hommes gonflés de vanité
Qui dans leurs bourses pleines ourlées d’insanité
Engrangeaient le butin de leurs sanglants méfaits

Sous le souffle de Njord à l’hymne de la Blanche
Nous garnîmes nos fourreaux et d’une juste avalanche
Nous déferlâmes ensemble étincelantes et fières
Pour porter le courroux des farouches guerrières
Qu’onc ne pouvait prétendre avoir jamais défait

Odin quelle folie habite tes enfants
Que se doit les châtier la main qui les défend
Le perfide Loki t’a-t-il donc supplanté
Que nous feu Walkyries aux lames enchantées
Soyons tombées sans gloire aux pieds de ces félons

Gis Alaisiagae à la lance sacrée
Comme expira Brynhild loin de son arc nacré
Et maintes autres existences achevées avec elles
Puissent au Walhalla reposer loin de Hell
Pendant que nous leurs sœurs Alfadir te hélons

          Du sommet de la falaise, l’Elu de Blader appréhenda d’un regard la genèse du piège mortel qui s’était refermé sur les Walkyries. L’escadron de Sigrdifa avait dû traquer les pillards qui s’étaient repliés dans la forêt après leur rapine. Elles les avaient largement encerclés, puis rabattus à découvert en les obligeant à s’engager dans la gorge, où elles savaient qu’elles pourraient les acculer à l’un des sauts du torrent gelé. Les Walkyries n’avaient compris que trop tard que c’étaient elles qui avaient été manœuvrées. Alors que leurs proies arrivaient en vue de la cascade pétrifiée de froid contre laquelle aurait dû venir se briser leur fuite, des blocs de glace s’étaient détachés de la paroi à l’encontre des guerrières, en même temps qu’un déluge de flèches s’abattait sur elles. Le nombre allié à la surprise avait fait le reste. Plus de la moitié de l’escadron avait été enseveli sous l’éboulement. D’autres jeunes femmes étaient tombées et ne se relèveraient pas, la main crispée sur l’empennage du dard qui les avait transpercées, quand elles n’avaient pas été écrasées par le poids de leurs montures roulant sur elles. Les dernières avaient péri debout l’arme au poing, bien qu’incontestablement plus habiles que leurs adversaires, mais n’ayant pas su se garder de leurs lames en même temps que des traits mortels qui avaient continué à fondre sur elles. Seule une poignée des plus émérites luttait encore, vaillantes jusqu’à l’épuisement, brisant les flèches des archers par des décharges de cosmos, leurs lances élaguant les rangs des pillards, malheureusement pas assez pour les prévenir d’être à leur tour débordées. Et au milieu des dernières Walkyries, farouche jusque dans le désespoir, chevauchait encore Sigrdifa. Au vu des cadavres que foulaient les fers de son destrier immaculé, elle était responsable à elle seule de la plus grande partie des pertes ennemies. Elle virevoltait sans trêve, environnée d’une énergie cristalline. Son épée se balançait à bout de bras en mortelles girations qui constellaient sa monture d’éclaboussures sanguines. Mais la lame en était émoussée et son casque ailé brisé, enfoui depuis longtemps dans la neige.
          Cette vision du désespoir noua douloureusement la gorge de Laurelin. Sa hâte n’avait été que trop nécessaire, les survivantes étaient à bout de souffle et menacées d’être définitivement balayées d’un instant à l’autre. Il allait s’élancer quand un hennissement rauque attira son attention ainsi que celle de Sigrdifa. A l’arrière des troupes assaillantes venait d’apparaître une sombre silhouette, juchée sur un imposant étalon à la robe de suie. Un homme d’age mur, à la barbe coiffée en tresses épaisses et pailletées de givre, qui fixait la scène de ses yeux étroits et vicieux. Il était protégé par une lourde armure d’acier, richement ciselée d’or et d’argent, que de nombreux béryls éclairaient d’une teinte sanguinaire. Le blason gravé sur son plastron, orgueilleuse visible, ne laissait aucun doute sur son identité.
          Le regard de Sigrdifa se durcit. « Bremak » lâcha-t-elle la mâchoire crispée. Elle n’hésita qu’une fraction de seconde en regardant ses équipières harassées, ignorante du secours qu’elle ne pouvait plus espérer recevoir. Fixant le traître instigateur du massacre, elle leva son épée fatiguée devant son front. « Pour Asgard ! cria-t-elle. Et que règne Flamme !! ». Elle talonna rudement sa monture au-devant de la presse de ses ennemis, pour en crever les rangs au détriment de sa vie, la dernière chevauchée du capitaine des Walkyries…
          Etait-ce pour honorer le courage de la combattante ? Un brillant éclat solaire transperça la morosité des nuages pour caresser la peau des protectrices de la Blanche, qui connurent un instant de répit comme les archers sur la corniche abaissaient leurs arcs pour se protéger les yeux. L’une des Walkyries, le visage tourné vers le ciel après que l’un des pillards l’ait jetée à terre, leva un doigt vers les ailes dorées qui les survolaient de leur incroyable déploiement. « Vedfolnir ! cria-t-elle d’une voix où se mêlait la stupeur et l’émerveillement. Vedfolnir a quitté Yggdrasill pour venir à notre aide ! ». Le destrier de Sigrdifa se cabra au-dessus des pillards pétrifiés par l’apparition. La capitaine des Walkyrie oscilla un instant entre colère et espoir, puis elle fit tourner bride à sa monture pour longer la falaise au galop en enfonçant son épée dans son flanc. La glace se déchira, fracturée par l’acier, et tout un pan de la falaise s’abîma, entraînant de même coup les archers pour les ensevelir au terme de leur chute. Une brusque clameur s’éleva, un chant empli d’une féroce ferveur. Habitées d’une énergie nouvelle, les Walkyries se regroupèrent autour de Sigrdifa qui avait été projetée à terre au terme de sa course, sa lame brisée à un pouce de la garde. Elles chargèrent ensemble, environnées d’une aura commune au sein de laquelle flottait translucide l’image du Dieu Borgne.
