LE DERNIER RETOUR

 

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Acte I, Chapitre 2

La valeur de l'ébène

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          Le Chevalier Noir avait un genou en terre, son casque reposant au creux de son bras. Attitude respectueuse mais en aucun cas craintive. Les trois hommes l’observaient en silence et il en faisait autant. La scène était tout de même étrange, tous les quatre semblaient perdus dans l’immensité de la salle du trône. Les trois représentants d’Athéna eux-même paraissaient un peu désorientés, comme si l’endroit leur était étranger. Ils ne devaient pas y venir souvent, une salle pour les grandes réceptions probablement, et en ce jour destinée à l’accueil d’un seul homme dont la notoriété était plus que contestable. La décoration était plutôt sobre, pour des dimensions qui auraient volontiers suggéré quelque chose de plus grandiloquent. Quelques rangées de colonnes simplement sculptées, une grande fresque courant le long des murs où étaient représentées les quatre-vingt huit constellations de la voûte céleste. Et un long tapis de velour rouge qui partait de l’entrée de la grande salle pour venir jusqu’aux marches du trône. Celui-ci était tout aussi simple que le reste, en pierre lisse et grise comme tout le temple, un épais coussin rouge en recouvrant le siège et le dossier.
          Son attention revint aux hommes qui l’entouraient. Ils possédaient tout trois un charisme exceptionnel. Leurs auras pour être à cet instant totalement passives n’en étaient pas moins parfaitement perceptibles. Celle du Phénix n’avait rien à envier aux deux autres. Il n’y avait pas vraiment pris garde quand ils s’étaient rencontrés au pied de la Colline Sacrée, mais à présent il mesurait combien son ancien leader avait changé depuis l’époque où il dirigeait l’escadron noir. A leurs débuts, Ikki était sans nul doute déjà plus fort que lui, mais là le Dragon Noir sentait à quel point l’écart s’était encore creusé entre eux, il ne devait pas posséder le quart de sa puissance. Il percevait clairement la présence du Phénix debout un peu en retrait derrière lui. Les bras croisés son attitude n’était pas hostile mais sans équivoque. Si les juges du Chevalier Noir se tenaient devant lui, son éventuel bourreau était derrière.
          Ses juges… Il avait espéré secrètement sans trop y croire qu’on l’aurait conduit devant Athéna. Il ne redoutait pas le regard de la Déesse. Mais c’étaient des hommes qui se dressaient devant lui, des hommes qu’il faudrait convaincre, pas une déesse à qui il aurait suffi de sonder son âme pour lever leurs doutes à son sujet. Pourtant il ne parvenait pas à être inquiet. La présence de l’homme aux longs cheveux blonds y était pour beaucoup. Il se tenait debout à coté du trône, les yeux fermés, drapé dans une étoffe immaculée à la manière d’un moine oriental. De la douceur, et surtout une grande sagesse émanait de sa personne. Il respirait la sincérité et la sécurité. A la différence du maître des lieux. Même impassible le plus haut représentant d’Athéna donnait l’impression d’être capable de sanctions radicales. Vêtu d’une ample tunique bleu-nuit sur laquelle tombait l’écharpe blanche aux broderies dorées symbolisant sa qualité de Grand Pope, et d’un casque, noir comme le sort d’un traître, sculpté à l’effigie d’un dragon ailé, il continuait de l’observer d’un regard acéré, dont l’acuité était parfaitement perceptible en dépit du masque d’argent ciselé d’or couvrant son visage. D’une certaine façon lui et Phénix se ressemblaient. Le Dragon Noir avait perçu dès les premiers instants le ton particulier dont les deux hommes usaient pour s’adresser l’un à l’autre. Il lui avait semblé qu’un lien étrange les unissait, quelque chose comme une colère amicale, ou une sympathie hargneuse. Contenue jusque dans le nom par lequel Ikki avait appelé le Grand Pope, délaissant le titre officiel pour une familiarité empreinte d’une ironie à peine voilée. Gorthol, un nom aussi dur et froid que le marbre sur lequel il siégeait...

