LE DERNIER RETOUR

 

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Acte I, Chapitre 12

 

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Le Grand Abîme

 

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La chambre secrète sous le treizième palais était une vaste salle aveugle creusée profondément dans la chair de la Colline Sacrée. L’Ombre de l’Egide, ainsi était-elle connue des rares initiés qui en avaient foulé l’intimité. Ses hautes voûtes en ogive se perdaient dans une pénombre que la lumière extérieure n’avait jamais atteinte. Nulle fenêtre, pas même une meurtrière pour éclairer ce lieu. La seule issue était une porte immense dont les deux vantaux de palladium, scellés par une chouette de platine aux yeux de diamant, ne s’écartaient que sous l’injonction d’Athéna ou de son plus haut représentant. Il n’y faisait jamais noir cependant. Les innombrables torchères, qui se consumaient perpétuellement tant que les cosmos du Grand Pope et de la Déesse aux yeux pers se faisaient sentir au Sanctuaire, allumaient des lacs de feu sur les murs de pierre intégralement recouverts par des feuilles d’orichalque. Des veines d’or, d’argent et de bronze les parcouraient tels des rivières de métaux en fusion, et le marbre de la grande table qui trônait au centre de la salle était serti de rubis, d’émeraudes et de topazes, les trois pierres que l’on retrouvait sur les diadèmes des Chevalier du Sanctuaire et qui achevaient d’éclairer l’Ombre de l’Egide de leur scintillement chamarré.

L’idée qui avait donné naissance à cette retraite communément insoupçonnée demeurait obscure. Ses murs d’orichalque empêchaient toute émanation de cosmos en ces lieux d’être perçue de l’extérieure, mais personne dans l’histoire du Sanctuaire ne s’y était jamais retranché pour se cacher d’assaillants victorieux. Peut-être parce que victorieux les assaillants en question ne l’avaient jamais été… Même les boîtes de Pandore des armures les plus convoitées n’y avaient jamais séjourné longtemps, hormis lors de quelques rares et mystérieuses expériences vainement tentées par les descendants de Mμ qui désiraient retrouver le secret de leur facture. Depuis le renouveau du Sanctuaire, seul Gorthol y faisait une excursion de temps à autres, afin de parfaire ses techniques dans le plus grand secret aurait-il prétendu, plus concrètement pour passer ses fréquentes sautes d’humeur loin des regards de la Déesse de la sagesse.

Ce jour là cependant, l’Ombre de l’Egide accueillait plus de visiteurs qu’elle n’en avait connus à la fois de toute son existence. Il n’y avait pas de lieu assez secret pour abriter les propos que le Conseil Sacré devait aborder, ni de rempart assez solide pour contenir les explosions hargneuses qui en tout autre endroit auraient déjà alerté la totalité de la Chevalerie disséminée aux quatre coins du globe. Disparue Saori, évaporée la petite fille de Mitsumasa. Cela n’avait jamais été aussi net qu’en cet instant. C’était une déesse qu’ils avaient sous les yeux, et une déesse en colère. Les cheveux d’Athéna étaient hérissés sur ses épaules, chargés d’électricité. Des arcs d’énergie crépitaient sur son éternelle robe immaculée, et sa gorge largement décolletée se soulevait spasmodiquement sous l’étoffe émeraude, attachée par un fermoir d’argent en forme de chouette, dont la Déesse aux yeux pers aimait à draper ses épaules depuis qu’elle était redevenue ce à quoi elle avait toujours aspiré, la divinité protectrice de l’agriculture et des arts, bien plus qu’à celle de la guerre.

Athéna leva la main sur l’objet de son courroux, posé au centre de la table ovale en marbre de Tinos, et les étincelles dorées crépitèrent de plus belle. Elle parvint toutefois à se maîtriser, au prix d’un immense effort sur elle-même, et replia ses doigts au creux de sa paume. « Enlève ça de ma vue ! vitupéra la porteuse de la Victoire en se détournant. »

Quoi qu’avec répugnance, qui était moins la sienne que celle que sa Déesse leur avait à tous communiquée, Shaka s’empressa de soustraire la petite statuette d’obsidienne au regard d’Athéna, sous l’œil narquois du Grand Pope. « De la colère ? demanda moqueur l’ancien Gémeaux. N’est-ce pas un peu déplacé de la part de la Déesse de la sagesse ?

-    Et une bonne claque sur ta grande gueule pour te rappeler le respect, tu crois que ce serait déplacé ? s’enquit Seiya sur un ton faussement enjoué.

-    Je suis la fille de Zeus ! pesta Athéna. Tu crois vraiment que je pourrais ignorer la colère ? C’est de l’écouter qui n’est pas sage, et si c’était le cas tu serais déjà en route pour aller présenter mes respects à Séléné… J’ai autant le droit qu’une autre d’être énervée, alors fais avec et évite d’en rajouter ! »

Gorthol rentra la tête dans ses épaules. Les diatribes, il avait plus l’habitude de les distribuer que d’en recevoir, et il était encore moins agréable de se faire publiquement admonester par une déesse plus célèbre pour sa clémence que pour son acrimonie. Le Protecteur d’Opale, une main apaisante sur le bras de celle dont il était le plus intime champion, lui adressa un regard où le reproche se mêlait à l’étonnement. Même lui n’avait jamais imaginé voir un jour Athéna dans cet état. Non plus que le Chevalier d’Or de la Vierge, troublé malgré la contenance qu’il essayait d’afficher. Ikki, seul, demeurait aussi stoïque qu’à l’accoutumée.

Le Protecteur de Sardonyx qui n’avait jamais particulièrement brillé par sa convivialité se montrait singulièrement distant depuis quelques jours. Le départ de Shun pour Asgard y était peut-être pour quelque chose, Ikki paraissait un peu plus déprimé à chacune des absences de son frère. Il périclitait. La paix ne valait rien au Phénix, il était fait pour voler embrasé en plein cœur de la tourmente, pour se consumer et renaître. Vivre sans lutter, simplement vivre, rien de tel pour plonger l’Oiseau de Feu dans le marasme. Mais l’inactivité forcée n’était pas la seule cause de son humeur maussade. Fëanor… Personne d’autre n’avait eu l’occasion de croiser le Dragon d’Ebène depuis son retour de l’Île de la Reine Morte, seul Ikki l’avait rencontré. Rien n’avait filtré, de ce que le Dragon d’Ebène avait vu ou vécu là-bas ils ne connaissaient que les éléments que leur avait rapportés le Protecteur de Sardonyx. Des éléments graves, et pourtant probablement pas ce qu’avait connu de pire le maître de Rozan. Même Taïpan n’avait pas moufté, se contentant de baisser honteusement les yeux lorsque Ichi l’avait cuisiné au sujet de Fëanor. L’empathie d’Ikki n’avait jamais été très développée, mais il était clair aux yeux de tous que c’était bien l’humeur de son ancien subalterne qui altérait au moins partiellement son moral.

Hermès lâcha un soupir ennuyé. Voir débarquer le messager divin n’avait pas été une réelle surprise, après tout les Vents étaient ses subordonnés directs, et lui et la fille de Zeus avaient toujours entretenu des rapports de franche cordialité. Il s’était tranquillement octroyé le trône du Grand Pope, avec un naturel sans-gêne qui avait mis le sang-froid de Gorthol à rude épreuve. Une jambe désinvolte se balançant par-dessus l’accoudoir, il faisait machinalement tourner son caducée entre ses doigts. « Garde tes nerfs Pallas. J’étais là quand toi, Héra et Déméter vous êtes chargées de la Magna Mater. Le sort que vous lui avez réservé était définitif, rien ne pourrait la faire revenir.

-    Et tu crois que ça me réconforte de savoir qu’il existe des personnes assez odieuses pour vouer un culte à cette ordure alors qu’elle a cessé d’exister ?! Et que quelqu’un aille jusqu’à se faire passer pour cette immonde perversité ?! Tu es sûr de ton coup Ikki, il y a bien eu une réponse quand le Chevalier Noir l’a invoquée ? »

Le Protecteur de Sardonyx leva les yeux et se fendit généreusement d’un hochement de tête en guise d’acquiescement.

« Je comprends que ça t’agace mais ce n’est pas ce qui m’ennuie le plus, repartit Hermès » Il regardait la statuette qui venait d’apparaître au creux de sa paume, à la déconfiture de Shaka qui ne put retenir un tressaillement en plongeant instinctivement la main dans les replis de sa cape. Le Dieu voleur suivait d’un air dégoûté les courbes de l’obsidienne, les mamelles provocantes, les ongles crochus qui s’enfonçaient dans le ventre fécond de cette idole sauvage et sans visage. « La perversion de la Terre-Mère, le plaisir primaire au dépend de la nativité… en fait j’ai une idée assez nette de celle qui ne dédaignerait pas cette image…

-    Ne tourne pas autour du pot Logios ! Pas avec moi ! Dis-moi qui est cette garce d’après toi !

-    Lilith.

-    Lilith ?? Enfin c’est impossible, Lilith est…

-    … Probablement libre à l’heure qu’il est. Tout comme l’est Lucifer. Il n’y a pas de doute possible Pallas, c’est bien Lucifer qui a enlevé Kaïkas pour le soumettre à sa volonté.

-    Par les foudres de Zeus !! éclata la gardienne de la paix » Des éclairs d’or vinrent foudroyer les murs d’orichalque, obligeant les Chevaliers à se jeter à terre à l’exception de Seiya, confortablement planqué derrière les épaules de sa Déesse. « C’est impensable ! Comment ont-ils pu se libérer !?

-    Au hasard, quand tu as tué Hadès ? renifla Hermès avec dédain. Je ne vais pas te le reprocher, il ne m’appartient pas de te juger, et le Cronide s’en est assez chargé… Mais ce n’était pas n’importe qui bon sang ! C’était le frère de Zeus, Zeus Katachtonios ! Hadès était les Enfers et les Enfers étaient Hadès. Tu étais aux premières loges, tu as bien vu comment son royaume partait en lambeaux après sa mort… Comment un gruyère pareil aurait-il pu contenir l’Etoile du Matin ?

-    Dis plutôt comment Perséphone a-t-elle pu le laisser s’enfuir ! C’est pas divin d’être irresponsable à ce point !!

-    Ah ça suffit Pallas ! Ce genre de caprice c’était drôle quand tu étais encore à moitié Kido, ne m’oblige pas à être raisonnable pour deux j’ai horreur de ça ! Perséphone a fait ce qu’elle devait faire. Des millions d’âmes menaçaient de disparaître à jamais parce que le lieu où elles se rendaient se désagrégeait, des millions d’êtres qui risquaient de ne trouver que le néant au lieu du repos qu’ils méritaient parce que tu t’es entichée d’un humain et que sous le coup du chagrin tu as transpercé Hadès avec Niké au lieu de le réenfermer sous ton sceau. Tu aurais peut-être préféré qu’elle n’ait rien de plus pressé que de courir après une bande de vieux démons en fuite, plutôt que de s’investir totalement pour sauver les âmes de tes chers mortels ? Belle conception de la justice, je suis sûr que Dicé apprécierait.

-    Arrête ça Hermès, tu sais très bien que ce n’est pas ce que je voulais dire…

-    Sans doute, mais qu’est-ce que j’y peux si tu mets ta cervelle en jachère dès qu’on te marche sur un orteil. Encore l’héritage paternel probablement...

-    Mais elle aurait pu m’avertir au moins, pourquoi je ne l’apprends que maintenant ?

-    Hmm attends que je m’imprègne de mon rôle… Athéna, reprit le messager de l’Olympe avec une voix qui ressemblait à s’y méprendre à celle de l’Impératrice des Enfers, je suis occupée à réparer tes dégâts, tu ne pourrais pas envoyer tes trois chevaliers, oui ceux-là qui sont plus morts que vifs, ceux-là qui viennent de perdre leur frère, au casse-pipe pour qu’ils essaient de rattraper l’Adversaire ? »

Athéna baissa la tête, il était inutile de chercher à sauver la face devant le seul qui savait surpasser Zeus dans l’art de la duplicité. « Evidemment qu’elle aurait pu t’avertir, continua Hermès, mais à quoi ça aurait servi ? A t’interdire le droit à la tranquillité. Inutilement de surcroît, encore que d’autres l’auraient fait par pure vengeance, après tout tu venais d’embrocher son époux… Ce n’était pas à toi de t’occuper de ça de toute façon. Oromë, le Poing de Zeus, et ses Nuées ont traqué les démons disparus, et les trois Erinyes également, dirigées par la pupille d’Ananké.