          « Comme c’est remarquable, déclara Laurelin à Belthil qui se posait à ses cotés. En vérité c’est un pouvoir sans prix qu’est le tien si à ta seule apparition les bras se raffermissent et les cœurs se réchauffent.
          - On fait ce qu’on peut, admit le Sagittaire avec une moue un rien suffisante. Mais tu ne descends pas les aider ?
          - Ce ne sera pas nécessaire, Etincelant Allié, répondit l’Elu de Balder. Je pleure de tout mon cœur celles qui sont tombées, mais je suis sans crainte désormais, mes larmes ne s’épaissiront pas d’avantage aujourd’hui. Et puis, ajouta-t-il avec un sourire, te risquerais-tu à t’immiscer entre des femmes au courroux embrasé et les hommes qu’elles s’apprêtent à jeter face contre terre, quand elles sont dans leur bon droit et que nul autre que toi ne saurait les en empêcher ? »
          Les visages de la Lionne et du Verseau se glissèrent fugitivement devant l’esprit de Belthil. « Non, reconnut-il les lèvres pincées pour contenir une hilarité qui n’aurait pas été de mise vues les circonstances. Effectivement, vu sous cet angle, je crois que je m’abstiendrais.
          - Sage est celui qui sait se garder des représailles féminines lorsqu’elles peuvent être évitées, répondit Laurelin avec un assentiment du chef ». Et Belthil aurait alors pu jurer que les yeux de cet homme, qu’il jugeait incapable de la moindre duplicité, pétillaient de malice. « Et je crois que certains pourraient bien avant peu en faire l’expérience à leurs dépends… »
          La physionomie du combat s’était totalement inversée. Les Walkyries n’ayant plus à se garder des archers s’employaient à démontrer leur supériorité, tant au maniement des armes qu’à une évidente maîtrise du cosmos, encore que celui-ci ne se manifestait pas à un niveau exceptionnel. Suffisamment cependant pour poser d’insurmontables problèmes à leurs adversaires dont la plupart n’en possédaient que quelques bribes insignifiantes. Bien qu’encore largement inférieures en nombre, elles ne cessaient d’aller de l’avant, malmenant les pillards, les rabattants les uns contre les autres, déchirant les cuirs, tailladant les corps, d’une façon qui ne laissait plus aucun doute sur l’issue de la bataille.
          L’un des agresseurs n’avait cependant pas dit son dernier mot. Sigrdifa aperçut du coin de l’œil une ombre se dressant a ses cotés. Elle n’eu que le temps de croiser les bras devant son corps pour atténuer l’impact, un faisceau de traits étincelant la frappa de plein fouet et l’envoya s’écraser le dos contre la falaise, déchirant les mailles de sa protection argentée.
          « Quel grand jour pour les Walkyries, ricana l’homme qui commandait aux pillards alors que la capitaine se remettait péniblement sur ses jambes. Voilà une bien belle victoire, j’espère qu’elle en valait le prix que vous l’avez payé…
          - Bremak ! cracha Sigrdifa avec un filet de sang qui constella la neige à ses pieds. De toutes les baronnies du Sud, la tienne est celle qui sera tombée le plus bas !
          - Le plus bas vraiment ? Qui est en selle et qui est à terre femelle orgueilleuse ? Aujourd’hui tu as perdu beaucoup de tes combattantes parmi les meilleures. Moi une poignée d’hommes insignifiants, qui élevés au rang de martyres pour la cause, serviront à en recruter mille autres. Quelle noblesse y a t’il à triompher une fois si les pertes encourues doivent coûter l’échéance de la guerre ! Tu as cherché à protéger les tiens au mépris de l’avenir alors que moi je ne recule devant aucun sacrifice. Voilà pourquoi moi je ferai toujours partie de l’élite d’Asgard, quand toi tu n’étais qu’une chienne servile tout juste bonne à lécher les doigts d’une reine de pacotille. Je vous abandonne volontiers cette victoire de fer blanc, parce que je reviendrai bientôt à la tête d’une armée plus nombreuse… Et parce qu’avant de partir, je vais m’offrir la tête d’une des plus valeureuses Walkyries qui vaudra cent fois les peaux des moutons qui sont tombés sous vos coups ! ». Il leva à nouveau une main aux doigts écartés au bout desquels crépitait déjà son cosmos. Un centième de seconde, un millième peut-être, c’est tout le temps qui s’écoulerait avant qu’il n’ait mis fin aux jours du capitaine. Ou des secondes entières. Voire plusieurs, avant qu’il ne se rende compte qu’il était toujours dans cette même position, le geste mortel en suspend, son attention inconsciemment attirée par quelque chose d’autre…
