LE DERNIER RETOUR

 

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Acte I, Chapitre 4

Un air de silence

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          Ce n’était plus la température des beaux jours. Mais il n’y a avait pas un souffle de vent pour vous faire frissonner d’avantage, et le soleil d’octobre s’en donnait à cœur joie. Si la chaleur qu’il dispensait ne suffisait plus à réchauffer l’atmosphère, ses rayons laissaient sur la peau une délicieuse sensation de bien être. Quoique… le bien être n’était sûrement pas en cet instant la préoccupation principale des personnes présentes dans le Colysée, non plus que le désir d’un peu de chaleur supplémentaire au vu de leurs cheveux que la sueur collait à leur front.
          La jeune femme respirait avec peine, cherchant désespérément un nouveau souffle. Ses fins cheveux blonds ainsi que sa tunique de lin, grossièrement renforcée par quelques protections de cuir, étaient maculés de poussière. Une fine ligne écarlate courrait de son front jusqu’à sa lèvre supérieure. Un genou en terre, elle l’essuya d’un revers de la main avant de se redresser sous les invectives de son maître.

          - Debout Cassandra ! Tu ne quitteras pas les lieux sur tes deux jambes à moins de réussir à bloquer son attaque ! J’ai déjà vu un de mes élèves perdre contre un des protégés de Marine et je n’ai pas l’intention de me faire humilier une fois de plus !

          Les mots cinglèrent douloureusement l’orgueil de l’apprentie. Elle n’était pas de celles qui se couvrent de ridicule, pas plus qu’on ne pouvait la molester impunément. Elle lança un regard noir à son mentor et fit brûler son cosmos.

          - Tu ne devrais pas te montrer aussi souvent acerbe, un jour tu regretteras d’avoir été trop blessante…
          - Mêle-toi de ce qui te regarde, toi tu finiras bien par regretter ton manque de fermeté, alors ne me dis pas comment je dois éduquer mes élèves !… Cassandra est comme moi… en ce moment elle me déteste mais tout à l’heure elle sera la première à avoir envie de me remercier, même si elle ne le fera jamais ouvertement.

          Ces mots avaient été prononcés en s’amenuisant pour se terminer dans un murmure sur un ton qui ressemblait presque à celui d’une excuse. Marine regarda sa rivale et amie. Comme il lui semblait loin le temps où le Chevalier de l’Ophiucus passait pour une tigresse assoiffée de sang… Shina était aussi forte qu’avant, aussi intransigeante. Mais aussi plus fragile en un sens, depuis qu’elle avait admis ne pas être seulement une machine entraînée au combat, mais un être humain soumis à l’inconstance et aux émotions. Elle avait longtemps été perturbée par l’abolition de la règle sur le port du masque des femmes Chevaliers. Et elle avait appris finalement à ne plus renier sa féminité mais à l’assumer. Et si désormais au sanctuaire on connaissait la beauté de son visage, et pour certains l’expression d’infinie douceur que pouvait prendre par instants son regard, elle s’était encore plus âprement employée à rester aux yeux de tous une combattante aux qualités incontestables. Et Cassandra avait à gérer la même dualité. C’était encore plus dur pour elle car sa réputation était encore à construire et les nouveaux Chevaliers masculins ne faisaient rien pour la mettre à l’aise. Marine reporta son attention sur l’arène.

          - Yama, encore une fois !

          D’un geste machinal ce dernier éleva de nouveau les bras, jetant un coup d’œil à Elwing1, la jeune femme avec qui il partageait l’enseignement du Chevalier de l’aigle, assise aux pieds de leurs maîtres comme l’autre élève de Shina, en une observation attentive de la scène. Ses bras tendus au-dessus de lui, paumes rejointes, doigts écartés, mains en coupe, il se prépara à invoquer pour la troisième fois son arcane. Il était un peu frustré de ce simulacre de combat. Cassandra s’apprêtait encore à bloquer son attaque, conformément aux ordres de son maître, alors qu’il ne doutait pas qu’elle puisse désormais l’esquiver. Quand à la contenir… sa deuxième tentative n’avait réussi qu’à la freiner avant qu’il ne dissipe son énergie pour ne pas risquer de la blesser trop durement. Tant pis pour elle, c’était au Chevalier de l’Ophiucus de mesurer les risques qu’elle encourrait, lui ne pouvait se permettre de retenir à chaque fois ses coups au risque de voir se détériorer sa technique…
          Une boule d’énergie rouge sombre aux reflets violacés apparut entre les mains de Yama. Cassandra se ramassa sur elle-même, faisant refluer son cosmos vers la paume de sa main gauche tendue devant elle… Un éclair d’incompréhension traversa l’esprit de son adversaire quand il s’aperçut qu’elle avait renoncé à se servir de ses deux mains. Il n’en libéra pas moins sa puissance.

          - Abundance Dish !
          - Shield of Faith !

          Alors que les bras encore levés Yama projetait son cosmos en direction de son adversaire, des particules lumineuses s’échappèrent de la main de Cassandra et s’épanchèrent devant ses doigts. Il y eut un flash étincelant quand les deux énergies se rencontrèrent. Un flot de puissance ininterrompue coulait des deux mains tendues vers le ciel, et s’agglutinait contre un parfait écu d’énergie irradiant d’une clarté bleutée. Yama serra les dents. Elle a réussi la garce… pour l’instant… Il alla puiser au plus profond de ses ressources pour encore augmenter le déversement d’énergie, lequel grossit brusquement. Cassandra commençait à être repoussée. Le bouclier qu’elle avait invoqué tenait bon mais ses pieds raclaient le sol sous la force du recul. Dans un cri de rage elle s’arque bouta sur ses jambes et attrapa son poignet gauche de sa main vacante. Elle criait toujours, projetant toutes ses forces devant elle. Un instant l’écu sembla vaciller, Yama sourit en le voyant sur le point de se dissiper. Ce ne fut pas le cas. Le bouclier se déforma brutalement, retournant sa courbure pour présenter sa face creuse à l’attaque de Yama. Celui-ci n’eut pas le temps d’être surpris. Le flux d’énergie tourna brusquement sur la surface concave de l’écu pour faire volte-face et le heurter de plein fouet. Il fut projeté à une dizaine de mètres, avant de retomber dans les bras d’Elwing qui avait bondit pour lui éviter la violence de l’impact.

