LE DERNIER RETOUR

 

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Acte I, Chapitre 5

Le Vent de l'annonce

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          La forêt était de celles qu’on ne découvre qu’une fois. Les arbres vertigineux s’espaçaient complaisamment, alors que leurs branchages luxurieux s’entrelaçaient à satiété en une folle litière sur laquelle devait reposer le ciel. Une brume incertaine glissait délicatement ses bras vaporeux entre les troncs millénaires et baignait ce havre ignoré d’un gris léger et varié sans nulle couleur abusive. Le calme et la paix r égnaient…

          Comme aurais-je pu supposer qu’en ce lieu perdurait ce qui serait le parangon du Troisième Cavalier.

          Mes pas foulaient le sol gorgé d’humidité, et la vie suintait ainsi de ce limon fertile, où pourtant rien de plus jeune que les arbres ne semblait avoir poussé.

          Et je me demandais ce que cette manne pouvait rassasier d’autre que le temps suspendu aux cimes, déjà si vieilles et malgré tout annonçant fièrement les siècles qu’elles traverseraient encore.

          Comme le fourbe perlait déjà à l’orée de ma conscience… L’écorce alentour n’était pas noire, mais d’un jais crevassé où serpentaient des reflets acajous. Les feuilles n’étaient pas grises mais d’un jade moiré accusant les éons dépassés. Et la terre anthracite s’englauquait au long des regards d’une teinte fongueuse… Jusqu’à la lumière d’un jour invisible, qui soumise à la toile verdâtre s’en égouttait en iridescences exubérantes.

          Et mon esprit qui avait cru un instant errer au hasard d’une étendue doucement incolore se mit à trembler, confronté qu’il était avec ces nuances hideuses qui n’avaient rien de naturel.

          Alors boursouflèrent à l’endroit de chaque racine se tortillant dans la fange nourricière, de multiples aberrations, sombres et difformes, qui s’enflèrent tuméfiées et nuisibles au rythme d’une cacophonie monstrueuse issue de l’incommensurable oubli.

          Malheureusement la terreur hystérique qui déchira ma cervelle ne m’écarta pas assez rapidement pour me préserver de l’ultime perversion. Et je fuis encore cette vision de l’indicible où au milieu de Ceux qui portent des Cornes, jaillis de terre en hurlant comme les feux s’allumaient aux bois de Yhe, vint l’impensable être noir qui rend féconde la semence des Grands Anciens, le procréateur des atrocités qui rampent à jamais au pied du Trône d’Onyx, Shub-Niggurath, le Bouc aux Mille Chevreaux…

Elle referma sur le texte, rédigé d’une main fébrile en latin, la couverture de cuir craquelé dont l’aspect parcheminé conférait une désagréable texture au toucher. Dessus s’étalait dans une teinte douteuse, un rouge brunit par le temps, le titre de l’épais in-folio scellé par d’impressionnants fermoirs de fers, qu’une éternité confiné à l’abri des regards avait fini par occulter de bien des mémoires averties…

De Vermis Mysteriis

Par Ludvig Prinn… Un supposé alchimiste-nécromancien du XIVe siècle qui avait connu un destin si tragiquement et si stupidement humain. Ses congénères l’avait immolé sur le bûcher de l’inquisition alors qu’il avait atteint un age prodigieux pour l’époque…
Un sourire triste étira son visage, comme celui de quelqu’un qui a si longtemps désespéré qu’il ne sait plus se réjouir de son heure arrivée…

 

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          - Quelque chose m’intrigue…
          - Oh oh… Arriver à troubler à troubler la sérénité de l’Homme le Plus Proche des Dieux… C’est trop d’honneur ! Vas-y Bouddha, balance…

          Le Chevalier de la Vierge ralentit le pas. Il s’abstint finalement de relever, en secouant la tête d’un air désespérément navré. Personne avant le Vent du Sud-Est n’avait atteint si rapidement les limites de sa patience complaisante. Mais après lui avoir concédé le droit de se rendre au Treizième Palais, il ne lui aurait pour rien au monde donné en plus la satisfaction de céder à ses sarcasmes répétés.

          - En temps que loyal serviteur d’Hermès je suppose que tu connais certainement un autre moyen pour te rendre auprès d’Athéna lorsqu’elle siège au sommet du Sanctuaire. Alors pourquoi avoir voulu à tout prix passer au travers des douze temples, quand bien même tu savais que cette tentative était indubitablement vouée à l’échec ?

          Un sourire oscillant confusément entre le dédain exagéré et la curiosité pensive s’allongea sur le visage d’Apeliote. N’y aurait-il eu réellement aucun moyen pour lui de tromper la vigilance de Shaka ? C’était quelque chose qu’il se refusait à admettre, et il savait que dans un avenir plus ou moins éloigné il remettrait le Saint à l’épreuve. Ce dont il était sûr en revanche, c’était que sans sa présence sur la Colline Sacrée, il serait parvenu au palais du Grand Pope en toute impunité…

          - Hmm indubitablement hein ? Soit si tu le dis… Mets ça sur le compte de la curiosité tu ne seras pas loin de la vérité.
          - Tu…
          - Non ! Ca va ! Oublie le mot vérité je n’ai pas envie de me recoltiner mon mal de crâne, c’est curiosité le mot important de ma phrase ! Et la curiosité est un vilain défaut oui, mais pas pour moi, et hop on a fait le tour, on zappe les discours philosophiques !
          - Tu es le premier à me donner envie de m’être trompé. J’espère sincèrement qu’Athéna refusera de te recevoir et que Gorthol nous renverra dans mon temple reprendre les choses où elles en étaient, avant que tu n’invoques la volonté divine de parlementer…
          - C’est ça… Tu as beau être plein d’arthrite pour moi tu n’es qu’un jeunot, ça te ferait du bien de te faire mettre dans le vent par un Demi-Dieu… Mais je ne suis pas là pour ça. Et je crois qu’on arrive chez ton collègue, enfin, s’il est là…
          - Oui, la loi du Sanctuaire impose en dehors des périodes de trouble qu’au moins six défenseurs de la Colline Sacrée soient à leur poste en permanence.
          - Encore heureux ! Les guerres commencent forcément en temps de paix, c’est avant qu’il faut être vigilant pour les éviter, pendant on limite juste un peu la casse… Tu m’excuseras, ce n’est pas que tu m’ennuies mais je préfère reprendre mon petit jeu.
          - Fais donc, au moins j’aurai le silence à défaut d’avoir la paix…