          C’était une sensation étrange, un chaud et froid lancinant qui picotait sa moelle épinière. Un fourmillement irritant et pourtant agréable, comme si on soufflait doucement sur sa peau après l’avoir effleurée avec une poignée de braises. Un parfum, une fragrance chaude et épicée, à la fois douce et envoûtante, une odeur de myrrhe en même temps qu’animale. Une présence… Le baron tira violemment sur ses rennes pour imposer un volte-face à son destrier. Elle était là à le regarder, des ses yeux en amandes, aux iris turquoises qui s’assombrissaient lentement vers le bleu paon de ses pupilles. Un regard mutin dont les lèvres vermeilles soulignaient l’enjouement par leur moue espiègle. Sa chevelure écarlate, parsemée de mèches argentées, cascadait en longues boucles capricieuses sur une protection incroyable. Cela ressemblait d’avantage à une immense parure qu’à une armure. Une opulence de diamants, d’une pureté cristalline, disputaient le privilège de la lumière au saphirs et aux rubis, sertis sur un entrelacement de fils d’or porté à même la peau. Une peau qui n’était encore que trop apparente, aussi dorée et luisante que fraîchement émergée d’un bain de miel.
          « Quelle émotion… dit posément la nouvelle arrivante d’une voix profonde qui hérissait la chaire. Est-ce moi qui te trouble autant petit baron ? »
          Troublé le baron de Bremak l’était certainement, pris en étau entre panique et fascination, au point que l’énergie invoquée au bout de ses doigts qu’il n’avait pas encore libérée s’accumulait dangereusement. Il semblait plongé dans une torpeur fébrile, noyé dans l’aura tentaculaire de la jeune femme qui infiltrait insidieusement la sienne.
          « Et bien Bremack, reprit-elle, vas-tu te laisser étouffer par l’émotion prisonnière de ta gorge ? »
          Du haut de son promontoire, Belthil écarquilla les yeux. La main du baron scélérat se retournait lentement contre lui. Il n’y eu pas un cri. Juste un gargouillis étouffé dans le silence de mort, quand le gantelet de fer de Bremak, le visage figé d’horreur, déchira sa propre gorge dans jaillissement écarlate. Les armes des derniers pillards encore en vie vinrent joncher la glace en même temps que le corps de leur meneur.
          Lentement, le Chevalier du Sagittaire déploya ses ailes d’or pour suivre Laurelin qui se laissait flotter à bas de la falaise, pour rejoindre celle qui était vraisemblablement une autre représentante de son ordre. Belthil la détailla longuement avant de se poser devant elle, bombant inconsciemment le torse alors qui carrait ses épaules.
          Elle n’était pas exceptionnellement belle à bien y regarder. La beauté il connaissait, chez lui il avait une Déesse qui créchait juste en haut de son escalier. Sans compter deux ou trois brins de femmes sur quelques uns des paliers de ce même escalier, auprès desquelles il était visuellement très agréable de s’attarder. Il manquait une bonne dizaine de centimètres aux cuisses de celle-là pour qu’elle puisse faire concurrence aux nymphes. Son visage n’était pas le plus régulier qui soit, ses yeux légèrement dissymétriques, son nez pas assez aquilin voire même plutôt retroussé. Sans compter des mains trop larges, qui paraissaient bien plus aptes à distribuer des soufflets qu’à faire dans la dentelle. Mais non d’un Zeus lubrique, qu’est ce qu’elle dégageait ! Jamais un regard n’avait été aussi peu équivoque. Nulle autre poitrine n’aurait mieux clamé que ce digne attribut des mammifères pouvait, pour les humains, donner lieux à des pratiques autrement plus intéressantes que l’allaitement. Et ce nombril arrogant au milieu des pierres précieuses ressemblait bien moins à une cicatrice ombilicale qu’au départ d’un parcours fléché. Autour d’elle, l’air se chargeait de phéromones de façon si dense qu’il en devenait presque palpable. Tout son corps exhalait une chaleur moite et sirupeuse, si communicative que c’en était un miracle qu’Asgard ne se fût pas encore transformé en un immense étang.
          « Quelle charmante attention de la part du Sanctuaire de nous envoyer son centaure, je ne connais pas beaucoup de meilleur symbole de la virilité masculine… », dit la mortelle ensorceleuse avant d’éclater d’un rire grave et sensuel qui noua instantanément le ventre du Chevalier d’Athéna. Le sang de Belthil ne fit qu’un tour, au cours duquel il se demanda dans quelle direction il procèderait au transfert. Il choisit de monter aux joues, option bien plus visible et gênante que l’autre, anatomiquement opposée, mais sans doute plus douloureuse lorsque que l’on porte une jupe d’or aussi rigide qu’indestructible.
          « Allons Varda, la gourmanda Laurelin, ne mets donc pas mal à l’aise notre ami si prompt à voler à notre secours. Laisse-moi te présenter le Chevalier d’Or du Sagittaire, Belthil, émissaire flamboyant de la grande Athéna. Chevalier, voici Varda, Elue Divine de Freiya, dont la beauté, est-il besoin de le dire, est la seule à côtoyer de par notre royaume celle des sœurs de Polaris.
          - Beau et chaste Laurelin, dit Varda en redoublant d’un rire que Belthil trouva subitement vulgaire maintenant qu’il n’en était plus à l’origine, toujours si aimable et précautionneux.
          - Toujours Varda, sourit l’Elu de Balder, toujours. Allons, laissons les nôtres en paix pour qu’elles puissent honorer décemment ceux et celles qui sont tombés aujourd’hui. Viens Chevalier, notre souveraine et notre prêtresse bien aimées ne sont pas à cheval sur la ponctualité mais je doute qu’un retard supplémentaire soit du goût de Bud d’Alcor… »
          Ils ‘éloignèrent lentement, après un profond salut envers Sigrdifa et les Walkyries survivantes, sous les yeux d’un Belthil encore à demi estomaqué.