          Il s’étira en regardant les deux groupes se former, les uns pour se féliciter, les autres pour se rassurer. Il sourit. Certaines choses n’avaient pas changé, comme la rivalité des deux femmes qui luttaient pour former le meilleur Chevalier qui soit. D’autre si, comme le niveau que promettaient d’atteindre les nouveaux Saints d’Argent avant même qu’ils ne soient en possession de leurs armures, qu’ils s’agissent des élèves de Seiya et compagnie ou de ceux des deux Chevaliers d’Ithildin2. Marine et Shina, les Chevaliers d’Ithildin, ainsi les nommait-on dans tout le sanctuaire, de même que l’on nommait Jabu et ses comparses les Chevaliers d’Airain, titre qui les différenciait d’ores et déjà des futurs nouveaux Chevaliers de Bronze. Et dire que lui et les siens avaient été les premiers à les appeler ainsi, pour une fois qu’ils lançaient une rumeur plutôt que de la récolter…
          Il bailla sans crainte de se faire entendre en se levant du dernier gradin du Colysée. La sieste était finie, il était tout de même temps de remplir ses obligations. Du haut de la muraille il contempla la colline sacrée, le flanc de la montagne où s’ouvrait un peu plus loin à l’insu de beaucoup, la voie secrète qui menait au treizième palais en contournant la route des douze maisons. La voie que le cosmos d’Athéna interdisait à quiconque possédait une once d’hostilité envers elle ou un de ses Chevaliers, la voie rapide… la voie ennuyeuse… Il se retourna une dernière fois vers le centre de l’arène affichant une moue un rien désabusée. Le spectacle avait été reposant mais pas spécialement distrayant. Un petit rire, et il croisa les mains derrière sa nuque en se laissant tomber en arrière. Le corps chuta le long du mur extérieur du Colysée en une courbe gracieuse, paraissant aussi léger qu’une feuille livrée à l’air. Et au moment où il allait atteindre le sol, le temps eut comme une seconde d’incertitude… La lumière hésita puis le traversa. L’homme avait disparu.

 

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          Le parfum des roses, c’était ce avec quoi elle se réveillait après chaque nuit passée au Sanctuaire. Aux premières lueurs du jour, la rosée était saturée de cette fragrance et en s’évaporant elle la distillait peu à peu dans l’atmosphère, jusqu’à remplir toutes les pièces du treizième palais ouvertes sur les jardins.
Elle aimait cette odeur. Elle rappelait à sa part divine de lointains souvenirs de l’époque où elle vivait encore sur l’Olympe, les banquets où coulait l’ambroisie quand les réjouissances battaient leur plein sous la direction joviale de Dionysos, les moments de simple félicité, quand Eris avait oublié de s’inviter. Ces jours là la Déesse Née des Vagues ne manquait jamais de couvrir les tables des pétales de cette fleur ô combien belle et délicieusement odorante. Mais la jeune femme humaine en elle aimait aussi les roses. Elles semblaient avoir suivi Saori tout au long de sa vie, des allées fleuries de la demeure Kido, jusque là, au sommet de la Colline Sacrée, éternellement gardiennes de ses émotions. Toutes n’étaient pas roses, certaines avaient la couleur du sang. Comme celles d’Aphrodite, le père des jardins du Sanctuaire supérieur. Aphrodite qui avait tant fait souffrir Shun et Seiya durant la Guerre Fratricide, Aphrodite qui presque comme tous ses pairs était mort pour elle devant le Mur des Lamentations.
          Les roses étaient la mémoire d’Athéna Saori, elle qui s’était souvenue qu’elle était née Déesse, elle qui n’avait jamais oublié qu’elle était née humaine. En cet instant, à tout observateur cette dualité se serait imposée d’elle-même. Sa robe légère de soie immaculée, sa longue chevelure mauve lâchée en un désordre matinal et pourtant loin de toute disgrâce, son visage angélique, jusqu’à sa silhouette, ni simple ni provocante, donnaient un aperçu de l’harmonie quand elle transcendait le cours du temps. Mais son expression, son regard particulièrement, était celui d’une femme qui aurait pu être ordinaire. Et c’était cet aspect qui bien souvent prenait le pas sur sa nature divine aux yeux de ceux qui la côtoyaient. Peut-être parce qu’après la dernière Guerre Sainte elle s’était abrutie de travail au sein de la fondation Graad, dans un humanitarisme forcené pour alléger le prix des larmes. Peut-être parce qu’on pouvait la voir passer au bras de Seiya sans qu’elle s’en défende, comme n’importe qu’elle femme avec son amant. Parmi tous les nouveaux Chevaliers ainsi que ceux en voie de le devenir, si tous savaient qu’elle était une Déesse, si aucun ne mettait cela en doute, bien peu étaient ceux qui ne la considéraient pas d’avantage comme une figure maternelle. Tout comme pour les Protecteurs. Ces hommes qui n’étaient guère plus que des enfants lorsqu’ils avaient abattu un Dieu, mais qui loin de posséder les visages d’emblématiques héros mythologiques n’étaient bien souvent perçus que comme des Champions de la Chevalerie. Des êtres exceptionnels certes, mais que tous les futurs promus voyaient comme des modèles à égaler et surpasser en dépit du caractère impossible de renouveler un tel exploit. Les Protecteurs, à jamais ses amis. Seiya… Dire qu’à cause de toi on m’appelle là-haut « la Déesse au cœur d’écolière »... Un sourire malicieux éclaira son visage. Ou peut-être était-ce seulement de la tendresse…

 

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          Le palais de l’Aries Saint. L’obstacle n’était pas des moindres, de tout temps les Chevaliers du Bélier qui s’y étaient succédés avaient démontré une force spirituelle hors norme. Ici il ne suffisait pas de masquer son cosmos ou le bruit de ses pas, il fallait aussi faire taire ses pensées. S’il entrait là dedans en se concentrant pour passer inaperçu, le maître des lieux, s’il en était digne, sentirait aussitôt cette concentration. Il lui fallait atteindre l’harmonie parfaite… Très bon exercice…
La façade toute en longueur, à mi-chemin entre architecture grecque et architecture orientale, la coupole, les deux petites tours contre les côtés rappelant des minarets. Les images s’imprimaient sur sa rétine mais ne faisaient pas réagir son esprit hermétiquement fermé. Perron en demi-lune, terrasse encadrée par de hautes colonnes… Le signe du bélier au-dessus du portique, le large corridor traditionnel des douze maisons, des colonnes encore, la sortie bien visible en face, relativement proche, personne… Il avançait sans réfléchir, tous ses mouvements, toutes ses réactions comme programmées à l’avance. Une présence sur la gauche, une ouverture dans le mur ouest, une autre salle… Une bibliothèque, des rayonnages en pierre, des livres, beaucoup de livres… un autel de pierre, un parchemin déroulé, un jeune homme penché dessus… Son dos, son épaule, le parchemin, une langue oubliée, les dessins d’une armure… Il se pencha pour jeter un dernier regard à l’intérieur de la pièce sur le garçon qui n’avait pas eu le moindre mouvement de curiosité et esquissa un sourire. Le jeune homme releva brusquement la tête, il sentit les ondes de son esprit se déployer pour scanner le temple… Elles glissèrent au travers de sa présence. Le corridor encore, la sortie, l’extérieur, les marches…
          Il poussa un soupir de soulagement, hé ben, il était sacrément balaise le gamin, faut pas lui en laisser une miette… après tout, de tous ces jeunots c’est celui qui a le plus d’expérience… en tout cas il cache bien son jeu, y en a pas beaucoup qui doivent le croire capable de bûcher comme ça… Il reprit sa route, de façon un peu plus détendue, il n’aurait pas à faire autant d’effort pour les suivants, en tout cas pas pour le prochain.