          La maison de la Balance. Un ronronnement éthéré. Eclat doré qui point et s’enfuit, au gré des caprices du jour qui perce capricieusement entre les colonnes du temple. Le bruit d’une lame qui fend l’espace. Une rectitude absolue qui pourtant se courbe illusoirement sous les voltes et les arabesques de sa trajectoire. Une lente rotation continue et régulière. Le poids d’une arme dont la puissante lourdeur fait bruisser l’air malgré la fluidité avec laquelle elle est maniée.
          L’habit doré couvrait les membres du gardien de la septième maison, mais sa tête et son torse étaient nus, couverts de scarifications courant sur son corps comme d’archaïques décorations tribales. Sa peau était si noire que ses muscles impeccablement dessinés laissaient glisser la lumière en reflets presque bleutés.
          Les mains assurées sans aucune crispation sur le trident d’orichalque, le Chevalier de la Balance enchaînait les katas avec une aisance mécanique. La scène était étrange, presque irréelle de perfection. Car si tous les mouvements avait été appris et répétés maintes et maintes fois sans qu’aucune variation ne vint rompre leur impeccable monotonie, on percevait malgré tout l’âme de celui qui les exécutait. L’arme bougeait avec une exaspérante lenteur, pour s’emballer parfois de courts instants, au point que seul un œil habitué à observer les fluctuations de la lumière était capable de suivre les voltes incisives du trident sacré. Après quelques instants d’observation, Shaka interpella le successeur de Dohko.

          - Que fais-tu Annatar2 ?
          - Je m’entraîne à manier les armes de la Balance. Même si comme tout le monde j’espère que je n’aurai jamais à les utiliser, si jamais cela devait arriver malgré tout, autant que je puisse le faire avec une efficacité optimale.

          Le gardien du septième temple avait répondu sans s’interrompre, sans que les paroles articulées vinrent perturber la perfection de ses mouvements. Il s’arrêta pourtant, et tourna vers le Chevalier de la Vierge ses yeux aux iris d’un bleu laiteux, qui se fondaient dans le gris éteint de ses pupilles.

          - Qui est avec vous maître ?

          La surprise étrangla le Vent du Sud-Est qui hoqueta à la recherche de son souffle. La lumière se troubla instantanément autour de lui, et il apparut avec les couleurs et l’assurance d’un iceberg surpris en train de dériver au large des côtes africaines.

          - Comment ça « qui est avec vous ? », puisqu’on te dit qu’il est tout seul le monsieur !!
          - Je suis aveugle je ne suis pas stupide…
          - Je vois bien espèce de pithécanthrope épilé à la braise, mais je serais toi je me dépêcherais de me dire comment tu as senti ma présence !

          Annatar ne manifestait aucune émotion. Aucun tressaillement sur son visage ou dans sa respiration, aucune hésitation dans ses paroles prononcées sur un ton parfaitement monocorde.

          - Disons que je l’ai devinée. L’attention de mon maître était tournée vers quelque chose que je ne pouvais pas percevoir, quelque chose ou quelqu’un… La sensation n’est rien sans la réflexion…

          Apeliote mit un terme à la grimace qui crispait son visage pour rire bruyamment. Un brin d’impertinence n’avait jamais été pour lui déplaire, et surtout il était soulagé, beaucoup plus qu’il n’aurait voulu l’avouer, que sa présence ait été déduite plutôt que réellement perçue.

          - Il me plait le petit, c’est ton élève Shaka ? Si c’est le cas il est au moins plus drôle que toi…
          - Mon maître a dû vous prévenir… Il y a des jeux dont vous devriez vous abstenir. Ou bien vous mangerez la poussière du Sanctuaire avant d’être parvenu en son faîte…

          Apeliote laissa éclater de nouveau sa bonne humeur avant de se ressaisir intérieurement. Le Chevalier de la Vierge avait ouvert les yeux et fixait son élève d’un azur limpide. Un regard d’une clairvoyance assurée que le Vent ne parvenait pas à percer…

 

*


          Il se nommait Nedjeth. Ceux de son ordre l’appelaient le Chevalier sans Armure, les gardes du Sanctuaire la Vigie à la Cape Pourpre. Capitaine des Gardiens de l’Olivier, il se tenait presque en permanence à cet endroit quand ses obligations ne l’appelaient pas ailleurs, silhouette drapée dans un rouge violacé, son profil acéré se découpant au sommet de la falaise quelles que fussent les intempéries. Silencieux et immobile, il laissait plonger ses regards au cœur de l’horizon, comme s’il avait pu trouver là où l’azur du ciel rejoignait les fluctuations marines de l’Océan, des réponses à l’étrange destin qui était le sien.
          Un destin malchanceux comme celui de tous les Gardiens de l’Olivier. Tous étaient intimement liés à l’une des quatre-vingts huit constellations, tous s’étaient éveillés au cosmos et avaient su faire leurs preuves dans la maîtrise de ce dernier. Mais aucun d’entre eux n’étaient des élus. Ils étaient des accidents du hasard, des hommes et des femmes qui auraient dû faire partie du commun des mortels, mais qui, par un inexplicable caprice du destin, s’étaient éveillés à l’univers et étaient entrés en symbiose avec leur constellation, alors qu’elle en avait choisi un autre qu’eux pour la représenter aux cotés d’Athéna. Oui, des accidents, sans la miséricorde de la Déesse qui leur avait accordé une seconde chance en créant l’ordre de l’Olivier, ils auraient tout juste été bons à servir de remplaçants si l’héritier de leur signe était venu à succomber.
          Mais les choses étaient un peu différents pour le Capitaine. Le niveau qu’il avait atteint, seul de surcroît, était exemplaire. Lorsqu’il s’entraînait avec ses pairs, il les dominait d’une telle façon que ceux-ci étaient subjugués de voir à quel point son cosmos et sa technique s’accordaient avec les étoiles sous lesquelles il était né. Pour les Gardiens de l’Olivier, la seule chose pouvant expliquer le fait que leur Capitaine ne faisait pas partie des élus était les mérites de celle qui portait son armure. Et pourtant… A chaque fois que Nedjeth l’avait croisée, il avait senti l’habit argenté vibrer à son approche, comme s’il le reconnaissait et le saluait au passage… Mais elle, elle ne lui avait jamais adressé un signe de connivence, et lui ne s’était jamais donné le droit de la questionner. Elle méritait de porter cette armure bien plus que lui par son savoir et ses aptitudes, le Capitaine ne remettrait jamais cela en cause. Alors il en était réduit à s’interroger seul sur lui-même…
          Il n’aurait pu dire s’il venait là pour trouver des réponses à ses questions ou au contraire pour les oublier. Il était à son poste tout simplement, un poste qu’il avait lui-même choisi. Au milieu des rafales de vent sifflant à ses oreilles et du fracas des vagues s’écrasant au pied de la falaise, il demeurait impénétrable, sentinelle attentive tournée vers la mer, au sommet du Cap Sounion.
          Il fronça les sourcils… Là-bas au loin dans l’immensité agitée, il avait aperçu un tache sombre qui se rapprochait. Il braqua son regard perçant sur le point en mouvement qui se précisa lentement. C’était une embarcation à faible tirant d’eau… Juste un pont rasant les vagues, sans mat ni rames… Elle glissait simplement, comme portée par les vagues qui s’abaissaient devant elle avant de remonter en douceur sous sa poupe pour la faire avancer… Peu à peu, le Capitaine parvint à distinguer trois silhouettes à son bord.