          - Dis nous ce qui t’a réellement amené ici Dragon Noir ! Tu dis vouloir mettre ta vie au service d’Athéna. Mais est-ce bien elle que tu veux servir ? N’est-ce pas simplement la personne la plus puissante sur Terre… Tu t’es retrouvé seul, sans attache, sans compagnon, une vie sans but, sans destinée. Et tu as décidé de regagner les rangs des hommes les plus forts. Mais si jamais un adversaire venait à se présenter, quelqu’un qui te semblerait encore plus puissant… C’est à lui que tu proposerais sans doute tes services…

          Après une seconde de flottement le Chevalier Noir se ressaisit rapidement. La voix cassante du Grand Pope l’avait surpris alors qu’il était lui-même encore perdu dans sa contemplation.

          - Non ! Le Dragon Noir est tombé dans la Vallée de la Mort. Ce n’est ni Athéna, ni son pouvoir qui motivent ma démarche, mais les idéaux qui sont les siens. Je ne recherche ni la sécurité ni la gloire, mais si de nouveaux troubles venaient agiter le sanctuaire, alors je voudrais me battre aux cotés de ceux qui défendent amour et justice, paix et… amitié…
          - Comme c’est touchant… Pourquoi te manifestes-tu seulement maintenant dans ce cas ! Qu’est-ce qui aurait bien pu se passer dans la Vallée de la Mort pour que tu acquières subitement une conscience ?

          Un frémissement nerveux parcourut le visage du Dragon Noir. On arrivait à la partie délicate. Il n’était jamais parvenu à se rappeler précisément la longue période durant laquelle il avait lutté avant de revenir à la vie. Il fallait qu’il réussisse à leur faire avaler ça.

          - Mes souvenirs sont confus… Je me souviens avoir combattu les Chevaliers de Bronze. Et plus je luttais contre eux, plus j’étais troublé par la ferveur qui les animait, par l’amitié qui les unissait. Ensuite je ne sais plus. Je crois que j’ai perdu l’envie de vaincre et que j’ai finalement été battu. On m’a laissé pour mort mais une étincelle de vie continuait à luire en moi. Mon esprit a erré longtemps dans les limbes de l’entre-deux mondes, mais pas un instant je n’ai perdu la conscience de la foi des chevaliers d’Athéna. J’ai suivi leurs cosmos, je les ai vus s’élever toujours plus brillants, toujours plus chaleureux. Jusqu’à cette explosion qui déforma les limbes et renvoya mon esprit auprès de mon corps. Je me suis relevé, j’ai pansé mes blessures, et j’ai recommencé à m’entraîner dès que j’ai senti à nouveau sur Terre cette présence qui ne pouvait être que celle d’Athéna. C’est pour cette raison que j’ai attendu jusqu’à ce jour. Je ne voulais pas venir avant de me sentir capable de lutter la tête haute au milieu de tous les hommes de valeur qui la servent.

          Il se tut un peu mal à l’aise dans l’attente de l’effet qu’allait produire son discours. Un éclair traversa son regard enténébré. Au moins il allait savoir si celui investi de l’autorité suprême du Sanctuaire était digne du pouvoir qui lui avait été conféré, celui de juger les hommes selon la volonté de sa déesse.

          - Vraiment ?… Quel ton étrange, est-ce nous ou toi que tu cherches à convaincre par ces paroles ? Pourtant que tu acceptes d’hésiter en un tel moment pourrait passer pour de l’honnêteté, peux-être es tu sincère… Shaka ?
          - Celui qui se targue de reconnaître à coup sûr le mensonge devrait détenir la vérité universelle. Et aucun homme ne peut avoir ce don, je ne l’ai jamais eu moi-même. Cependant, même si cet homme est troublé, je le crois en paix avec son destin…

          Le Dragon Noir ne put retenir un discret soupir de soulagement. Deux voix pour lui en aussi peu de temps, c’était inespéré. Finalement, en dépit de ses craintes, après Phénix c’était peut-être bien lui le Chevalier le plus méfiant de cette salle. Il avait douté du Grand Pope alors qu’il ne demandait qu’à se retrouver sous ses ordres, il jura intérieurement que ce serait la dernière fois. Mais peut-être était-ce de lui-même dont il avait douté au fond… Quoi qu’il en soit les trois hommes en sa présence méritaient son respect et son estime. Et il s’emploierait à l’avenir pour qu’ils le perçoivent de la même façon.

