LE DERNIER RETOUR

 

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Acte I, Chapitre 7

Les ombres du Namib

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          Un cirrostratus atténuait légèrement le bleu océanique. Il filait, bas sur l’horizon, plus rapidement qu’aucun autre nuage. Voilant à peine la clarté solaire à son apogée, son halo cotonneux paraissait suivre l’une des plus anciennes routes empruntées par les navires, quittant l’Atlantique en doublant le Cap de Bonne Espérance pour aller survoler les vagues de l’océan Indien. A présent, il se dirigeait droit sur un morceau de terre, si insignifiant qu’il n’était signalé sur aucune carte. Au reste, si un quelconque marin avait voulu répertorier cet îlot perdu au milieu des eaux, il n’en aurait pas retrouvé la trace à son prochain passage. Comme le nuage passait sur la ligne de l’équateur, il se dispersa subitement, et Lips posa le pied sur le Berceau d’Eole.
          Assis à même le sol, deux silhouettes enveloppées dans de larges manteaux disparates attendaient en tirant de profondes bouff ées sur de longues pipes en bois.

          - Le seul vice des quatre Cardinaux, dit Lips en époussetant son armure… Les mauvaises habitudes ont toujours la vie dure apparemment…
          - Et alors petit merdeux, pesta un vieillard difforme, c’est toujours mieux que de continuer à sucer les tétons de sa mère !
          - Ravi de te revoir aussi Euros, le salua Lips sans aucune trace de moquerie. Salut Zéphyr, content de voir que tes pétales ne se fanent toujours pas même à côté de ce vieux bouc.

          Le bonjour était sincère. Le Vent du Sud-Ouest connaissait trop bien son aîné pour se formaliser de ses paroles atrabilaires. De tous les Cardinaux, Euros était de loin celui à l’apparence la plus revêche, apparence qu’il faisait tout pour entretenir. Il était drapé dans un tissu boueux, couleur de rouille, rapiécé en mains endroits. Sa barbe comme sa chevelure n’était qu’un fouillis hirsute parsemé de terre et de brindilles, qui ne masquait que trop peu un faciès où se peignait en permanence une moue insultante. Le Vent de l’Est était aussi plaisant qu’un fossoyeur claudiquant au bord d’un charnier. On disait de lui sur l’Olympe que les mites qui trouaient sa pelisse lui avaient aussi rongé le cœur, mais Lips savait qu’Euros mettait son affection dans ses insultes, et il considérait comme un honneur d’être la cible de ses jurons les plus recherchés.
          A ses cotés, le Vent de l’Ouest faisait l’effet d’une rosière amoureuse. Son visage sans âge paraissait néanmoins beaucoup plus jeune que celui de son frère. Sa barbe blonde était proprement taillée en un collier soyeux autour de son menton, et ses cheveux bouclés cascadaient doucement sur ses épaules. Le vêtement bigarré de couleurs pastelles qui le recouvrait respirait la fraîcheur, et des fleurs poussaient sous ses pieds. Plus agréable, Zéphyr était également plus transparent qu’Euros. A cet instant, son regard lilas était orné d’un reflet métallique, électrique, preuve des pensées soucieuses qui l’habitaient.

          - Comment va Pallas ? demanda-t-il à Lips qui avait conservé le silence après son bonjour, se gardant bien d’oublier la préséance due à ses aînés.
          - Ça a l’air de rouler pour elle, répondit le Vent du Sud-Ouest. Sa mémoire divine semble lui être entièrement revenue, et elle profite du corps de la fille Kido pour grimper un étalon sans trop bafouer sa réputation de vierge immaculée. Les nouveaux Chevaliers fleurissent à ses pieds comme si elle devait s’attendre encore à une demie douzaine de guerres saintes, et les anciens encore valides continuent de lui cirer les basques. Par contre elle a toujours l’air d’une théière aux yeux de chouette quand elle s’en prend une qu’elle n’a pas vue venir…
          - C’est pas ce qu’elle a pris de mieux chez son vieux, cracha Euros. Zeus a toujours fait une tronche d’hibou galleux quand il se faisait piquer par Héra. J’en conclus que l’autre grêlé n’est pas allé se vautrer sous ses jupes récemment !
          - Non, répondit Lips comme une ombre passait sur son visage. Aucune trace de Kaïkas au Sanctuaire. Argeste nous a transmis le message de Borée… Rien de neuf de votre coté ?
          - Rien concernant directement Kaïkas, dit Zéphir en soufflant un rond de fumée qui redescendit en s’élargissant autour de son corps. Comment a réagit Pallas ?
          - Pas trop connement. Elle sait bien que si vous ne trouvez rien ce n’est pas ses moutons cuirassés qui vous dameront le pion. Mais bon tu la connais hein, les causes perdues ça a toujours été son truc… Il y avait un Guerrier Divin au Sanctuaire, Bud, le seul survivant du conflit avec Asgard…
          - Ne me dis pas que cette dinde a parlé de la disparition d’un Vent au premier baiseur de renne qui passait ! jura Euros en bondissant sur ses pieds.
          - Lâche-moi le bambou, sourit Lips. Tu ne t’imagines pas qu’on aurait pu l’en empêcher, quand elle a une idée qu’elle croit juste en tête… Qu’est ce que tu veux, reprit-il en haussant les épaules. Son poulain préféré a enfoncé trois pouces d’acier sacré en travers du corps de la prêtresse d’Odin, et le chouchou d’Hilda s’est envoyé en l’air avec un Général de Poséidon pour que Pégase puisse sauver encore une fois les fesses de Pallas. Quelque part ça crée des liens, peu importe que ce soient les guignols de la banquise qui aient commencé les premiers, Pallas pense avoir une dette envers Hilda. Et la réciproque est vraie aussi je pense, ce qui est déjà un peu plus compréhensible. Toujours est-il que Bud a révélé à Pallas qu’il n’était plus le seul à défendre Asgard. Et comme ils n’ont pas grand chose à foutre en ce moment, il s’est porté garant de l’aide d’Hilda en proposant ses petits copains pour accélérer les recherches dans le nord du globe. Pallas a accepté, aux dernières nouvelles elle se penchait sur le choix de celui qu’elle enverrait accompagner Bud pour qu’Asgard et le Sanctuaire travaillent main dans la main.
          - Ce n’est peut-être pas une mauvaise chose, dit Zéphyr. Enfin si les Elus Divins ont bien le potentiel qu’on leur accorde. Il y a des endroits de l’extrême Nord où il n’est pas bon s’aventurer seul, même pour Borée…
          - Qu’est ce que tu voulais dire par rien concernant Kaïkas ? demanda Lips.
          - Les humains sont agités, dit Zéphyr. On voit de plus en plus se produire des choses pas vraiment jolies, un peu partout dans des coins paumés. A priori rien qui ne concerne des Chevaliers qui ne sont pas sensés s’occuper des affaires des hommes normaux. Pourtant si ça continue à ce rythme là… Ça ne sent pas bon…
          - Y a pas que les humains normaux qui foutent le bordel en ce moment, grogna Euros. Y en a d’autres avec une coquille sur le dos qui font tout pour que Pallas ait une surprise un de ces quatre matins en sautant du plumard …


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          Gorthol faisait les cent pas dans la salle du trône. Pendant de longues années il n’en avait fait qu’à sa tête, sans crainte d’être jugé pour ses actes. La droiture était une ligne de conduite encore relativement nouvelle pour lui, et si les premiers temps dans la toge du Grand Pope ne lui avait pas procuré d’avantage que des fourmillements dans les poings, fourmillements pour lesquels le treizième palais était pourvu d’un bon millier de colonnes libératrices, pour l’heure il se sentait… En fait il ne le sentait pas du tout justement. Il avait la très désagréable impression que l’inestimable, divine et néanmoins crispante personne qu’il avait l’honneur de servir l’attendait au tournant. Et il avait pris tellement de virages ces dernières vingt-quatre heures que sur le tas il était presque sûr d’avoir accroché un panneau au passage.