 

*


          - Et là tu penses qu’un de tes congénères sera à son poste ?

          Shaka avait pris le parti de répondre machinalement à chacune des questions du Vent. Non qu’il se sentait obligé envers lui de quelconque façon que ce fût pour lui fournir les indications qu’il demandait, dans la mesure ou ces renseignements n’étaient pas "sensibles", mais il craignait de crouler sous un déluges de paroles s’il s’était obstiné à rester muet.

          - Si Laer s’est absenté du Temple du Scorpion sans se faire remplacer c’est qu’il n’a pas quitté la route des douze maisons. Dans le dixième temple vraisemblablement…
          - Oh mais tu n’as pas a chercher d’excuse, vous gérez vos défenses comme vous l’entendez, simplement je n’enverrais pas le patron se réfugier chez vous…

          Apeliote laissa échapper un soupir dont personne n’aurait pu dire s’il s’était s’agit de dédain ou de désappointement. Il venait d’identifier une présence dans ce qui pour lui était encore la demeure d’Aïoros.

          - J’étais curieux de voire à quoi ressemblait le nouveau Chevalier du Sagittaire mais on dirait bien que ce ne sera pas encore pour cette fois… Encore un jardinier du tilleul sans doute…

          Ou plutôt une belle jardinière… Le Vend du Sud-Est observait la Gardienne de l’Olivier avec un intérêt qui aurait été non dissimulé si lui-même ne l’avait pas été entièrement. Sa cuirasse de cuir et de métal entrelacés s’enflait régulièrement, au rythme d’une lente respiration soulevant une poitrine généreuse que l’habit ne parvenait pas à comprimer. Ses longs cheveux ondulés tombaient en cascade devant son visage, fontaine souple et flamboyante aux tons multiples, allant du rouge sang pour s’éclaircir jusqu’au jaune impérial, en passant par l’ocre et l’aurore. De rares taches de rousseurs étaient disséminées sur sa peau délicatement dorée comme du miel d’acacia fraîchement récolté. Elle semblait écouter. Assise sur la dernière marche de l’escalier menant au huitième temple du zodiaque, ses mains étaient posées sur ses genoux, sa tête baissée légèrement inclinée sur le côté. Apeliote sortit de sa contemplation admirative, un rien concupiscente, pour se ressaisir d’instinct. Jusque là il avait toujours considéré les Gardiens de l’Olivier comme une bande de guignols tout juste bons à encadrer les gardes, mais réflexion faite il ne connaissait pas l’histoire de tous. Il pouvait très bien y avoir un Chevalier d’Or raté dans le tas, celle là en tout cas n’avait pas l’air d’une militaire embrigadée, cantonnée à un rôle de planton…
          Ses craintes se révélèrent infondées. La Gardienne de l’Olivier se leva simplement pour saluer celui qui était l’un des trois hommes les plus importants du Sanctuaire, avant de s’écarter pour le laisser passer. Le Chevalier de la Vierge fit encore quelque pas avant de s’arrêter, sans se retourner pour faire face à celle qui avait temporairement la garde du Temple du Sagittaire.

          - A quoi étais-tu donc si attentive ?
          - Nous n’avons pas la chance d’avoir d’illustres professeurs pour nous entraîner. L’un des privilèges qui nous a été octroyés est de pouvoir circuler sur la Colline Sacrée. Autant en profiter pour écouter et observer… Et la maison du Sagittaire parle volontiers à ceux qui y dressent l’oreille…

          Un hochement de tête pour seul signe d’assentiment, Shaka reprit sa route. Apeliote lui emboîta le pas, non sans se pencher auparavant vers le cou de la jeune femme pour humer sa peau. Un délicieux frisson courut le long de son ventre. C’était sucré et salé à la fois, un parfum naturel d’aigre-douce, un mélange de caramel et de pain sortant du four, avec des nuances épicées qui lui évoquèrent la muscade et la coriandre. Il se retint convulsivement pour ne pas lui faire sentir un peu plus que l’air de son sillage. Il passa près d’elle, la tête dévissée pour surprendre son regard. Il détourna aussitôt les yeux, comme brusquement honteux de l’avoir observée de façon si impudique alors qu’elle ignorait jusqu’à son existence. A moins qu’il n’ait craint de se perdre dans de profondes bouffées de chaleur…Te raconte pas n’importe quoi… C’est pas des coups foudre qu’elle balance du fond de ses mirettes, c’est des bouts de magma incandescents !…
          Il rattrapa le Chevalier de la Vierge de façon presque précipitée, sans plus se retourner, encore profondément troublé par les yeux entraperçus de la jeune femme. Des yeux changeants, où dansaient des lueurs incendiaires prêtes à consumer ceux qui y plongeaient…