 

 

*

 

 

          « Ikki, tu m’emmerdes ! Je n’ai vraiment rien contre les solutions radicales, mais il n’est pas question que j’envoie un Chevalier d’Or pour passer au tamis une poignée de prétendus ex-renégats aussi insignifiants que les Chevaliers Noirs ! »
          C’était la deuxième fois qu’ils étaient tous réunis, deux fois en quelques jours, deux fois en quinze ans. Mais si la première réunion, qui avait décidé de l’envoi du Sagittaire à Asgard pour aider à la recherche du Vent disparu dans les plus lointaines des contrées nordiques, avait été empreinte de nostalgie et d’affection retrouvée, celle-ci s’annonçait d’emblée plus houleuse.
          « Gorthol, tu me les brises ! grogna Ikki, faisant face au Pope debout de l’autre coté de la grande table. Et moi je te dis que je ne vais pas passer la semaine la dessus, ni jouer les chaperons bienveillants pour vérifier que ceux qu’on va envoyer là-bas ne vont pas se prendre une danse !
          - Pourquoi vous en faites une montagne aussi grosse que le Mont Etoilé ? demanda Seiya nonchalamment enfoncé dans son fauteuil. Vous y avez envoyé les Chevaliers de Bronze, qu’est-ce qui vous empêche de les laisser terminer ce qu’ils ont commencé ?
          - Parce que des repentis de justesse qui se découvrent une conscience en même temps que la sincérité, ça pue autant que l’halène de Cerbère qui aurait bouffé une demie-douzaine de harpies faisandées, grogna Gorthol. Et autant je faisais confiance aux mômes pour tuer dans l’œuf une micro rébellion, autant je ne les enverrais pas se casser le nez dans un traquenard mijoté longtemps à l’avance. Non pas que je sois inquiet vis à vis du résultat final, mais je me vois mal expliquer à Athéna la raison pour laquelle un ou plusieurs d’entre eux auraient canné alors qu’on a cent fois de quoi raser tout ce qui reste de l’île…
          - C’est pas faux, acquiesça Hyoga… Quoi que si vous ne leur faites pas confiance ce n’était pas la peine d’aller les recruter.
          - De toutes manières il n’y a pas beaucoup d’autres solutions, repartit Seiya. Remarquez il y en a toujours une qui ne représenterait aucun risque pour personne…
          - Et on peut savoir laquelle ? demanda Ikki, sceptique.
          - On y va tous les quatre. Comme au bon vieux temps… Je veux, dire ça ne vous manque pas à vous ? Unis dans l’adversité, les trois mousquetaires et la tête brûlée pour jouer d’Artagnan… C’est pas que le chalenge soit intéressant, mais au moins maintenant on a assez de marge pour être surs de pouvoir éviter les souffrances inutiles… »
          Un silence étrange s’instaura. C’était la première fois qu’ils évoquaient aussi directement ce qu’avait été leur enfance commune. En fait ils n’avaient aucune idée du souvenir qu’en gardaient les uns et les autres. Se rappelaient-ils des heures de gloire, se rappelaient-ils des heures de souffrance… Ils avaient tant partagé à l’époque, mais depuis… Gorthol expiait encore ses fautes passées en exerçant une autorité qu’il avait toujours convoitée tout en restant soumis à l’autorité de la Déesse qu’il avait une fois parjurée. Ikki s’exténuait depuis quinze ans à faire suer à grosses goûtes tous les apprentis du Sanctuaire, peut-être pour essayer de retrouver une partie du rôle qu’il avait perdu auprès de Shun, même si leur lien fraternel ne s’était pas amoindri. Shun, toujours éternellement lui-même, et pourtant si subtilement différent depuis qu’il avait accueilli l’âme d’Hadès au coté de la sienne. Seiya passait le plus clair de son temps avec Athéna quand il ne se consacrait pas à l’entraînement de Neithan et Vicius. Quant à Hyoga, il était resté cloîtré pendant quinze ans au fin fond de la Sibérie, sa seule concession au Sanctuaire ayant été de prendre avec lui deux disciples. Ce fut lui qui repris la proposition de Seiya encore en suspend. « Ne m’en veut pas Seiya, mais ce sera sans moi. J’ai fait mon temps. Pourquoi crois-tu que je me sois tenu à l’écart du Sanctuaire pendant plus de dix ans ? J’ai passé mon enfance à me battre, j’ai poussé la dévotion jusqu’à tuer les personnes qui m’étaient le plus proches. Je ne culpabilise plus, j’ai dépassé ce stade depuis longtemps. Mais je ne ressens aucune envie de me retrouver à nouveau sur un champ de bataille, même si effectivement nous avons acquis une supériorité telle que nous ne serions sans doute pas obligés d’en arriver à la dernière extrémité. Défendre la veuve et l’orphelin, se battre pour de beaux idéaux, ça va bien un temps, mais à présent je veux vivre pour moi. Je revendique mon droit à l’égoïsme. Si le Sanctuaire a besoin de bras, j’ai formé deux élèves pour ça. Jyll et Cuivénen sont tout à fait aptes à prendre la relève, je ne me fais aucun soucis pour elles. Mais à moins que le monde ne coure vraiment à la catastrophe ou qu’Athéna soit directement menacée, le Cygne gardera ses ailes repliées.
          - Enfin Hyoga, c’est juste…
          - Seiya… dit tranquillement Shun, son regard aussi doux qu’à l’accoutumée posé sur le Chevalier du Cygne. N’insiste pas, son choix est fait depuis longtemps déjà. Après tout c’est déjà amplement suffisant qu’il soit aujourd’hui parmi nous. Et si jamais tu comptes repartir bientôt, ne vas pas t’enterrer en Sibérie pour une nouvelle décennie. Si tu ne reviens pas jouer les preux chevaliers, essaie de repasser simplement pour voir les amis…