          - Toutefois, que ce soit le cas ou non, il n’est pas en mon pouvoir d’accéder à ce que tu demandes… Seule Athéna pourrait t’accorder son pardon pour les crimes que tu as commis Dragon Noir.
          - Est-ce donc si improbable ? Je ne pensais pas que tu puisses me trouver rancunière à ce point…

          Le timbre était léger, amusé presque. La tenture derrière le trône s’écarta pour laisser passer une femme saisissante de beauté alors que son cosmos jusqu’alors masqué remplissait peu à peu la grande salle. Le Grand Pope qui avait tressailli à ces dernières paroles, bénissant le masque qui avait caché sa figure déconfite, se leva pour l’accueillir, alors qu’Ikki et Shaka s’inclinaient respectueusement. Mais de façon étrangement artificielle, particulièrement chez le Phénix, comme si seule la présence du Dragon Noir avait motivé ce mouvement déférent.
          La présence douce et chaleureuse de la Déesse l’enveloppa complètement. Il n’avait jamais ressenti une énergie aussi emplie d’amour et de compassion à son égard. Il baissa brusquement la tête lorsqu’il s’aperçut qu’il la dévisageait ouvertement. Son souffle s’accéléra quand il la sentit s’approcher de lui.

          - Tu peux me regarder Chevalier.

          Chevalier…
          Athéna le vit hésiter avant qu’il n’osât relever le front. Son regard croisa à nouveau le sien, et elle le vit aussitôt tel qu’il était. Un homme tourmenté dans son cœur et dans sa chair, un homme qui avait été brisé, vaincu par les remords, mais qui avait déjà commencé à se redresser. Elle passa la main sur son front. Et sursauta intérieurement. Pendant un instant elle avait ressenti une affliction profonde, enfouie si loin au fond de l’âme de cet homme qu’elle ne l’avait pas aperçue dans ses yeux. Une peine immense. Une peine qu’elle connaissait bien. C’était la même que celle qui étreignant parfois l’être le plus cher à son cœur, le même chagrin qu’elle éprouvait elle-même de temps en temps, de façon moins violente mais pour des raisons tout aussi inconnues.
          L’impression avait été si fugitive qu’elle pensa s’être trompée. Quel rapport aurait-il pu exister entre ces deux hommes… Mais elle avait été troublée et elle ne pourrait plus l’oublier. Sa main glissa du front pour s’attarder sur la joue. Rien, c’était passé. Cet homme n’attendait qu’un mot pour se relever et devenir le Chevalier dont il n’avait jamais été que l’ombre. Elle lui sourit tendrement en retirant sa main.

          - Oui, le Dragon Noir a bien disparu dans la Vallée de la Mort… Quel est ton véritable nom ?

          Il resta un long moment silencieux, lutant pour ne pas perdre pied sous le coup de l’émotion qui n’avait cessé de croître en lui dès l’instant où elle était arrivée. Ca faisait quatre ans, quatre ans qu’il n’avait vécu que dans l’attente de cet instant. Il contint avec peine les tremblements dans sa voix.

          - Avant ce jour maudit où j’ai posé le pied sur l’île de la Reine Morte, on m’appelait Fëanor Déesse Athéna. Mais c’est un nom que je n’ai pas entendu depuis bien longtemps.
          - Juste Athéna c’est amplement suffisant. Tu l’entendras à nouveau désormais, alors relève-toi Fëanor. Car à partir de ce jour tu fais partie de mes Chevaliers, au même titre que tous les autres.

          Pour la première fois depuis des lustres, les prémices d’un sourire éclairèrent le visage de celui à qui une Déesse venait de rendre son nom. Il se remit debout et enfila lentement son casque, montrant par ce geste qu’à la seconde même il était devenu un Chevalier à part entière, prêt à la servir dans l’instant. Athéna apprécia visiblement, et après un dernier sourire destiné à chacun des quatre hommes, elle s’en retourna, aussi simplement qu’elle était apparue.
          Après son départ, Gorthol suivi par Shaka descendit les marches qui menaient à son trône pour rejoindre Ikki et Fëanor. Sa voix était moins rude quand il s’adressa à ce dernier. Le ton était toujours autoritaire mais ce n’était plus celui destiné à un étranger.