-    Némésis ? Némésis a quitté le Tartare ?

-    Hé oui, Némésis. Tu l’avais oubliée ou tu trouvais normal qu’elle ne vienne pas te demander de lui rendre des comptes ? La Flamme Noire aussi est occupée à rattraper ceux qui se sont temporairement soustraits à la sentence de Zeus.

-    Et ils n’ont pas été repris ?? Combien sont libres encore ? Et comment ont-ils pu échapper tout ce temps à l’Epée des Moires ?

-    C’est difficile à dire… Perséphone n’était pas née que les pires étaient déjà enfermés, elle ne les connaît pas tous, et l’Assembleur des Nuées a la mémoire courte quand il s’agit de se rappeler des échardes qui ont meurtri son orgueil. Et impossible de savoir si les absents recensés se sont réellement échappés ou s’ils ont définitivement disparu avec les Enfers d’Hadès. Tout ce qu’on peut dire c’est que certains manquaient à l’appel, et Lucifer était de ceux-là. Quant au "où se cachent-ils",  ça, ça rejoint l’aspect réellement préoccupant du problème dont il faut que nous parlions de toute urgence…

-    Et bien on pourrait peut-être y aller si ces questions sont si pressantes ? grommela Gorthol. Je trouve que vous vous dispersez beaucoup dans des palabres qui n’apportent pas grand-chose…

-    Tu devrais te mettre dans le crâne que pas mal de Dieux n’apprécient que très modérément l’intrusion des humains dans leurs conversations, l’avertit Hermès. Ce n’est pas qu’elle soit très à cheval sur la politesse, il y a longtemps qu’Elle n’en attend plus des hommes comme des Dieux, mais Elle pourrait trouver amusant de te remettre à ta place, et je doute que son sens de l’humour soit à ton goût…

-    Qui ça "elle" ?

-    Même pas chez Morphée. Je ne suis pas encore assez inconscient pour me risquer à gâcher le mystère d’une de ses entrées en la nommant. Elle, celle que j’ai envoyée chercher. Sa présence est nécessaire pour que vous puissiez entendre certaines choses.

-    Et bien elle pourrait faire montre d’un peu plus de ponctualité, à moins qu’elle ne se soit perdue en route…

-    Oh qu’elle est belle celle-la ! Se perdre ? Elle se perdre ? Petit Pope, grand profane, morceau de vie, Elle est celle qui ne peut se perdre, et Celle qui peut nous perdre tous si ça lui chante… »

La nuit vint au cœur de la nuit. Une nuit d’onyx dans la nuit d’or. Le feu des torchères baissa subitement jusqu’à ne dispenser plus que de légers rougeoiements dans l’Ombre de l’Egide. Deux étoiles étincelèrent, célestines froides et lointaines en dépit de leur proximité, les yeux du crépuscule, ceux d’Astraéos qui se redressa au milieu d’eux.

« Qui… commença Gorthol. » Mais il s’interrompit aussitôt, tant le timbre de sa voix lui parut grotesque et disgracieux dans le silence ambiant. Au contraire de celle du Souffle Stellaire, qui caressa leurs tympans comme la brise nocturne recoiffe délicatement la cime des arbres.

« Le marché est rempli Agoraios. Tu me dois un secret.

-    Mais volontiers fils de Crios, j’honorerai ma dette, dès que je saurai lequel de mes secrets serait susceptible de t’intéresser.

-    Ce n’est pas le cas. Mes propres secrets sont les seuls auxquels je tiens. Quand tu auras découvert l’un d’entre eux, tu me le rendras en l’oubliant à l’instant où je te ferai savoir que tel est mon désir.

-    Ça ne faisait pas partie du contrat, tu abuses de ta position là…

-    Alors tu aurais dû le préciser, c’est toi qui a défini les termes de notre accord.

-    On dirait que tu as trouvé ton maître Hermès, sourit Athéna. Même le plus roublard des Olympiens ne peut escroquer un Vent. Certainement pas leur père en tout cas…

-    Et alors ? Si je pouvais rouler tout le monde il n’y aurait plus personne à rouler, et il faut bien échouer de temps en tant pour aimer réussir. Laissons ça, où est-elle Astraéos ? Tu ne l’as pas laissée sur le seuil au moins ?

-    Ta vue baisse Hermès. Eux la voient. »

Le messager divin leva un sourcil interloqué en tournant son regard vers les trois Chevaliers. Ikki tendait les mains devant lui, dans un geste d’imploration désespérée à son corps défendant tandis qu’il ne pouvait s’empêcher de faire un pas en arrière. Un faisceau de clarté lunaire tombait de la voûte comme une illumination glaciale de vérité. Et Shun le fixait au centre de la lumière, d’un regard froidement inhumain porté par deux émeraudes sans pupilles qui dardaient leur indifférence inaccessible au travers d’une épaisse chevelure de jais. Et l’étoile d’argent autour de son cou tournait lentement au bout de sa chaîne, marquant les secondes plus sûrement que le balancier d’une horloge astrale… Gorthol avait arraché son masque et jeté le casque du Pope. Les yeux exorbités, il contemplait son propre reflet dans l’or d’un poignard sacrificiel, enserré par une main déicide qu’il avait lui-même armée. Un reflet dans lequel il se voyait brandir le trident de Poséidon, de la même façon que son frère défunt à nouveau debout devant lui arborait l’arme par laquelle il avait tenté de supprimer Athéna. Et le regard rouge de Saga l’accusait de sa propre culpabilité, et sa crinière d’un gris sale de son propre avilissement… Les jambes de Shaka tremblaient sous lui. Cette lumière, cette illumination qu’il avait si longtemps prise pour une force révélatrice et qui maintenant lui faisait mal à lui en brûler les rétines… Il en avait la nausée de se contempler ainsi, tel qu’il avait été et tel qu’il n’avait pas désiré être autrement, l’homme le plus proche de Dieu, ce témoignage de son ancienne fatuité qui le fixait sans le voir, le regard de topaze de son double irrémédiablement aveuglé par l’éclat étincelant qui émanait de son troisième œil ouvert au milieu de son front.

« Bienvenue ô lune toujours changeante, sur terre mer et ciel trois fois louée, puisses-tu toujours lever les voiles sur les mystères qui troublent nos raisons et guider nos pas à la croisée des chemins. » La voix d’Athéna les fit sursauter, comme si leur Déesse les avait agrippés et secoués violement pour les sortir d’un cauchemar éveillé. Leurs peurs les plus profondes se dissipèrent, et ils la virent, non pas telle qu’elle était, mais telle qu’elle se tenait devant eux en cet instant. Debout au milieu des trois hommes et pourtant faisant face à chacun d’entre eux, elle portait un polos d’albâtre où tournaient des chevaux cabrés. Une épaisse chevelure rousse pareille à la crinière d’un lion encadrait son visage, et sa robe de nuit était serrée à la taille par une ceinture de chiens d’argent.

« Charmant accueil, Pronoia. Je vois que la fille du Cronide lui est toujours supérieure en l’éducation.

-    Même mon père ne saurait te manquer d’égards Hécate, et nos entrevues sont trop rares pour que je ne sois pas sincèrement honorée de ta présence en mon Sanctuaire.

-    Sois en néanmoins remerciée Athéna.

-    Sois en d’autant plus louée fille de Persès

-    Oulah, que vos divines personnes me pardonnent, les interrompit cavalièrement Hermès, mais si je vous laisse continuer à échanger vos respects, Atlas sera fatigué avant que vous ayez fini…

-    Tu n’as jamais eu de patience que pour tes propres attentes Enodios. Si ton insouciance était moindre tu n’aurais pas à percer tous les secrets qui t’intriguent, tu saurais. Soit. Pour quelle raison m’as-tu donc faite mander par mon oncle ?

-    Mais pour tes talents à nuls autres pareils très chère Hécate. Pour celle qui a le pouvoir de ce que l’on ne comprend pas, ce que les Dieux nomment la part de l’incomplétude et les hommes sortilèges. J’ai besoin que les mots qui seront formulés ici ne suivent qu’un seul chemin, de la bouche qui les prononcera aux oreilles auxquelles ils seront destinés. Que le temps ne s’attache pas aux paroles, qu’elles soient à venir ou déjà énoncées mais jamais en suspend.

-    Voilà bien longtemps que je n’ai entendu de requête aussi intrigante. De quel genre de mots parles-tu que le maître des secrets et le père des Vents réunis ne sauraient garantir la confidence ?

-    Des noms, murmura Hermès après un instant d’hésitation. De ceux qui hantent les pages d’Al-Azif… »

 

 

 

*

 

 

 « Je joins mes espoirs de guérison aux tiens Borée, dit Beren de Tyr. J’ai vu beaucoup d’hommes avec une solide constitution mais aucun ne possédait l’endurance de ton frère. »

Le Vent du Nord hocha la tête, peut-être en signe d’assentiment. Kaïkas avait fermé les yeux après la première partie de son récit et semblait s’être assoupi. Son visage était plus détendu qu’à leur arrivée, mais les tremblements nerveux qui l’agitaient ne l’avaient pas encore quitté, et il semblait dans un état d’épuisement extrême. Suivant les directives que leur avait donné Astraéos avant qu’il ne repartît, Borée avait allongé son frère à l’air libre, sur la plus haute terrasse du palais d’Asgard. De son propre cosmos il alimentait une brise permanente autour du Bouclier de Grêle, cherchant ainsi à raffermir les liens entre le Vent du Nord-Est et l’essence à laquelle Eosphoros s’était employé à l’arracher pour lui imposer sa domination. Entouré des ces attentions, Kaïkas avait repris connaissance quelques heures à peine après le départ du Père. Il était raisonnable d’espérer qu’il serait bientôt sur pied, prouvant en cela que les facultés de récupération des Vents demeuraient inégalées. Mais ce ne pouvait suffire à seulement atténuer la hargne rageuse qui ronflait dans la poitrine de Borée.

« Comment a-t-on pu imposer un tel supplice à un homme… soupira Shun. » Les Protecteurs d’Opale et de Cristal n’avait pas tardé à se rendre à Asgard, sitôt que le Sanctuaire eut appris à quoi avait mené le périple de Belthil et de Palantir.

« Avec un peu d’imagination je suppose, répondit le Sagittaire. Et bien quoi ? continua-t-il en réaction aux regards indignés qui le fustigeaient. Lucifer était bien le plus grand des Archanges, et il est bien allé jusqu’à imaginer un jour qu’il était plus fort que Zeus non ? C’est bien la preuve qu’il n’en manque pas…

-    Moins que toi d’éducation en tout cas, lâcha Hyoga. Mais il est un peu tard pour te le reprocher n’est-ce pas ? Il serait stupide de supposer qu’Ikki ou Gorthol ait pu vous apprendre aussi à agrémenter d’un peu de tact à vos manières d’enfants gâtés…

-    Je ne fais que m’acclimater, répondit Belthil en haussant les épaules. La chaleur humaine n’est pas ce que j’ai rencontré de plus probant en arrivant ici. » Il jeta un coup d’œil à Oilossë, mais celui-ci n’avait pas bronché. Aussi sévère et glacial qu’à l’accoutumée, l’Elu d’Odin avait sans mot dire écouté le récit de Kaïkas. Assis sur un banc de pierre, sa main posée sur la garde de Balmung posée sur sa pointe, il n’avait accordé qu’un bref regard aux envoyés du Sanctuaire. Sans doute comptait-il avec raison sur l’Elu de Tyr pour leur proposer un visage plus avenant. Pour l’heure seul ce qui sortait de la bouche du Vent du Nord-Est semblait être en mesure de l’intéresser. Son impatience contenue faisait lentement tourner la fusée de Balmung entre ses doigts, l’épée légendaire ne s’immobilisant que lorsque le Bouclier de Grêle ouvrit à nouveau les yeux…

 

« Je suivais le souvenir de sa lumière, j’étais tellement obnubilé par l’Etoile du Matin que je ne me souviens pas être revenu à l’air libre, pas même de la clarté pâle et insignifiante du soleil d’Asgard tant mes yeux cherchaient désespérément la clarté d’Eosphoros. Pas plus que je ne me souviens avoir de nouveau quitté le jour pour des éons d’obscurité. Je n’ai repris mes esprits qu’en raison d’un intense sentiment de claustration, qui étreignit si violement mon cœur que même l’illusion de liberté que me procurait le fils d’Eos ne parvint à le repousser. Et pourtant je marchais. Sans savoir quand, ni comment, ni pourquoi, j’étais sorti de la prison d’énergie que Lucifer et ses acolytes avaient créée à mon intention.