          - Ca va j’ai compris, n’en parlons plus, bougonna Seiya en haussant les épaules. Sans toi ça ne sera pas pareil mais à nous trois on devrait pouvoir s’en sortir quand même.
          - Ca risque de poser un problème pour moi aussi Seiya, reprit Shun avec un petit sourire gêné. Ce n’est pas que je ne veux pas t’accompagner, mais je dois y retourner… en bas. On a réclamé ma présence et je ne sais pas encore pourquoi.
          - De toute façon la question ne se pose pas, Seiya, tu resteras ici, annonçat le Grand Pope d’un ton ferme pour écarter définitivement la question.
          - J’ai dû rater quelque chose, répondit Seiya d’une voix un rien revêche en fronçant les sourcils… Ou alors j’ai mal compris, parce que je doute fortement que tu puisses de bercer d’illusions au point de croire que tu peux me donner un ordre "Gorthol"… Aurais-tu un complément d’information à apporter pour donner un peu de consistance à ta dernière remarque ?
          - C’est rassurant de voir que certaines choses ne changent pas et que les princes de la subtilité sont toujours les mêmes, ricana Ikki…
          - Ça il faut reconnaître que cette phrase dans ta bouche prend tout son sens, commenta Hyoga avec un rare sourire aux lèvres… Finalement ça valait le coup de revenir, ne serait-ce que pour l’avoir entendue celle-là…
          - La volaille est autorisée à clouer son bec ou à se barrer à tire d’ailes, grommela le Phénix. Seiya, est-ce qu’il faut vraiment te rappeler qu’en ce moment, il y a dans la nature quelqu’un qui n’a pas peur de semer les Vents au risque de récolter la tempête ? Les Vents qui je te le rappelle ont réussi à se pointer ici en douce en passant sous le nez de tout le monde… Alors sur ce point au moins je suis d’accord avec Gorthol, c’est pas vraiment le meilleur moment pour partir en vadrouille.
          - Tout juste, acquiesça Gorthol. Il y a une petite chance pour que les Chevaliers Noirs soient sincères, les quatre là en bas en ont l’air en tout cas. A mon avis il est encore plus probable qu’il s’agisse d’un piège pour peu qu’il y en ait parmi eux à être assez cons pour vouloir attaquer le Sanctuaire. Mais le véritable risque dans tout ça, c’est qu’un petit malin ait concocté cette situation uniquement pour faire diversion. Donc pas question de dégarnir la garde rapprochée, ni de dévoiler une partie de notre artillerie lourde.
          - C’est bien beau tout ça, mais qu’est-ce qu’on fait en définitive ? marmonna Seiya que l’age ne rendait pas spécialement plus patient.
          - Je crois qu’il est temps de s’en remettre au jugement du Grand Pope, répondit calmement Shun. On a eu voix au chapitre, tant mieux, mais c’est toi qu’Athéna a nommé Gorthol, en signifiant par là qu’elle te fait entièrement confiance pour prendre les bonnes décisions. Je pense qu’on peut en faire de même. »
          Les regards se tournèrent vers Gorthol, l’autorité suprême du Sanctuaire. Cela aucun d’entre eux ne l’aurait contesté, même si l’ancien Gémeau ne se serait risqué à considérer ces quatre là comme de simples membres de ses troupes. La situation était toutefois nouvelle pour lui, car jusque là le maître du Sanctuaire avait bien plus fait figure d’intendant que de chef de guerre. Il se racla la gorge après être resté un moment silencieux, perdu dans ses réflexions. « On prévoit au pire au risque d’en faire trop. Les Chevaliers de Bronze se coltineront les Chevaliers Noirs. Selon les dires de ceux qui ont été ramenés ici, il devrait en rester une douzaine sur l’île de la Reine Morte. Sept chevaliers dignes de ce nom, ça devrait être amplement suffisant en cas de pépin même si les douze sont dans le coup. Les Chevaliers d’Airains cerneront l’île à distance, histoire qu’aucun renégat ne joue la fille de l’air, ce qui les met en même temps en position d’aller donner rapidement un coup de main si la situation se détériore vraiment. Marine et Shina devront se charger d’envoyer les Chevaliers d’Argent enquêter discrètement aux centres d’entraînement, aux lieux où sont sensées reposer les armures inactives, en gros un peu partout où il pourrait y avoir quelque chose d’intéressant pour le marionnettiste, si marionnettiste il y a. Nous et les Saints resterons au Sanctuaire.
          - Tu prends un risque Gorthol, l’avertit Ikki d’une voix morne. Je te préviens, si un des Bronzes se fait dessouder tu seras tout seul à porter le chapeau.
          - Je ne vois pas les choses comme ça, c’est celui que je vais envoyer encadrer la marmaille qui devra rendre des comptes s’il se plante…
          - Ah oui ? Et il reste qui pour ça maintenant que tu as si bien distribué les rôles ?
          - Je pensais à quelqu’un qui connaît les lieux, et qui ne ferait pas trop tâche au milieu des Chevaliers Noirs pour mener les négociations, puisque à la base c’est ce qui est sensé se passer. Tout en étant assez costaud pour distribuer des baffes à quelques traîtres qui par extraordinaire sortiraient du lot de cette bande de pré-calcinés…
          - Fëanor ?! s’exclama le Phénix. Parce que tu lui fais confiance maintenant ?
          - Non, TU lui fait confiance, répondit Gorthol avec une moue un rien sarcastique. Et accessoirement Athéna aussi. Si tu t’es planté je suis sûr que je pourrai compter sur toi pour lui faire payer de s’être foutu de ta gueule. Il disait vouloir se battre dans le camp des gentils, je crois qu’il est temps de lui en donner l’occasion…