 

*


          L’océan avait finit par se lisser tel un miroir, chose rarissime à cette heure et à cette époque de l’année. Au-dessus de cette mer d’huile simplement troublée par quelques fins remous dans le sillage de l’embarcation, un fin brouillard s’était levé comme si l’air s’était singulièrement rafraîchi au niveau de la surface. Et c’est léchée par de longs filaments cotonneux que la coque s’immobilisa, frôlant à peine la pierre des marches, qui descendaient le long du flanc de la falaise pour se perdre dans la grande bleue inexplicablement assoupie.
          Sous les yeux scrutateurs de la Vigie à la Cape Pourpre, une lente procession commença son ascension. En premier venait la jeune femme qui était apparue debout à l’avant de l’embarcation, telle une figure de proue scrutant l’horizon et écartant de leur route les éventuels dangers par sa seule présence ostensiblement prévenante. Les yeux sombres dont l’irrationnelle acuité était connue de tous les gardes du Sanctuaire s’étaient d’emblée fixés sur elle. Elle avançait en silence, gravissant les marches avec une régularité si fluide que Nedjeth doutait qu’elle touchât réellement le sol, drapée dans une cape d’un bleu ardoise, qui enlaçait étroitement sa fine silhouette élancée. Une silhouette définitivement bleue. Des cheveux d’un bleu de Prusse, coupés très courts, légèrement hirsutes. Des lèvres bleu guède, fermées en une expression impénétrable. Une peau bleue dragée, comme si le créateur de toutes choses avait un instant mélangé ses pigments, un soir de travail harassant, à la lueur trompeuse de la lune. Mais il ne voyait pas son regard. Au contraire de celui de l’autre jeune femme qui fermait le cortège des nouveaux arrivants. Ses yeux s’étaient levé vers lui alors qu’elle grimpait le long de la falaise, des petits yeux rieurs mais nullement moqueurs, à la teinte outremer. Ses longs cheveux bouclés étaient d’un vert doux et nuancé, oscillant entre la menthe, la sauge et la pistache. Ils flottaient en permanence autour de son visage juvénile, comme si une brise éternelle jouait avec eux. La jeune femme était une contradiction vivante. Malgré son teint fruité et ses formes pleines de femme accomplie, sa jeunesse continuait d’éclater d’une simplicité quasi enfantine. Elle souriait avec une sincérité confinant à l’insouciance, tout en étant emprunte d’une sérénité qui se rencontre rarement ailleurs que sur le visage des aïeux paisibles, lorsqu’ils jettent un regard de satisfaction sur leur vie qui se termine… Mais entre les deux femmes venait celui dont la présence seule appesantissait l’air, ce que rien ne pouvait justifier entre le sublime de ces deux apparitions ô combien contrastée. En comparaison sa silhouette était lourde, le charme qui l’entourait l’aurait presque rendu disgracieuse si ce corps robuste habillé de noir ne dégageait pas malgré tout une grande souplesse, presque de la félinité. Ses bras étaient nus, bronzés d’une couleur inhabituelle témoignant de la rareté du soleil qui les avait ainsi halés. Il avançait avec lenteur et une exaspérante aisance qui respirait l’assurance et la fermeté. De son visage, seules quelques mèches d’un jaune impérial teinté de safran étaient visibles, masqué qu’il était sous la capuche d’un manteau indéfinissablement gris, changeant sans cesse de nuances au gré de ses ondulations. Une mante de fourrure immaculée aux reflets argentés était posée sur ses épaules.
          Le Capitaine les vit prendre pied au sommet du Cap Sounion à quelques pas de lui. Ils ne pouvaient pas ignorer sa présence. Mais ils passèrent devant la Vigie à la Cape Pourpre, sans ralentir ni marquer aucune forme d’intérêt pour l’observateur qui avait contemplé leur arrivée muette depuis l’extrême horizon océanique. Nedjeth se tourna ostensiblement vers eux alors qu’ils le dépassaient pour s’engager vers l’intérieur des terres, il hésitait encore sur la conduite à avoir en de telles circonstances. Les questionner ? Il y avait une certaine noblesse dans ce cortège qui l’empêchait de les apostropher… Les attaquer ? Bien que cette partie de la côte fût interdite puisque donnant directement sur le Sanctuaire, il n’en avait aucune envie. Les nouveaux arrivants n’avaient pas fait preuve d’hostilité, en dehors du dédain pour sa présence, et semblaient suivre une route qu’ils connaissaient parfaitement. Alors il rejeta simplement sa cape derrière ses épaules et déploya lentement son cosmos…
          Ils s’immobilisèrent. La femme bleue lui fit face sans hâte, et lui répondit en déployant une aura argentée qui crépitait d’étincelles céruléennes. Elle leva un bras à l’horizontale, sa main tendue dans la direction du Capitaine telle la pointe d’une lance mortelle… Ses yeux étaient bleus aussi. D’acier, tant par la teinte que par la fermeté, mais ils ne dégageaient pas d’agressivité, juste un calme impressionnant, accompagné d’une profonde résolution.

          - Je suis Jyll…

          Cela avait été prononcé en toute simplicité, comme par politesse, pour ne pas laisser un condamné dans l’ignorance. Nedjeth se tendit imperceptiblement et raffermit sa garde. La lance et le bouclier de son ordre étaient posés hors d’atteinte, contre une colonne des ruines du temple qui surplombait le Cap Sounion. De toute façon il doutait qu’ils aient pu lui servir à grand chose dans la circonstance, le bouclier peut-être à la rigueur, pour encaisser en partie une attaque frontale…
          Celle qui avait dit s’appeler Jyll laissa retomber son bras, l’homme arrivé entre les deux jeunes femmes venait de poser sa main sur son épaule. Quelque chose scintilla aux pieds du Capitaine, l’instant d’après il sentait un froid glacial s’emparer de lui. Il baissa les yeux. Il se trouvait debout au centre de cercle parfait, recouvrant le sol d’une fine pellicule de givre qui remontait pour l’enserrer jusqu’aux chevilles. Ça c’est pas ce que j’appelle à proprement parlé une attaque frontale… Il essaya de bouger sans succès, la finesse de la glace était de loin surpassée par sa solidité.
          L’homme s’avança vers lui. Sous ses pieds le gel perdait de sa transparence, blanchissait comme si le froid était encore plus intense sous ses pas. D’un geste désinvolte il fit glisser le capuchon qui masquait son visage, révélant un regard vif et étincelant comme un diamant, partant d’un œil unique, la pupille de l’autre étant définitivement ternie.