          - Une connerie… râlait-il entre ses dents, en se retenant pour la énième fois de balancer une Throne Room Explosion. C’était une belle connerie… Mais si au moins je savais laquelle…

          Il s’immobilisa brusquement, à l’écoute de quelque chose que lui seul pouvait entendre. Il sentait l’espace vibrer autour de lui, d’une façon bien particulière, comme s’il avait été partiellement rempli d’une autre présence. Quelqu’un toquait à la porte des dimensions. Avec un soupir de lassitude, Gorthol réajusta le heaume du Grand Pope sur son chef et esquissa un geste négligent du revers de la main. En réponse à son acquiescement tacite, une faille s’ouvrit dans la grande salle du treizième palais. L’infini stellaire apparut, repoussé et comprimé par les étroites lignes de cosmos que suivaient les voyageurs des dimensions comme les marins suivent latitudes et longitudes pour parvenir à leur destination. A l’intérieur de ce filet traçant une voie sans existence réelle, Gorthol aperçut une salle qu’il connaissait bien et pourtant reconnaissait mal, tant elle avait changé depuis l’époque où elle avait été sienne, en partie. Et au centre du vortex, aux sons implacables de pas métalliques sur la pierre du temple, drapée dans une cape pastel qui ondulait lentement sur l’or des grands, s’avança Gemini Saint Eressëa.
          Un frisson de contrariété se glissa sous le masque du Pope. Gorthol s’était attendu à la visite de quelques-uns de ses subalternes, mais ce n’était pas de son élève qu’il redoutait les revendications. L’arrivée imminente du nouveau Chevalier des Gémeaux l’avait un instant presque détendu. Mais elle n’était pas seule. Dans le dos d’Eressëa, la main posée sur l’épaule qui lui avait servi de guide au travers des dimensions, se tenait le premier Chevalier d’Or à avoir repris la succession des défunts défenseurs d’Athéna, le dernier également, car en dehors d’Eressëa et de Sirion, aucun des nouveaux Chevaliers du Sanctuaire ne connaissaient son existence. Pour tous, l’ancienne demeure du Masque de Mort ne représentait qu’un mausolée dont nul n’aurait voulu rouvrir les portes, un sombre caveau encore debout dans le seul but de rappeler que sans vigilance, l’ignominie pouvait se glisser même dans les endroits les plus sacrés. Comme l’espace un instant déchiré se refermait derrière eux, sur les talons du Chevalier des Gémeaux entra le gardien du quatrième palais, Cancer Saint Elerinna.
          Dans un mouvement qu’il aurait voulu d’avantage auguste qu’irrité, le Grand Pope leur tourna le dos pour retourner s’asseoir sur son trône. Pensif, il resta un moment à observer silencieusement les deux émissaires de son futur désagrément. Si étrangement dissemblables… Comme a son habitude, Eressëa avait mis un genou en terre devant celui qui était deux fois son maître. La jeune femme possédait un corps robuste, aux formes généreuses, qui supportait sans enlaidissement l’apparente lourdeur de l’armure des Gémeaux. Mais c’était sans aucun doute son visage qui attirait le plus l’attention, même chez ceux qui le connaissaient depuis longtemps. La beauté et l’étrange s’y livraient un saisissant combat. Une crinière douce et soyeuse encadrait un visage à la douceur de porcelaine, mais ces cheveux étaient d’un blanc dérangeant, comme s’ils n’avaient jamais vu la couleur du jour. Deux yeux en amande semblaient vouloir donner à cette figure une profondeur infinie, tout en le teignant de douleur, car ils étaient entièrement rouges, de l’iris jusqu’au centre de la pupille. Le plus souvent lorsqu’elle n’était pas seule, la jeune femme albinos conservait les paupières baissées, soit pour ne pas provoquer le malaise autour d’elle, soit qu’elle ne voulût pas contempler elle même les expressions se peignant sur les visages de ses interlocuteurs. Toutefois, parmi tous ceux qui se disaient ne pas juger selon les apparences, son maître était l’un des rares à n’y accorder réellement aucune importance, consciemment et inconsciemment, aussi le regardait-elle toujours en face. Quant au Chevalier du Cancer… Eressëa n’avait jamais lu aucune gêne dans son regard, contrairement à Isil du Verseau qui ne se privait pas de la fixer comme un phénomène de foire, ou comme Laer du Scorpion qui rougissait régulièrement de honte parce qu’il évitait malgré lui de la regarder dans les yeux. Le Cancer était différent.
          Son casque acéré reposait dans le creux de son bras en signe de déférence, mais elle se tenait debout devant le Pope. Sans aucun signe de rébellion ou de provocation, mais droite, inflexible. Ses longs cheveux lisses, aussi noirs que ceux d’Eressëa étaient blancs, coulaient jusqu’à ses reins, caressant une taille que l’étroitesse de son armure rendait encore plus fine. En comparaison avec l’armure des Gémeaux, celle du Cancer semblait coller à même sa peau. Et ses yeux, aussi directs que ceux d’Eressëa étaient devenus fuyants par habitude, ses yeux soutenaient sans effort le regard du Pope, de leur dur et sombre éclat d’améthyste. Gorthol la détestait pour ça. Elerinna… la seule à qui il n’inspirait aucune crainte parmi les nouveaux promus, la seule qui le regardait comme un égal même si elle ne contestait pas son autorité.

          - Merci Eressëa, dit le Cancer d’une voix amicale, qui pour être grave n’était pas pour autant dépourvue de féminité.

          Sur un bref hochement de tête, le Chevalier des Gémeaux se redressa, et sortit du treizième palais après un profond salut envers son maître. Les mains de Gorthol se crispèrent sur les accoudoirs de son trône. Toujours cette foutue assurance… Elerinna venait tout simplement de congédier un Chevalier dans son propre palais. Elle avait sans doute fait cela sans arrière pensée, Eressëa n’étant venue que pour lui ouvrir la route. Il était plus simple pour le Chevalier du Cancer de demander à sa sœur d’armes de la conduire au Pope que de grimper le long de la voie secrète en jouant à cache-cache avec les quelques usagers qui l’empruntaient également. Mais elle venait néanmoins de faire preuve d’une autorité que Gorthol ne pouvait s’empêcher d’accueillir avec un grincement de dents. Il respira un bon coup et détendit ses muscles. Le Grand Pope n’était pas sensé perdre sa maîtrise de soi devant un simple Chevalier d’Or.

          - Elerinna, dit Gorthol d’une voix impassible. Tu fais partie de ceux qui viennent réclamer un prétexte pour se défouler ou il y a une raison valable à ta visite ?
          - Je m’acquitte des charges que l’on m’a assignées, Grand Pope, répondit le Cancer sur un ton tout aussi neutre. Mes fonctions m’ont tenue à l’écart du Sanctuaire pendant quelque temps, et je me suis laissée dire que les derniers jours avaient été plutôt agités. Auriez-vous reçu des nouvelles préoccupantes?
          - Rien qui te concerne, dit Gorthol avec un geste de la main, comme s’il chassait un insecte irritant de devant son visage. Si j’ai besoin de toi je ne me gênerai pas pour te sonner. Mais soit sûre que je rapporterai à Athéna toute la diligence que tu mets à vouloir la servir. Cependant, reprit-il sur des intonations moins sarcastiques, le temps des illusions est peut-être d’ores et déjà révolu. Je souhaite que tout ceci ne soit qu’une vaste plaisanterie, mais comme je l’ai dit aux autres, tâche de ne pas t’endormir sur tes lauriers.
          - Je dors rarement, acquiesça Elerinna avec sérieux.
          - Autre chose peut-être ? repartit Gorthol voyant que le Chevalier du Cancer n’était pas prête à mettre les voiles.
          - Effectivement, opina Elerinna. Un message à faire passer au Protecteur Andromède, de la part de l’Equité Céleste. Il aimerait lui montrer quelques lignes de parchemins qu’il a jugées préoccupantes… Ceci en accord avec sa Majesté bien sûr.

          L’Equité Céleste… Après être resté un instant sans comprendre, Gorthol s’était à nouveau raidi sur son trône. Une goûte de sueur glacée glissa le long de son échine dorsale. Ce qu’il avait craint s’était finalement produit, le Cancer venait de se changer en corbeau de mauvaise augure. Sans répondre, il la regarda s’incliner devant lui et se diriger vers la sortie du treizième palais. Elle s’arrêta sur le seuil grand ouvert et regarda un moment les jardins en contrebas, avant de jeter un coup d’œil au Pope par-dessus son épaule.

          - Je n’ai aucun conseil à vous donner Grand Pope, mais comment avez-vous dit tout à l’heure ?… Oui, je crois que pour vous aussi il est temps de faire diligence…
          - Retourne à ton temple ! Et efface-moi ça de ton front ! siffla Gorthol comme une bouffée d’air soulevait quelques mèches du Cancer, révélant un éclat argenté.
          - C’est la marque du pacte, Grand Pope, sourit Elerinna. Si les deux seules femmes que vous craignez se dressaient un jour l’une contre l’autre, je crains que vous ne regrettiez à ce moment de ne plus la voir…


*

 


                              «Hélas, que ce que je suis continue à la fois et cesse d’exister,
                              et que ma soumission s’ordonne dans de telles conditions de fer
                              que le tremblement des morts et des naissances ne bouleverse pas
                              la profonde place que je veux me réserver éternellement.

                              Que demeure, donc, ce que je suis, en quelque endroit et en tout temps,
                              établi, et ferme et ardent témoin,
                              se détruisant soigneusement, se préservant sans cesse,
                              incontestablement engagé dans son devoir originel.
»1


*

 


          Le jour avait ouvert les yeux dans un lit aux draps de plomb qu’il renâclait visiblement à quitter. Le ciel était si dense que les colonies de cormorans et de fous de bassan peuplant les îlots du Cap Sounion semblaient partager cette paresse apathique. Le Sanctuaire étouffait sous la menace des premières tempêtes de la saison. Mais la lourdeur ambiante si contagieuse fût-elle n’atteignait pas tout le monde. Sous les nuées hermétiques, les ailes argentées d’un goéland balafraient fièrement l’ardoise. Se jouant des bourrasques humides, il vira gracieusement, dédaignant ses paresseux cousins pour porter un œil curieux sur la côte et la silhouette élancée debout au sommet de la falaise. Le tissu pourpre était assombri par l’épais crachin qui fouettait la terre depuis l’aurore ratée. Nedjeth n’en avait cure. D’un regard distrait il contemplait en contrebas ceux qui depuis les premières heures s’ingéniaient à transformer l’étroite bande de plage en un champ de cratères. La jeunesse était encore toute frétillante de son récent anoblissement et ne supportait visiblement pas l’inactivité.
          Le poste du Capitaine des Gardiens de l’Olivier jouissait décidément d’une certaine popularité en ce jour. Il se retourna pour assister à l’arrivée des deux nouveaux venus qui approchaient dans sa direction, sans hâte car il n’avait eu aucun mal à identifier leurs présences. De récents promus également, mais ceux là étaient d’une autre trempe.