 

 

*

 

 

          Nan Dungortheb, la Vallée de l’Epouvantable Mort, la gorge la plus profonde de ce qui avait été autrefois le Tartare, désormais un lieu à l’écart de tout, oublié, le seul que n’atteignait pas même les pensées du nouveau Dieu des Enfers. Là se terraient les conjurateurs du Dernier Retour, réunis au pied de l’inconcevable monolithe, cet obélisque de basalte dont l’aberrante énormité offusquait tout être vivant.
          Là trônait l’Exécuteur de l’Ineffable, leur maître à tous, lui dont nul ne se souvenait de son véritable nom, lui qui en avait reçu un deuxième de la part du Destin en personne, avant que Moros ne l’enfermât au cœur du Léthée. Une prison qui n’avait pas résisté à la disparition d’Hadès dont le cosmos était à l’origine du grand oubli. Abaddon s’était redressé, et il les avait rassemblé autour de lui, conscient qu’il était de leur devenir commun.
          Il n’avait pas eu à les convaincre, pas plus qu’il n’avait eu à leur imposer sa volonté. Son autorité était une évidence, car ses yeux, enfouis dans l’obscurité du capuchon de son sombre manteau, avaient vu en partie ce qui n’était pas encore aussi clairement que ce qui avait été. Il était leur guide dans les ténèbres, telle une étoile noire qui leur montrait la voie vers le néant ultime où tout s’abîmerait. Une voie qu’ils commençaient tout juste à arpenter.
          Abaddon tourna son attention bien plus nettement que son visage en direction de l’ancien Archange agenouillé devant lui. « Qu’en est-il du Bouclier de Grêle ? As-tu enfin percé à jour ses secrets les mieux gardés ?
          - Il résiste, répondit Lucifer presque à regret. Même s’il ne peut plus m’empêcher de lire en lui, il sait que son esprit m’est ouvert, et il s’emploie à me montrer des choses sans importances. Et sa mémoire est immense. Même s’il est plus jeune que les quatre Cardinaux, il a contemplé un nombre incalculable d’horizons. Je pourrais passer des siècles à scruter ses souvenirs un par un avant de tomber en dernier sur ceux qui nous intéressent. Et je redoute à l’assujettir d’avantage, il met tant de volonté à résister que son esprit pourrait s’en trouver profondément altéré.
          - Je me demande si tes sentiments à son sujet sont bien clairs Eosphoros, cingla l’homme à ses coté qui avait accueilli ses paroles dans un rougeoiement bouillonnant. Après tout Kaïkas est comme toi un fils de l’Aurore… Je connais bien des moyens de délier les langues, mais l’éblouissement, la fascination, ce n’est certes pas celui-là que j’aurais choisi. Est-ce que par hasard il ne te répugnerait tout simplement pas à faire couler le sang de l’un des Vents ? Un sang pour moitié identique au tien…
          - Tes mots sont ceux d’un ignorant Baal-Amon ! répliqua Lucifer avec un regard chargé de dédain. Du pouvoir tu ne connais que celui que tu as acquis par la force en résistant à l’esprit d’Arès, et celui auquel tu t’es soumis dans la souffrance quand Zeus t’a enfermé dans les profondeurs du noyau terrestre. Tu n’as pas la moindre idée du pouvoir que représente le ravissement suprême. Aucun de vous, pas même toi Lamia, qui pour avoir été l’amante du maître des cieux ne t’es pour autant jamais entièrement abandonnée à lui. Zeus EST Dieu ! Quand il vous aime réellement on ne que se consumer du même amour pour lui. Pendant des siècles j’ai été plus proche de Zeus que quiconque, il me chérissait au-delà de ses propres enfants, parce que cette affection ne reposait sur aucun lien filial, elle était gratuite, et par là-même beaucoup plus profonde… Et pourtant, moi Eosphoros l’Etoile du Matin, moi Lucifer le corrupteur des cieux, j’ai renoncé de moi-même à l’extase, je me suis détourné de la béatitude. Et tu voudrais croire qu’il m’importerait de faire souffrir un être simplement parce que nous sommes issus du même sein ? Je pourrais faire couler autant de sang d’humains, de dieux, de frères, que tu en as fait ruisseler dans les rues de Carthage, ce serait encore un geste insignifiant par rapport à ce à quoi j’ai renoncé de mon plein gré.
          - Alors qu’il coule, rugit Baal-Amon, et que cesse notre attente !
          - Tu as écrasé trop de cœurs entre tes mains Molock, Lucifer a raison, il y a d’autres moyens. »
          Ils ressentaient toujours une vague de répugnance quand celui-là s’adressait à eux. Koschei l’Immortel… L’homme qui avait échappé à la mort en se séparant de son âme, qu’aucun serviteur d’Hadès n’était parvenu à débusquer, pas même la noire Nemesis. Belial, ainsi que l’avait nommé le maître des enfers qui en avait été réduit à incarcérer son corps seul, le prince des mensonges, le second après Lucifer à s’être révolté contre l’ordre divin.
          Sa haute silhouette émaciée et grisâtre était craquelée comme une peinture vieillie, telle une coquille vide qui s’exprimait d’une voix d’outre tombe, semblant traverser des lieues depuis un endroit insoupçonné avant de franchir des lèvres qui semblaient sur le point de tomber en poussière à chaque instant. De tous les conjurés son existence était la plus révoltante, mais son sort était lié au leur, irrémédiablement, et son pouvoir incontestable… « La peur de la souffrance ne paraît pas toucher Kaïkas, continua Koschei, sans quoi la prison de douleur que nous avons créé à son intention l’aurait déjà vaincu. Et je ne pense pas qu’il craigne d’avantage la mort. Du moins pas tant qu’il y aura de l’air en mouvement à la surface de la terre. Mourir serait une libération pour lui, comme pour toutes les divinités trivialement uniques. Hadès est mort parce qu’en épousant Perséphone il a créé un second Dieu des Morts qui était à même le remplacer. Tout comme Aphrodite serait remplacée par la plus belle après elle si elle venait à mourir. Mais il n’y a pas d’autre Vent du Nord-Est. Tuer Kaïkas serait comme tuer Apollon sans éteindre le soleil, ça ne servirait à rien, il existerait aussitôt à nouveau, sous une autre forme peut-être, mais sans que son existence ait été interrompue plus longtemps qu’un point unique sur la ligne infinie du temps. Si Kaïkas a peur de la mort, ça ne peut être qu’une peur superficielle car son essence elle ne peut être atteinte.
          - En vérité, acquiesça Abaddon. Et telle est la menace ultime des Grands Anciens. Car lorsque surviendra le Dernier Retour, ils détruiront le monde en même temps que les Dieux :