          - Ton aura est intéressante, elle me rappelle quelqu’un…
          - …
          - Dis moi seulement si Seiya et Shun sont arrivés au Sanctuaire.
          - … Le Chevalier Pégase est en route, son avion devrait atterrir bientôt. Je ne sais pas où se trouve le Chevalier Andromède.

          Celui qui commandait au froid fit un signe d’approbation et s’en retourna. Les deux jeunes femmes le suivirent, celle aux cheveux verts le gratifiant d’une petite moue désolée avec un geste qui ressemblait à un signe d’excuse. Stoïque dans la résignation, le Capitaine les regarda partir en essayant de savoir s’il pouvait encore compter ses orteils. Autour de lui, le soleil commençait à réchauffer le miroir gelé, de fines gouttelettes ruisselant doucement à sa surface. Il se sourit à lui même comme pour s’excuser de la désarmante futilité nourrissant sa dernière pensée, alors qu’il contemplait le dos de la plus fine silhouette de l’improbable trio… Dommage qu’Anduril soit en poste au Temple du Sagittaire, j’aurais bien aimé pouvoir les contempler toutes les deux côte à côte… enfin pour le contraste quoi…

 

*


          Il montait les marches dans l’ombre du Chevalier de la Vierge, un réflexe sans doute bien qu’il n’ait nul besoin d’une aide extérieure pour se cacher aux yeux de tous. Il regardait les longs cheveux blonds, devenus presque filasse avec le temps, qui tressautaient doucement sur la cape immaculée au gré de ses pas. Virgo Saint Shaka n’était décidément pas un être comme les autres. Bien peu de personnes pouvaient se vanter d’avoir su garder leur calme quand il avait décidé de les harceler de ses mordantes et perpétuelles provocations. Mais il y avait plus. Bien plus en fait. Le Saint devait avoir un orgueil démesuré pour se prétendre l’homme le plus proche des Dieux, mais Apeliote en cet instant sentait combien c’était presque légitime. Cela tenait à bien peu de chose, pour certains, le simple naturel avec lequel il traversait les temples. Mais le Vent du Sud-Est pouvait sentir tout le Sanctuaire vibrer en un accord parfait sous ses pas. Si le titre que Shaka s’était octroyé était un rien usurpé, il était certainement le plus grand mystique en vie sur Terre.
          Un peu de respect à défaut d’une réelle admiration ne faisait jamais de mal, surtout quand ce respect n’était pas avoué ouvertement. Cependant Apeliote se demandait si les sons qui lui parvenaient de plus en plus distinctement à mesure qu’ils s’approchaient de la dixième maison n’avaient pas guidé son humeur vers cette tendance à l’honnêteté. Un peu plus loin devant eux, quelqu’un jouait d’un instrument qu’il connaissait bien pour avoir été conçu par le plus étonnant des fils d’Hermès. Une Syrinx… Le musicien était plutôt doué d’ailleurs, son interprétation ne trahissait pas du tout l’esprit du compositeur originel. Sa maîtrise ne pouvait être en rien comparable à celle du plus connu des Satyres, mais elle s’en rapprochait de façon touchante. Les notes s’élevaient dans une triste harmonie, enchaînant l’intuition dans une mélopée qui n’avait jamais eu de partition. Une mélodie qui faisait vibrer les racines oubliées des anciennes vies primitives en une confuse mélancolie, presque déplacée dans cet environnement de pierres taillées. Et en même temps un chant caressait l’air. Un chant mélodieux, désarmant de simplicité, qui louait l’instant présent, la gaieté fondamentale. Les deux airs s’embrassaient à la perfection, s’entrelaçant au hasard des accords d’une façon qui semblait bien moins recherchée que prédestinée.
          C’est dans un décors en ruine que les deux visiteurs arrivèrent en vue des musiciens. Etrangement, la maison du Capricorne n’avait pas été reconstruite. Seuls se dressaient encore debout, une arche marquant l’entrée de la dixième maison et un auvent soutenu par quatre piliers, qui abritait la statue d’Athéna récompensant le plus juste de ses serviteurs. Autour ce n’était que pans de mur à demi dressés, bloc de pierres épars, colonnes brisées à des hauteurs diverses ou couchées à même le sol. La nature avait commencé à reprendre ses droits. Une glycine mauve avait pris possession de l’arche, et c’est sous une voûte fleurie en dépit de la saison avancée que les deux hommes entrèrent. Des bouquets de bougainvillées blancs avaient élu racine aux pieds de l’auvent et s’enroulaient autour des piliers, se gardant bien de pénétrer plus loin entre eux. Et tout autour, clématites et passiflores ornaient les pierres qui furent dressées, achevant de conférer à l’endroit un coté naturellement sauvage bien étranger au précédent gardien des lieux.
          Assise sous l’auvent, adossée à l’un de ses piliers, une femme jouait d’une flûte dont l’apparente fragilité des roseaux inégaux contrastait avec la solidité lumineuse de l’habit Saint qui la couvrait. Son casque cornu posé à terre, aux cotés d’un diadème d’or arborant la queue du scorpion, laissait admirer sa chevelure mauve et lilas qui descendait caresser ses épaules. Ses yeux ouverts, perdus dans une lointaine contemplation, étaient d’un vert d’absinthe teinté d’émeraude. Le chanteur lui faisait face, debout appuyé contre l’arche, les bras légèrement croisés sur sa poitrine. Il avait la peau très matte, presque brune, les traits typés d’une personne originaire du Sud du Golf Persique. Son visage dégageait une extrême douceur, un calme absolu étalé au grand jour sur des lignes d’une beauté à faire pâlir plus d’un serviteur du glorieux Apollon.
          Sans dire un mot, Shaka alla s’asseoir sur un bloc de marbre en rejetant sa cape par dessus son épaule. Il devait être ravi de s’arrêter un moment dans cette sérénité ambiante après les affres qu’il avait dues subir de la part de son compagnon de route. La musique changea, comme pour faire honneur à un nouveau spectateur. Le rythme devint plus tressautant, toujours harmonieux, mais plus vif, presque chaotique, comme si les notes après avoir survolé de verts pâturages s’étaient glissées dans l’ombre mystérieuse des arbres d’une antique forêt…