          - Reste à te trouver une armure digne de ce nom… Tu pourrais suivre l’entraînement d’Ichi pour pouvoir revêtir la véritable armure de bronze du Dragon, mais il a déjà un disciple qui y postule, ça nous ferait perdre un Chevalier potentiel… En fait ton arrivée ne nous fait pas gagner grand chose.

          Ce n’était pas dit sous la forme d’un reproche, tout au plus d’une constatation ennuyeuse. Fëanor lui répondit immédiatement avec tous les égards dus à sa personne mais révélant un caractère affirmé qui avait retrouvé toute sa consistance.

          - Sauf votre respect Grand Pope, je ne pense pas avoir beaucoup à apprendre d’un Chevalier de Bronze. Et pour être franc, j’aimerais me charger d’entraîner moi-même le prétendant à l’armure du Dragon…
          - Là tu dérailles ! Même si Ichi n’est pas vraiment l’un des meilleurs d’entre nous, tu te fourres le doigt dans l’œil si tu crois ne pas avoir besoin de ses leçons. Le niveau a bien grimpé en quatre ans. Et je te rappelle qu’à l’époque tu n’avais même pas celui requis pour espérer avoir un jour une armure de bronze… Et que tu prennes en plus un disciple ça j’en cause même pas.

          Phénix le caractériel était de retour. Ce n’était qu’à moitié vrai et il le savait parfaitement. Si les Chevaliers Noirs n’avaient pas été du niveau des Chevaliers de Bronze, le Dragon Noir avait été l’exception. Le fait qu’il ait été vaincu par Seiya, Shun ou Hyoga ne prouvait pas le contraire. Le premier était déjà un combattant exceptionnel à l’époque, et la chaîne de son frère s’était montrée radicale pour n’importe quel adversaire avant qu’elle n’en rencontra un du gabarit des Chevaliers d’Or. Quant au Chevalier du Cygne, le froid qu’il soulevait était une menace mortelle que lui-même appréhendait. Si Ichi avait bien progressé depuis la fin de la Guerre Sainte, il ne doutait pas un instant que Fëanor puisse le rattraper et même le dépasser rapidement avec un peu d’entraînement. Cependant il fallait bien tempérer les ardeurs de celui qui s'était aussi fraîchement affranchi de ses péchés, lui aussi devait apprendre la hiérarchie. Mais pour avoir été son chef par le passé, sur ce point là aussi Ikki était assez confiant. Le Dragon Noir connaissait la valeur des choses. S’il ne se retenait pas lorsqu’il avait quelque chose à dire, il n’avait jamais évincé un ordre.

          - Vous n’avez qu’à me mettre à l’épreuve.

          Pas de doute, du point de vue du caractère c’était toujours le même homme. Grande gueule mais respect. Il ne les provoquait pas mais il était sûr de lui et ne demandait qu’à le prouver. Pour la première fois Shaka s’adressa directement à Fëanor, manifestant une légère curiosité.

          - Pourquoi vouloir entraîner quelqu’un pour l’armure du Dragon et ne pas la réclamer pour toi si tu penses avoir ce potentiel ?

          Et de deux. C’était la seconde question à laquelle l’ancien Chevalier Noir redoutait d’avoir à répondre. Il eut un petit sourire crispé, comme s’il s’excusait par avance des paroles qu’il allait prononcer, mais il ne se départit pas pour autant de son assurance.

          - C’est quelque chose que je dois faire. Je ne pourrais pas vous expliquer pourquoi ni comment. Mais je le sais. Aussi sûrement que je savais qu’il était temps pour moi de retourner auprès d’Athéna aujourd’hui. L’armure du Dragon ne m’est pas destinée mais j’entraînerai celui à qui elle reviendra de droit.
          - On verra ça plus tard. Avant de s’occuper d’un hypothétique disciple il faut en finir avec toi. Pour qu’elle armure voudrais tu postuler si ce n’est pas pour celle du Dragon ?!
          - Je n’en désire pas d’autre que la mienne.

          Le Grand Pope fit un geste d’impatience, voir d’agacement. La journée avançait et ce qui n’était qu’un contretemps au départ commençait à prendre des proportions fastidieuses.