Je n’avais plus d’autres entraves que ma seule soumission. Devant moi je voyais onduler sa chevelure comme une fleur de l’aube sur l’armure à nulle autre pareille que lui avait jadis offert l’Assembleur des Nuées, et mes pas suivaient les siens, foulée après foulée, comme indépendants de ma propre volonté. Nous n’étions pas seuls. J’avais retrouvé suffisamment de conscience, même si je me gardais de libérer mes pensées qui risquaient de leur faire percevoir mon éveil, pour sentir leurs présences à tous. J’étais étroitement flanqué par trois insignifiants suppôts de Lucifer, ou d’un de ses comparses, vraisemblablement trois des démons réchappés des Enfers d’Hadès auxquels depuis quinze ans les Nuées Célestes et la Flamme Noire donnent la chasse. A eux je n’aurais sans doute eu aucun mal à échapper, si le Baphomet n’avait fermé la marche. J’avais immédiatement reconnu son aura, Durin, grand parmi les Nains, grand même dans sa rébellion qu’il avait menée pour son peuple sans aucun souci de lui-même, Durin, le dernier à s’opposer aux anciens Dieux des terres que je survole depuis ma naissance. Celui que suivait Eosphoros, par contre, m’était inconnu. Quelques vagues souvenirs des délires de mon incarcération me le firent revoir se tenant aux cotés de Lucifer, d’une façon laissant entendre que le fils d’Eos, s’il ne le considérait pas comme son égal, du moins n’attendait-il nulle soumission de sa part. Azraël, ainsi s’adressait-il à lui, mais je ne me souvins pas avoir entendu son nom d’homme et ne pus le deviner. Euros saurait sans doute. Il avait l’air d’un pharaon de l’Egypte antique, et il se dégageait de lui une essence qui ne devait rien au cosmos, différente de toutes celles que j’ai rencontrées jusqu’à aujourd’hui. De tous ceux qui étaient présents, il était celui dont la démarche était la plus assurée.

Oh Borée ! Ne crois pas que c’était mon sang-froid qui me permit de détailler ainsi leurs présences, à peine sorti de l’envoûtement où m’avait contraint Lucifer… C’était la peur Borée ! Jamais auparavant je n’ai eu peur. Même lorsque j’étais prisonnier, ce n’est pas la peur qui a permis à Eosphoros de triompher de ma volonté, mais la fascination qu’il exerce sur tout être vivant. Et là j’avais peur Borée, avant même de savoir pourquoi. C’est pour échapper à la cause de ma peur que mon esprit s’était immédiatement tourné vers les êtres qui m’entouraient. Mais elle m’a rattrapé. Eux aussi avaient peur. Les trois démons tremblaient tant que leurs armures tintamarraient plus fort que les grelots de Terpsichore, le pas de Durin était hésitant, lui dont les gestes si surs avaient rendu légendaire son habileté lorsqu’il oeuvrait pour les Ases, et Eosphoros… Par le ciel tout puissant, si l’Etoile du Matin n’avait jamais fléchi, pas même devant la colère de Zeus, je jure sur le Styx que lui aussi avait peur en cet instant ! Ils avaient tous peur… tous sauf Azraël… Méfie-toi Borée, méfie-toi de lui si jamais tu croises le pharaon noir ! Il est comme un homme qui ne craint pas les Dieux, et qui sait qu’il a raison de ne pas les craindre… Celui qui ne cède pas à la peur a connu une peur encore plus grande. Quelle horreur ont contemplé ses yeux couleur de peste qui soit pire que les horreurs de Kadath ? Car c’étaient bien des entrailles de Kadath d’où suintait la peur…

Oh Borée… Si l’Olympe est vieux, si les Titans sont vieux, que dire de ces murs et de ce silence ! Il y avait plus de poussière de mort dans cet air que dans le souffle de Thanatos. Mais quel pouvoir aurait le frère d’Hypnos quand vie et mort se confondent ? "N’est pas mort ce qui a jamais dort, et au long des siècles peu mourir même la mort…" Ce devait être le Pythien qui s’exprimait par la bouche de l’Arabe fou…

Ni les Cyclopes, ni même les Hécatonchires, n’auraient pu assujettir ainsi les énormes blocs d’ardoise entre lesquels nous progressions. Je comprends chaque vibration de la Terre, chaque aspect de l’Ether, je comprends les Dieux et il m’arrive même de comprendre les hommes. Mais ces murs, Borée, ces murs que je reconnaissais comme tels je ne pouvais les comprendre. Et ce silence, ce silence si assourdissant que même le bruit de nos pas semblait devoir le renforcer au lieu de le briser… Un silence si dense qu’on ne peut dire s’il précède ou s’il suit, s’il était ou s’il sera. Passé ou avenir, tout s’y confondait si absurdement que Chronos n’aurait su dans quel sens tourner ses pas.

Il y avait des fresques sur les murs, toutes aussi terrifiantes par ce qu’elles représentaient que par la précision irréelle de leurs détails. Quelle que soit l’acuité du regard que je posais sur elles, il me semblait que j’aurais pu en voir d’avantage si mon œil avait été plus perçant. Cette netteté même était monstrueuse, à cause de ce souci humainement compréhensible de précision obtenu par des moyens qui ne pouvaient pas l’être. Quant aux représentations que proposaient ces gravures, elles étaient indécentes de réalisme. C’était comme violer le secret embryonnaire de Gaïa. Une intrusion dans sa chair en devenir avant que son esprit ne se soit éveillé. Une intrusion infâme mais toujours moins impie que celles des choses qui avaient bâti Kadath.

C’était leur histoire qui s’étalait sur les murs, une histoire qui avait gangrené la terre avant que l’histoire de Gaïa n’ait pu commencer. Nous ne sommes peut-être pas les premiers Borée, mais nous sommes le monde, et les ancêtres de l’Olympe étaient le monde avant nous. Et je m’immergerais des siècles dans le Léthé si ça pouvait me permettre d’oublier que là où je marche de pareilles choses ont marché avant. Le monde n’était pas monde que la vie qui n’était pas encore était déjà dénaturée par ces choses là. La terre me dégoûte Borée, maintenant que je sais ce qui l’a en partie façonnée…

Et pourtant ce n’était pas le pire de ce que je devais contempler. Je crois que j’ai hurlé quand j’ai vu les dessins de ces êtres qui n’auraient pas dû pouvoir être dessinés. Mais la technique des choses de Kadath était telle que je pouvais voir ce que la physiologie de l’œil humain aurait dû m’interdire de saisir. Tsathoggua le batracien velu des cavernes de N’Kai, Ithaqua le marcheur du vent qui hante les forêts du nord, Chaugnar Faugn le proboscidien tentaculaire qui trône sous le plateau de Tsang… Ces horreurs là je pourrais te les décrire à présent, mais elles ne faisaient partie que des fresques les plus tardives, celles les plus proches de la chute des choses de Kadath. Et ce n’étaient pas elles que cherchaient Lucifer. Bien pires étaient celles devant lesquelles s’arrêta Azraël

Même maintenant je ne pourrais me remémorer leur aspect, que seul l’art inconcevable des choses de Kadath me permit d’appréhender. Mais le souvenir du sentiment d’horreur absolu, de dépravation insensée, dont elles imprégnèrent mon âme à peine les eus-je effleurées d’un regard, ne me quittera plus jamais. Les Grands Anciens Borée ! Celui qui gît en rêvant, l’Indicible, le Bouc aux mille chevreaux, l’Être de feu… Ils étaient là sur les murs, et l’histoire était leur ! Et Azraël était là, avec le sourire le plus sacrilège que j’aie jamais vu, à suivre leurs contours du bout des doigts, pendant que je sentais avec quelle répugnante terreur Durin et Eosphoros se forçaient à regarder. Les trois démons eux n’ont pas supporté, leurs esprits ont préféré se réfugier dans les limbes de l’inconscience…

La dernière chose dont je me souvienne distinctement, c’est d’Azraël pointant son doigt sur un mur, à l’endroit du seul dessin moins horrible que le reste car ses lignes suggéraient une opposition radicale à la monstruosité Grands Anciens qu’elles entouraient. La marque de Nodens, le Seigneur du Grand Abîme. Je leur ai échappé. J’ai suivi instinctivement le chemin que me dictait ma propre essence, mais même pendant que je remontais vers l’extérieur l’horreur ne m’a pas lâché. Pendant que je volais vers la liberté, je me suis rendu compte que l’air confiné dans les entrailles de Kadath n’était pas immobile. Il y avait des fluctuations que ni mon propre déplacement, ni les mouvements de ceux que je laissais derrière moi, ne pouvaient expliquer. Mais je n’ai pas cherché à savoir. J’aurais pu sans m’y rendre, remonter l’essence de ce souffle maudit, mais ma raison n’y aurait pas résisté tant j’étais déjà proche de la folie. Si seulement le doute m’était permis… Mais même le réconfort de l’incertitude m’est interdit. Là-bas, dans les profondeurs inaccessibles des Montagnes Hallucinées, des choses qui ont bâti Kadath, des choses qui les ont décimées ou des choses pires encore, il en est qui continuent à bouger…Le reste de ma fuite se perd. Le hurlement agressif des Kères lorsqu’elles me sont tombées dessus à l’approche de la surface est le plus grand réconfort que j’aie jamais connu… »

 

« Durin, articula sèchement Oilossë. Ainsi est-ce à cause de lui que les frères se battent contre les frères. J’avais toujours espéré qu’Asgard devait ses troubles aux seuls anciens séides de Poséidon.

-    Il est resté fort, puissant Oilossë, l’avertit Palantir. Les siècles qu’il a passé prisonnier à Helheim n’ont pas émoussé sa hache. Si je l’avais rencontré seul face à face je n’aurais peut-être pas survécu.

-    Probablement pas, mais tu n’es pas non plus le plus fort d’entre nous.

-    Certes non, lui consentit Beren. Cependant j’ai toute confiance en la vaillance de l’Elu de Heimdall. Les craintes qu’il nourrit quant à l’issue de cet hypothétique affrontement sont peut-être à mettre sur le compte de sa prudence, elles n’en sont pas moins inquiétantes.

-    En vérité. Si Durin seul ne peut représenter une menace réellement préoccupante, il n’en est pas de même s’il s’est entouré d’alliés de la même trempe que lui. Sans connaître le nombre et la force de ses rangs, il serait dangereux de présumer que nous puissions défendre conjointement le royaume et celles qui ont été appelées à le diriger.

-    Hilda ne va pas apprécier…

-    C’est le cadet de mes soucis. Les Elus Divins sont les combattants de la reine d’Asgard. Nous sommes là pour défendre le royaume du nord, pas la foi du nord. Durin menace les deux. Pour que l’intégrité de la Blanche soit préservée nous nous devons d’être au complet. La Prêtresse d’Odin n’a pas le choix, elle doit de nouveau faire appel aux Guerriers Divins. En espérant qu’elle fasse preuve d’un peu plus de discernement cette fois… »

 

 

*

 

 

Un silence très très désagréable plana sur le Conseil Sacré après que les derniers mots de Kaïkas aient franchi les lèvres d’Astraéos. Dans la sécurité hermétique de l’Ombre de l’Egide, le récit du Bouclier de Grêle s’était fortement teinté d’irréel, et les aurait tous laissés incrédules si ce n’avait été la propre voix du Vent du Nord-Est qui s’était faite entendre par la bouche de son père. La douleur et la terreur qui ne s’étaient que trop clairement perçues dans ses paroles ne pouvaient laisser indifférent. Douleur ultime dont ils connaissaient si bien la sensation pour avoir tant de fois repoussé le seuil de la souffrance, peur ancestrale qu’ils n’avaient pas besoin d’avoir déjà éprouvée pour savoir qu’elle avait traversé les siècles, sournoisement tapie au fond du cœur de chaque être humain, aussi brave soit-il.