          Satyrs Festival

          Il sentit soudain quelque chose caresser ses jambes. Apeliote baissa les yeux. Autour de lui, entre les dalles de pierres disjointes, des bras de lierre se dressait insidieusement pour entourer ses membres en silence. Nom de Zeus la saleté !… Il fit un bond pour éviter l’emprise végétale juste un instant avant qu’elle ne se resserrât brusquement. Le sol où il se tenait une faction de seconde auparavant explosa, sous la poussée furieuse d’un entrelacement de verdure qui jaillit pour fondre sur lui. Il était sur le point d’amorcer un virage serré pour le contourner quand une brusque déflagration de cosmos retentit dans son dos…

          - Scorpius Pincers !

          Mu par son instinct, le Vent du Sud-Est se cambra en arrière au ras du sol pour éviter le coup qui fusait vers sa nuque. L’énergie libérée du revers d’un avant-bras passa juste au-dessus de son visage, pour frôler son torse avant de se perdre dans le foisonnement naturel qui se précipitait en sens inverse. Le mur de lierre fut pulvérisé, ensevelissant Apeliote sous un nuage de poussière mêlée de bris de feuilles et de gravas.
          Le calme retomba. Dans une anormale altération de la lumière environnante, Apeliote apparut dans son armure si étrangement translucide, assis au sommet de l’arche au milieu de la glycine, un sourire moqueur aux lèvres.

          - Vous pourriez balayer les marches une fois de temps en temps quand même…

          Il essuya sa bouche à la langue poudreuse d’un revers de la main, et sursauta brusquement… « Ou bien vous mangerez la poussière du Sanctuaire avant d’être parvenu en son faîte… ». Il prit ce souvenir comme une baffe en pleine figure.

 

*


          Un messager arborant la tenue de l’ordre de l’Olivier accourait vers les ruines du temple au Cap Sounion. Il distingua rapidement la silhouette droite et pourpre, debout comme à son habitudes aux abords de la falaise.

          - Capitaine, Athéna vous fait dire que la cérémonie de remise des armures aura bien lieu ce soir, elle vous demande de prépa… ?? …Capitaine ?!?
          - Oh la ferme, laisse moi dégeler en paix…

 

*


          Ils arrivaient au terme de leur périple. Apeliote était revenu parmi les visibles après avoir traversé le Temple des Verseaux dont la gardienne s’était au reste révélée absente. Mathématiquement le Chevalier des Poissons devait être chez lui, mais le Vent avait fini par se lasser de son petit jeu, bien que très tardivement. Il était même étrangement silencieux depuis la fin de sa confrontation avec Haudh6 et Laer, quelque chose le contrariait visiblement, et ce n’était pas le fait de s’être fait démasquer dans la dixième maison du zodiaque, véritablement la seule fois où sa présence avait été percée à jour en dehors de Shaka. Capricorn Saint Haudh était visiblement en harmonie avec son signe, bien d’avantage que ne l’était l’impétueux Shura, le bourreau d’Aïoros. Le Capricorne était une allégorie en l’honneur de Pan, fils d’Hermès et compagnon favori de Dionysos, mais avant tout le maître de la nature sauvage. Il était difficile de tromper la nature en éveil, et par extension, une personne qui savait l’écouter comme l’avait prouvé la gardienne du dixième temple. Non il y avait autre chose qui l’agaçait profondément…

          - Alors tu te décides oui !? Qui c’est lui, le nouveau Calchas ?!

          Shaka esquissa un sourire, pour la première depuis qu’il connaissait la contestable compagnie du Vent du Sud-Est. Il avait attendu longtemps, mais il tenait enfin sa revanche sur l’assurance présomptueuse d’Apeliote.

          - Pas tout à fait. Mais il y a un peu de ça, Annatar est un être à part c’est certain… Il est le septième fils d’un septième fils…

          Un Faiseur… Un dénoueur du destin… Cela faisait une éternité qu’Apeliote n’en avait pas rencontré, et une autre éternité qu’il n’en avait pas rencontré un qui fût éveillé au cosmos… Athéna avait quelqu’un de dangereux dans ses rangs, pour ses adversaires seulement il fallait l’espérer. Savait-elle seulement qu’elle avait failli perdre la première Guerre Sainte qui l’opposa à Arès à cause de la présence d’un Faiseur dans les rangs du Dieu de la guerre… Ceux dont la naissance avait été attendue deux fois sept fois étaient des hommes puissants, des hommes faits pour le pouvoir et qui avaient bien souvent l’envie légitime d’en obtenir d’avantage… Et c’était à l’un d’eux, maîtrisant le septième sens, élève de celui qui passait pour la réincarnation de Bouddha, qu’elle avait confié la garde des armes de la Balance…
          Ils étaient arrivés en vue du dernier temple. Un temple lui aussi ouvert sur le ciel. Des colonnes et des arches de hauteurs diverses se dressaient au hasard au milieu d’un bassin artificiel s’étalant sur tout le site de l’ancienne demeure des Poissons. L’eau était profonde, d’un bleu sombre, presque abyssal, seulement égayé par les pétales blanches doucement violacées des jacinthes qui flottaient à sa surface. Quelques pâles rosiers grimpant le long des colonnes évoquaient encore l’ancien gardien des lieux. Debout sur une des dalles à fleur d’eau qui pour être largement espacées traçaient tout de même un chemin sec au travers de sa maison, le successeur d’Aphrodite les regardait avancer sans montrer aucune surprise.