          - Ne soit pas stupide, les armures noires n’ont même pas la résistance du bronze, tu ne tiendrais pas trente secondes avec une protection aussi ridicule face à un combattant digne de ce nom !
          - Je n’en suis pas sûr… Je me rappelle très bien l’armure noire du Dragon. C’est bien celle-ci et pourtant… Je m’en suis aperçu dès que je suis revenu à moi. Elle est différente. Elle épouse mon corps de façon différente, elle vibre de façon différente… Je n’ai pas encore eu l’occasion de l’éprouver, mais je suis sûr que sa résistance est cent fois supérieure maintenant.

          Ikki fronça les sourcils en parcourant du regard l’habit de Fëanor. Les armures noires il connaissait. Elles étaient aussi sombres que les ténèbres les plus profondes, comme les âmes de ceux qui les portaient. Mais du point de vue de la protection, elles étaient à peine plus performantes que des armures mortes. Et morte celle-ci ne l’était pas du tout. Il remarquait seulement ce qui lui avait de prime abord échappé. L’armure n’était plus de la même noirceur absolue. Elle était sombre certes, mais plutôt d’un brun très foncé qui rappelait la couleur du bois calciné. Le Grand Pope suivit attentivement l’expression de son visage. Il reprit d’un ton ferme qui n’autorisait plus de réponse, clôturant définitivement la conversation.

          - Bon Ikki, emmène le à Jamir en vitesse, que Kiki jette un coup d’œil dessus. Tu en profiteras pour le bousculer un peu, histoire de me le remettre à sa place. Tu reviendras me dire après comment il se débrouille.

          Ikki haussa les épaules et se détourna, faisant un geste à destination de son ancien et nouvel acolyte pour l’inviter à le suivre. Fëanor lui emboîta aussitôt le pas, non sans avoir gratifié les deux hommes restant dans la salle du trône d’un profond salut. Mais le Phénix s’immobilisa sur le seuil, un sourire inquiétant aux lèvres, pour finalement se retourner en direction du Grand Pope.

          - Gorthol… Il risque de traîner en chemin et je n’ai pas que ça à faire non plus, si tu l’aidais à se bouger les fesses ?

          Silence… Le même que celui d’un Troyen pas trop obtus à qui l’on fait un cadeau. Sourire… Le même que celui d’un roi de Mycènes annonçant qu’il reste un douzième petit travail à accomplir. Le cœur de Fëanor rata un battement, certain comme il l’était qu’il n’allait pas du tout apprécier ce qui était sur le point de s’en suivre. Oh comme il l’avait mauvaise en cet instant, bien plus que lorsqu’il attendait encore incertain le jugement des trois maîtres du Sanctuaire…
          Ca aurait pu être pire. Il y eu juste une explosion de cosmos à peine moins monumentale que le bruit d’Héphaïstos trébuchant la tête la première sur son enclume. Il entrevit à peine le Grand Pope écarter les bras avant d’être enveloppé dans une aura aussi sombre que la voûte céleste, parsemée de filaments dorés tranchant dans l’obscurité l’environnant comme autant de rayonnements solaires. L’espace se comprima violemment en se déformant autour du nouveau repenti, lui arrachant un cri de douleur sous la poigne de l’étau qui semblait vouloir broyer son corps. Il sombra dans l’inconscience.
          Gorthol émit un petit rire de satisfaction en regardant l’endroit où se trouvaient encore les deux hommes l’instant auparavant, puis il ôta son masque avec un soupir de soulagement. Il détestait le porter. Surtout devant Shaka. Il lui répugnait de s’adresser à cet homme sans avoir le visage à découvert, lui qui par le passé avait si longtemps dissimulé ses inavouables intentions. Mais même le Grand Pope connaissait certaines règles auxquelles il devait se plier. Il se gratta la gorge en reprenant à l’intention de son compagnon.

          - A vrai dire l’idée d’avoir un nouveau maître pour le futur Chevalier du Dragon ne me déplairait qu’à moitié, j’ai eu des échos sur l’élève d’Ichi, il paraît qu’il se débrouille comme un pied. Ou il a mal choisi son disciple ou il s’est attelé à une tâche trop lourde pour lui. Il s’était porté volontaire arguant qu’en tant que Chevalier de l’Hydre il était le plus à même de remplir ce rôle mais…
          - Qui sait… Les similitudes présumées entre les deux signes sont sans doute plus artificielles qu’il ne le supposait. Peut-être que seul un Dragon peut en élever un autre… Avant la guerre sainte c’était Dohko qui avait la garde de cette armure, et je ne me souviens pas qu’il ait eu aucun disciple, exception faite d’un certain Ohko qu’il a rapidement renvoyé…