 

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          Gorthol, ainsi que l’appelaient devant les autres ceux qui n’étaient que de très loin assujettis à son autorité, regagnait la surface du treizième palais. Il continuait de s’entraîner tous les jours au cœur même de la montagne, dans une salle ignorée de presque tous spécialement aménagée à cet effet. Mais ce matin là les murs d’orichalque avaient vraisemblablement eu de la peine à contenir les émanations de sa formidable puissance. Probable que la Colline Sacrée avait dû trembler sur ses bases. La journée qui s’annonçait menaçait d’être éprouvante et il avait ressenti le besoin de se défouler bien plus qu’à son habitude.
          Les cérémonies protocolaires l’ennuyaient souverainement. Tenir le Sanctuaire d’une main de maître afin de l’éloigner du laxisme dans lequel il aurait menacé de sombrer à cause de la sempiternelle douceur de la Déesse, ça c’était dans ses cordes. Mais les félicitations à la chaîne, le sacre officiel et bienveillant des nouveaux Chevaliers, les grands discours… Ca faisait partie des désagréables assignations qu’il devait assumer avec le rôle de Grand Pope. Et pour ce genre de choses il ne fallait pas compter sur l’aide d’Ikki. L’oiseau se taillait la part belle dans le rôle qu’il voulait bien jouer au Sanctuaire.
          Il dressa l’oreille en passant dans la cour intérieure qui marquait la séparation entre les appartements du maître des quatre-vingt huit constellations et ceux d’Athéna. Une musique venait de s’élever en dehors un peu plus bas. Il fronça brièvement les sourcils avant d’esquisser un sourire. Il n’aimait pas entendre les sons qui lui parvenaient de la dixième maison chaque jour peu avant l’aurore. Un hymne à la vie nocturne qui se referme, étrange et mystérieuse, pour faire place à la "vraie vie". Un air beaucoup trop chargé de mélancolie à son goût. Gorthol considérait la mélancolie comme la douceur, c’est à dire comme une faiblesse, et qu’un Chevalier d’Or fasse preuve de ce genre de sentiments le dérangeait au plus haut point. Mais il ne s’agissait pas de ça en cet instant. La musique qu’il avait reconnue provenait d’une flûte taillée dans un coquillage nacré. Elle était belle mais forte, affirmée. C’était la musique d’un homme sincère qui saluait sa Déesse entraperçue par hasard à son balcon, pas un air de plate dévotion, mais un air chargé de respect et de convictions, celui d’un gardien à son poste qui affirme que la confiance que l’on a placée en lui était parfaitement méritée. Un Chevalier d’Or dont la fiabilité serait tout de suite apparue rassurante si ces temps de paix ne l’avaient pas voulue anodine. Et comme la musique s’éteignit, Gorthol perçut une brusque émanation de cosmos, qu’il devina sans conteste comme un salut destiné à son attention. Ainsi était Pisces Saint Sirion3, celui qui s’il n’était de loin pas le plus puissant du nouvel ordre du zodiaque, était apparu au fil de ces dernières années comme promettant de devenir l’un des plus assidus défenseur du Sanctuaire. En tout cas l’un de leurs élèves les plus appliqués.
          Le Grand Pope lança brusquement sa main ouverte vers le ciel, libérant une boule d’énergie d’un bleu nuit parsemé d’étoiles dorées. Elle s’éleva suivant une ligne verticale avant de brusquement infléchir sa course pour fuser vers le douzième temple du zodiaque qu’elle atteignit dans une puissante déflagration. Un rire de satisfaction s’éleva dans la cour intérieure, Gorthol savait que le Chevalier des Poissons avait évité le coup.

 

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          La demeure des colosses dorés. Bien souvent les princes de la subtilité… Il esquissa un sourire moqueur en s’avançant à l’entrée du temple. Même l’architecture des lieux était des plus simples, en tout cas comparée à celle de la première maison. Le temple du Taureau ne se distinguait en rien de la multitude des constructions antiques qui parsemait encore le territoire grec. Peut-être juste une impression un peu plus massive, une impression de lourdeur, comme son gardien sans doute. Le Saint était là. Par d’erreur possible, même si comme savait le faire Aldébaran son illustre prédécesseur il parvenait à masquer jusqu’à la plus infime émanation de son cosmos. Le visiteur entra d’un pas précautionneux mais relativement relâché en comparaison de son passage dans le temple du Bélier. Dissimuler son cosmos… c’était insuffisant pour espérer tromper l’instinct des siens. Il savait qu’il y avait quelqu’un, son sixième sens n’avait nul besoin de s’appuyer sur une perception physique ou un flux d’énergie pour en être assuré.
          La grande salle du temple était parfaitement carrée, nue de tout ornementation mises à part les deux rangées de colonnes parallèles qui longeaient l’intégralité des murs. Des ouvertures sans portes à l’est et à l’ouest conduisaient sans doute aux appartements. Le Taurus Saint était au centre de la salle, immobile les yeux fermés, assis en tailleurs les bras croisés, parfaite sentinelle concentrée dans une méditation profonde et néanmoins attentive à tout intrus. Parfaite, ou presque, il retint un ricanement. Son armure semblait assoupie également, mais sans irradier d’un feu majestueux elle n’en dégageait pas moins une formidable impression de puissance, totale, infaillible. Le gardien de la première maison avait visiblement retenu quelque chose de ses heures assises devant des parchemins, en quinze ans il avait eu le temps de redonner aux habits sacrés leur merveilleuse prestance. Un détail pourtant le retenait dans son observation, jusqu’à ce qu’enfin il put mettre le doigt dessus, visible comme le nez au milieu du visage, à l’instar des plus grandes évidences qui s’obstinent à nous échapper sans raison. La corne du taureau. Elle se dressait, fière, pointue, mais unique. A la place de l’autre seule la base restait, coupée nette à quelques centimètres du casque. Intéressant… Avec sa gueule carrée et ses mèches de blondin il a tout de la brute niaise au grand cœur… Mais on dirait bien que le bovin de service est assez consciencieux pour vouloir tirer un enseignement de toute erreur, même de celles qu’il n’a pas commises lui même…
          Il se tenait juste à ses cotés, fixant intensément son visage fermé. Même ainsi la corne du Taureau s’élevait à auteur de son épaule. Une brise aussi brève qu’imprévue balaya l’entrée de la seconde maison. Les yeux du Saint s’ouvrirent aussitôt, il put sentir son attention qui se tendait vers les marches menant à sa demeure. Le Chevalier d’Or resta un long moment ainsi aux aguets… puis dans un bâillement long et sonore il s’étira en élevant les bras, sa musculature impressionnante faisant craquer ses articulations. Sa langue claqua une ou deux fois dans sa bouche, comme un fêtard qui après un réveil tardif et douloureux essaie de se souvenir du fonctionnement de ce bout de chaire pâteux. Le Saint grogna une dernière fois en se massant la nuque, puis reprit sa position initiale. Dans son dos, le visiteur invisible franchissait la sortie de son temple dans une hilarité muette.

 

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          - Athéna, puis-je vous souhaiter le bonjour avec une bonne nouvelle ? L’avion de Seiya arrivera dans quelques heures comme prévu, il ne l’a pas raté cette fois.
          - Bonjour Kanon, je te remercie de t’en être inquiété, je crois que la patience est le fort de bien peu de ceux qui ont vu le jour sur l’Olympe.