          - Bonjours jeunes maîtres, les salua-t-il alors qu’ils arrivaient à sa hauteur.

          Son visage était l’expression même de l’impassibilité, mais une lueur d’intérêt sembla vouloir animer ses pupilles, en accord avec le ton employé, un tantinet ironique.

          - Jeunes maîtres… c’est bon ça ! s’exclama Vicius avec la même nuance dans la voix, quoiqu’en un peu plus prononcé. Tu t’y connais aussi pour faire briller les Pandora Box ?
          - Excuse-le, y se sent plus péter depuis qu’on lui a filé son armure, dit Neithan. Remarque il n’a pas tout à fait tort, on touchera deux mots à ton chef pour qu’il te rallonge ta solde et que tu puisses t’acheter une parka…
          - Je dis maîtres parce que c’est une réalité, reprit sans ciller le Capitaine. Vous êtes mes supérieurs étant Chevaliers. Mais dans une certaine mesure seulement car je ne suis pas un simple garde, et j’ai accès à la Colline Sacrée, contrairement à vous. Et vous êtes jeunes comparés à moi, car je me tiens là depuis bien plus longtemps que vous avez acquis votre rang.
          - Ca va, répondit Vicius, c’était pour plaisanter. On sait bien que ça fait un bail que tu te gèles les arpions ici. Et c’est même la principale raison pour laquelle on ne va pas t’emmerder, reprit-il alors qu’il échangeait un clin d’œil de connivence avec Neithan.

          Le Capitaine eut un haussement d’épaules entendu, comme s’il savait pertinemment où les deux acolytes voulaient en venir, ou qu’il se désintéressait totalement de la question.

          - Je suppose que vous êtes venus voir à quoi ressemblent vos collègues moins prestigieux que vous? déclara-t-il.
          - Tout juste Auguste, dit Neithan. C’est eux là en bas ? Ils ont l’air d’avoir envie de se défouler les cocos…

          Sur la plage les affrontements continuaient de s’enchaîner. On ne sentait aucune animosité, les coups n’étaient de toute évidence pas portés avec toute la force dont étaient capables les combattants. Mais ceux-ci portaient leurs amures, et s’ils n’avaient aucune envie manifeste de se blesser ils ne ménageaient pas leur peine pour autant. A présent un garçon au visage jovial faisait assaut d’agilité avec une jeune femme à l’apparence fluette mais débordante d’énergie. Le trio les contempla un moment en silence, aux travers les nuages de sable et les gerbes de d’eau que soulevaient leurs incessants bondissements.

          - Mouais, pas trop mal, dit Vicius en laissant échapper un reniflement ennuyé. Mais y doivent pas se toucher souvent. C’est bien joli de sauter comme ça dans tous les sens pour esquiver les coups, mais faut penser à frapper son adversaire des fois… C’est qui ces deux là ?
          - Ce sont les deux plus remuants, répondit le Capitaine. Beaucoup trop de mouvements inutiles à mon goût, beaucoup de fatigue accumulée. Mais il faut reconnaître que leurs défenses posent problème aux autres. Celui qui a l’air de vouloir passer le moins de temps possible les pieds par terre c’est le Chevalier Tursiops du Dauphin. Il vient de la côte algérienne, où il a suivi l'enseignement de maître Jabu. Et celle qui n’arrête pas de se rouler dans le sable pour essayer de lui rentrer dans les quilles c’est le Chevalier Sixie du Renard. Une élève du maître Nachi je crois.
          - C’est vrai que ça doit être chiant un adversaire qui n’arrête pas de giguer comme ça, dit Neithan. Mais putain qu’est-ce qu’ils sont lents !
          - Ca c’est clair, dit Vicius. J’aurais le temps de leur filer une centaine de baffes le temps qu’ils plient les genoux pour sauter. Enfin on dit ça, on dit rien hein ? Désolé si vous trouvez ça rapide Cap’…
          - Non, ils sont lents, répondit la Vigie à la Cape Pourpre alors qu’un éclair passait dans les yeux de Vicius. Ce sont les plus agiles mais ce ne sont pas les plus rapides. Celui qui n’arrête pas d’encourager le Chevalier Sixie c’est le Chevalier Toval de l’Oiseau de Paradis, l’élève de maître June. Lui va déjà un peu plus vite. Mais ce n’est rien à côté de celui-là.

          Ce faisant il désignait un jeune homme au visage revêche, taillé au couteau. Lui aussi suivait le combat, mais assis dans le sable un peu à l’écart du groupe.

          - C’est le Chevalier Taïpan du Serpent. Lui est déjà un peu plus intéressant. C’est sans doute loin d’être le plus puissant, mais ses poings vont vite et son coup d’œil est précis. Méfiez-vous jeunes maîtres, lui et le Chevalier Ayanima du Lynx ne portent peut-être que de simples armures de bronze, mais question vélocité ils ne sont probablement pas loin de faire jeu égal avec vous.

          Neithan et Vicius éclatèrent de rire ensemble.

          - T’en fais pas Cap’, dit Vicius alors que sa voix chevrotait encore. Même si c’était le cas on a d’autres atouts pour nous qu’une simple pointe de vitesse.
          - Alors comme ça il y en a d’autres à part ses quatre là ? demanda Neithan après qu’il se fût calmé à son tour.
          - Le Chevalier Ayanima comme je vous le disais, répondit le Capitaine. Ainsi que le Chevalier Saül du Bouvier. Ils sont repartis du Sanctuaire avec maître Ban et maître Geki. Et puis il y a lui. Il se mêle rarement aux autres.

          Suivant le doigt qui pointait en direction des marches incrustées dans le flanc de la falaise Neithan et Vicius tombèrent ensemble sur les deux silhouettes qui avaient échappé à leur attention, jusque là accaparée par les escarmouches de la plage. Il y avait une jeune femme, à la longue chevelure pareille à un incendie de forêt au cœur de l’automne. Mais ce n’était pas elle qui arracha un juron de surprise à Vicius. Assis à ses cotés sur un palier à mi-hauteur de la paroi, discret jusque dans sa tunique grise soutenue de cuir, Dinen assistait également aux échanges de ses pairs.

          - Qu’est qu’il fout là le nabot ! grommela Vicius, un air de profond dédain peint sur son visage. L’est pas encore rentré jouer les loutres au fond de son torrent ?
          - Ben au moins il tape sur des bambous il joue pas les requins, rigola Neithan. Faut le comprendre, qu’est-ce que tu veux qu’il y retourne là-bas, à sa place tu serais pressé de rentrer t’y emmerder à Rozan?
          - Ouuais, je sais, repartit Vicius. Et apparemment, y a des filles de partout qui lui veulent du bien… C’est quoi son truc à celle-là, elle se coltine un muet pour pouvoir s’écouter parler ?
          - Y a qu’à lui demander, dit Neithan. Amène-toi on va faire connaissance…
          - Sans moi, répondit Vicius de mauvaise grâce. Les nénettes de chez nous me suffisent amplement, et j’ai aucune envie de faire dans le social !

          Tout en secouant la tête en signe de dénégation navrée, il regarda son acolyte les quitter sur un haussement d’épaules pour descendre les marches de la falaise. Il ne comprenait décidément pas quelle sorte d’agrément Neithan pouvait trouver à la compagnie de Dinen. La jeune femme n’était qu’une mauvaise excuse, il savait pertinemment que même si elle n’avait pas été là, Neithan serait tout de même allé saluer le Dragon. Il releva les yeux en sentant l’attention du Capitaine posée sur lui.