« Bientôt au fond de la mer commença une naissance pernicieuse,
Des pays oubliés aux flèches d’or recouvertes d’algues ;
Le sol fut crevassé et des aurores démentielles s’abattirent
En tournoyant sur les citadelles tremblantes des hommes.
Alors, écrasant ce qu’il avait eu l’occasion de modeler,
Le Chaos Idiot balaya la poussière de la Terre. »
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          - C’est notre désir le plus profond à tous ici.» Durin était sans doute le plus humble d’entre eux. Le plus grand des Nains qui avaient œuvrés pour les Ases dans une soumission qui confinait à la servitude. De sa vie passée il avait gardé cette propension à s’exprimer d’avantage par les actes que par les paroles. Mais lui aussi avait changé après que les Dieux du Nord ait dénigré son peuple, bannissant celui qui ne réclamait que de la reconnaissance pour les siens, avant de le condamner définitivement sans autre forme de procès sous le nom de Baphomet. Lui aussi avait perdu ses illusions, et si sa loyauté à l’Exécuteur de l’Ineffable était sans faille, il n’était plus homme à accepter des directives sans faire valoir le poids de son jugement. « Mais quelle que soit sa prétendue puissance, reprit-il à l’adresse d’Abaddon, si celui dont le temps est proche vient à naître alors que tous les autres Grands Anciens sont encore enfermés, je doute qu’il puisse venir à bout de tout l’Olympe ! Détruire est facile, mais les Ases, maudits soient ceux qui ont si longtemps profité du géni de mon peuple, pourraient m’être témoin que je connais le pouvoir de la création. Détruire l’avenir est une tâche suffisamment ardue pour ne pas en plus avoir à l’entreprendre seul. Et c’est la raison de ce que nous avons entrepris. Mais c’est bien beau de connaître les incantations qui briseront les sceaux qui maintiennent les Grands Anciens emprisonnés… Je peux forger n’importe quel anneau, à condition que l’on me donne une enclume où le marteler ! Kaïkas doit nous donner les emplacement des sceaux, je ne laisserai pas la fin du monde aux bon soins d’une seule entité dont je ne connaissais pas même l’existence avant la dernière décennie !
          - Laissez-moi lui arracher son âme, grimaça Koschei dans un rictus infiniment déplaisant. Il n’y a pas de pouvoir plus grand sur quelqu’un que d’étendre son emprise sur son âme, et je sais de quoi je parle…
          - Il suffit. » Abaddon n’avait pas élevé la voix mais chaque pierre de Nan Dungortheb sembla vouloir se fendre sous le poids de sa volonté sans borne. « le Bouclier de Grêle mettra l’Etoile du Matin sur la voie menant aux Grands Anciens, tel est l’avenir qui s’est de longtemps révélé à moi, et il ne saurait en être autrement. »
          Celui a qui Moros avait ouvert les yeux avant de les clore définitivement leur avait offert une chose à laquelle ils avaient cru avoir définitivement renoncé : une raison de croire. La plupart avait cru en les Dieux aux premiers instants de l’éternité, tous avaient cru en eux-mêmes jusqu’à l’avènement de leur déchéance… Et désormais leur foi était vouée à Abaddon, celui qui leur avait fait entrevoir l’espoir d’un avenir qu’ils partageraient avec le reste du monde, quand bien même cet avenir se résumait à la disparition de toute vie divine et humaine. Et comme pour faire échos à cette conviction profonde et inexplicable qu’il existait bel et bien une issue menant au but qu’ils s’étaient fixé, en dépit des apparences qui voyaient toutes les portes se fermer à leur approche, le plus mystérieux des conjurés pris à son tour la parole.