          Le Grand Pope fronça les sourcils. Il était vrai qu’aucun Chevalier d’Or n’avait eu d’élève parmi les Chevaliers de Bronze. Camus avait été celui de Hyoga, mais par continuité, ce dernier étant passé par l’entraînement du Chevalier de Cristal. Pourtant…

          - Le Maître des Cinq Anciens Pics n’a jamais eu aucun disciple ?? Etrange… je ne l’ai pas beaucoup connu mais il m’avait semblé plutôt paternaliste… Je l’aurais plutôt cru du genre à dispenser volontiers son savoir… Enfin, si jamais Fëanor se révèle être en mesure de jouer les professeurs… J’espère seulement que ça ne déclenchera pas un débat stupide et stérile comme la dernière fois, je ne vois pas pourquoi on se poserait autant de questions vis- à-vis de cette armure.

 

*

 

          Fëanor prit péniblement appui sur ses mains avant de se redresser. A ses cotés Ikki le regardait un sourire narquois aux lèvres. S’il attendait une réaction particulière il dut être déçu. Le nouveau Chevalier d’Athéna ne prononça pas un mot sur ce qui venait de se passer. Fëanor était tout sauf stupide. Il savait qu’il venait de faire les frais d’une double de démonstration. Celle de ses misérables capacités comparées au pouvoir démesuré du Grand Pope, celle du Phénix qui savait subir une telle puissance avec une relative facilité. Il se contenta d’observer le paysage montagneux et désolé autour de lui, la tour octogonale qui se dressait un peu plus loin.

          - Le havre de Jamir, c’est là que vit encore la seule personne qui s’y connaît un temps soit peu sur la facture des armures. Amène-toi…
          - Une seconde Phénix, il reste une question en suspend qu’il vaut mieux régler maintenant.
          - ... Je suppose que tu veux parler de la voie cachée que je t’ai fait emprunter pour monter au Treizième Palais.
          - Oui. Un tel accès n’est pas dangereux pour le Sanctuaire ?
          - Non. La même force qui empêche de se téléporter entre les Douze Maisons impose la route à suivre à toute personne chargée de mauvaises intentions envers Athéna. De plus ce passage n’est connu que de personnes en qui nous avons absolument confiance…

          Un moment silencieux, Fëanor reprit d’une voix neutre, exempte d’inquiétude ou de toute autre émotion. Comme s’il se renseignait simplement, indifférent aux conséquences contenues dans la réponse qu’il demandait.

          - Et donc pour moi tu comptes faire quoi ? Tu ne m’as pas laissé emprunter ce chemin sans y avoir réfléchi avant.
          - Non effectivement. Le Gen Ma Ken était supposé résoudre ce problème.
          - Je comprends.

          Ils marchaient en direction de la tour, tout deux côte à côte sans se regarder. Non qu’ils étaient gênés, ils n’en éprouvaient simplement pas le besoin. Ces deux là s’étaient longtemps compris à demi-mot, et ça non plus n’avait pas changé. Ikki continua un moment avant de reprendre.

          - C’est assez étrange de savoir que de tous les Chevaliers en vie, tu es finalement celui que je connais depuis le plus longtemps… Je ne faisais confiance à personne à l’époque, mais ce n’était pas très loin d’être le cas pour toi. Aujourd’hui je pense encore que tu es quelqu’un de fiable. Athéna également... Arrange toi seulement pour que Marine et surtout Shina ne te tombent pas dessus si tu viens à passer par-là.
          - Soit tranquille… Oui je sais, si tu apprends que cet accès à été imprudemment révélé par ma faute tu me rôtis sur le champ.

          Et même plus qu’à demi-mot. Ils avaient fini par atteindre le pied de la construction solitaire. D’un pas toujours égal ils gravirent les quelques marches qui menaient à son entrée, quand quelqu’un apparut brusquement sur le seuil à leur approche. Un jeune homme d’une dizaine d’années, son visage surmonté d’une épaisse chevelure rousse et hirsute affichant une espièglerie à peine contenue. La marque du peuple disparu ornait son front. Il avança vers eux l’air insouciant, les mains croisées derrière la tête.