          - Ca énerve non ? demanda Nedjeth sans aucune once de moquerie dans la voix.
          - Quoi ? grommela Vicius que la mauvaise humeur semblait gagner à la vitesse d’un Chevalier d’Or se rendant compte qu’il risque d’être en retard pour casser du mur.
          - Le Chevalier Dinen, reprit Nedjeth. Sa façon d’être là et de se faire oublier. Son absence totale de présence… Le Très Haut Shaka est l’exemple même de l’utilité toute relative de la vue, mais en voilà un que je n’aime pas quitter des yeux.
          - Mouais, en un sens c’est pas faux, acquiesça Vicius avec un haussement d’épaules. Encore faut-il qu’il y ait un intérêt quelconque à vouloir le garder sous le nez. Qu’il se montre discret si ça l’amuse après tout, ce gars là je m’en fiche royalement, j’aime autant ne pas le voir tout le temps au devant de la scène…
          - Ça n’a pas l’air d’être l’avis de ton ami, répondit le Capitaine qui gardait son regard posé sur Neithan qui avait à présent rejoint le duo assis à mi-falaise. Tu ferais peut-être bien de lui en toucher deux mots pour lui rappeler les règles.
          - Quelles règles Cap’, demanda Vicius d’un ton acide. Il y a une loi au Sanctuaire qui interdit de traîner les boulets ?
          - Non, dit Nedjeth. En revanche le Sanctuaire recommande de ne frayer qu’avec ses pairs. Les Chevaliers de Bronze ne sont pas sensés se lier d’amitié avec les Chevaliers d’Argent, de la même façon que vous ne connaîtrez probablement jamais la compagnie des Chevaliers d’Or.
          - C’est notre inestimable maître Sabots-Ailés qui nous a présenté Cap’, ricana Vicius. Si t’as pas peur des ruades tu peux toujours aller te plaindre auprès de lui. Mais je te préviens, faire râler Super Poulain, ça "crin".
          - Tu sais au moins pourquoi tu n’apprécies pas le Chevalier Dinen jeune maître ? repartit la Vigie à la cape pourpre comme le récent Chevalier de Persée s’apprêtait à se détourner. Peut-être est-ce juste de l’antipathie, peut-être est-ce autre chose… Mais je peux te dire pourquoi moi je ne le porte pas dans mon cœur. Toutes les personnes qui m’en ont parlé pensaient que le Dragon est un signe d’eau. Et bien il n’en a pas la couleur. Je n’en ai jamais vue de pareille, les seules armures aux teintes aussi sanglantes dont j’ai entendu parler, ce sont les Alcarinquë… autrement dit, les "Glorieuses", les armures des Bersekers d’Arès… Je n’y attacherais sans doute pas d’importance si je n’avais pas eu l’impression que l’armure du Dragon a choisi sa couleur au contact de la main du Chevalier Dinen. Ça s’est passé le jour de l’adoubement de tes frères de Bronze. Ils étaient tous réunis au centre du Collysée inférieur, sous les regards des gardes et des miens. Athéna est venue les sacrer, tout comme elle l’a fait pour vous, et à l’apogée de la cérémonie, les Pandora Box se sont ouvertes à la seule injonction de notre Déesse pour revêtir ceux qui avaient été choisis. Toutes sauf une. La Pandora Box du Dragon est restée terne et inerte. Il y a eu un moment de flottement, je parie que les autres Bronze se sont dit que Dinen ne méritait simplement pas l’honneur qui lui était fait. Et puis il s’est approché et a tiré sur la chaîne. A ce moment le coffre s’est craquelé en révélant sa vraie couleur, et dans un flot rougeâtre l’armure du Dragon est venue revêtir son corps. Ajoute à ça sa faculté de masquer son cosmos, ma quasi-certitude que son niveau est largement au-dessus d’un simple Chevalier de Bronze, et le fait qu’il soit l’élève d’un ancien renégat, et tu comprendras sans doute pourquoi je préfère le garder à l’œil... Au fait je t’ai dit que les maîtres Ban et Geki étaient repartit du Sanctuaire avec leurs disciples… Tu savais peut-être que c’était pour élucider certaines rumeurs dans la région de l’île de la Reine Morte…


*

 


          Il les précédait pour conserver soigneusement le soleil dans son dos. Ça ne lui posait aucun problème, il connaissait leur destination, et son ombre s’était largement amoindrie depuis leur passage sous les tropiques. Quant à son armure d’argent, bien qu’elle pût se révéler aussi éclatante que les autres habits de sa caste, elle était à présent d’un gris cendreux, terne et mate, avare d’un quelconque éclat ou reflet lumineux.
          Le Chevalier de l’Autel avait été un apprenti austère et studieux. Il avait appris les moindres leçons de son maître, et en avait tiré bien d’autres de lui-même par la simple observation du légendaire Phénix. Ikki ne lui avait jamais appris ni même enjoint à être discret. Et pourtant le jeune Nâar avait réalisé après bien des récits que si son maître avait toujours agit de front, cet art intuitif de la dissimulation avait été l’un des précieux atouts de sa puissance. Il savait que le Phénix avait assisté à de nombreux combats sans que les protagonistes se soient doutés de sa présence, ce qui lui avait permis d’une part d’étudier leurs techniques, mais aussi d’intervenir au moment qu’il avait jugé le plus propice. Sa prestance aussi en avait été renforcée. Le Phénix surgissait souvent de nul part, laissant éclater toute la force de son cosmos là où quelques secondes avant il n’y avait rien de perceptible… Rien de mieux pour impressionner son adversaire et le couper dans son élan.
          Alors Nâar avait appris. Il s’était rapidement aperçu que masquer son cosmos allait à l’encontre de toutes ses suppositions. Il pensait alors comme beaucoup qu’une maigre cosmo-énergie aurait été plus facile à dissimuler qu’une plus étendue. Que les plus faibles avaient au moins le recours de passer inaperçus. C’était une erreur, il s’était très tôt rendu compte qu’il n’avait aucun mal à déjouer les sens des Chevaliers moins puissants que lui. Sans doute parce que l’on n’appréhende mal ce qui nous dépasse. C’était un fait récurent dans l’histoire du combat des Protecteurs contre les anciens Chevaliers d’Or. Pégase et les autres avaient souvent mordu la poussière avant même de sentir le danger. La conscience du cosmos allait de pair avec son propre niveau de maîtrise, lorsque l’on ne parvenait pas à discerner son adversaire cela voulait simplement dire le plus souvent que celui-ci était plus puissant que soit, car les techniques permettant de se cacher aux yeux de tous étaient assez peu répandues. Ainsi il avait été très intrigué par les conversations des Chevaliers d’Orion et de Persée au sujet d’un des nouveaux Chevaliers de Bronze, et bien peu surpris de remarquer sans effort la présence de celui qui suivait depuis peu ceux qu’il avait pour ordre d’observer. Les Chevaliers d’Airain Ban et Geki en revanche ne semblaient pas s’en être aperçus, pas plus que leurs disciples. Mais ils n’étaient pas sur le qui-vive après tout, ils allaient de l’avant tous entiers à leur mission. Et le pisteur semblait doué à ce jeu.
          Quand le quatuor atteignit la frontière océanique du désert du Namib, l’ombre les suivait toujours. C’était la plus mauvaise heure de la journée. Le soleil à l’aplomb faisait miroiter l’Atlantique comme un miroir de sel. La plage s’étendait à perte de vue, immensité blanche et poussiéreuse, elle transmettait sa chaleur au travers de leurs semelles métalliques comme s’ils foulaient un tapis de cendre recouvrant un brasier à peine assoupi. Bronzes et Airains dégoulinaient dans leurs amures. Que ce fussent les sombres forêts canadiennes ou les hauts plateaux de la Mongolie, leurs habituels lieux d’entraînement étaient bien éloignés de cet erg tropical.

          - Mais qu’est-ce qui est passé par la tête du Pope pour qu’il nous envoie tous les quatre ici ! grommela Ban en étouffant un juron entre ses dents. Comme si Jabu ou June n’auraient pas fait mieux l’affaire !
          - Surveille ton langage devant les mômes, répliqua Geki en s’épongeant le front. Critiquer la plus haute autorité du Sanctuaire ne fait pas vraiment partie des bonnes habitudes à leur donner.
          - Je croyais qu’on devait pouvoir s’adapter à n’importe quel terrain, maître, railla doucement Saül. Comme si ça avait été facile pour moi de quitter la vallée du Jourdain pour aller me les geler dans le Yukon.
          - Toi aussi tu ferais bien de surveiller tes paroles, grogna Geki en lui jetant un regard noir. Si tu crois que les cent yeux du Bouvier te mettent à l’abri de mes baffes tu te fourres les doigts dedans.
          - A propos d’yeux, les interrompit Ayanima, si on allait voir ce qu’ils nous veulent là-bas… Je suppose que c’est notre comité d’accueil non ?

          Le Chevalier du Lynx montrait du doigt un point éloigné de la plage au devant d’eux. Plissant des paupières pour percer l’éclatante clarté, ses acolytes discernèrent trois silhouettes que l’éloignement et les vibrations de la chaleur les avaient empêchés de remarquer jusque là. Ban éclata de rire en tapotant l’épaulière de son élève.

          - Bien fifille, bien, approuva t’il avant de se tourner vers le jeune israélien. On dirait qu’elle t’a encore damé le pion Saül…
          - On donne pas dans le même registre, répondit le Chevalier du Bouvier en haussant les épaules. Elle, elle voit loin, moi je vois partout, c’est pas tout à fait la même chose…
          - Allez ça suffit les mômes, intima Geki. Au moins on n’aura pas à fouiller l’océan pour trouver ce qu’il reste de l’île de la Reine Morte. Allons voir pourquoi ces têtes de suif nous ont forcé à venir nous cramer les pieds ici…