          - Maître Shaka, estimable visiteur, vous êtes attendus dans la salle du trône…
          - Ah ? Tant mieux, j’étais le premier mais on dirait bien que les autres ont profité de ma petite tournée d’inspection pour décider de se pointer… Bien vu merlu, allez passe devant on te suit…

          Sirion fronça les sourcils en jetant un coup d’œil à Shaka, lequel lui répondit avec un haussement d’épaules désespéré. Sans plus chercher à comprendre il remit son casque qu’il gardait posé au creux du bras et se détourna pour leur ouvrir la route.
          Après un bref passage au milieu des jardins du palais qu’ils traversèrent sans ralentir il les mena jusqu’à la grande porte à double battants qui gardait l’entrée du cœur du Sanctuaire. Elle tourna silencieusement sur ses gonds sous la poussée de ses deux mains, pour s’ouvrir sur la salle de réception qui n’avait pas connu autant de monde à la fois depuis bien longtemps. Pisces Saint Sirion s’effaça pour laisser passer le duo électrique avant de se retirer en refermant la porte derrière eux. Sa place n’était pas ici.
          Cinq visages aux expressions diverses s’étaient tournés d’un commun mouvement vers les nouveaux arrivants. Athéna arborait un sourire fébrile qu’elle semblait vouloir essayer de contenir pour ne pas complètement éclater de rire. Les ailes du casque de Gorthol étaient agitées de tels tremblements qu’on aurait dit que le masque opalin qu’elles surmontaient était sur le point de se fissurer. Et Ikki… Le Phénix paraissait juste en instance d’expliquer preuves à l’appui la différence entre combustion spontanée et ignition délibérée… Quant aux deux étrangers du Sanctuaire, ils étaient particulièrement dissemblables, leur figures presque antagonistes. L’un avait la peau cuivrée, des cheveux noirs et brillants qui descendaient droit sur ses épaules. L’autre, très pâle était d’un blond cendré, ses yeux bleus presque translucides. Mais tout deux partageaient avec Apeliote, cette même fausse jeunesse qu’arboraient leur visages alors que les lueurs au sein de leurs pupilles annonçaient orgueilleusement les millénaires qu’elles avaient contemplés.
          Apeliote s’avança vers la Déesse pour prendre sa main et la porter à ses lèvres, geste incongru dont l’apparente galanterie ne trompa personne par le ton d’une familiarité déplacée qui l’accompagna.

          - Ravi de te revoir Pallas. Laisse moi te dire que tu es beaucoup plus à ton avantage dans ce corps que lors de notre dernière entrevue, pour une personne aussi charismatique que toi ta précédente incarnation manquait un peu de… reliefs…

          Athéna éclata de rire en posant sa main sur le bras de Gorthol qui avait bondi de son trône en entendant ces paroles, tout en jetant un regard apaisant en direction d’Ikki dont le cosmos menaçait de s’échapper de ses oreilles en noires fumerolles.

          - Toi par contre tu es toujours le même Api, cela dit tu arrives un peu tard pour les éloges, Lips7 et Argeste t’ont déjà bien devancé…
          - Bande de rapaces, vous auriez pas pu m’attendre non ?
          - Qu’est-ce que tu veux, on préfère les belles mauves aux grandes blondes, toi et ton goût pour les escort-girls…
          - Et tu vas sans doute nous raconter qu’elle est vierge celle-là, comme d’hab…
          - Messieurs s’il vous plait, un peu de tenue… Je comptais sur l’arrivée de Shaka pour apaiser les esprits mais il me semble que sa patience a déjà été mise à rude épreuve. Si vous pouviez faire un effort et montrer le même respect qu’envers moi à l’égard de mes Chevaliers ici présents… Je doute que je puisse encore les retenir longtemps si vous continuez ainsi le temps que Kaikas9 nous ait rejoint.

          Le silence qui suivit les déroutèrent tous par son caractère inattendu. Pris séparément, les Vents semblaient répugner à se taire, alors que les trois décidassent simultanément de la mettre en veilleuse… Ils échangeaient un regard étrange, indéchiffrable, où se mêlaient confusément ennui, culpabilité, et une vague inquiétude… Ce fut finalement Lips qui s’avança. Le Vent du Sud-Ouest au physique d’Indien amazonien était celui des trois à posséder ce qui s’apparentait le plus à de la maturité.

          - C’est là qu’est l’os Athéna, nous ne savons pas où est Kaikas…
          - … Tu veux dire que tu ne sais pas quand il va arriver ?
          - Non, il veut dire qu’on a perdu le Nord-Est…

          Gorthol laissa retomber sa tête avec un signe de dénégation dédaigneuse. Et dire qu’il avait craint une mauvaise nouvelle, cette entrevue tournait de plus en plus à la farce…

          - Un Vent déboussolé, j’aurai vraiment tout entendu aujourd’hui… Comment il a fait son compte pour se perdre en route ?
          - Eh Oh ! Fais gaffe à ton froc l’évêque, on n’a jamais dit qu’il s’était paumé, on connaît mieux chaque recoin du globe que tu ne connais ta toge !
          - Mais personne ne l’a vu depuis deux lunes, ni nos aînés, ni notre père, ni même Hermès, personne…
          - En fait pour que même le père ait perdu sa trace il n’y a pas trente-six solutions, la première étant qu’il se trouve à l’intérieur d’un Sanctuaire Divin…
          - Et c’est pourquoi vous êtes venus me trouver… Mais je n’ai pas vu Kaikas depuis plus de deux siècles… En tout cas je peux vous certifier qu’il n’est pas ici…
          - Alors il faut qu’il ait quitté la surface de la Terre, mais il ne l’aurait pas fait sans raisons, et encore moins sans prévenir…
          - A moins qu’on ne l’ait obligé…

          Apeliote et Lips bondirent sur leurs pieds pour faire face à leur frère. Le regard azurin d’Argeste s’était durcit de façon inhabituelle, témoignant d’une inquiétude certaine, lourde de conséquences.