          Gorthol fit un geste de dénégation comme pour relativiser son mérite. Athéna était la seule à l’appeler encore par son ancien nom ce qui avait tendance à le mettre mal à l’aise. Autant lui préférait son nouveau patronyme qui affirmait sa rupture avec ses actes passés, autant la Déesse persistait à l’appeler Kanon pour lui certifier ainsi qu’elle l’acceptait entièrement à ses côté, lui et ses antécédents pour le moins discutables pour un Grand Pope.

          - Cette journée à l’air de moins vous effrayer…
          - Elle ne m’effrayait pas, c’est juste que…
          - Juste que vous avez l’impression de priver inutilement ces jeunes gens de leur avenir, et que la perspective que ce ne soit pas inutile justement serait encore plus amère. Mais ce n’est pas le cas, les Veilleurs de l’Olivier en sont la meilleure preuve, tous sont fiers d’être à votre service. Et pour ce qui est de l’improbable nous n’avons jamais aussi bien été armés pour nous prévenir des troubles. Douze Chevaliers d’Or, douze Chevaliers d’Argent, douze Chevaliers de Bronze… Sans même parler des Protecteurs et de votre serviteur.

          Athéna secoua la tête comme pour chasser des pensées désagréables qui menaçaient de resurgir. Elle se redressa avec un grand sourire aux lèvres.

          - Je sais Kanon. D’ailleurs tu as raison je suis beaucoup plus sereine ce matin, ce réveil en musique était des plus agréables, tu as été l’auteur de la seule fausse note… Sans conséquences bien sûr mais tu n’y es pas allé de main morte…
          - Ce n’est pas parce que les gardiens des douze maisons ont terminé depuis longtemps leur apprentissage qu’il faut les laisser s’encroûter. L’inactivité n’a jamais été bonne pour un Chevalier, même si ceux-là continuent de s’entraîner régulièrement…
          - Oui, oui… Et puis il faut bien que tu t’extériorises un peu quand tu entends un joueur de flûte dont la mélopée a incontestablement une connotation marine. C’est bien tu progresses, tu refoules moins qu’avant…

          Comme il était gênant parfois que lever la main sur la réincarnation d’une Déesse soit inévitablement considéré comme un sacrilège… Une toute petite claque de rien du tout, c’est pas un acte de rébellion, juste une thérapie… Pensées vaines et inutiles s’il en était, le nouveau Grand Pope n’était plus à l’aise dans le mensonge, ni envers les autres ni envers lui-même. Gorthol éluda pour reprendre là où son discours avait été si désagréablement interrompu par la personne la plus vénérable qui soit. Sa voix n’avait pas changé.

          - Par contre pour les autres… Ils seraient bon qu’ils ne soient pas trop enclin à l’oisiveté après avoir obtenu leurs armures. Je crois d’ailleurs qu’Ikki a quelque chose en tête pour les inciter à continuer leur entraînement. Il devrait venir nous en parler tout à l’heure.
          - Mais bien sûr… Comme si je ne vous connaissais pas, je me demandais juste lequel de vous deux aurait le premier ce genre de choses en tête…

 

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          La troisième maison… un frisson parcourut son échine. Un frisson d’excitation, de peur peut-être… Un mélange sans doute, s’il prenait plaisir à tromper les autres il ne se leurrait jamais lui-même. Les frères maudits avaient fasciné presque tout l’Olympe. Deux frères assez fous, l’un pour manipuler la réincarnation de l’Ebranleur du Sol, l’autre pour vouloir duper le Sombre Riche de nos Pleurs. Du temps où l’armure des Gémeaux était leur, jamais il n’aurait espéré pénétrer ce temple sans se faire remarquer. Mais il aurait quand même essayé. Sûrement oui… Et là perdurait cette crainte de l’échec, et perdurait la curiosité de voir ce que leur successeur était devenu.
          Il n’était pas là. Elle plutôt si ses souvenirs étaient corrects. Il se souvenait vaguement d’une jeune fille aux cheveux floconneux, le jour où lui et les siens avaient assisté à l’arrivée de la nouvelle promotion au Sanctuaire. Ce n’étaient guère plus que des enfants à l’époque… certains turbulents malgré le destin qui se dessinait devant eux, d’autres effacés au contraire. C’était dommage, bien qu’en vérité il n’y eût aucune raison pour que les supériorités relatives entre les nouveaux gardiens des douze palais suivent la même gradation que celle de leurs prédécesseurs, mais il ne pouvait se départir d’un sentiment de frustration à l’idée d’avoir pu contempler les défenseurs de la première et de la deuxième maison, et pas le nouveau Chevalier des Gémeaux. Il n’y avait aucun doute là-dessus, autant il avait été sûr sans ambiguïté possible que le Chevalier du Taureau était bien à son poste en dépit de l’absence totale d’émanations de sa cosmo-énergie, autant il savait que là ce même endormissement de ses sens relevait d’une simple maison vide.
          Vide de gardien, ce n’était pas tout à fait exact. Posté sur le perron, à coté de l’entrée se tenait un jeune homme. Il tenait fermement une longue lance, un haut bouclier posé le long de sa cuisse sur lequel était ciselé un magnifique olivier. Son corps était protégé par une armure où l’acier était allié au cuir et dont la forme générale n’était pas sans rappeler les protections des antiques hoplites. Toutefois il n’arborait pas de casque, son front était simplement cerclé de métal, la tête haute, les yeux perçants, sentinelle attentive et sereine. Pas du tout sereine en fait. Le regard que le jeune homme portait en contrebas était dénué de toute inquiétude, mais sa posture, assurée pour tout observateur profane, dénotait incontestablement un profond malaise vis à vis du seuil dont il avait la garde. Ainsi voici donc les fameux Veilleurs de l’Olivier, l’élite des gardes du Sanctuaire, le titre octroyé par Athéna à tous ces jeunes gens de valeur qui ont fait leurs preuves sans pour autant se voir accorder d’amure…
          Il se souvenait vaguement de son visage, celui-là avait un temps suivi l’entraînement de Ban, le Chevalier d’Airain du Lionnet, en vue d’obtenir l’armure du Lynx. Mais malheureusement il était apparu que sa constellation protectrice n’était pas celle-ci mais bien la même que celle de son maître, ce qui signifiait clairement pour lui qu’elle ne le reconnaîtrait jamais en tant que juste légataire. Et bien petit tu peux être content, ta Déesse t’a permis de réaliser une partie de tes ambitions, même si en ce moment tu préférerais visiblement être ailleurs… L’intrus se porta à hauteur du garde sans plus s’intéresser de sa personne. Il fronça les sourcils. Devant lui l’entrée du troisième palais. Une simple porte sans battant. Tout sauf régulière. L’un des bords était un peu plus avancé que l’autre, plus en profondeur. Elle n’était pas droite, complètement de travers même, inclinée sur la gauche comme si le sol sous elle était aussi meuble que celui de Pise. Il entra tout de même après un haussement d’épaules.
          Putain qu’est-ce que c’est que ce bordel !! Devant lui une salle sombre et immense, envahie par une forêt de pierres, une forêt incroyable, absurde. Toutes les colonnes étaient inclinées dans une incohérence déroutante, certaines presque droites, d’autres pratiquement à l’horizontal… Aucune logique, aucun repère… Dédale lui-même n’aurait rien pu imaginer d’aussi invraisemblable. Et au-delà de toutes ces extravagances, il y avait l’incompréhensible, des formes irréelles, des inclinaisons impossibles, des angles aigus qui semblaient se comporter comme s’ils étaient obtus, des ombres qui s’allongeaient dans des directions imperméables à la raison... Et pourtant rien de ce spectacle n’était illusoire, tout correspondait à une réalité concrète et tangible, aucune tromperie artificielle, aucun cosmos pour fabriquer ces impressions. Rien que l’ambiance oppressante, l’air lourd, figé d’incertitude, comme si le vent pénétrant en ces lieux pour renouveler l’atmosphère avait lui-même peur de se perdre au sein de ce monstrueux enchevêtrement semblant sorti des cauchemars d’un architecte dément.