          Ayanima et Saül échangèrent un bref regard. Ils purent y lire cette même émotion, ce frisson qui leur avait à chacun soulevé le cœur pendant une seconde. Une vague d’excitation fébrile qu’ils endiguèrent ensemble en inspirant un grand coup. Ils y étaient. Leur première mission en tant que Chevaliers d’Athéna. Les premiers dangers, peut-être, leurs premiers mérites, beaucoup plus certainement. Ils avaient peu à craindre de tels adversaires, surtout en la présence de leurs maîtres respectifs, mais ils ne connaîtraient sans doute jamais beaucoup plus coriace à se mettre sous la dent. D’un même mouvement, les Chevaliers du Lynx et du Bouvier emboîtèrent le pas à Ban et Geki qui s’avançaient en direction du trio immobile. Assis bien plus loin au sommet d’une des dernières dunes de l’intérieur, un Chevalier d’Argent observait une forme tapie qui se glissait lentement derrière eux, à prudente distance.
          Les trois Chevaliers Noirs attendirent sans bouger les envoyés du Sanctuaire. Ils étaient vêtus d’armures dont les émissaires d’Athéna n’avaient jamais rencontré le dessin. Sombres et mates, en comparaison avec celles des Saints, leurs protections semblaient ternes et friables, prêtes à se briser au moindre choc. Saül et Ayanima esquissèrent un même sourire. Ils n’avaient vraiment pas à s’inquiéter.
          Les cinq s’observèrent un long moment en silence. Echange de regards, inquisiteurs pour les uns, suspicieux pour les autres. Il n’y eut pas de faux-semblants. Tous savaient qu’en ces temps de prospérité, les Chevaliers Noirs auraient été fous où stupides pour engager des hostilités ouvertes contre le Sanctuaire, mais ils demeuraient des bannis, et la confiance n’était pas du tout de mise.
          L’un d’entre eux au moins avait du mal à cacher sa nervosité. Petit, un visage juvénile à peine entré dans l’adolescence, il trépignait d’un pied sur l’autre, sursautant à chaque fois qu’il se surprenait à se mordre les lèvres. L’autre homme était plus calme. Plus mûr aussi, d’avantage maître de lui. Son visage basané et émacié était exagérément marqué, chaque ride d’expression creusant un profond sillon sur sa figure. Son armure au moins était plus facilement identifiable que celles de ses comparses. La longue aiguille ornant son diadème qui portait son ombre jusqu’au cadran incrusté sur son plastron, trahissait le signe dont il se voulait la sombre copie. Et debout entre ces deux là, une étoile noire, une rose des sables… Sa silhouette semblait se vouloir un pragmatisme de la perfection. Un ensemble de courbes, ni étonnantes ni convenues, simplement désirables, associées à l’exotisme d’une peau mordorée et de longues tresses acajou, entre lesquelles perlaient deux goûtes cristallines, ces yeux dragée tels deux perles de givre éclairant l’apparition d’ébène.
          Un grognement étouffé mit fin à la contemplation. Ban lança un regard furibond à Ayanima qui venait de lui meurtrir les côtes, testant par la même l’efficacité de Geki et Saül en tant que paravents de fortune. Les deux Chevaliers d’Airains échangèrent un regard mi-honteux mi-amusé avant de toiser les trois proscrits.

          - Bien, commença Geki en se grattant la gorge. Maintenant qu’on est là, et puisque apparemment vous saviez pertinemment qu’on allait se pointer, dites-nous pourquoi des cosmo-énergies s’agitent sur l’île de la Reine Morte, au point que le Grand Pope se décide à nous envoyer vous serrer la bride…


*

 

          Vicius s’arrêta sur un palier et se retourna pour contempler le Temple de l’Humilité en contrebas, la frontière qu’il avait transgressée. Il n’en éprouvait aucune culpabilité. Si quelqu’un était à blâmer, c’était Seiya, qui avait choisi quelqu’un d’aussi peu discipliné et malléable comme élève. Vicius, lui, n’avait jamais caché son mépris des règles établies. Il ne connaissait qu’une distinction, le possible et l’impossible. A partir du moment où il savait pouvoir en assumer les conséquences, ignorer un interdit ne lui posait aucun problème.
          Il releva les yeux en directions du premier temple du zodiaque qui se profilait en haut des marches. En l’occurrence la décision avait été vite prise. D’une part sa démarche n’avait rien d’une agression, et il ne causerait de tord à personne d’autre que lui-même. D’autre part, la règle interdisant formellement l’accès à la Colline Sacrée semblait si peu crédible qu’elle autorisait une exception évidente : le Chevalier d’Or du Bélier était le seul à savoir réparer les armures, et certains seraient obligés d’aller le trouver. Et après tout, même si rien ne venait ternir l’éclat de Persée, c’était bien d’armure qu’il s’agissait à présent…
          Le cœur pris en étau entre auto-satisfaction et une vague appréhension, Vicius reprit sa course en direction du premier membre de l’ordre le plus puissant de la Chevalerie d’Athéna.

          - Plus un pas, annonça une voix sèche. Si tu continues jusqu’à moi, tu tomberas sous le coup de la loi de la Colline Sacrée, et je serai obligé de l’appliquer à tes dépens.

          Vicius s’arrêta net. Il s’était évidemment attendu à se faire intercepter avant d’arriver à destination, mais certainement pas à reconnaître le timbre autoritaire qui avait stoppé ses pas.

          - Cette voix… Alors arrête de bêler pour rien et descends si tu ne veux pas que je grimpe jusque là, cria Vicius.

          Il fit un bond de plusieurs marches en arrière. Cela s’était passé sous son nez et pourtant il n’avait vu qu’un éclair doré avant que le Chevalier se matérialisât devant lui. L’or sous le soleil rendait la silhouette éblouissante, Vicius ne vit d’abord rien d’autre que les deux cornes agressives tournées vers lui. Puis ce visage, aux pommettes plus saillantes quand dans son souvenir, cette chevelure rousse et hirsute qu’il croyait se rappeler plus épaisse, et enfin ce double regard inoubliable, ces yeux ardoise surmontés de la marque du peuple disparu. Un visage qu’il connaissait bien…

          - Ki… Kiki ?! s’exclama Vicius.
          - Et qui tu t’attendais à trouver espèce de baudet bileux ! railla le Bélier en se frottant le nez. Tu crois qu’on est encore des masses à descendre de Mµ, à savoir réparer les armures et à avoir le niveau requis pour devenir Chevalier d’Or ?
          - Beau débile toi-même face de mouflon rachitique ! enchaîna Vicius du tac au tac. Alors comme ça, quand Crin Blanc nous faisait courser jusqu’à Jamir pour nous entraîner avec Neithan, on rendait visite au nouveau Chevalier du Bélier… Nan mais ils avaient à ce point besoin de toi ? Aries Saint Kiki c’est pas vraiment ce qu’il y a de plus sérieux…
          - Kirth, chacal véreux ! Mon vrai nom c’est Kirth. Et si tu ne crois pas que je peux me montrer sérieux quand il le faut, finalement tu ferais bien de monter jusqu’à mon temple…
          - Lâche l’affaire Kirth… Non désolé ça passe pas Kiki, dit Vicius qui ne cherchait pas à contenir son hilarité. Je pourrai jamais t’appeler comme ça.
          - Sans importance, t’es pas sensé t’approcher à portée de voix. Qu’est ce que tu viens foutre ici Vicius !?
          - Et bien on sait tous qui il faut aller trouver quand on a un problème d’armure. C’est la seule entorse au règlement qui soit autorisée. Et justement…
          - Arrête ton char Capella ! grommela le Chevalier du Bélier. Ton armure n’a pas une éraflure, à croire que tu n’as rien d’autre à faire de tes journées que de la passer au savon noir et à la peau de chamois.
          - C’est pas de la mienne qu’il s’agit, reprit Vicius en retrouvant un semblant de sérieux. Kiki, qu’est ce que tu sais des Alcarinquë ?

          Ce fut à cet instant que Vicius mesura toute l’étendue de l’erreur qu’il commettrait en réduisant Kiki au passé qu’ils avaient en commun, chargé des mêmes bouffonneries que celles qu’il exécutait à longueur de journée avec Neithan. Ce n’était pas seulement le jeune homme qui lançait des pierres à Seiya comme d’autres lancent des bombes à eau. Pendant un bref instant, comme une barre soucieuse apparut pour rider son front, il put mesurer en partie l’étendue du Cosmos de Kirth le Bélier, et même si l’idée de se sentir inférieur à Kiki lui soulevait l’estomac, force lui était de reconnaître que face à lui, il ne faisait pas le poids.

          - Pas ici… marmonna Kiki dont les yeux s’étaient soudainement durcis. Amène-toi chez moi, et réfléchis à la trèèès bonne raison que tu vas me donner pour avoir cité le nom des armures des Bersekers…

          Le Chevalier de Persée n’était pas qu’une immense andouille crapuleuse dont le passe-temps favori était de scier les nerfs de ses acolytes. L’amitié était un lien sacré à ses yeux, et s’il en explorait constamment les bornes, il savait reconnaître quand il était sur le point de les outrepasser. En l’occurrence, au-delà du fait qu’il se serait bien gardé de contrarier un Chevalier d’Or sur un territoire que lui-même n’avait pas le droit de fouler, Kiki était quelqu’un à qui il était profondément attaché et qu’il se refusait à mettre en porte-à-faux. Vicius n’aurait voulu pour rien au monde que les derniers mots qu’il avait prononcés obligent Kiki à mettre en balance son affection et ses obligations de Chevalier d’Or. Aussi, tout en gravissant les dernières marches menant à la maison du Bélier, raconta-t-il sans détours les raisons qui l’avaient incité à en apprendre d’avantage sur les Alcarinquë.