          - Salut l’oiseau ! Qui tu m’amènes ? Attends voir… Je te connais toi ! Ben alors t’es pas mort ?
          - Tu me connais ?!

          C’était la première réelle surprise pour Fëanor depuis son arrivée au Sanctuaire. Il se targuait volontiers lui-même de n’avoir jamais oublié une personne qu’il avait rencontrée, et celle qu’il avait en face de lui le regardant l’air étonné en se grattant la tête lui était parfaitement inconnue.

          - Oui tu es un des Chevaliers Noirs qui avaient volé l’armure d’or ! J’ai assisté à vos combats dans la Vallée de la Mort, j’étais venu rapporter son armure à Seiya. Lui et ses copains vous avaient collé une belle branlée d’ailleurs, mais je ne savais pas qu’il y en avait parmi vous à avoir survécu.
          - Je suis le seul à avoir eu cette chance.
          - Le chanceux s’appelle Fëanor, et Athéna vient de l’accepter dans ses rangs. Garde tes questions pour plus tard, pour l’instant contente-toi de jeter un coup d’œil à son armure.
          - Pourquoi ? Elle est comme toi, un peu fêlée ?

          Ikki se passa lentement la main sur le visage en faisant un gros effort pour contenir l’agacement qui le gagnait rapidement. Fëanor esquissa un sourire, si la couleur des cheveux du garçon n’était pas naturelle, il aurait volontiers parié sur la personne qui lui avait roussi le poil.

          - Ferme-la trente secondes ! Regarde et raconte.
          - Ca va, détends-toi tes plumes sont en train de friser…

          L’irascible Phénix était probablement en train d’hésiter entre un coup de bec au milieu du front et planter une bonne fois pour toutes ses serres dans ses fesses. Mais le jeune homme devait connaître la limite à ne surtout pas franchir car il venait de se mettre au travail. En haussant les épaules, il joignit ses mains en cercle et commença à examiner l’armure de Fëanor au travers de cette loupe improvisée. D’abord sommairement en tournant rapidement autour de lui, puis de façon moins superficielle, devenant de plus en plus consciencieux à mesure que ses traits exprimaient une curiosité naissante. Quand il mit fin à l’examen, ses yeux pétillaient d’enthousiasme.

          - C’est génial, vraiment génial ! Et tu dis que c’était une des armures noires ?
          - Alors tu craches le morceau ?
          - Oh elle est juste presque aussi solide qu’une armure d’or…

          Ikki sursauta et posa un regard soupçonneux sur Kiki. Une telle chose était impensable, il s’agissait vraisemblablement d’une boutade de ce farceur invétéré. Seulement Kiki savait être sérieux sur les sujets importants. Et en dépit de l’air rigolard dont il se départissait rarement, il considérait la responsabilité de la facture des armures qui lui incombait comme un héritage direct de son défunt maître. Et Kiki ne plaisantait jamais sur ce qui touchait à Mû de près ou de loin. Fëanor restait attentif et impassible.

          - … De qui tu te fous là ?
          - Ben non j’ t’assure ! Elle est beaucoup plus solide qu’une armure de bronze, et aussi plus qu’une armure d’argent, j’en mettrais mon nez à couper !
          - J’en serais le premier ravi, ça t’apprendrait de le fourrer partout en particulier là où ça ne te regarde pas… Dis-moi plutôt comment c’est possible. En m’épargnant les détails techniques incompréhensibles dont je n’aurais rien à cirer.
          - Ben j’en suis pas sûr. Tu sais il y a beaucoup de choses que Mû n’a pas eu le temps de m’apprendre…

          Un ombre passa sur son visage. Ca n’avait duré qu’un bref instant mais son regard s’était voilé. Il reprit sur le même ton jovial, comme si de rien n’était.

          - Mais j’ai quand même ma petite théorie. Toutes les armures sont vivantes, construites à partir d’un matériau évolutif. Les armures noires ne font pas exception, le leur est juste encore plus grossier que le bronze. Mais je suppose que si elles recevaient le sang d’un Chevalier très puissant elles pourraient se renforcer, de la même façon que l’armure de Seiya est devenue plus résistance après avoir reçu le sang des Chevaliers d’Or et ensuite celui d’Athéna.
          - D’accord mais pour celle-là ?
          - En fait je pense qu’elle a reçu une quantité importante du sang de Seiya ou d’un autre pendant que Dragon N…
          - Fëanor !