 

*

 

          Marine et Shina étaient parties pour une tournée impromptue des gardes du Sanctuaire. Ce travail leur incombait à toutes les deux, Ikki ne daignant s’occuper que de ceux qui pouvaient aller et venir sur la Colline Sacrée, c’est à dire uniquement les Veilleurs de l’Olivier. Ce genre d’inspection était devenue plus courante ces derniers temps, Athéna ayant laissé entendre que les gardes auraient peut-être un rôle à jouer lors d’une des cérémonies d’investiture.

          - Tu envies ça ?
          - Ca quoi ?
          - Leur importance ici. Les responsabilités qu’ont Marine et Shina au Sanctuaire.

          Yama et sa sœur d’armes étaient revenus à leur baraquement après leur entraînement au Colysée. Ménage, rangement, une routine saine. Prendre soin de leur corps, reposer leurs muscles, leur esprit également. Le repos, la récupération totale de leurs moyens en un temps minimal, sans pour autant rejeter aucune minute de plus pour inutile. Avoir du temps devant soi n’est jamais inutile. Cela aussi faisait partie des préceptes inculqués par Marine, et ces deux là y adhéraient comme à tous les autres. Du reste ils étaient beaucoup moins expansifs que les élèves du Chevalier de l’Ophiucus, ces moment de calme leur convenaient. Ils s’appréciaient, mais ils étaient plus des confrères que de réels amis. Deux compagnons qui poursuivaient un même but et qui s’entraidaient pleinement dans ce sens. Il n’y avait aucune animosité entre eux, aucune tension, mais il était plus juste de dire qu’ils se connaissaient plutôt qu’ils s’aimaient. Que Yama engageât ainsi la conversation sur un ton relativement personnel sortait un peu de l’ordinaire. Elwing écarta de son regard une longue mèche bouclée aussi noire et brillante que le jais.

          - Non. Marine est un Chevalier d’Ithildin. Je vais devenir Chevalier d’Argent. Je n’envie rien, je me crée simplement à mesure que j’apprends. Pour le reste je fais confiance à Athéna pour qu’elle m’accorde les honneurs et les responsabilités que j’aurai mérités.
          - Tu crois que c’est vraiment suffisant pour pouvoir te surpasser ? Tu n’as pas de but plus précis, plus ambitieux ?

          La jeune femme rejeta la tête en arrière avec un sourire entendu. La notoriété publique du Sanctuaire prêtait une grande rivalité entre les apprentis des Chevaliers d’Ithildin et ceux des Protecteurs.

          - Tu veux dire me la jouer façon Pégase, l’élève de Marine qui sera le plus fort des dix nouveaux Silvers ?
          - C’est bien ce qu’on souhaite tous non ? Faire la pige aux bouffons de Seiya… Comment tu te sens sur ce coup ?
          - Et toi ? Tu penses pouvoir les mettre sur le ventre ?
          - Neithan. Il est à ma portée.
          - Et pas Vicius ?

          Yama fit la grimace. En voilà un qu’il détestait cordialement. Son rictus sarcastique, sa façon de vous observer du coin de l’œil tout en ayant l’air de s’en foutre royalement. Celui, ou celle, qui l’enverrait au tapis pour le compte jouirait d’un incontestable prestige, mais… Il secoua la tête…

          - Je le laisse à Pelor4.
          - Alors comme ça tu te sens inférieur à Pelor aussi… Dis ce n’est pas toi qui manquerait d’ambitions ?
          - Non ! Pour Athéna je viendrais à bout de n’importe quel adversaire ! Mais je ne suis pas stupide, à causes égales je sais très bien que je n’ai pas les armes pour le vaincre. Il est plus fort, plus rapide, rien à voir avec Cassandra. Et il est loin d’être stupide. Quand il se vante à grands cris, c’est pour faire oublier qu’il n’est pas loin d’être aussi fort qu’il le dit.
          - Si tu vois aussi clair dans son jeu tu lui es en un point au moins supérieur, ça devrait suffire à te rassurer. Comment tu peux être à la fois aussi sensé et te prendre aussi stupidement la tête à cause de ce qui s’est passé avec Cassandra. Tu veux être sûr de pouvoir battre un des deux élèves de Shina ? Tu veux absolument être plus fort qu’elle parce que tu n’es pas de taille contre Pelor ? Tu sais très bien que ça ne veut rien dire qu’elle ait réussi à repousser ton attaque. Non seulement elle avait déjà eu l’occasion de l’observer mais en plus elle venait de la subir deux fois de suite…
          - Tu ne comprends pas. Le problème ne vient pas d’elle et de ce qu’elle a réussi. Ca vient de moi. Je n’ai pas cru une seconde qu’elle y arriverait et je me suis retrouvé la tête dans le sable à cause de ça. Comme si je n’avais rien appris, comme si je ne savais toujours pas que le cosmos est inépuisable et qu’il rend tout possible. La plus importante de toutes les leçons…

          Celle qui était destinée à endosser l’armure de l’Eridan se leva. Elle arborait ce sourire étrange qui lui était propre, un sourire dont il était impossible de savoir s’il était un trait naturel de sa physionomie ou s’il affichait ouvertement une part de mystère. Elle donna une petite poussée à la tête de Yama quand elle passa à ses cotés.