          - Qu’est-ce que tu racontes ?!
          - J’ai vu Borée avant de venir ici. Les Cardinaux continuent de chercher, mais lui a trouvé des traces inquiétantes sur le Miroir de Sel…
          - Le Miroir de Sel ?
          - Un glacier paumé en plein milieu de l’Ukraine, et donc sur le territoire de Kaikas…
          - Enfin ça n’a pas de sens ! Hermès et vous êtes toujours restés neutres ! Qui aurait eu intérêt à attaquer l’un des vôtres ! Et qui en aurait eu l’audace surtout, tout le monde sait que pour être aux ordres de mon frère vous n’en êtes pas moins restés sous la protection de Zeus !…
          - Ce n’est pas ça qui m’inquièterait le plus à ta place… Si notre frère a bien été attaqué, s’il a été enlevé… Athéna, tu as ici trois hommes qui ne sont pas loin d’être non seulement les plus puissants parmi les Chevaliers à ton service, mais aussi les plus puissants parmi tout ceux qui se sont tenus à tes côtés depuis que tu as hérité de la Terre. Et aucun d’entre eux ne sauraient nous arrêter. Alors je te pose la question, qui en ce monde et en ces temps serait assez fort et assez adroit pour se saisir d’un Vent…
          - Et tu ferais bien te creuser pour trouver rapidement une réponse… Tu l’as dit toi-même, un tel acte ne nous concerne pas uniquement. Si quelqu’un a été assez fou pour commettre ce sacrilège, c’est une véritable déclaration de guerre, non seulement envers nous et Hermès, mais aussi envers le Dieu des Dieux… et par extension, envers tous les Olympiens…

          Le Phénix n’avait pas prononcé un mot depuis l’arrivée de Shaka et d’Apeliote. Toujours silencieux, il tourna lentement le dos au conseil et se dirigea à pas lents vers les portes de la salle du trône.

          - Ikki ou vas-tu ?!
          - Je n’aime pas quand il y a trop de questions lancées dans le vent et personne pour souffler les réponses, ça me les brise, je vais prendre l’air…

 

*


          Elle mit un genou en terre devant la pierre noire sur laquelle se tenait toujours assis l’Exécuteur de l’Ineffable. Leur maître à tous, celui qui les avait réunis lors de la désagrégation des Enfers, après qu’il ait réussi à se sortir seul de sa prison errant aux confins du Léthé. Elle n’aurait su dire si la sensation d’écrasement qu’elle éprouvait à chaque fois qu’il paraissait devant lui, était due à l’improbable monolithe cyclopéen qui dressait son anormalité derrière la pierre noire, ou si c’était la seule présence de cet homme, aux orbites vides et pourtant pleines d’une insondable nébulosité, qui amenuisait si misérablement son être.

          - Ça concorde maître. Le De Vermis Mysteriis ne laisse plus aucun doute. Je connais dès à présent l’invocation du Bouc aux Mille Chevreaux, lorsque nous aurons localisé l’endroit où il est enfermé, sa résurgence sera inéluctable.
          - Bien. Tu es donc prête.
          - Je suis prête. Et même si je ne connais pas le lieu, je suis presque sure de savoir dans quelle région il se trouve.
          - Vraiment ?
          - En Amérique du Sud je pense. Probablement à Chichen Itza ou à Uxmal…
          - Bien... Tu es donc prête ?

          Elle crispa involontairement les mâchoires en comprenant l’avertissement. La clairvoyance de l’Exécuteur de l’Ineffable était sans limite. S’il posait la question, c’était qu’elle-même n’avait pas encore totalement choisi comment y répondre. Et elle ne savait que trop pourquoi. La libération de Shub-Niggurath ne représenterait pas seulement un fléau pour l’humanité. Ce serait l’entière perversion de la création. Quelque chose qui rendrait la portée de ses actes passés dérisoire.
          Ce ne serait plus quelques femmes de l’ancienne Phrygie qui se verraient forcées de partager les larmes de leur reine éplorée, elle qui avait vu couler le sang de la chaire de sa chaire, versé par la plus grande des Déesses pourtant sans cesse bafouée par les infidélités de son divin époux, elle qui avait jeté à la face de l’Olympe la violence de son infortune en étendant elle-même le courroux d’Héra à toutes les nouvelles mères qu’elle rencontrait. Jusqu’à ce que les plaintes des nourrissons de plus en plus nombreux sur les rives de l’Archéon décident le Dieu des dieux à la foudroyer. Mais le Bouc aux mille Chevreaux apporterait avec lui la semence des Grands Anciens. Avec lui surviendrait la longue dégénérescence, la dépravation complète de toutes vies, la déchéance ultime du monde lui-même. Quelque chose qu’un simple désir de vengeance ne pouvait suffire à cautionner.
          Elle leva les yeux sur l’Exécuteur de l’Ineffable. Elle savait. Lorsque ses enfants avaient été mis à mort, on l’avait privé du droit de tout être vivant à participer à l’avenir. Lorsque Zeus lui avait donné le nom de Lilith en l’envoyant rejoindre les profondeurs du Tartare, il lui avait dénié le droit à l’existence. Privée de laisser son empreinte pour les générations futures, elle avait été spoliée de son humanité présente. Elle n’était plus qu’une ombre qui rêvait encore d’un temps où elle faisait partie du monde. Le jugement arbitraire des Dieux… Si les hommes étaient vraiment vivants, s’ils étaient nés avec ne serait-ce qu’un peu d’honneur, alors ils ne pouvaient tolérer de servir ainsi de pantins au sein de cette grande mascarade olympienne. Elle allait les aider à s’affranchir des caprices divins, et les marionnettes briseraient leurs ficelles, pour retomber inertes certes, mais libres… Peut-être aurait-elle quelque regrets, mais en tout cas pas de remords.
          Son maître ne savait sans doute pas sourire, elle sentit simplement une vague satisfaction émaner un instant de lui.

          - Ton choix est fait.
          - Oui maître. C’est irrémédiable…
          - Il ne pouvait en être autrement mais tu devais franchir le pas seule. Ainsi je te verrai te lever parmi les sept précurseurs du Dernier Retour, Lamia, toi qui en ton sein a vu se tarir la jouvence du monde.


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Notes du Chapitre
vers le Chapitre 4 - vers le Chapitre 6