Le masque de Gorthol était resté à terre et Kanon avait redressé la tête. Ses yeux durs comme des agates fixaient Astraéos entre ses mèches de plomb. Kanon. Ou Saga. La différence était si peu perceptible, existait-elle seulement ? Cette expression si sévère sur son visage, cette attention soutenue par une volonté de fer, ce pli désabusé au coin de ses lèvres qui ne faisait que masquer l’implacabilité de son jugement… C’était le visage de l’ordonnateur, le dépositaire du savoir et la source où puiser une détermination absolue pour poser un pied devant l’autre sur une route dont on ne peut entrevoir la destination. L’ancien Gémeaux était le plus à même d’appréhender ces notions de formes extravagantes et d’immensité temporelle suggérées par les révélations de Kaïkas. Il ne l’avait sans doute pas fait consciemment, mais au fil du récit il avait laissé s’épanouir son cosmos autour de lui, une aura si vaste qu’elle avait envahi la totalité de la salle secrète. On ne pouvait s’y méprendre, il fallait une intelligence supérieure pour comprendre des dimensions étrangères et naviguer librement entre elles. Bien des détails du périple dans les entrailles de Kadath seraient restés absconds pour Seiya et Ikki s’ils ne s’étaient pas retrouvés plongés dans l’univers tel que Kanon pouvait le concevoir. Même Shaka, dont nul ne pouvait songer égaler l’entendement du microcosme spirituel, vivait cette expérience de façon totalement passive.

Ils flottaient au milieu des astres, immensément proches et immensément éloignés. D’un regard ils pouvaient envelopper des nébuleuses, et d’un battement des paupières ils plongeaient au cœur des galaxies jusqu’au contact des étoiles. Les simples oscillations de leurs pupilles leur faisaient involontairement replier le cosmos soumis au pouvoir de l’ancien Gémeaux, défiant les contraintes de l’espace et du temps. Quel que fût le rayonnement qui frappait leurs rétines, une fraction de seconde après ils pouvaient contempler l’astre, non pas à l’instant où il l’avait émis, mais tel qu’il était réellement au moment où ils le regardaient. Même la Création, la force primaire à l’origine de toutes choses s’y révélait. Destruction et naissance se confondaient, vie et mort, deux aspects d’un même principe, distingués seulement par la partialité du regard posé sur eux. Chaque nova qui explosait consumait d’autres astres, chaque étoile qui s’effondrait avalait certaines de ses sœurs. Et chaque cataclysme libérait une onde de choc qui comprimait les nuages stellaires en donnant naissance à d’autres corps…

« Ainsi l’heure est grave, déclara Kanon, coudes posés sur le marbre, ses mains croisées à hauteur de son visage. » Son aura s’estompa en refluant lentement à l’intérieur de son corps. « Soit. Mais c’est bien la seule chose que j’ai comprise. Un volontaire pour me proposer la version sous-titrée ? » Un ton léger dont personne ne fut dupe. Gorthol avait parfois pris le rôle de Grand Pope à la légère, mais Kanon semblait n’avoir accepté d’endosser ce titre dans la seule éventualité de cet instant. Du haut de son trône il leur avait souvent fait grincer des dents, mais à le voir ainsi assis à cette table ils ne pouvaient qu’hocher la tête et attendre. Même Hermès qui n’avait eu de cesse d’égratigner l’orgueil de Gorthol depuis son arrivée paraissait priser sa nouvelle sévérité.

« Très grave, acquiesça le fils de Maïa avec une sobriété qui ne lui était pas coutumière. En fait, aussi grave pour les Dieux que pour les hommes. Le conflit dont nous voyons à présent les prémices ne sera pas une simple lutte pour la survie de l’espèce humaine, mais bien une croisade dont dépendra l’existence de la terre elle-même.

Les Grands Anciens qui semblent tant intéresser Lucifer et ses acolytes sont… En fait on ne sait pas ce qu’ils sont. Je pourrais vous dire que ce sont des monstruosités venues d’un autre espace-temps, mais ça ne vous avancerait pas à grand-chose. Même le terme entité serait impropre, on ne sait pas s’ils sont capables de penser, au sens où nous l’entendons. A notre niveau de compréhension, on peut les imaginer comme des sortes de volontés qui auraient pris corps physiquement au contact de la terre, encore que ces corps n’obéissent pas aux lois de la physique telles que nous les connaissons. Quant à la force de ces volontés, pour simplifier je dirais qu’on peut les considérer comme des divinités pour les Dieux. Ce sont des principes auprès desquels la vie terrestre est totalement insignifiante. Tout ce qui vous est familier, raison, sensation, émotion, ne représente rien à leur échelle. Si une forme de vie survivait à leur règne, ce serait purement accidentel, et elle serait tellement dénaturée que nous ne pourrions la qualifier d’existence.

Ces choses dont Kaïkas a vu l’histoire sur les murs de Kadath, ces êtres à mi-chemin des règnes animal et végétal, semblent avoir connu les Grands Anciens il y a un ou deux milliards d’années. Les Grands Anciens eux-mêmes sont infiniment plus vieux, au point que personne ne peut dire s’il y a eu un avant cosmique pendant lequel ils n’existaient pas encore, mais leur incursion sur la terre date de cette époque. Gaïa était alors si jeune qu’elle n’avait pas encore de conscience. Pourtant ce qui s’est passé alors a tellement meurtri sa chair que lorsque la Terre-Mère s’est éveillée, elle s’en est rappelé, comme d’une sorte de souvenir prénatal. Un souvenir très douloureux.

Celui qui gît en rêvant a été appelé Cthulhu, Hastur est le nom interdit de l’Indicible, Shub-Niggurath, qu’a entendu votre Fëanor sur l’Île de la Reine Morte, celui du Bouc aux mille chevreaux, et Cthugha est l’Être de feu. Et si ceux-là sont les pires qu’a connus la terre, il en est d’autres encore démesurément plus redoutables auxquels ces quatre sont liés et que leur retour pourrait conduire jusqu’à nous. Azathoth, le Chaos Idiot, qui n’est rien de moins que le blasphème absolu à l’échelle cosmique, le fléau ultime de l’infini. Et Yog-Sothoth, le Tout en Un et le Un en Tout, qui est à la fois la porte et la clef entre le plan d’existence des Grands Anciens et le nôtre.

Finalement on a eu de la chance. Si Gaïa a pu s’éveiller, c’est parce que les Grands Anciens sont tombés sur un os. On va dire il y a en gros huit cent cinquante millions d’années, ils se sont fait battre par des entités similaires, présume-t-on, que faute de mieux on a appelé les Dieux Extérieurs parce qu’ils n’ont pas séjourné sur terre, ils sont repartis immédiatement après avoir affronté les Grands Anciens. Ce qui a tendance à nous les rendre éminemment sympathiques, mais de façon tout à fait arbitraire. Nous ne représentons pas d’avantage à leurs yeux qu’aux yeux des Grands Anciens. Toujours est-il que les Dieux Extérieurs ont exilé les Grands Anciens aux quatre coins de la galaxie. Exilés mais non détruits, soient qu’ils ne le voulaient pas soit qu’ils en étaient incapables. En prenant forme au contact de la terre les Grands Anciens se sont retrouvés en partie liés à celle-ci. Ils auraient pu revenir après le départ des Dieux Extérieurs. Alors Nodens, le Seigneur du Grand Abîme, le seul des Dieux Extérieurs dont l’on connaisse le nom, a imposé sa marque aux lieux de résurgence possibles des Grands Anciens. Pallas n’a rien inventé, le coup d’enfermer ses oncles dans une urne et de la sceller avec son nom, autant dire que la technique est antédiluvienne…

Enfin on y est. Ce sont les emplacements de ces sceaux que recherchent visiblement Lucifer et sa clique. Les choses qui ont bâti Kadath étaient contemporaines de l’affrontement qui opposa les Grands Anciens aux Dieux Extérieurs, Lucifer ne pouvait espérer meilleur endroit où trouver ces informations. Il a enlevé Kaïkas pour pouvoir trouver Kadath car seul il en était incapable, les Montagnes Hallucinées font partie des lieux si odieux à Gaïa que ce qui reste de conscience à la Terre-Mère en interdit l’approche à la plupart des êtres vivants, humains comme divins. C’est probablement Baphomet qui à l’instigation de Lucifer a plongé Asgard à deux doigts de la guerre civile pour occuper les Elus Divins afin qu’ils leur laissent les coudées franches pour parvenir aux Montagnes Hallucinées. Et Lilith, s’il s’agit bien d’elle mais j’en mettrais mes ailettes à couper, en a fait autant avec l’Île de la Reine Morte, dans le double dessein d’y focaliser votre attention et de réactiver l’un des cultes aux Grands Anciens auprès de personnes éveillées au cosmos. Si votre Dragon d’Ebène n’a pas les oreilles qui bourdonnent, ce pas de géant des les entrailles de la terre en réponse à l’invocation du Chevalier Noir prouve combien le cosmos décuple la portée des formules interdites. Le Bouc aux Mille Chevreaux n’est pas connu pour se manifester facilement…

-    Mais enfin ça n’a pas de sens ! éclata Seiya en frappant du poing sur la table. Si les Grands Anciens sont si redoutables, pourquoi Lucifer chercherait-il l’emplacement des sceaux ?

-    Je pensais que tu avais réussi à te débarrasser de ton ingénuité Seiya, lui renvoya Kanon d’une voix lointaine. Il n’y a que deux raisons à vouloir mettre la main sur un sceau…

-    Le renforcer ou le détruire, termina calmement Shaka.

-    Et pourquoi pas l’étudier ? repartit Seiya sans décolérer. Peut-être qu’il espère le reproduire, ou le comprendre, pour s’attaquer de nouveau à Zeus et l’emprisonner de la même façon…

-    J’en doute Seiya, le contredit Athéna d’une voix où se percevaient le regret et une pointe de fatalisme. Lucifer est plus intelligent que tous ceux que tu as pu rencontrer. S’il sait ne serait-ce que ce que vient de nous raconter Hermès, et il n’est pas de ceux qui se risquent sur terrain sans l’avoir étudié auparavant, il sait aussi que la nature du sceau a de fortes chances de lui être tout aussi étrangère et inaccessible que la nature de l’être qui l’a posé.

-    Exact, confirma Hermès. Lucifer n’a aucune chance de dominer même partiellement le pouvoir de la marque de Nodens, et il le sait pertinemment.

-    C’est le lot de ceux qui n’ont qu’une seule facette, affirma aigrement Ikki, sortant du mutisme prolongé qui l’avait fait oublier. Ils sont incapables de comprendre ceux qui ne raisonnent pas comme eux. Tu sautes trop rapidement aux conclusions Seiya, ta cervelle tourne trop vite parce qu’elle ne sait tourner que dans un seul sens. Crois-tu que je serais parti en te laissant l’Armure d’Or si tu m’avais empêché d’en prendre une partie aux Galaxian Wars ? J’aurais cherché à la détruire, car ce que je ne pouvais posséder personne d’autre ne méritait de l’avoir.

-    Penses-tu que j’étais devenu stupide lorsque j’ai brandi le trident de l’Ebranleur du Sol, Seiya ? enchaîna Kanon sur le même ton. Crois-tu que j’espérais pouvoir arrêter le Dieu des océans ? Mettre un terme à ses projets diluviens une fois qu’il vous aurait tous anéantis ? La folie est aveugle Seiya, mais pas la vengeance. J’avais voulu devenir Pope, voulu gouverner le Sanctuaire qui aurait gouverné le monde. Quand Saga m’a privé mes rêves de puissance, ma soif de représailles n’était pas de le tuer lui ou le Sanctuaire qu’il m’avait interdit, mais de tuer les rêves. A quoi bon tuer le maître du monde quand tôt ou tard un autre prendra forcément sa place…

-    Si Lucifer ne peut tenir le monde dans sa main, reprit Ikki

-    Alors il l’écrasera sous son talon. »

 

 

*

 

 

Accoudés au balcon de la coursive extérieure qui longeait les appartements de la Grande Prêtresse d’Odin, les Protecteurs d’Opale et de Cristal contemplaient à visages fermés la cour de Gladsheim. Là, quinze ans auparavant, ils s’étaient tous deux écroulés à bout de force au faîte du grand escalier, incapables de participer à l’ultime combat. Ikki avait essayé. Ikki avait échoué. De son propre aveu, jamais le Protecteur de Sardonix n’avait été si violemment atteint par un sentiment d’impuissance. Le Phénix légendaire s’était heurté à une autre légende vivante. Une légende que son feu ne pouvait consumer, une légende que son vol ne pouvait pas rattraper. Ce soir là, Ikki avait baissé les bras. Il n’avait pas abandonné sa foi, mais il l’avait entièrement reportée sur les épaules de Seiya, reconnaissant sa propre faiblesse.