          - Et apparemment tu ne crois non plus Marine quand elle dit que nous sommes largement supérieurs à elle au moment où elle a obtenu son armure. Nous, c’est à dire moi et toi…

 

*

 

          Le temple du Cancer… tranquille. Encore heureux avec le lutin qui s’obstinait encore à donner des coups de pioche au fond de sa caboche… Ca faisait longtemps qu’il n’avait pas chopé un pareil mal au crâne après un événement aussi insignifiant. Dix minutes, dix foutues longues et entières minutes pour trouver la foutue sortie de cette foutue maison des Gémeaux. Lui se perdre en chemin, comme si c’était envisageable… Et puis quoi encore, et que les frangins l’apprennent ça l’est encore moins ! Enfin là ça devrait le faire, un Veilleur de l’Olivier tout au plus.. bingo le voilà…
          La sentinelle était à son poste, dans la même position tout aussi attentive que la précédente, la grimace intérieure en moins. Elle sursauta de façon ridicule au fracas assourdissant qui retentit brusquement. Une brève bourrasque délicieusement tiède dans cette atmosphère automnale avait déséquilibré le bouclier posé contre sa hanche et arborant le symbole de son ordre, le faisant dégringoler la volée de marche à ses pieds dans un tintamarre métallique. Le Veilleur n’aurait guère été plus rouge de confusion s’il avait été surpris par le Grand Pope en train de somnoler à son poste. L’invisible visiteur le regarda en se tenant les côtes se précipiter à la poursuite de son capricieux accessoire. Il se retourna pour poursuivre sa route, et s’arrêta, de nouveau interdit.
          Une porte. Il se massa doucement les tempes du bout des doigts. Hmrph, qu’est-ce que c’est que cette histoire encore, depuis quand ils foutent des portes à l’entrée de leur maison… la tradition se perd, tout fou l’camp… Il fut secoué par un éclat de rire intérieur. Ape mon petit tu es en train de devenir aussi vieux jeu que Barbe Blanche… La porte était très haute, à doubles battants, elle dégageait quelque chose de majestueux. Faite de basalte et d’obsidienne, incrustée de diamants et d’améthystes, veinée de quartz rose suivant de mystérieux motifs, elle n’aurait pas dépareillé les appartements privés de la Déesse. Quelque chose le retenait. Une porte pour la seule maison du zodiaque qui n’a pas retrouvé de gardien ce n’est peut-être pas si surprenant… et puis… Il se souvenait de la première véritable épreuve qu’avaient du traverser les Protecteurs. Lui et les siens les avaient suivis durant la longue montée jusqu’au palais du Pope usurpé. A cette époque il y avait deux maisons sans aucun Saint pour les garder, celle du Saint le plus averti, et celle du Saint le plus dévoué. Et pourtant. Pourtant Aioros avait préparé une belle surprise dans la maison du Sagittaire. Il sourit. Mais c’est qu’ils deviendraient filous les gamins, ils me donneraient presque envie de l’ouvrir pour voir ce qu’ils ont concocté… Mais il n’en était plus question, le Veilleur de l’Olivier avait regagné son poste et il ne serait sans doute pas resté imperturbable devant la porte s’entrebâillant sans raison. Tout compte fait il allait devoir s’employer un peu pour passer, mais ce défit là l’amusait, contrairement au précédent.
          Il posa la main sur la porte et ferma les yeux. Le Veilleur était à quelque pas de lui. Ce n’était qu’un novice mais le rang qui était le sien prouvait qu’il avait le potentiel pour être Chevalier. Il savait ce qu’était le cosmos et devait pouvoir identifier parfaitement une manifestation extérieure. Mais l’étranger en ces lieux, si tant est qu’il pouvait exister un endroit où il se sentît un étranger, savait glisser sur les perceptions d’autrui aussi sûrement que le battement d’ailes d’un éphémère en fin de journée qui a survolé l’onde sans jamais la rider. Lentement la main qui trompait jusqu’à la lumière s’enfonça dans le basalte, et en une seconde innocente des conséquences, il passa au travers.
          Hé hé, en fait c’est pas si mal qu’ils aient changé la déco en reconstruisant… Celle du Masque de Mort était aussi appétissante qu’un plateau de crustacés pêchés du mois dernier… Là c’était plus sobre, une antichambre, le plafond assez bas, le dallage en marbre clair, les colonnes bordant les murs… C’est quand même vachement plus beau des colonnes bien droites et bien alignées… Une seule chose attira son attention avant d’entrer dans ce qu’il pressentait comme étant la pièce principale, une dalle de marbre de plus d’un mètre de large, se distinguant du reste du sol par sa couleur rosée et le large pentacle tracé d’argent en son centre. Yours Ever… S’ils ont enterré le souvenir de Crabe Putride la-dessous ils ne manquent pas d’humour, z’ont quand même l’air d’être moins chiants cette génération chez Pallas…
          Il s’agissait bien de la salle principale, au fond de laquelle s’ouvrait le couloir menant à l’extérieur. Mais rien ne l’avait préparé à ça. La pièce était ronde, située juste sous la coupole centrale surmontant le toit du quatrième palais. Un balcon circulaire courrait tout le long à deux mètres du sol, et juché au-dessus de l’embouchure de l’ultime corridor tourné vers l’extérieur, un orgue gigantesque trônait tel le dépositaire du silence de ces lieux. Subjugué et submergé de curiosité, l’intrus donna une légère impulsion des talons pour s’élever lentement du sol dans la contemplation de cette pièce de cathédrale. Le roi des instruments dégageait la même majesté sublime que la porte de basalte. Il était travaillé dans un mélange harmonieux d’ébène et de bois de rose, de riches dorures le décoraient de façon discrète, conférant à l’ensemble massif une indéniable légèreté par la souplesse de leurs arabesques. Et les tubes innombrables se dressaient, tout d’argent ciselés, jusqu’au plus haut de la pénombre, dans l’oreiller d’une paix consciencieuse qui avait si longtemps délaissé la maison du Cancer. Et pourtant… Il y a quelque chose, quelque chose qui rappelle le Masque de Mort… La paix ? Peut-être… Le calme plutôt, l’inertie, le silence… la mo.. !! Les visages ! Les visages sont encore là !!
          Ceux-ci étaient fermés, métalliques. Mais nombreux, et leur caractère sculpté et inexpressif n’atténuait en rien l’impression désagréable qu’ils dégageaient. Sur chaque tuyau jaillissant de l’orgue, à chaque endroit où l’air devait laisser échapper sa mélopée, des pièces d’argent étaient ciselées à l’apparence de figures humaines. A la fois hermétiques mais ô combien crédibles ! Elles n’étaient pas sans rappeler celles ornant le casque de l’armure des Gémeaux. En tout cas elles étaient porteuses de la même attention, et leur nombre ne faisait qu’augmenter le malaise de celui qui les contemplait. A cet instant l’homme qui se jouait de la lumière fut assaillit par une inexorable certitude. La porte de la quatrième maison ne barrait la route à aucun piège, l’instrument sous ses yeux ne recelait aucun mécanisme visant à sanctionner l’imprudence des indésirables curieux. Il fut un instant tenté d’invoquer la mémoire de l’air ambiant, de l’inviter à guider son esprit au sein de la monumentale soufflerie afin qu’il sût quelle musique insensée avait déjà pu retentir en ces lieux. Mais il se retint. Car en fait il n’avait nulle envie d’entendre même mentalement le chant des visages d’argent. Pas plus que de courir le risque de voir débarquer le malade qui peut aimer s’asseoir à ce foutu clavier… En dépit de tout ce qui pouvait se dire au sanctuaire, à l’encontre de toutes ses propres informations, la maison du Cancer avait hérité d’un nouveau gardien, c’était une certitude. Il sortit en quatrième vitesse, jurant intérieurement contre sa propre curiosité qui l’avait entraîné à traverser les demeures d’au moins deux grands cinglés. Des psychopathes, Pallas s’est farcie deux Guerres Saintes pendant sa réincarnation et elle n’a rien trouver de mieux que d’engager des psychopathes pour assurer sa protection… Le mauve lui va vraiment pas bien, je parie qu’elle est née blonde, faudra que je demande ça au Pétase à Sandales…