          - Alors comme ça le Grand Pope t’a demandé de tenir à l’œil le Chevalier du Dragon, constata Kiki en arrivant à l’entrée de son temple…
          - Ben, pas lui directement, lui répondit Vicius… Mais faut pas me prendre pour un con hein ! Le Capitaine de l’Olivier m’a donné toutes les raisons valables pour ça. Et ce gars là est trop futé pour jouer ses billes sans motif. Il ne m’a pas dit ce que je voulais entendre mais ce qu’il voulait que je sache. Et comme il n’a pas l’air d’être non plus le genre à agir de son propre chef, j’en conclus qu’il obéissait à un ordre précis.
          - Mouais, ça se tient. Un peu tordu mais ça ressemble à la façon d’agir du Pope. Mais à mon avis vous faites d’une anguille un serpent de mer, c’est sûr que tout mis bout à bout ça fait la part belle aux suspicieux, mais je ne vois vraiment pas de quoi s’alarmer.
          - Tout de même…c’est bizarre cette armure du Dragon…
          - Vous êtes tous les mêmes ! éclata Kiki en levant les bras au ciel. Vous admettez tous sans problème qu’un homme aille aux enfers sans caner, colle une baffe à un dieu, se fasse transpercer de part en part et revienne parmi nous en pétant la forme, par contre vous ne pouvez pas vous rentrer dans le crâne que les armures que vous portez ont une vie et une conscience bien à elles. Une armure s’adapte à son porteur, je mesure facile dix centimètres de plus que n’en faisait Mu, et pourtant son armure me va aussi bien qu’à lui. Alors qu’une armure décide de changer de couleur, pour moi ce n’est pas moins normal que de la voir changer de taille désolé.
          - Ouais mais elle a quand même choisi la couleur d’une Glorieuse, relança Vicius que le soudain agacement de son ami n’était pas sans intriguer…
          - Des clous ! Sur ce coup là le Capitaine s’est fourré sa lance dans l’œil jusqu’à la hampe ! Le fait que toutes les armures des Bersekers soient ou rouge-sang ou noires n’interdit pas à d’autres de taper dans le même registre chromatique. C’est vrai que c’est pas la couleur la plus répandue chez les armures de Bronze, mais qu’est ce qu’on en a à foutre ! Ton Dinen il préfère s’exprimer en crachant le feu plutôt qu’en brassant de l’écume, c’est tout.
          - Alors qu’un signe d’eau se change tout à coup en signe de feu c’est une info qui ne vaut pas une goûte d’urine de yack ?
          - Tu sais hein, fit Kiki en haussant les épaules, la filiation entre un signe et un élément, quand on sort des douze signes du zodiaque… Tu saurais me dire toi, Vicius de Persée, à quelle puissance élémentaire tu es sensé être attaché ? Et puis le lien entre une constellation et un élément ne veut pas dire grand chose, mettre tous les signes de feu dans le même panier c’est aussi con que de dire qu’Aïolia et Mu avaient le même caractère…
          - Ça va, j’ai compris Madame Irma, ricana Vicius…
          - Oh ta gueule face de lune !
          - Elle est nulle celle-là, j’ai pas encore de cratères sur la tronche que je sache…
          - Tu vas en avoir un peu partout y compris sur ton beau plastron tout neuf si tu continues à me casser les couilles ! répondit Kiki dont l’énervement n’avait cessé de croître.
          - C’est moi ou j’ai l’impression que tu prends cette histoire d’armure particulièrement à cœur ? demanda sincèrement Vicius après un instant de silence. Pourquoi tu fais tout pour passer pour un vieux con aigri depuis que je te cause du Dragon de Bronze ?
          - … J’en sais rien… avoua Kiki semblant réellement interloqué par la question. Quelque part tu as raison, mais pourquoi… j’en sais foutre rien…


*

 


          - Y a pas de mais qui tienne bordel ! vociféra Ban pendant que Geki se massait les tempes. Qu’est ce qui va pas chez vous, y avait l’option controverse dans votre cursus d’entraînement ? Non parce que si votre potentiel énergique approche le niveau de votre pouvoir contrariant vous pourriez décomposer du spectre ! Les perspectives d’avenir de tous les Chevaliers Noirs ont été carbonisées depuis un bon nombre de centenaires et leur réhabilitation n’est toujours pas prévue à l’ordre du jour. Vous êtes Chevaliers Noirs, vous êtes grillés ! Y faut vous le dire en grec ancien ?!

          Cela s’éternisait. Les Chevaliers d’Athéna s’étaient attendus à en découdre, mais pas verbalement. Ils étaient arrivés sûrs d’eux-mêmes, confiants en leur supériorité sur leurs vraisemblables adversaires, et ils se retrouvaient à tenir tête aux parlementaires d’hommes et de femmes aspirant simplement à quitter leur terre d’exil.
          Saül et Ayanima s’étaient rapidement retranchés dans le silence, laissant leurs aînés se dépêtrer avec la situation. Ils avaient été formés aux combats, pas aux négociations. Et surtout ils étaient trop jeunes. La déportation des Chevaliers Noirs sur l’île de la Reine Morte avait été décidée bien des lustres auparavant. Le Bouvier et le Lynx ne se sentaient pas le droit de s’opposer aux derniers membres de plusieurs générations d’exclus, alors qu’eux-mêmes venaient à peine d’être adoubés.

          - A croire que le bannissement est un privilège et qu’il se transmet par le sang ! parlait la femme en noir avec ferveur. Quel a été notre crime ? Celui d’être les enfants des enfants des traîtres apparemment. Et vous nous refusez le droit d’aller revendiquer notre liberté ? Notre droit à une vie normale ? Vous n’en avez pas le pouvoir, conduisez-nous devant Athéna ! Pourquoi croyez-vous que nous avons tout fait pour attirer l’attention du Sanctuaire ? Que vous soyez à son service ne change rien, seul un dieu ou une déesse peut choisir de tenir des êtres vivants si loin de leur humanité…
          - Oh et bien les autres je ne sais pas, répondit Ban qui avait de moins en moins de mal à la fixer dans les yeux et non au niveau du plastron. Mais j’avoue que j’avais espéré un moment tomber sur une bande d’abrutis névropathes, revanchards et agressifs, avec des envies de domination mondiale, d’exsanguination de la chevalerie et d’extermination déicide ! On vous aurait botté le cul en cinq minutes et on serait rentré faire la sieste sous les oliviers… Au lieu de ça on a trois militants, dont les neurones ont visiblement été racornis par les vapeurs de souffre, qui réclament l’absolution alors qu’ils ont passé des siècles à foutre la merde, comme c’était encore le cas il y a seulement quinze ans !!
          - Ceux qui vous ont causé du tort il y a quinze ans sont morts, renchérit le Chevalier Noir de l’Horloge.

          Calme, les bras croisés sur la poitrine, c’était lui depuis le début qui avançait les arguments les plus percutants. Il était aussi méthodique et raisonné que sa complice se montrait passionnée. Il n’était pas facile de s’opposer à une telle association, à eux deux ils jouaient sur tous les tableaux. Il le fallait au reste, car le jeune homme qui les accompagnait, s’il était parfaitement solidaire, ne leur avait pas été d’une grande utilité jusque là.

          - Sauf un paraît-il, reprit le Chevalier Noir. Et celui-là a obtenu le pardon d’Athéna.
          - Phénix a versé son sang pour Athéna, intervint Geki pour voler au secours de son ami. Il est passé par l’or, l’écume et la cendre, il a fait plus pour notre déesse que vous ne pourriez seulement l’imaginer !
          - Je parlais du Dragon Noir…
          - Fëanor… et merde… grommelèrent ensemble les Chevaliers d’Airain.

          Ils s’étaient bien gardés d’évoquer le repenti jusque là. En fait ils avaient même espéré que le cas du Dragon d’Ebène n’était pas connu des Chevaliers Noirs encore en vie. Fëanor avait dit avoir quitté l’île de la Reine Morte immédiatement après sa prise de conscience, et tous ceux avec qui il s’était soulevé avaient péri de la main des Protecteurs. Mais d’une façon ou d’une autre des rumeurs avaient filtré jusqu’ici, ou bien les Chevaliers Noirs en avaient été volontairement informés... Ce qui n’avait été jusque là qu’une pierre de plus ajoutée à l’édifice de paix d’une déesse aimante, apparaissait désormais sous un autre jour. Certes Athéna avait accordé sa confiance à Fëanor, et supposer qu’elle ait pu se tromper relevait pratiquement du sacrilège. Pourtant Geki et Ban ne pouvaient se défendre de voir le Dragon d’Ebène comme le loup dans la bergerie, celui par qui les portes s’ouvriraient pour laisser passer la meute toute entière…

          - Ainsi c’est son nom… dit amèrement la femme noire. Là d’où nous venons nous n’avons pas le droit d’en porter un…

          Les Chevaliers d’Airain étaient silencieux à présent. Quels qu’étaient leurs doutes sur Fëanor et la sincérité des Chevaliers Noirs, l’injustice de la situation ne pouvait leur échapper. Le privilège qu’ils s’évertuaient à refuser à ces hommes et à cette femme avait déjà été accordé à un autre.