          Azraël était le nom auquel il répondait à présent, Nephren-Ka celui sous lequel il avait régné à la surface de la terre. L’Exécuteur de l’Ineffable leur en avait peu appris à son sujet, et personne d’autre que lui ne semblait avoir souvenir de son existence. Il avait un profil haut et émacié, une peau brunâtre et parcheminée comme aurait pu en avoir une momie en parfait état de conservation. Il aurait été Pharaon aux premiers ages de l’Egypte, soigneusement évincé de la mémoire des hommes par ses successeurs qui avaient effacé son nom de toutes les tablettes hiéroglyphiques. Un sinistre précurseur d’Akhénaton qui contrairement à lui avait étendu sa perversion à l’Egypte toute entière. Elevé à la dignité suprême par les archi-hiérophantes de Sebek, Bubastis et Anubis, Nephren-Ka avait plié la religion antique pour faire de ses sujets les adorateurs de divinités infiniment plus terrifiantes. Il s’inclinait devant le Messager, l’Être Sans Visage, dont il essayait de s’attirer les bonnes grâces par des pratiques nécrophiles et de sanglants sacrifices. Sa disparition était restée un mystère, la version officielle qui avait court avant l'éradication totale de son souvenir invoquant un soulèvement populaire au cours duquel il avait trouvé la mort. Mais bien qu’il se tînt à leur coté, aucun d’entre eux, ni Molock, pas même Lucifer, ne ressentait chez Azraël l’aura propre aux êtres qui ont transcendé les limites de l’existence. Sa présence dégageait un pouvoir qui leur était totalement étranger. Et il ne faisait aucun doute qu’il possédait des connaissances très étendues dans des domaines qui dépassaient jusqu’à celui qui avait vécu sur l’Olympe… « Et peut-être l’a-t-il déjà fait après tout, dit-il de sa voix sans timbre. Eosphoros, que cherches-tu dans l’esprit de Kaïkas ? La marque de Nodens ? Il y a fort à parier qu’il n’a jamais vu aucun des sceaux. Les lieux de résurgence où l’influence des Grands Anciens se fait sentir sont chargés d’une telle abomination sous-jacente que les personnes qui n’ont pas une attirance prononcée pour l’horreur s’en détournent instinctivement, à plus forte raison quelqu’un d’aussi empathique qu’un Vent. C’est ce que tu dois chercher parmi ses souvenirs, les lieux qui sont attachés à un sentiment d’immense répulsion.
          - Il y avait un désert de glace, murmura Lucifer entre réflexion et perplexité, une étendue si vaste qu’elle donnait un aperçu de l’infini bien qu’elle paraissait bornée à l’horizon par une chaîne de montagnes se perdant dans les nuages. Je n’ai pas réagi sur le moment parce qu’il était évident que Kaïkas ne s’y était jamais engagé en profondeur. Mais à la réflexion… Il est totalement contre-nature pour un Vent de laisser un territoire inexploré, aussi vide d’intérêt soit-il…
          - Le plateau de Leng ! s’exclama Azraël. Kaïkas t’a montré le chemin de Kadath l’Oubliée et tu cherchais encore ! C’est là qu’il nous faut aller, nul part ailleurs on aurait de meilleur chance de trouver l’emplacement des prisons des Grands Anciens ! »
          Un frémissement étrange passa dans les rangs des conjurateurs. L’incompréhension s’effaçait sous un sentiment d’adéquation qui trouvait sa source dans l’aura d’Abaddon. Lui seul savait pourquoi il les avait choisi eux. Mais chacun avait un rôle à jouer, et une vibration étrange venait de retentir comme si un fil important venait de trouver sa place dans la toile du destin.
          « Vous le saviez ! sursauta Durin en dévisageant Abaddon. C’est pour ça que vous m’avez demandé d’attiser les rivalités sur les cotes d’Asgard !
          - L’avenir est immense, répondit l’Exécuteur de l’Ineffable en esquissant un sourire. Moros lui-même n’a pas fini de l’explorer. De cet infini je n’avais aperçu que quelques bribes quand le Dieu du destin m’a déchu. Mais je sais en partie ce qui doit être fait.
          Tous les éplorés des enfers sursautèrent, imaginant pendant cette seconde affreuse que leurs tourments sans fin n’était le pire à subir, quand quelque part dans ce qui s’était détaché du Tartare les six se levèrent autour d’Abaddon. Eosphoros, Baal-Amon, Lamia, Durin, Koschei et Nephren-Ka, le voile noir dans le regard de l’Olympe, si profondément tapi que les Dieux n’en avaient pas conscience. Lucifer, Molock, Lilith, Baphomet, Belial et Azraël, l’amertume aigre et sirupeuse qui soulevait déjà les entrailles du monde…

 

 

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1. H. P. Lovecraft, Fungi De Yuggoth, Nyarlathotep (extrait)


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Notes du Chapitre
vers le Chapitre 7 - vers le Chapitre 9