 

*

 

          Les deux femmes avaient revêtu leur armure. Leur notoriété pas plus que leur autorité n’étaient plus à prouver, mais les directives du Grand Pope appuyées par celles d’Ikki étaient sans appel. Tout garde ou Chevalier au service d’Athéna devait entretenir une crainte instinctive de la hiérarchie supérieure, même en sachant confusément que ce genre d’appréhension n’était pas fondée. Et les habits des Chevaliers d’Ithildin étaient largement à même de remplir cet office. Des armures qui n’avaient plus grand chose à voir avec les anciens habits d’argent qui étaient les leurs avant le renouveau. Ces anciennes protections, comme toutes celles destinées aux femmes Chevaliers, n’étaient guère plus étendues que de simples armures de bronze et les dépassaient à peine en solidité. Ce qui n’était plus du tout le cas. Leurs nouvelles armures les couvraient bien d’avantage, étincelaient d’une blancheur lunaire aux reflets bleutés. Puissance et pureté, solidité et beauté…
          Les casernes que Marine et Shina avait déjà visitées s’étaient révélées irréprochables. Ce n’était pas une surprise, les nouveaux gardes du Sanctuaire n’avaient rien à voir avec les brutes épaisses engagées par Saga. C’étaient des êtres conscients de leur devoir, et qui le remplissaient avec fierté. Ils avaient autant envie de se montrer à la hauteur des cérémonies prévues que les Chevaliers à qui elles étaient destinées.
          Tout en marchant dans les ruelles du Sanctuaire Inférieur, les deux femmes se demandaient la réelle utilité de continuer leur inspection. Soudain elles se figèrent dans un même mouvement non concerté. Le silence… étrange, presque artificiel… Des battements d’ailes effrayées s’enfuyant d’un toit, une ombre blanche… Un vent glacial les enveloppa, couvrant leur protection de cristaux glacés à la seconde ou la silhouette tomba entre elles. Une double esquive, quelques cheveux rouges et verts tranchés nets s’envolant, rendus immédiatement cassants par le froid intense qui les avaient entourés.
          Marine et Shina ne se posèrent aucune question, elles agirent d’instinct et de concert, se jetant aussitôt dans un corps à corps forcené. Trois silhouettes immaculées prises dans une mêlée sauvage, serres tranchantes et crochets acérés contre griffes gelées. Il était rapide. Trop rapide, à un contre un toutes deux auraient été promptement débordées. Mais le nombre rééquilibrait leurs chances, d’autant plus que les deux femmes avaient fini par apprendre à combattre ensemble. Même ainsi pourtant, l’agresseur venu avec le froid parvenait à parer la totalité des coups qu’elles lui portaient. Elles avaient beau se soutenir, multiplier les feintes, le harceler sans relâche, à chaque fois une main froide et assurée venait contrer leur frappe. Et pour preuve que leur adversaire n’avait pas uniquement le temps de se défendre, un désagréable crissement retentissait parfois sur les protections d’argent, un son sans conséquence mais qui assurait la gravité continue de la menace.
          Le combat prit fin aussi brutalement qu’il était survenu. Les Chevaliers d’Ithildin s’immobilisèrent, l’homme était accroupi entre elles, les bras levés et écartés, ses doigts aux ongles démesurément longs pointés contre leur gorge. Après quelques secondes, il se releva et les trois faux adversaires partirent d’un grand éclat de rire. Sous le sourire de son amie, Shina se jeta au cou de leur adversaire simulé pour l’embrasser passionnément. Marine se détourna pudiquement pour les laisser à leurs retrouvailles. Le gel craquait encore sous ses pas quand elle sortit de la ruelle.

 

*

 

          Encore un Veilleur, décidément il aurait aussi bien pu contourner la route du zodiaque, jusqu’à cet instant ça n’aurait pas fait grande différence. Boudeur il passa au coté du garde d’élite sans lui accorder un regard supplémentaire.
          La maison du lion en comparaison avec ses récentes découvertes manquait singulièrement d’intérêt au premier abord. Un temple grec, un perron triangulaire largement ouvert sur l’extérieur. La pierre peut-être, légèrement différente de celles utilisées plus fréquemment, un marbre brun alors que les autres maisons étaient moins colorées. L’intérieur également se révéla très sobre. Il entra directement dans la grande salle principale qui faisait à elle seule la transition entre les deux issues du temple. Les appartements se situaient vraisemblablement sur les cotés mais il ne vit pas l’intérêt de le vérifier. Ici aussi les colonnes poussaient à profusion, espacées régulièrement les unes des autres, sans être alignées, remplissant toute la salle. Pour être très dépouillée, la grande salle de la cinquième maison n’en possédait pas moins une ambiance bien à elle. Le visiteur jugea que cette impression était principalement véhiculée par les couleurs environnantes. La pierre brune, tachetée, zébrée de zones plus sombres, des reflets scintillants aussi. En effet de fines veines d’or striaient longuement le marbre par endroits, il pouvait voir aussi de discrets éclats rougeoyant, probablement de petits rubis ou de petits béryls. Ca lui évoquait… La savane… C’est la savane du Lion du Sanctuaire, son terrain de chasse… Intéressant… et dommage, quelque chose me dit que j’aurais pris un grand plaisir à lui passer sous le nez à celle-là… Il s’ébroua au contact de l’air vivifiant extérieur… Il faisait aussi singulièrement plus chaud dans la maison du Lion.

 

*

 

          Tous les gardes fourbissaient leur cuirasse. Des quatre coins du monde des Chevaliers et leurs apprentis se dirigeaient vers la Grèce. Un grand jour. Un jour de réussite. Le succès pour ceux qui avaient été promus professeurs et qui avaient vu leurs efforts aboutir, le succès pour tous ces jeunes gens qui avaient atteint leur rêve ou l’effleuraient du doigt.
          Ils étaient les nouveaux Chevaliers de Bronze, ils allaient devenir les nouveaux Chevaliers d’Argent. Tous les protecteurs de la Déesse qui défendait la Terre depuis les temps les plus reculés contre vents et marrées. Tous les serviteurs de Saori Kido, la femme la plus altruiste que le monde connaissait.
          Ils atteignaient un rêve, en faisait d’autres aussitôt. Celui de montrer leur valeur même si cette chance relative ne leur serait probablement jamais donné. Celui de voir les Protecteurs en action, eux qui passaient pour des légendes, eux qui n’étaient pourtant que des humains qu’ils connaissaient parfaitement. Ils espéraient voir le Grand Pope, ils espéraient voir les fameux Chevaliers d’Or. Certains même espéraient secrètement les défier, tout en sachant qu’ils ne l’oseraient jamais. Beaucoup avait cette foi, cette confiance inflexible, cette conviction de ne pas être différents de leurs prédécesseurs, de pouvoir eux-aussi franchir les barrières pour atteindre les sommets qui leur étaient en théorie interdits.
          Joie et excitation, bonheur et impatience… Et pas un ne se doutait qu’un intrus se trouvait à mi-chemin du palais de la Déesse à laquelle ils avaient voué leur vie.