          - Puisque vous nous refusez le droit d’aller plaider notre cause au Sanctuaire, reprit-elle, ce droit nous allons le gagner. Par un duel sous les cieux et sous le regard des Dieux. L’un d’entre nous contre l’un d’entre vous. Si nous remportons la victoire vous nous conduirez devant le Grand Pope, si nous perdons, nous retournerons terminer le restant de nos jours sur l’île sinistrée. Par le Styx j’en fais le serment ! Est-ce que l’honneur des Chevaliers d’Athéna est à ce point usurpé que vous ne puissiez répondre à une telle parole ?…
          - Je crois que c’est là qu’on intervient, dit Saül en posant une main tranquille sur l’épaule de son maître visiblement hésitant. Je ne suis pas Chevalier depuis longtemps, sans ça je réfléchirais sans doute d’avantage avant de la ramener avant mes maîtres, mais on m’a élevé pour que je me batte pour la justice. Et je crois pour ma part que le combat que tu réclames est juste, femme sans nom, aussi je vais vous l’offrir. Sur le Styx je partage ton serment ! Mais crois-moi, tu retourneras bientôt casser des cailloux en compagnie des autres déchus…
          - Il a au moins raison pour une chose, grommela Ban à l’intention de Geki. Il devrait vraiment réfléchir avant d’ouvrir sa grande gueule…
          - Ce qui est fait est fait, dit Geki en secouant la tête d’un air navré. Je ne me risquerais pas à faire manquer sa parole à quelqu’un qui a juré sur le Styx, même après le bronx que Seiya et les autres ont foutu aux enfers. Me demande si le Styx existe toujours d’ailleurs, faudrait peut-être que quelqu’un se décide à réactualiser ces formules poussiéreuses… Enfin au moins on va en finir rapidement maintenant, lequel de vous trois est volontaire pour affronter celui-qui-ne-perd-rien-pour-attendre ?
          - Lequel de nous quatre vous voulez dire, retentit une voix dans leur dos. Et je ne détesterais pas que le choix se porte sur moi.

          Les envoyés du Sanctuaire bondirent sur leurs pieds en faisant volte-face. Dans un réflexe fulgurant, Ban devança Ayanima en saisissant le poing qu’elle lançait en avant.

          - Tout doux fillette, la sermonna t-il, c’est pas le moment de commettre une gaffe !
          - Ça c’est ce qui s’appelle se faufiler à pas de loup, dit Geki avec un sourire crispé. Nachi va nous faire une crise d’apoplexie quand on lui racontera qui il a manqué. En voilà un qu’il aurait adoré prendre à rebrousse poil…
          - Des personnes de bonne foi ne s’approchent pas en traître de cette façon, siffla Ayanima. On dirait bien que les Chevaliers Noirs n’ont pas changé, malgré tous leurs beaux discours !
          - Pas en traître, répondit le Loup Noir en relâchant la position de défense qu’il avait immédiatement adoptée au sursaut du Lynx. Dis plutôt avec prudence. Je vous suis depuis que vous avez passé l’équateur. Nous n’étions pas sûrs que ceux que le Pope nous enverrait seraient prêts à nous écouter avant de frapper. Je n’allais pas risquer de voir les miens balayés par une horde d’assassins sans une chance de les prévenir.
          - Assez, coupa l’Horloge Noire. Les Chevaliers de Bronze ne se sont pas plus comportés en assassins que tu n’as joué les traîtres. Ils ont raison, il faut en finir, le sort est déjà jeté, regardons de quel coté il va tomber… Cassiopée ?

          La Noire Cassiopée fixa un a un ses compagnons. Après une courte réflexion, elle se tourna vers le plus jeune en posant la main sur son bras.

          - Désolée de t’imposer ça. Mais pour nous rendre justice je me dois de choisir le plus innocent d’entre nous. Chevalier du Bouvier, dit-elle en se tournant vers Saül, l’Ecureuil Noir sera ton adversaire.

          Le silence de l’étonnement l’emporta sur toutes les autres manifestations. Saül levait un sourcil intrigué en contemplant celui qui venait d’être désigné. Le Chevalier Noir de l’Ecureuil n’avait guère plus que la stature d’un enfant. Saül au contraire, sans posséder la carrure colossale de son maître, était taillé comme un aurochs. Son opposant lui arrivait à peine à l’abdomen.
          La confusion régnait aussi dans l’autre camp. Mais tous avaient eu le bon sens de ne pas contester le choix de celle qui avait été à l’origine du serment. L’Horloge Noire s’était raidi et avait croisé les bras en signe de désapprobation. Quant au Loup Noir, il avait récupéré sa mâchoire décrochée et posait un regard désemparé sur l’élu qui venait d’être jeté en pâture au Bouvier. Les épaules de l’Ecureuil Noir tremblaient.
          Du haut de sa dune, Nâar de l’Autel s’étira avant de se pencher en avant pour ne pas perdre une miette du spectacle. Il était d’un naturel patient, mais sa longue et inutile mission qui le confinait dans l’inactivité avait commencé à lui peser. Sans compter la chaleur étouffante du Namib. Enfin, l’action commençait avec le déclin de l’astre solaire sur le front océanique. Il regarda les cinq silhouettes s’écarter pour former un large cercle autour des combattants. Le destin des Chevaliers Noirs allait bientôt trouver son verdict.
          Sur un encouragement de tête de la Noire Cassiopée, l’Ecureuil Noir rassembla son courage à deux mains et se rua d’un coup à l’attaque. Saül se contenta de déployer son cosmos, faisant naître une aura d’un vert absinthe autour de son corps. Immobile, il se concentra sur les mouvements de son adversaire sans même le suivre de la tête.
          L’Ecureuil adoptait une technique d’approche pour le moins frileuse, sinon timorée. Il tournait sans cesse autour du Bouvier, par petits sauts secs et désordonnés. Il y avait quelque chose de chaotique dans ses déplacements. Il s’avançait parfois à portée de bras pour reculer presque aussitôt hors d’atteinte. Il roulait dans une direction et repartait dans une autre une fraction de seconde plus tard. Il n’y avait là aucune logique sinon la volonté de dérouter son adversaire par des mouvements totalement imprévisibles. Mais Saül restait de marbre.
          Soudain, sans que rien n’ait laissé présager que cette fois il mènerait son assaut à son terme, l’Ecureuil Noir bondit en direction de la nuque du Bouvier… Pathétique… Le Chevalier de Bronze ne retourna même pas pour y faire face, d’un revers aveugle du bras, il sécha son jeune agresseur en plein saut, d’un coup qui le fit voler jusqu’aux vagues de l’Atlantique. L’Ecureuil refit sur face et regagna la plage en se tenant douloureusement le ventre, la différence physique était telle entre les deux hommes que le coup, presque négligent, qu’il avait reçu, avait suffi à lui couper le souffle pendant quelques secondes. Il n’en reprit pas moins sa danse sous le regard désinvolte du Bouvier.
          Cette inutile dépense d’énergie n’inquiétait pas Saül. Tout comme le mythique Argos au cents yeux, gardien des troupeaux d’Héra, rien ne lui échappait. Il percevait le moindre des mouvements de son adversaire, d’où qu’ils venaient, directement au travers de son cosmos. Un autre n’aurait peut-être pas su où donner de la tête face à l’Ecureuil Noir, mais lui…
          Cette fois l’attaque vint de front, toute aussi impromptue que la première. – Cracking Nuts, cria l’Ecureuil alors qu’une sombre aura l’enveloppait et qu’il se ruait le genou en avant vers le bas ventre de Saül. Mais sa manœuvre ne fut pas plus couronnée de succès que la précédente. Comme s’il l’attendait, le Bouvier se pencha en avant pour le saisir par les hanches. D’un coup de reins sans effort, il le souleva de toute sa taille, avant de le replonger violemment, la tête la première dans le sable.
          Saül recula de quelque pas pour contempler les dégâts qu’il avait causés. Le Chevalier Noir se relevait de nouveau avec peine. Sa nuque avait tenu bon, mais le col de son armure était brisé.

          - Abandonne, dit-il calmement à l’Ecureuil Noir. Tu ne fais pas le poids. Tu ne pourras jamais me surprendre et ton armure se fend comme du verre sous mes poings.

          Qu’il ne fût plus en état d’appréhender la situation ou animé d’une volonté fanatique, le jeune homme ignora l’avertissement. Il se raffermit sur ses jambes flageolantes et reprit ses sautillements, manifestement la seule façon de combattre qu’il connaissait.

          - Très bien, dit Saül. Tu l’auras voulu… Voilà comment le Bouvier rassemble son troupeau, Greatest Order !

          Une grêle de coups s’abattit sur l’Ecureuil Noir. En dépit de la rapidité avec laquelle il tentait de les éviter, les phalanges de bronze le martelaient sans trêve, creusant des cratères dans le sombre métal de plus en plus souvent que dans le sable de la plage. Mais le Chevalier Noir devait réaliser la réelle portée de la technique employée par Saül. Chacune des frappes du Bouvier contrait les déplacements de l’Ecureuil. Progressivement mais sûrement, les poings lui coupaient toute retraite, le rabattaient devant son tortionnaire. Et alors qu’il n’y avait plus d’échappatoire possible, que les deux combattants se retrouvèrent parfaitement face à face, un formidable uppercut vint terminer la série de Saül, que son jeune adversaire reçut en pleine mâchoire. L’Ecureuil retomba dans une gerbe d’écume, rougissant la surface de l’océan.
          Ayanima avait du mal à contenir son exultation. Si elle avait eut quelques craintes quand Saül, qui était aussi peu expérimenté qu’elle, avait pris à son compte ce duel qui aurait dû logiquement incomber à l’un de leurs maîtres, elle était maintenant pleinement rassurée. Il n’était besoin pour s’en convaincre que de regarder les figures déconfites des autres Chevaliers Noirs. Il ne faisait aucun doute pour personne que le Chevalier du Bouvier dominait la partie. Il n’avait porté réellement qu’une attaque, qui sans être mortelle s’avèrerait sans doute suffisante, tant elle avait avéré l’écart de puissance entre les deux combattants. L’Ecureuil Noir ne s’en relèverait sans doute pas…
          Il le fit tout de même. Le jeune homme se hissa péniblement sur le rivage en rampant sur le sable, vomissant un mélange de sang et de salive. Sa respiration rauque et gargouillée en disait long sur son état : il avait les côtes brisées et certaines avaient dû perforer ses poumons. D’un refus du menton, Saül l’incita à rester au sol, mais en vain. Dans un suprême effort qui lui arracha un gémissement de souffrance, l’Ecureuil Noir se remit debout. Ses jambes le portaient à peine, de toute évidence elles ne seraient plus capables d’exécuter leur course guerrière.