Siegfried de Dubhe. Quel homme aurait pu leur inspirer un plus grand respect ? Il était l’égal d’un Saga qui n’aurait jamais failli. Aussi percutant que l’était Aiolia, aussi inébranlable qu’Aldébaran. Noble comme un Camu, incisif comme un Shura. Un parangon du guerrier, plus qu’un héros, un idéal. Un idéal qu’ils avaient atteint mais non défait. Moros seul savait par quel méandre du destin Seiya avait réussi à entrevoir son point faible, après avoir deviné son existence. Fallait-il y voir une fois encore le concours de Niké, celui-là même que la Victoire leur avait apporté durant la bataille du Sanctuaire, leur permettant de survivre jusqu’à se hisser au niveau des Chevaliers d’Or ? Le Protecteur de Saphir était certes un combattant endurant et instinctif, mais combien de fois Seiya avait-il reçu le Great Horn avant de l’éviter ? Combien de fois avait-il subi le Lightning Plasma avant d’en apercevoir la trajectoire ? L’expérience grandissante n’était guère probante pour expliquer le coup de chance qui lui avait permis d’atteindre le cœur du Guerrier Divin. Un exploit qui n’avait cependant pas suffi, car Siegfried de Dubhe s’était relevé, soutenu par une ferveur égale à la leur. Auraient-ils été capables de vaincre un tel homme ? Il y avait de quoi en douter compte tenu du dernier geste du dragon bicéphale…

Ce soir là, peut-être pour la seule et unique fois de leurs vies, les serviteurs les plus proches de la Déesse de la Sagesse avaient connu la honte. La honte de s’être fait offrir une victoire qu’ils n’avaient pas entièrement méritée, la honte de n’avoir pas pu empêcher l’immolation du héro. Un sacrifice d’autant plus amer que le Général Sorrento avait finalement survécu à l’Envol de Fafnir, mais qui n’avait pas été vain pour autant puisqu’il leur avait permis de mener à bien la quête de Balmung.

Et c’était à cet homme exceptionnel, dont les sentiments à son égard dépassaient de loin le simple dévouement, qu’Hilda de Polaris était à présent contrainte de chercher un remplaçant. Contrainte de le dépouiller d’une partie de sa légende pour l’offrir à un autre. Siegfried resterait à jamais Siegfried, mais il ne serait plus l’Elu de Dubhe. Comment oser penser que quelqu’un, si méritant soit-il, pût être digne de devenir après lui le gardien du Saphir d’Alpha… Et pourtant le Grande Prêtresse d’Odin ne pouvait tourner le dos à son devoir, cet obstacle entre elle et celui qu’elle chérissait plus que tout autre qu’elle n’avait pu se résoudre à franchir à l’époque. Il n’y aurait pas eu d’injure plus grande à la mémoire de celui qui aurait pu, qui aurait dû être son compagnon, ni à la mémoire de tous ses frères d’arme qu’elle avait inutilement sacrifiés pour ne pas avoir su résister à l’envoûtement des Nibelungen. Mais Frigg, divine amoureuse ! Que le Wyrd tissé par les Nornes pesait douloureusement sur son âme !

Flamme étouffa un sanglot en regardant sa sœur qui, la main crispée sur Gungnir, la lance des serments, déployait son aura au pied de la statue d’Odin. La Reine d’Asgard glissa discrètement ses doigts entre ceux du Protecteur de Cristal, cherchant une once de réconfort que ce dernier ne pouvait lui apporter. Hyoga s’était retranché si loin ces quinze dernières années qu’aucune émotion ne semblait plus pouvoir l’atteindre. Le cœur du Cygne était froid, si froid qu’on pouvait douter qu’il battît encore réellement. Même le souvenir d’Hagen de Merak qui s’imposa naturellement à lui ne parvint pas à le troubler. Le Cheval Fougueux qu’une jalousie maladive dont il était à l’origine avait irrémédiablement conduit à la mort. L’alternative devant laquelle Hagen s’était retrouvée ne différait pas de celle de Siegfried. Son choix pourtant s’était révélé contraire. Hyoga s’était longuement demandé si la décision de l’héritier de Merak aurait été changée si devant lui s’était dressé un autre de ses frères, si un autre, qu’Hagen n’aurait pas perçu comme un rival en plus d’un adversaire, serait parvenu à le convaincre. Mais c’était là une forme de culpabilité qui avait depuis longtemps déserté le cœur du Protecteur de Cristal. Hyoga serra brièvement les doigts de Flamme avant de les relâcher, relevant toutefois sa main pour la poser sur son épaule en signe de compassion. Un geste insolite, de circonstances, sincère mais totalement dépourvu d’émotivité. La seule forme de soutien qu’il pouvait lui offrir…

Les larmes coulaient sur le visage de la Grande Prêtresse d’Odin. Des larmes aussi denses que sa peine, qui tombaient sans jamais atteindre le sol, se fondant avec son cosmos. C’était une aura de chagrin qui enveloppait Hilda. Mais sa voix ne tremblait pas. A la fois grave et limpide, ferme et douce, celle-là même qui avait été la sienne lorsqu’elle avait lancé sa prière au maître des Ases après que Balmung ait mis fin à son envoûtement… « Polaris, mon étoile protectrice… Moi Hilda je te demande le pouvoir d’invoquer les guerriers légendaires d’Asgard, pour protéger le peuple d’Odin... »

Ils crurent un instant que sa supplique resterait sans réponse. Mais l’Etoile du Nord se mit à scintiller, et des reflets bleutés lui répondirent sur la couronne de la statue du Dieu Borgne. Les sept saphirs d’en détachèrent pour venir lentement danser autour de la pointe de Gungnir. L’expression d’Hilda devint encore plus douloureuse, comme si à l’intérieur de chacune des pierres elle pouvait voir le reflet d’un visage... Elle se reprit tout de même et parvint à continuer l’invocation.

« Ô Mime, plus fier des accords de ta lyre que de ceux de ta conscience, pardonne-moi de troubler ton sommeil. Je te rends le Saphir d’Eta. Choisis ton héritier et offre lui la robe divine de Benetnasch afin qu’à son tour il protège notre peuple… »

La première pierre quitta ses sœurs et s’envola au-dessus de Gladsheim. Elle survola les collines autour du palais avant de flotter au-dessus des vestiges de granit d’une ancienne bâtisse. Murs éboulés, colonnes brisées, les décombres ne permettaient plus d’imaginer depuis longtemps l’endroit tel qu’il avait existé. Là s’était dressé le fortin de Volker, l’école guerrière la plus réputée d’Asgard. Les lieux avaient été désertés quand le prestigieux combattant avait perdu sa réputation en même temps que sa vie, sous la main d’un inconnu, celle de son fils adoptif. Mime gisait là, sous une dalle de pierre gravée de lettres de feu qui ne devaient jamais s’éteindre. Le Saphir d’Eta brisa la dalle, s’enfonçant à la recherche de la robe de Benetnasch

« Ô Syd, déférent et consciencieux au-delà de ton sang, pardonne-moi de troubler ton sommeil. Je te rends le Saphir de Zeta. Choisis ton héritier et offre lui la robe divine de Mizar afin qu’à son tour il protège notre peuple… »

Nul ne savait vers quel lieu se rendait la cinquième pierre. Nul ne savait où reposait le linceul éternel du Tigre Noir. Et personne n’aurait osé le chercher si tant est qu’il y eût quelqu’un pour s’en arroger le droit, car le Tigre Blanc aurait traqué sans pitié le profanateur qui s’en serait approché. D’aucuns songeaient qu’un manoir en ruine qui avait été en son temps la demeure de l’une des plus nobles familles d’Asgard pouvait en être le mausolée, et ils l’évitaient comme un triste sanctuaire. D’autres pensaient la tombe de Syd était cet endroit interdit la banquise, près du puit réputé sans fond ouvert sur l’océan arctique, là où seul l’héritier de Mizar se rendait de son vivant pour affûter toujours d’avantage ses griffes acérées. Tous se trompaient. La pierre de Zeta rejoignit bien des ruines, mais celles-là mêmes où le premier Saphir venait de s’enfoncer. Plutôt que le berceau d’une famille déchirée, Bud d’Alcor avait choisi pour son frère un autre lit de douleur, et pourtant un lit d’espoir, un lit où était né un rêve, celui de Mime de Benetnash que le Phénix avait confié à l’Ombre Blanche à l’heure de la reconnaissance… Et Bud d’Alcor était là pour accueillir l’arrivée de la pierre de Zeta, poings serrés et commissures ensanglantées sous la crispation de ses mâchoires. Maudit sois-tu Oilossë, maudit sois-tu pour ne m’avoir fait connaître ce jour que pour trahir Asgard ! Mais nul ne ravira la robe de Mizar à mon frère, que ce serment soit le dernier sur mon honneur de Guerrier Divin ! Je suivrai ton Saphir Syd, jusqu’à celui qui prétend le porter, et tant que je vivrai tu resteras le seul et unique Tigre Noir !...

« Ô Fenril, ami trop sauvage, pardonne-moi de troubler ton sommeil. Je te rends le Saphir de Epsilon. Choisis ton héritier et offre lui la robe divine d’Alioth afin qu’à son tour il protège notre peuple… »

Une troisième pierre s’éleva dans le ciel, pour se rendre vers le lit d’un torrent gelé profondément encaissé, que les gens du peuple reconnaissaient à présent comme la Gorge du Loup Egaré. Une meute de ces bêtes y était d’ailleurs présente, alertée par quelque sixième sens animal. Sans doute les loups ne pouvaient-ils comprendre ce qui était en train de se passer, mais ils hurlèrent à la mort lorsque le Saphir s’enfonça dans la glace à la recherche de la robe d’Alioth, ensevelie avec le corps de Fenril

« Alberich, décevant conspirateur, pardonne-moi de troubler ton sommeil. Je te rends le Saphir de Delta. Choisis ton héritier et offre lui la robe divine de Megrez afin qu’à son tour il protège notre peuple… »

Il n’y avait que des esprits pour accueillir la descente de la pierre au cœur le plus épais de la forêt aux Fols Hamingjars. Nulle tombe en ce lieu, rien qu’une épée de quartz violacée plantée dans la terre entre les ronciers et presque totalement recouverte par la beauté mortelle d’un bouquet d’aconit. Son poison partit en fumée, les pétales indigo consumés par les flammes qui entourèrent subitement la lame minérale à l’approche du troisième Saphir…

« Ô Thol, rempart fidèle, pardonne-moi de troubler ton sommeil. Je te rends le Saphir de Gamma. Choisis ton héritier et offre lui la robe divine de Phecda afin qu’à son tour il protège notre peuple… »

La cinquième pierre s’envola vers les forêts de l’intérieur du pays, passant au-dessus d’humbles hameaux avant de parvenir au Bois d’Eikthyrnir. Là dans une clairière se dressait un tertre enneigé. Il n’y avait pas de croix à son sommet, mais une auréole d’andouillers, les tribus apportés chaque saison par les chasseurs d’Asgard à celui qui avait longtemps bravé la loi pour nourrir leurs familles. Le Saphir plongea et s’enfonça à l’intérieur du tertre, là où la robe de Phecda avait été enterrée avec son précédent légataire…

« Ô Hagen, âme brûlante et cœur déchiré, pardonne-moi de troubler ton sommeil. Je te rends le Saphir de Beta. Choisis ton héritier et offre lui la robe divine de Merak afin qu’à son tour il protège notre peuple… »

La Reine Flamme courba la tête en voyant que l’avant-dernière pierre semblait hésiter, ralentissant alors qu’elle s’élevait vers le balcon, pour finir par s’immobiliser complètement à hauteur de son regard. Le cœur du Saphir scintillait d’une lueur vermeille, comme s’il avait contenu un éclat de rubis. Mais ce n’était pas un rougeoiement agressif. Il brillait doucement, presque timidement, comme une braise épuisée dans l’âtre à la recherche du souffle qui lui permettrait de ranimer le foyer. Alors la souveraine écarta ses mèches de feu et le reflet bleu de ses yeux caressa le cœur de feu de la pierre bleue. Va Hagen songea-t-elle, un profond soupir trop longtemps contenu s’extirpant péniblement de sa poitrine…Ne fuis pas maintenant le destin dont tu ne t’es jamais détourné…Va Guerrier Divin, je porterai seule le fardeau de nos regrets… Le Saphir flamboya une ultime fois, et fusa dans le ciel d’Asgard, à la recherche d’une croix de bois dressée à coté d’une grotte où l’on pouvait encore sentir le souffle de Muspelheim

« Siegfried ! Ô Siedfried ! Amour immérité !! Pardonne-moi de troubler ton sommeil ! Je te rends le Saphir d’Alpha. Choisis ton héritier et offre lui la robe divine de Dubhe afin qu’à son tour il protège notre peuple… »

Avec quel déchirement Hilda cria son nom… Oilossë ne devait jamais l’oublier, lui qui avait convaincu la Grande Prêtresse de réveiller une nouvelle fois les Guerriers Divin, de faire table rase d’un passé dont elle n’avait cessé de se mortifier, cultivant sa douleur comme le précieux châtiment pour des péchés dont elle ne désirait pas être absoute. Hilda tomba à genoux, prostrée, laissant libre cours à ses larmes. Regarder était au-dessus de ses forces. Le dernier Saphir, plus pur et étincelant que chacun de ses semblables, monta en flèche vers le firmament, filant vers l’étoile de la Grande Ours où avait disparu l’Elu de Dubhe

« C’est fait, déclara simplement Oilossë. Les vivants avec les vivants, les morts avec les morts, le cœur de notre Grande Prêtresse saigne aujourd’hui mais il sera plus léger demain…

-    Serait-ce là la vraie raison pour laquelle tu as appelé au réveil des Guerriers Divins ? demanda Beren avec la légèreté apparente dont il se départissait rarement. Le moyen selon toi de guérir la protégée de Polaris de ses tourments ?