          D’un signe de tête celui-ci décerna un assentiment reconnaissant à Ikki. La période où il se faisait appeler le Dragon Noir était définitivement révolue, et il ne tenait pas du tout à ce que les Chevaliers du Sanctuaire le reconnaissent sous ce nom. Ikki le prince de la mauvaise humeur savait parfois se montrer prévenant envers les personnes qu’il estimait.

          - Pendant que Fëanor s’est battu contre l’un d’entre eux… Quand vous-vous êtes battus contre Hadès on m’a dit que vous avez presque atteint le rang de demi-dieu, et que vos armures sont devenues des Kamuis. Même si ce n’était pas le cas à l’époque, le sang qui a coulé sur cette armure est l’un des vôtres et son pouvoir sur l’armure a augmenté aussi. Et si Dr… Fëanor a réussi à élever suffisamment son cosmos, le sang a pu se réveiller… Enfin je suppose, en fait ça me paraît presque impossible mais je ne vois pas d’autre explication…

          Ikki soupira. C’était une nouvelle preuve que tout ne change pas avec le temps. Quand Fëanor s’octroyait le droit de la ramener face à ses supérieurs, il valait mieux pour eux qu’ils prennent la peine de l’écouter. Dans un moment d’égarement il s’oublia pour donner une petite tape sur le crâne flamboyant, signe d’approbation que Kiki n’était pas accoutumé à recevoir de sa part. Il se ressaisit immédiatement et fit un geste un peu brusque à destination de Fëanor.

          - Dis au revoir et ramène-toi.
          - Merci. Où tu m’emmènes cette fois ?
          - Qu’est ce que tu crois. Tu veux que je te répète les paroles de Gorthol ? « Tu en profiteras pour le bousculer un peu » Il ne fallait pas compter sur moi pour oublier ça, et puis avec une telle armure ça ne devrait pas trop t’inquiéter. Mais il faut bien que je vérifie si tu la mérites, et je dois dire que je vais m’en assurer avec un certain plaisir…

          Kiki les regarda partir, éberlué. Ca pour une journée… Ikki avait été à deux doigts de le féliciter. Et ce Fëanor, au regard étrange qui le mettait tant mal à l’aise même s’il avait tout fait pour le cacher, l’avait presque traité avec respect… C’était bien la première fois qu’on lui faisait autant d’honneurs en si peu de temps.

 

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De retour dans la salle du trône

          - Alors ?
          - Alors son armure a muté pour devenir aussi solide qu’une armure d’argent. Quant à lui il n’est pas loin d’atteindre la vitesse de la lumière et il effleure presque la perception du septième sens. Ses techniques de combat sont encore assez basiques mais il ne craint personne au corps à corps.
          - Tu lui a quand même botté le cul comme je te l’avais demandé ?
          - Tu crois que je m’en serais privé ?
          - Très bien, à peine arrivé je vais devoir lui confier des responsabilités importantes pour un ex-renégat, alors j’aime autant qu’il soit bien conscient qu’il y a des personnes capables de le remettre à sa place, au cas où…
          - C’est pas le genre. Soit il est sincère soit il ne l’est pas. Mais s’il a dit la vérité Fënaor est quelqu’un qui sait ce qu’il fait. Il est plutôt direct mais il n’est pas arrogant et son jugement est fiable. C’est une recrue de taille. Et si tu lui répètes que je t’ai dit ça je te calcine le casque.
          - Rêve toujours. Je vais faire dire à June de refiler le postulant à l’armure du Serpent à Ichi, deux apprentis c’est un peu trop pour elle. Quant au disciple actuel d’Ichi… Fëanor n’aura qu’à en faire ce qu’il veut. Ou il le reprend ou il en choisit un autre, confiance pour confiance autant ne pas faire les choses à moitié. A ton avis je fais inscrire quoi dans les registres puisque Chevalier du Dragon Noir ça n’a plus l’air de lui convenir…
          - Je vote pour Dragon d’Ebène, il paraît que les nouveaux repentis préfèrent assumer leur ancien côté obscur…
          - Dégage Ikki, va jouer ailleurs, j’en ai assez entendu pour aujourd’hui…



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Notes du Chapitre
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