          - Laisse tomber, dit Saül d’une voix morne. Je n’ai pas envie de te tuer et pourtant c’est ce qui arrivera si tu reçois à nouveau mon attaque de plein fouet. Tu n’as donc pas peur de mourir ?
          - Je suis mort de trouille, avoua l’Ecureuil dans un hoquet ensanglanté. Mais j’ai encore plus peur de ce qui arrivera si je perds. Je ne retournerai jamais là-bas ! De toute façon je vais mourir, alors autant que ce soit ici… Je souffrirai moins longtemps, et au moins je partirai debout, et dans l’honneur qu’on nous refuse…
          - N’essaie pas, dit tristement Saül voyant que son opposant rassemblait ses dernières forces.

          C’était peine perdue, une nouvelle fois une aura sombre enveloppa le Chevalier Noir. Mais sans commune mesure avec l’éclat vert qui y répondit. Gamin stupide, tu ne me laisses pas le choix… Dans le dos du Bouvier apparut la silhouette du mythique Argos aux cents yeux. Et sans que l’Ecureuil ait pu esquisser le moindre geste précurseur à son arcane, le Great Order déferla de nouveau sur lui.
          Cette fois il prit tous les coups de plein fouet, trop faible, ainsi que l’avait pressenti Saül, pour en esquiver un seul. Et d’un revers des deux poings, le Bouvier explosa définitivement l’armure noire, du plastron au casque de l’Ecureuil.
          A pas lents, le Chevalier de Bronze se rapprocha pour se pencher sur le corps que lui ramena le ressac. Le jeune homme faisait peine à voir. Son armure n’était plus qu’une ruine, ses membres pantelants paraissaient avoir été foulés aux sabots d’un troupeau de bœufs. Il reprit néanmoins un semblant de connaissance en sentant l’ombre de Saül le recouvrir.

          - Je, je ne suis pas encore mort, hoqueta l’Ecureuil Noir agonisant.
          - Tu as perdu, répondit Saül le visage figé, tu n’es plus en état de te battre.
          - Non, laisse-moi… laisse-moi cinq minutes et je me remettrai debout… Je t’ai dit que je n’y retournerai pas, sourit-il tristement.
          - Non, sans doute pas… répondit Saül sous un masque de pâleur, levant le poing au-dessus du cœur de l’Ecureuil.
          - Tu sais… je vais peut-être… pouvoir l’éviter celui-là… grimaça le Chevalier Noir toujours allongé, un filet de sang dégoulinant de ses lèvres. Il faut que j’essaie… Moi je vais y gagner de toute façon, mais c’est pour les autres…
          - Je sais, dit Saül la voix tremblante, c’est toujours pour les autres qu’on doit se battre…

          Un long regard silencieux, chargé de compréhension, passa entre les deux hommes, alors que le point levé se chargeait d’une puissance définitive. La Noire Cassiopée poussa un cri de détresse lorsqu’elle le vit s’abattre, mais le sang ne s’écoula pas d’avantage. Le poing de Saül s’était arrêté à un cheveu du tronc martyrisé. L’Ecureuil Noir respirait encore…

          - Il a gagné, c’est ça ? demanda Ayanima d’une voix incertaine. Ce coup là lui aurait fait exploser le cœur, Saül a simplement évité une mort inutile… N’est-ce pas ?
          - Non, dit Saül en se redressant. J’ai perdu. Je suis incapable de le tuer de cette façon. Je suis un Chevalier, pas un bourreau. Et ce garçon aussi en est un. Seul quelqu’un qui croit en la cause pour laquelle il se bat peut regarder la mort en face de cette façon. Que le Grand Pope et Athéna se fasse leur opinion sur la question, la mienne est déjà faite. Je romps le combat, annonça t’il d’une voix forte en toisant l’un après l’autre tous les spectateurs de la scène. J’abandonne la victoire et déclare l’Ecureuil Noir vainqueur ! Et ainsi que le prévoyait le serment, les Chevaliers Noirs sont désormais en droit d’aller plaider leur cause au Sanctuaire.

          Les exilés de l’île de la Reine Morte s’étaient précipités autour de leur compagnon, le Loup Noir le premier pour s’agenouiller à ses cotés. La Noire Cassiopée avait du mal à contenir ses larmes, et l’Horloge Noire vint passer une main réconfortante sur son épaule.

          - Finalement ton choix était le bon, lui dit-il en souriant. Risqué, mais le bon tout de même. L’Ecureuil s’en remettra. Même si les souffrances que tu lui as imposées te paraissent injustes, dis-toi que tu as sauvé une vie aujourd’hui. Parce que je ne crois pas qu’un autre combat aurait pu se solder sans la mort d’un des deux participants…
          - Petit, pour moi tu as un nom, prononça le Loup Noir alors qu’il soutenait la tête de son ami blessé. Chadeck de l’Ecureuil, même si le Sanctuaire devait rejeter notre requête, je m’assurerai que tout le monde puisse t’appeler ainsi.
          - Je n’y retournerai pas, Vadim, dit Chadeck en fermant les yeux.
          - On verra, répondit doucement Vadim, on verra… Je me souviendrai de toi, Saül du Bouvier, lança t’il au Chevalier de Bronze qui s’éloignait. Et je te rappellerai chacune de ces blessures, compte sur moi ! Mais je n’oublierai pas non plus quel a été ton dernier geste…
          - Et maintenant qu’est-ce qu’on fait ? demanda Ban en se passant la main sur le visage.
          - On n’a pas vraiment le choix, répondit Geki de mauvaise grâce. On plie les gaules et on rentre… En priant pour que Shina ne nous écorche pas vifs quand elle verra qui on ramène dans notre musette…

          En haut de sa dune, un Chevalier d’Argent essayait de faire la part entre l’amusement et la contrariété. Le combat s’était soldé d’une façon inattendue et il redoutait d’avoir à rapporter la primeur de la nouvelle. Cependant, il regrettait presque de se trouver si loin du Sanctuaire, dans l’incapacité de pouvoir contempler les réactions suscitées par l’annonce de ce qui venait de se dérouler. Certains visages vaudraient certainement le détour…
          Maître Phénix, appela mentalement le Chevalier de l’Autel. Les Chevaliers de Bronze n’allaient pas au-devant des ennuis… Par contre ils en ramènent avec eux.


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          Il était de retour chez lui. Cette sensation, il la vivait à chaque fois qu’il regagnait la Blanche après un séjour au Sud du cercle polaire. Lui qui avait si longtemps vécu en retrait, sans attache, sans famille, sans patrie, il avait fini par vaincre la douleur en faisant sienne cette terre gelée qui les avaient vu naître, cette terre où il avait survécu, cette terre où il avait enterré son frère. Son foyer, c’était Asgard désormais.
Bud d’Alcor s’ébroua. Il détestait réellement se prendre en flagrant délit de sentimentalisme. Il se ramollissait… Traquer la jouvencelle en avait été le signe précurseur. Malgré lui, il esquissa un sourire en repensant à celle qu’il venait de quitter quelques heures plus tôt. Elle qui avait les mêmes problème que lui avec les mots douceur, reconnaissance, affection… sans parler du verbe aimer. C’était rassurant en fin de compte, Shina ne donnait pas dans la guimauve. Tout n’était pas perdu, il devait rester en lui assez pour demeurer un Guerrier Divin acceptable. Chose tout à fait essentielle pour le dernier d’entre eux, depuis que d’autres avaient pris à leur compte la protection de la Blanche. "Ils" ne tarderaient d’ailleurs probablement pas à montrer leur nez. Bud devait leur reconnaître ça, "ils" n’avaient pas leurs yeux dans la poche et savaient ce que signifiait vigilance.

          - Mais qu’est-ce qui branle l’autre emplumé, pensa le tigre blanc en grinçant des canines. Il s’est tout de même pas paumé en route ! Qui est-ce qui est allé foutre cette idée à la con dans la tête du Grand Pope… Entre un Cygne de mauvaise volonté et des maux fléchés y avait peut-être un juste milieu ! Tu attends quoi pour atterrir, le dégel ?! cria-t-il en direction des nuages qui s’écartaient.

          Haut dans la pâleur azuréenne, quelque chose passa devant le soleil. Loin de l’obscurcir, la silhouette sembla redonner vigueur à l’astre en peine sous les latitudes boréales. Droit et fier sous ses ailes largement écartées, étincelant de lumière dans le jour incertain, Saggittarius Saint Belthil3 se laissa lentement descendre et posa un pied sur la banquise d’Asgard.

 

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1. Pablo Neruda, Résidence sur la Terre, Symbole d’Ombres (extrait)


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Notes du Chapitre
vers le Chapitre 6 - vers le Chapitre 8