-    Ne juge pas celui par qui tu craindrais d’être jugé toi-même, Elu de Tyr. Les Guerriers Divins devaient revenir, je n’ai pas de doute à ce sujet. Les frères d’Hugin et Munin sont venus me murmurer leur retour bien avant que Laurelin et Palantir n’en parlent au conseil. Et s’il est vrai que je suis convaincu qu’Hilda avait besoin d’affronter les Einherjar pour être à la hauteur devant ce qui nous attend, ceci n’a en rien influencé ma décision. A vrai dire, je me pose bien plus de questions sur ce qui a motivé la tienne, Beren de Tyr. Je suis bien certain que tu ne penses pas que les Elus Divins ne seraient pas à même de disperser tous les périls auxquels nous ne tarderons pas à être confrontés.

-    Qui peut le dire, puissant détenteur de Balmung… J’ai parfois du mal à saisir mes propres pensées… Mais il me parait juste d’offrir une chance aux Guerriers Divins de défendre Asgard, et de leur permettre de racheter les fautes de ceux qui se sont laissés abuser…

-    C’est là le discours d’un utopiste tel que l’Elu de Balder, et non ce que devrait être celui de la plus haute autorité judiciaire d’Asgard. Méfie-toi Beren de Tyr, justice et idéal font rarement bon ménage.

-    Sans doute Oilossë, sans doute. Mais il n’est pas interdit de croire quand on ne perd pas pour autant le sens des réalités…

-    Et c’est bien ce en quoi tu crois que je n’arrive pas à entrevoir… Quoi qu’il en soit, l’armée de la Blanche sera bientôt réunie au grand complet. Il ne reste qu’à attendre ceux sur qui le choix d’Herjafadir se portera.

-    Je pense que nous ne tarderons pas à connaître le premier d’entre eux, avança Beren en pointant son doigt vers le ciel… » Effectivement, une colonne de lumière azuréenne descendait de la Grande Ourse. Elle tomba, pareille à une lance de topaze, et s’écrasa dans la cours de Gladsheim. « Intéressant non ? murmura l’Elu de Tyr en se penchant sur le balcon. Cela ne peut signifier qu’une chose… Celui à qui est promise la robe de Duhbe se trouve déjà au palais…

-    Balivernes, répliqua Oilossë. Il n’y a pas de combattant assez puissant ici pour mériter cet honneur, pas même parmi les Walkyries.

-    C’est une supposition curieuse, surtout sachant que les robes divines se sont toujours révélées à proximité de ceux auxquels elles allaient échoir. Il faut un certain aplomb pour prétendre qu’Odin puisse se tromper, surtout de la part de l’Elu du même nom…

-    Cesse de finasser ! Libre à toi d’ériger les coutumes en certitudes, ça ne suffira pas à me convaincre. Ou alors je t’en prie, éclaire-moi de tes lumières ! Dis-moi qui selon toi au palais mériterait de devenir le nouveau Guerrier de Dubhe ?

-    Je pourrais te dire qu’Odin a peut-être voulu honorer un des combattants du Sud qui ont mieux servi ses intérêts que ceux qu’il avait choisis naguère, répondit Beren de Tyr en jetant un regard en biais aux deux Protecteurs. Après tout, qui pourrait se targuer de comprendre la volonté d’Alfadir… Mais le cas d’Hilda de Polaris me semble encore plus intéressant. J’oserai même avancer que son cosmos ferait pâlir nombre de ceux des Elus Divins…

-    Grotesque…

-    Ce cher Oilossë, toujours aussi inflexible, et toujours aussi empreint de ses certitudes… Tu devrais essayer le doute à l’occasion, il est parfois très reposant de ne pas être certain d’avoir raison…

-    Ô combien fatigué dois-tu être alors… »

Pendant que les plus imminents des Elus Divins s’opposaient dans l’une des innombrables controverses auxquelles ils s’adonnaient si souvent, irrésistiblement, la Grande Prêtresse d’Odin se releva. D’abord malgré elle, puis raffermie d’une détermination nouvelle. Elle ne voulait pas regarder, et ce rejet était la raison même qui l’obligeait à le faire. Mais plus que tout, quelle que fût sa répugnance à voir la robe de Dubhe portée par un autre, jamais elle ne montrerait le moindre signe de faiblesse devant celui que le Wyrd prétendait pouvoir succéder à Siegfried.

« Il est là, les avertit simplement Shun en écho au léger frémissement de ses chaînes sur ses avant-bras. » L’armure tombée du ciel avait créé un profond cratère dans le dallage glacé, soulevant un nuage de poussière et de givre qui tardait à se disperser. D’abord comme une simple lueur, un cosmos naquit dans le brouillard. Il s’accrut progressivement, jusqu’à devenir un halot immaculé d’une telle ampleur qu’il arracha un grognement d’approbation à l’Elu d’Odin.

Malgré sa résolution, Hilda flancha. Un pas métallique et assuré martelait lentement les pavés de Gladsheim. Un pas qui sonnait de façon si familière et retentissait douloureusement à ses oreilles affligées… Et cette silhouette qui se détacha progressivement sous leurs regards ! Cette silhouette athlétique et élancée, ce lent et puissant balancier des épaules surimpressionné par les deux têtes de Fafnir dont la noirceur se découpait dans l’aura cristalline… Cette démarche ! Cette posture quand l’homme s’arrêta en laissant retomber son cosmos, tête baissée pour marquer son allégeance, une main fièrement posée sur la hanche et l’autre sur son cœur…

« C’est à peine croyable, lâcha doucement Shun. Ça pourrait être son frère…

-    Odin soutiens-la, murmura Flamme en regardant sa sœur dont elle ne voyait que trop bien l’incontrôlable tremblement. Il lui ressemble tellement… »

L’homme releva la tête, révélant son visage jusqu’alors masqué par le casque sauvage de la robe de Duhbe. Des yeux clairs, limpides comme l’eau d’un torrent s’écoulant d’un glacier, se posèrent sur la Grande Prêtresse d’Odin. Etouffant sous les sanglots qu’elle ne pouvait plus contenir, Hilda tomba à genoux, cachant sous ses mains l’acier de ses prunelles noyées par les larmes.

« Trop faible, constata sèchement Oilossë. Et tu croyais que l’Elue de Polaris pouvait prétendre à une robe divine ? Mais je reconnais l’avoir surestimée aussi, je ne pensais pas qu’elle craquerait ainsi…

-    Il suffit, répliqua Beren avec une fermeté dont il usait rarement envers l’Elu d’Odin. Il se passe quelque chose, quelque chose que ni moi ni toi ne pouvons comprendre… »

L’Elu d’Odin leva un sourcil interloqué. Il n’était pas de ceux à qui l’on pouvait se permettre de manquer de respect, mais même s’il n’était pas toujours d’accord avec lui, le manchot jouissait d’une place particulière au sein de son estime. En grande partie parce que s’il n’en retirait aucune fierté, Beren de Tyr avait effectivement souvent raison. Beaucoup trop souvent. En cet instant, celui-ci regardait la Reine d’Asgard, et les deux Protecteurs qui se tordaient penchés sur le balcon au risque de basculer par-dessus.

Le dragon du nord s’avança vers la Grande Prêtresse d’Odin. Il ne la toucha pas, ainsi que le craignit un instant Oilossë, il se contenta de s’accroupir devant elle, ôtant son casque pour le poser à terre entre ses cuisses. Ses souples boucles mordorées volaient doucement au gré du vent, dévoilant nettement un profil qui arracha un cri de stupeur à la Reine d’Asgard. Il aurait pu abuser leurs regards, mais personne n’aurait pu reproduire cette aura si chaleureuse en dépit de sa froidure naturelle qui enveloppa doucement l’Elue de Polaris dans un cocon bien-être. Irrésistiblement, Hilda sentit ses paupières se soulever. Elle fixa des ses grands yeux ruisselants ce visage si cher à son cœur, et tendit les mains pour les poser sur ses joues en une caresse intime, tremblante d’incrédulité… « Toi, murmura t’elle… Toi… » Ses larmes coulaient toujours, mais un sourire immense éclairait son visage…

« Quelqu’un aurait-il la bonté de m’expliquer pourquoi j’ai l’impression de manquer quelque chose ? grommela Oilossë. »

Le Protecteur de Cristal se tourna vers lui, une moue amusée, la première qu’ils lui voyaient depuis sa venue à Asgard, étirant le bouc blond qui participait ordinairement à l’air austère de sa figure. Dès le premier regard, Hyoga avait ressenti une antipathie instinctive envers l’Elu d’Odin. Ces deux là se ressemblaient trop pour pouvoir s’entendre. La même froideur rigide, la même assurance associée au même détachement. « Vous venez simplement de passer à coté d’un miracle, répondit-il manifestement satisfait de pouvoir combler l’ignorance avouée d’Oilossë. Je vous présente le Guerrier Divin d’Alpha, l’invincible descendant du vainqueur de Fafnir, seul véritable héros de la Guerre des Saphirs revenu d’entre les morts, Siegfried de Dubhe… »

Beren de Tyr éclata d’un rire aussi franc que sincère alors qu’Oilossë se contentait de froncer les sourcils. Et la Reine d’Asgard les quitta brusquement, faisant volte-face pour courir hors des appartements de sa sœur. Shun la regarda partir, un voile d’inquiétude au fond des yeux. Méfie toi Flamme, méfie toi de ce cœur qui bat… Hagen n’était pas un second Siegfried. Siegfried était trop grand pour un seul destin, et Hagen, aussi forte et sincère qu’était ton affection pour lui, n’a rien fait pour s’élever aussi haut. Mais peut-on réellement se méfier de l’espoir quand il vient vous effleurer ainsi alors que rien ne le laissait présager…

Bud d’Alcor se releva d’un bond, bouillonnant d’une rage telle qu’il n’en avait jamais éprouvée de pareille depuis ce jour où un gamin qui lui ressemblait comme deux goûtes d’eau lui avait acheté la vie d’un lapin avec un poignard en or, avant de rejoindre ses parents qui auraient dû être aussi les siens. Jamais un échec n’avait été aussi cuisant que les deux qu’il venait de subir. Alors qu’il s’apprêtait à défendre l’honneur bafoué de son frère, quelqu’un avait été plus rapide que lui, réussissant à immobiliser son bras. Son bras à lui le Tigre Fantôme ! Lui l’Ombre Blanche ! Lui qui n’avait pas réussi non plus à esquiver la contre-attaque qui l’avait frappé de plein fouet, lui faisant subir le sort qu’il réservait à l’usurpateur de Mizar. Partiellement du moins, car si Bud avait pu appliquer son châtiment, jamais sa victime ne se serait relevée.