 

*


          Evidemment là y a personne devant… Il aurait pas pu être en train de faire la sieste sous ses platanes lui ! La sixième maison du zodiaque, la demeure de l’Homme le Plus Proche des Dieux… Elle se dressait, simple, sereine, comme ignorante des affrontements titanesques qu’elle avait vus se dérouler en son sein. Elle n’avait pas changé. Reconstruite elle apparaissait telle qu’elle était au temps de sa gloire avant la bataille du treizième palais, résolument identique comme si les ans n’avaient pas eu de prise réelle en ces lieux. Le temps… Quinze ans de plus… Ca lui fait quoi maintenant, il doit avoir la trentaine bien sonnée… presque un vieux croulant, un bon aryen… Il retint un rire nerveux. Autant beaucoup de Chevaliers en sortant de l’adolescence voyaient leur cosmos se décrépir peu à peu, autant pour certains il était difficile de ne pas assimiler âge et expérience. Shaka était de ceux là, le Grand Pope et les Protecteurs étaient de ceux là. Il s’écoulerait certainement encore de longues décennies avant que leur puissance ne commençât à décliner.
          Une respiration lente, de plus en plus ténue, mourante. Ballet des membres, valse ralentie, kata silentieux. Harmonie, une concentration irréfléchie infiniment supérieure à celle qu’il avait recherchée avant de pénétrer dans la maison du Bélier. Un but programmé, fermé à toute information extérieure. Pour avancer, inexistant.

          - Je suis curieux. Si tu penses assez renier ton être pour que rien ni personne ne puisse l’appréhender dis-moi donc pourquoi tu t’obstine encore à bouger. Le mouvement est relationnel, il crée à la fois succession et implication. Tu ne peux pas espérer être absent du monde tout en jouant avec lui…
          - Et merde !

          Le visiteur manqua de trébucher quand les mots prononcés vinrent percuter sa conscience. Il s’éveilla brutalement de la transe dans laquelle il s’était plongé pour contempler à loisir celui qui l’avait interpellé. Virgo Saint Shaka… P’tit con va… Le Chevalier d’Or était assis à quelques distances face à lui, en tailleur, les yeux fermés, ses mains posées sur les genoux, paumes tournées vers le ciel. Il portait son armure jusqu’à son casque, sa longue cape immaculée enroulée autour de son corps à la ressemblance d’un habit monastique.
          Pendant un bref instant l’air se troubla devant le Saint, comme si un mirage était en train de se dissiper. Et pour la première fois sur la route de la Colline Sacrée, l’étranger apparut. C’était un homme d’allure moyenne, de carrure moyenne et d’âge incertain. Ses traits étaient ceux d’une personne de la trentaine, mais son regard semblait rempli des merveilles contemplées lors d’une longue expérience, pétillant d’une éternelle jeunesse malicieuse. Ses yeux légèrement bridés lui donnaient un air oriental, tout comme sa coiffure qui rappelait celles des anciens mongols, un crâne lisse à l’exception d’une longue queue de cheval au sommet et dressée par un large lacet de cuir enroulé autour de sa base, de fines moustaches qui tombaient plus bas que son menton, celui-ci lui-même terminé par une fine barbe fourchue. Il portait une tunique de lin de couleur anodine, son pantalon et sa chemise serrés aux membres par des bandelettes autour des mollets et des avants-bras. Il dégageait une odeur douceâtre qui rappelait celle des vergers et des chants fraîchement fauchés. Le plus étrange étant incontestablement qu’il s’intégrait parfaitement en ces lieux, comme s’il se fût s’agit d’un banal et quotidien visiteur du Sanctuaire. Il fit un pas et cassa son buste en avant, sa main sur le ventre en un salut par trop cérémonieux pour être réellement sincère.

          - Faite excuse votre sainteté sérénissime, j’espérais simplement éviter de vous déranger…
          - Tu étais voué à me déranger dès que tu as arrêté le dessin de franchir ma maison. Mais je ne t’apprends rien cette fois Pas plus que tu ne seras surpris si je te dis que compte tenu de la facilité avec laquelle tu es arrivé jusqu’ici je suis d’autant plus enclin à t’arrêter définitivement. Si tu as cru que les précédentes Guerres Saintes ont émoussé la loi du Sanctuaire par leur aspect définitif tu t’es lourdement trompé. La mort est toujours la même sentence, celle que tu t’apprêtes à rencontrer incessamment Chevalier.
          - Chevalier ? Votre vue percerait-elle donc moins facilement vos paupières ?

          Shaka eut un haussement d’épaules dédaigneux et fit un lent geste du bras comme s’il écartait un rideau invisible devant lui. Un scintillement lumineux courut sur le corps de l’homme insouciant et son armure fut révélée. Elle semblait inconcevablement légère, à demi transparente, comme du verre teinté de couleurs ocres et rougeâtres. Sa forme, souple, très stylisée, augmentait cette impression de fragilité. L’homme éclata de rire en se tapant le front.

          - Ah ça, faut m’excuser je la vois si peu souvent qu’il m’arrive de l’oublier. Par contre désolé de te contredire mais tu ne me tueras pas aujourd’hui Virgo Saint Shaka.
          - Quelle certitude… Péremptoire et déplacée.
          - Si tu savais la raison qui m’amène ici tu ne me menacerais pas. Et tu ne prendrais pas le risque d’éliminer quelqu’un qui est passé comme une fleur sous le nez de deux Chevaliers d’Or sans chercher à en apprendre plus sur son compte. A moins que ce soit toi qui soit emprisonné dans tes certitudes… C’est un défaut que tu connais bien je crois…

          La tension était montée d’un cran. Nulle manifestation de cosmos n’était perceptible dans la maison de la Vierge, mais les deux hommes en présence n’étaient pas de ceux qui se laissent duper par les apparences. Tous deux pouvaient sentir l’hostilité qui menaçait de grandir entre eux. Malgré le calme qu’il continuait d’afficher comme à l’accoutumée, Shaka n’avait vraisemblablement pas du tout apprécié les dernières paroles de son vis à vis. Quant à celui-ci, il était visiblement troublé et anxieux. Il avait compté sur la sagesse du gardien de la sixième maison, mais savoir et sagesse se révélaient souvent deux choses bien distinctes. Il ne craignait pas réellement pour sa vie, s’il venait à se retrouver en mauvaise posture il doutait que le Chevalier de la Vierge puisse l’empêcher de s’échapper, et même sans ça il connaissait quelques… personnes d’influence, à appeler à la rescousse. Mais une confrontation directe avec Shaka n’était pas une chose à prendre à la légère…
          Face à face muet, regard sombre et perçant contre paupières imperméables, le verre contre l’or, l’air contre la lumière, et deux volontés inexorables…

          - Soit, je suis curieux de connaître les raisons auxquelles tu as laissé la garde de ta vie.

          L’inconnu esquissa un sourire… Que serait le jeu si on jouait sans risque…

          - Mon nom suffit à mes raison. Je te salue Virgo Saint Shaka, je suis Apeliote, Vent du Sud-Est au service de notre bon vieux Hermes, demi-frère et confident de la Déesse que tu sers…


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Notes du Chapitre
vers le Chapitre 3 - vers le Chapitre 5