Des notes harmonieuses heurtèrent ses tympans plus durement que la pire des insultes. « Voilà donc celui qui se cachait dans l’ombre de la sixième étoile, fit une voix suave et mélodieuse. Tu es bien égal à celui dont on m’a fait l’éloge, loué soit Odin qui m’a permis de m’en rendre compte par mes propres yeux. C’est un honneur que de te rencontrer Bud d’Alcor

-    C’est un honneur que tu vas regretter ! rugit l’Ombre Blanche en se retournant sauvagement vers son interlocuteur. » L’Héritier de Benetnasch. Il caressait négligemment sa lyre, adossé aux vestiges d’un pilier de schiste, et son regard rubis fixait le Tigre Blanc par-dessous ses mèches aux reflets semblables à la chair d’un fruit d’été. « Mime ! s’exclama Bud sans pouvoir se défendre de reculer d’un pas. Salopard ! se reprit-il aussitôt. Qui espères-tu duper !? J’ai vu de mes propres yeux le fils de Volker périr ici même sous les serres de Phénix !

-    La seule personne que j’ai jamais cherchée à tromper c’est moi. Nous avons tous deux ceci en commun Bud d’Alcor, ainsi que l’homme qui nous a ouvert les yeux.

-    Ne te fatigue pas ! J’ai vu les illusions que Mime créait à l’aide de sa lyre, les tiennes sont seulement plus vicieuses… Attaque moi en face cette fois, et nous verrons bien si tu es assez doué pour reproduire à la perfection la technique du fils de Volker !

-    Cette fois ? Allons, qui aurait pu toucher aussi facilement le huitième Guerrier Divin sinon celui qui connaît par cœur les gestes de ta défense pour exercer les mêmes ?

-    Mais je reconnais que ta technique s’est améliorée mon frère, au contraire de ton caractère… » Le timbre de cette nouvelle voix pétrifia l’Ombre Blanche. Ces accents un rien nasillards mais chargés de noblesse, ces intonations qui s’emblaient s’adresser directement à son cœur… Aucun soupçon n’aurait pu aller à l’encontre de la voix du sang.

« Syd ? murmura Bud » Il pivota sur lui-même, lentement, comme si l’Héritier d’Alcor craignait de dissiper un mirage, ou que ses yeux ne lui apportassent pas la confirmation de son instinct. Et pourtant le Tigre Noir était bel et bien debout devant lui.

Mime tourna le dos aux deux frères qui ne s’étaient jamais enlacés de leur vivant. Il leva les yeux au ciel en direction de Mizar et Alcor qui scintillaient toutes deux à l’unisson, avant de reporter son regard sur Benetnasch. Voila père, voilà le rêve que j’ai fait pour nous deux. Au moins m’aura-t-il été donné de le voir se réaliser pour d’autres. Désormais je vivrai sans remords comme ton fils, grâce à Phénix je sais que tu es mort sans rancune contre moi. Ikki, ou que tu sois, j’espère que toi aussi tu verras qu’il n’est pas vain de rêver…

 

 

*

 

 

« Où as-tu appris ça Hermès? C’est un savoir hérité de Gaïa ou bien tu as poussé l’indiscrétion jusqu’à visiter ces lieux interdits ?

-    Allons Pallas, je suis peut-être curieux mais pas encore totalement décérébré. Si le cosmos d’un Chevalier décuple le pouvoir de résurgence des Grands Anciens, imagine ce que celui d’un Dieu pourrait causer…

-    Si une torche ne peut entrer dans une demeure de papier sans courir à la catastrophe, une étincelle peut néanmoins s’y risquer. » Les yeux d’Hécate luisaient de la même aura mystérieuse que les glyphes ésotériques qu’elle avait tracés sur les murs de l’Ombre de l’Egide. « La curiosité des humains est autrement plus vive que celle des Dieux car ils savent l’étendue de leur ignorance. Pour les Olympiens, rien n’existe plus en dehors de leur sphère, si vaste et pourtant si étriquée. Hormis pour quelques trublions dont le fils de Maïa ici présent, chacun considère que ce qu’il ne connaît pas appartient à un autre d’entre eux. Leur désir de savoir a disparu au profit d’un désir de conquête. Les humains eux ont encore la soif d’apprendre, et je les rencontre bien plus souvent sur les chemins de l’étrange que tous les Dieux réunis.

-    Et les humains qui savent que leur mémoire est toute aussi limitée que leur savoir ont la fâcheuse tendance de laisser une trace écrite de leurs découvertes, reprit Hermès. Le plus exhaustif des ouvrages traitant des Grands Anciens, heureusement aussi l’un de ceux dont le contenu a été le plus altéré par les traductions successives, est le Necronomicon. Livre noir, interdit, brûlé, et pourtant il survit depuis le VIIIe siècle quelques trois ou quatre exemplaires disséminés à travers le monde. Aussi détestable que soit son contenu, il n’en a pas moins été publié en grec, en latin, en allemand, en espagnol et en anglais. Avec une exactitude qui laissait souvent à désirer certes, mais tout de même. Un être humain à l’intelligence et au psychisme un tant soit peu développés, oui un simple être humain qui saurait où se procurer une version fiable du Necronomicon et la déchiffrer pourrait parvenir à libérer les Grands Anciens… Et pas seulement à partir du Necronomicon. Les livres noirs sont extrêmement rares mais il en existe un certain nombre, comme Les Sept Livres Cryptiques de Hsan, L’Unaussprechlichen Kulten, ou encore le Roi en Jaune… Sans compter les tentatives de décryptages de témoignages non-humains à l’instar des Fragments Pnakotiques ou des Stances de Dzyans

-    Mouais, lâcha Seiya dubitatif qui frottait son poing contre son front comme pour aider ces derniers éléments à pénétrer l’intérieur de son crâne. J’ai encore un peu de mal à m’alarmer là… Que ces bouquins soient instructifs je veux bien, mais depuis le temps pourquoi le monde continue à tourner rond si leur contenu est vraiment si dangereux ?

-    Parce que j’exagère bougre d’âne ! Pas à propos de ce savoir mais de ceux qui ont le potentiel pour s’en servir. Des humains le pourraient oui, mais ceux qui ont l’instruction nécessaire pour en tirer quelque chose de véritablement dramatique ne se sont jamais comptés d’avantage que sur les doigts d’une main. Et plus on les approfondit, plus l’horreur transcende le pouvoir de ces connaissances… Il est presque inévitable pour un quelconque être humain de ne pas céder à la folie, et même alors, il faudrait beaucoup plus qu’un mauvais fond pour faire usage des formules menant à la résurrection des Grands Anciens.

-    Les hommes ne sont pas fondamentalement mauvais Hermès, soupira Athéna.

-    Heureusement pour toi Pallas, en l’occurrence c’est bien ce qui les sauve ! Et encore pas complètement… Abdul al-Hazred avait complètement perdu la raison lorsque contre toute attente il est rentré de la légendaire cité d’Irem. Il n’aurait jamais dû être en mesure de raconter ce qu’il y a découvert, et pourtant il a malgré tout pu rédiger le Kitab al-Azif avant de disparaître. La version originelle du Necronomicon est si démente qu’elle contient jusqu’au chemin vers Azathoth, le Chaos Aveugle et Idiot !

-    En ce cas pourquoi Lucifer cherche-t-il l’emplacement des sceaux si un simple livre pourrait servir ses desseins ? demanda Shaka. On ne coupe pas les ficelles dont on peut défaire les nœuds…

-    Lucifer n’est pas du genre à jeter une poignée de pierre en espérant que l’une d’elles atteindra son but. Les livres noirs ont beau être dangereux, ceux qui restent aujourd’hui ne sont que les ersatz des manuscrits d’autrefois. Nombre de formules ont été altérées, et on ne peut savoir lesquelles avant de les avoir essayées.

-    Une incantation n’est jamais qu’une prière, compléta Hécate. Elle repose sur le pouvoir du verbe et reste soumise aux lois du langage aussi hermétique soit celui utilisé. De même que tout mot en naissant engendre son contraire, aucune formule n’existe sans celle qui peut la contrer. Et le pouvoir d’une invocation ne dépasse jamais celui de la personne qui l’énonce.

-    En plus. Lucifer a cru une fois que personne ne pourrait lui tenir tête, mais il ne fera pas deux fois la même erreur. Il ne voudra pas nous laisser l’occasion de contrecarrer ses projets, ce qu’il nous serait toujours possible de faire s’il se contentait d’utiliser des incantations issues des savoirs interdits. En revanche si les sceaux venaient à être brisés…

-    Comme si on allait le laisser faire Lucifer ! fulmina Seiya en frappant du poing sur la table. Qu’est-ce qu’on attend ?! Si je suis resté debout dans l’ombre d’Hadès ce n’est pas pour me coucher dans la lumière du matin !

-    Et où veux-tu aller le chercher Seiya ? railla Gorthol. Si Némésis est à ses trousses je doute qu’il ait à s’inquiéter de toi…

-    Lucifer, Lilith, Baphomet, l’autre momifié, on ne sait même pas combien ils sont, grommela Ikki. Je veux bien immoler tous les démons que vous voulez mais il faudrait peut-être arriver à les identifier…

-    Ce qu’on ne sera jamais certain d’avoir fait complètement, termina Shaka.

-    Exact, reconnut Athéna. La priorité n’est pas de débusquer Lucifer mais de protéger les sceaux.

-    Et comme vous ne savez pas seulement où ils se trouvent ça vous fait déjà une bonne longueur de retard sur l’Adversaire, reprit Hermès. Pour l’intercepter vous n’avez pas d’autre choix que de découvrir ce qu’il a découvert. Cherchez les sceaux pour les protéger, et cherchez les livres noirs pour les étudier. Si Lucifer ne misera pas tout dessus, rien ne l’empêchera d’utiliser les savoirs interdits pour protéger ses arrières. Lilith l’a prouvé avec ce qui s’est passé sur l’Île de la Reine Morte, et le dénommé Azraël aussi lorsqu’il a invoqué les Byakhees pour échapper à Astraéos.

-    Va jusqu’au bout Hermès, je te connais par cœur, s’il y a autre chose que l’on doit savoir autant le dire maintenant.

-    C’est une partie d’échecs Pallas. Quand on a un coup de retard il est impératif de prévoir le prochain mouvement de la partie adverse si on veut pouvoir l’emporter. Je sais presque sûrement où Lucifer frappera en premier. Et ça ne va pas te plaire…

-    Comme si quoi que ce soit me plaisait dans ce qui nous tombe dessus…

-    La plus instable des prisons est celle du Grand Cthulhu. "Dans sa demeure de R’lyeh, Cthulhu, mort, attend en rêvant…", ainsi peut-on le lire dans le Kitab al-Azif. Cthulhu est la menace la plus à craindre pour la terre, non pas pour être plus dangereux que ses congénères, mais parce que son incarcération est incomplète. Si son corps est bel et bien emprisonné, sa volonté passe au travers de la marque de Nodens et atteint les rêves des hommes. Son pouvoir sur les êtres humains ne cesse de grandir, de les pervertir. Déjà par le passé certains soumis à sa volonté ont tenté de le libérer. Qu’il le soit ne serait-ce qu’un seul instant et il n’est pas d’esprit humain qui n’en sera affecté. Pour être prévisible c’est un coup que Lucifer ne peut pas se permettre de laisser passer. Entre autres raisons.

-    Et tu sais où se trouve cette prison ?

-    Ça c’est la seconde raison qui va conduire Lucifer à essayer de libérer Cthulhu en premier. Parce que la marque qui le retient est la seule qui soit sur terre sans pour autant appartenir à ton domaine…

-    Tu veux dire…

-    Que où qu’elle soit précisément, R’lyeh est sous les eaux. Probablement engloutie dans les environs de Ponape en Micronésie, mais ce n’est pas certain. Le Grand Cthulhu est emprisonné dans le domaine de Poséidon, Pallas. Et le risque est trop grand pour que tu essaies d’empêcher sa résurrection sans l’aide de l’Ebranleur du Sol… »

 

 

*

 

 

Sentinelle glaciale et minérale. Indéfectible, si l’on en croyait ses griffes plantées dans la céramique de la mosaïque longeant le pourtour du dallage de granit. Inéluctable, clamaient ses quatre yeux rougeoyants inlassablement braqués vers les extrémités du couloir. Personne n’aurait osé s’approcher, le dragon bicéphale irradiait d’un avertissement mortel en protégeant le cœur d’Asgard.

Les cœurs. Dans les appartements de la Grande Pétresse d’Odin, une mer de passions déferlait sans retenue. Une marée humaine avec son odeur de sel et ses longs ondoiements. Un océan d’ardeurs et d’assouvissements. Les pointes des seins d’Hilda se dressaient, durs et rosés comme deux étoiles de corail à la crête des ondulations. Ses ongles nacrés glissaient sur l’écume pectorale, et de ses lèvres entrouvertes montait le murmure du ressac, rumeur saccadée et instinctive gorgée d’une volupté en équilibre instable entre une douce plénitude et un brutal extase.

Les voiles éthérés de la chambre se soulevaient doucement au rythme unique de leur deux auras entrelacées, dont les pulsations lancinantes suivaient le lancinant roulement de ses reins. Une chaude froideur saturait l’air, partout se déposaient les cristaux de glace naissant perpétuellement des cosmos de ces deux amoureux du grand nord, et partout ils s’évanouissaient dans la moiteur vaporeuse qui se dégageait de leur union.

Le sang du dragon. Elle sentait sa vigueur sauvage palpiter dans l’étau de ses cuisses dont elle l’entourait, s’enfoncer dans son ventre brûlant à chaque fois qu’elle se pressait à sa rencontre dans la lente retenue du mouvement de ses hanches qu’elle avait chaque fois plus de mal à dominer. Mainte fois elle sentit venir les spasmes, son bassin envahi par une myriade de picotements en même temps que des taches d’ombre et de lumière troublaient son regard. Elle se cambrait alors de toute force en arrière, ses mains crispées sur les cuisses de Siegfried, sa bouche expirant d’une clameur muette alors qu’elle cherchait désespérément à repousser l’instant du suprême abandon. Parfois c’était sur les puissants abdominaux de son amant qu’elle voyait passer cette dangereuse crispation. Alors c’était Siegfried qui l’attirait à lui, la retenant entre ses bras dans une puissante étreinte où il concentrait l’énergie sur le point de le fuir, et Hilda immobile savourait ces vibrations en elle avec ce même mélange de crainte et d’envie en alimentant le souffle en perdition d’un baiser tendre et profond.

Chevaucher le dragon, chair contre chair, sentir son souffle torride lécher sa poitrine, son fluide vital se mêler au sien, un rêve qu’elle avait toujours fait sans jamais oser espérer l’effleurer un jour. Mais le jour était venu, et aussi beau qu’était le rêve elle ne pouvait plus s’en satisfaire, car le dragon qu’elle aimait était un dragon libre qu’elle ne pouvait se résoudre à contrôler, aussi délectable soit son emprise sur lui. Aussi le libéra-t-elle de ses cuisses et se retourna pour s’offrir totalement, cavalière devenue proie, brisant définitivement les chaînes du devoir par lesquelles elle l’avait contre son gré assujetti. Loin de s’en trouver bridée, le frisson qu’elle ressentit lorsque les mains de Siegfried vinrent caresser ses fesses transcendait les envies qu’elle avait déjà assouvies. Ses doigts se crispèrent sur les draps pour résister à la tentation d’aller le chercher entre ses jambes pour le guider en elle. Et elle feula, de proie devenue dragone, quand Siegfried agrippa sa taille pour l’attirer à lui, la pressant de son propre désir, l’envahissant à nouveau, avec ce même supplice de langueur qu’elle lui avait imposé.

Tendresse et férocité, douceur et frénésie, retenue et abandon, aucun échange n’aurait pu contenir d’avantage que celui qui fut leur ce jour là. Au seuil de l’alcôve, le dragon bicéphale étincelait d’un brasier immaculé tel que nul autre pareil ne l’avait jamais entouré, et face à face, les têtes de la robe de Dubhe se fixaient sans fin d’un regard qui avait délaissé l’écarlate agressif pour un rose passionné.

Moins intime mais néanmoins bienveillante était l’atmosphère dans la salle du trône de la reine Flamme. Excepté pour l’un des hommes présents qui était loin d’arborer la même figure enjouée que celle de la plupart de ses confrères. Dernier parvenu dans l’enceinte de Gladsheim, Leshy de Megrez ne s’y sentait pas particulièrement à l’aise. Comment aurait-il pu en être autrement, seul intrus pris en tenaille entre d’un groupe de miraculés et ceux qui protégeaient Asgard depuis plus de dix ans ? Sa mine ombrageuse n’avait d’ailleurs pas encouragé à son endroit la chaleur des élans dont les autres avaient été entourés. Accueil pour le moins mitigé pour cet ancien forestier qui s’était vu affublé d’une robe divine qu’il n’avait jamais appelée de ses vœux. Il oscillait d’un pied sur l’autre, sans trop savoir où poser sa haute carcasse noueuse et dégingandée. Teint bistre et sourire absent disparaissant dans un fouillis verdâtre qui mangeait la moitié inférieure de son visage comme la mousse ronge le bois mort. Pas très engageant, non plus que la grisaille de son regard profondément enfoncée sous des sourcils broussailleux. Trop d’ monde, songeait-il. Trop d’ bruit. Mauvais pour les yeux ça, d’ pas savoir qui fixer. Et mauvais pour la caboche, trop d’ manières à percer, trop d’ choses à enr’gistrer d’un coup. Sans compter la robe de Megrez qui le gênait aux entournures. Respire pas la peau là-d’dans. Pis pas d’odeur. Mauvais ça, les trucs qui sentent rien. Non que la protection ne lui allât pas comme un gant, il y était totalement à l’aise dans ses mouvements, bien plus qu’il n’aurait accepté de l’admettre. Mais Leshy n’aimait pas se retrouver engoncé dans autre chose qu’une de ses vieilles défroques élimées jusqu’aux fibres. Et il avait la perspicacité des gens simples. Simple mais tout sauf idiot. Il avait bien vu les regards braqués sur lui à son arrivée, les nuques hérissées et les phalanges blanchies de crispation. Les Guerriers Divins ne s’étaient détendus que lorsqu’ils avaient découvert sa morne figure. Sans connaître Leschy, cette colère sourde qui les habitait ne pouvait être destinée qu’à un autre, un autre qu’ils attendaient voir porter cette même armure. Il ne savait pas qui, en fait sorti de ses bois Leschy ne savait pas grand-chose, mais ce que cela signifiait ça il le comprenait parfaitement. Mauvaise enseigne, porte beignes... avait-il aussitôt conclu par devers lui. Sans en être particulièrement touché d’ailleurs, Leschy n’était pas de ceux qui cherchaient à être aimés. Pas non plus homme à renâcler à la tâche, y compris à celles qu’on lui imposait, quoi que ce fût rarement le cas. Bon gré mal gré, il faisait désormais partie des Guerriers Divins, sans s’en réjouir ni en être mortifié au-delà du tolérable. Un peu aigri certes, mais quel soleil en se couchant aurait pu se targuer de ne pas être passé au-dessus de l’aigreur de Leshy ? Servir Odin,’ parle d’un honneur. Jamais été net le borgne, Vidar c’ qui a fait d’ mieux.

L’Héritier de Megrez laissa son regard s’attarder sur chacun de ses nouveaux compagnons forcés. Il les observa scrupuleusement un à un, méticuleusement. Et peu d’entre eux trouvèrent grâce à ses yeux. Il s’attarda d’abord sur les trois étrangers, n’accordant qu’une moue méprisante au plus jeune et doré d’entre eux. Vidofnir est pas Vedfolnir… Le blond en armure neigeuse le laissa déjà moins indifférent, allant jusqu’à lui arracher un frisson tout asgardien qu’il était. Trop froid c’ froid là, pas r’vigorant, trop d’ vide en d’ssous Quant à l’androgyne irisé aux longs cheveux émeraude qui s’effilaient jusqu’à ces chevilles, il l’aurait écarté d’un haussement d’épaules si ce n’avait été son regard. Trop d’ choses dans ces yeux là, trop durs à lire, trop d’ombres et trop d’ lumière, mentent jamais les yeux…

Son enthousiasme ne s’accrut pas d’avantage à l’examen des Guerriers Divins. Le barde et les deux griffus étaient par trop éloignés de son propre monde. Le géant lui était de simple naissance, mais il lui aurait fait meilleure impression s’il n’avait cessé de tourner, sourire béat et parfaitement stupide, autour de la croupe que l’Elue de Freiya se plaisait à rouler sous ses yeux ronds. Tout comme le baudet rougeoyant qui semblait prendre un indicible plaisir aux bras de la souveraine d’Asgard qui ne lâchaient pas son cou. Pas reine ça, pondeuse oui, rien qu’une fumelle qui pousse au giron… Le loup valait bien mieux que tous les autres réunis. Plus homme que loup ou plus loup que homme, là était la question, mais il plaisait à Leshy d’avoir à se la poser. Le seul qui paraissait aussi gêné que lui et qui n’avait pris que modérément part aux effusions. Sûr qu’ ça sait hurler oui, et sûr qu’ ça sait chasser. Drôle d’ meute pour lui… faire avec, comme Leshy

Quant aux Elus Divins, si c’était la première fois qu’il les voyait de si près il avait déjà eu l’occasion d’apercevoir quelques uns d’entre eux, et d’entendre parler des autres. Il aimait bien Palantir, et respectait seulement Sulimo faute de mieux le connaître. Pas comme Vidar l’ Frey, mais Frey tout d’ même, toujours mieux qu’ le borgne… Mablung de Thor lui donnait envie de se faire petit comme un bourgeon racorni par le froid, et Varda de Freiya celle de cracher à ses pieds. Un sourire involontaire agita sa barbe à destination de Laurelin. Trop bon, trop con, en connaît tous des comme ça. Sourire qui s’effaça instantanément pour laisser place à un frisson glacé lorsque ses yeux se posèrent sur Umarth de Hoder, qui en réponse tourna aussitôt la tête vers lui en dépit du bandeau immaculé qui occultait son regard. Hiver noir, pensa Leshy en tâchant de contrôler son tremblement. Mange-rêves, mange-vie…meilleur au loin ça… Et Oilossë derrière lui, l’Elu du borgne, ni pire ni meilleur qu’Harbard.

« Une bien grave figure, Leshy de Megrez. Pour un examen bien sérieux. » Il crut que son corps jaillissait de son armure tellement son sursaut fut violent. Se retournant lentement pour ne pas rajouter au mouvement de surprise qu’il venait d’accuser, il baissa les yeux sur l’Elu de Tyr qu’il dominait allègrement de la tête et des épaules. Regards minéraux, fer contre malachite. Le fer gagna, du moins le supposa Leshy avant de se rendre compte qu’il n’était tout simplement pas capable de retenir sur lui les yeux de Beren. Sans cesse en mouvement, glissant sur les choses comme sur les êtres sans jamais s’arrêter, comme si l’Elu Divin était incapable du moindre effort d’attention. Mentent jamais les yeux, mentent jamais mais ceux-là oui…Ou alors trop rapides pour Leschy. Manchot çui là, mais pas aveugle ça non. Voit tout de c’ qui faut, et voit rien de c’ qui faut pas. Meilleur à coté çui-là, meilleur qu’en face… Comme en écho à ses pensées, les yeux de Beren se figèrent un instant sur les siens, étincelant brièvement d’un éclat amusé.

« Vous êtes une recrue de choix, j’en regretterais presque que vous ne fassiez pas partie de mon propre groupe. J’aime ceux qui ouvrent les yeux avant d’ouvrir la bouche.

-    Toujours utile d’ regarder, marmonna l’Héritier de Megrez dans le buisson qui lui tenait lieu de barbe. Préfère fermer les poings plutôt qu’ les yeux.

-    Des poings de chêne je n’en doute pas, sourit Beren en élevant tranquillement son bras tronçonné au niveau du coude. Infiniment plus redoutables que celui-là. » Il lui tapota amicalement l’épaule de sa main valide. Alors que Leshy en était encore à se demander si l’Elu de Tyr se payait sa tête, il se rendit brusquement compte qu’il était redevenu le centre d’attention général.

« Je ne sais pas si je dois être ravi ou déçu, clama Mablung dans un tonnerre à faire vibrer les murs qui n’était que l’expression naturelle de sa voix orageuse. » Il faisait négligemment tourner Mjöllnir dans sa main, l’énorme marteau soulevant des bourrasques qui agitaient la crinière céruléenne du colosse comme s’il se fut s’agit d’une simple brise estivale. « Je m’étais fait une joie d’écraser Alberich, je ne supporte les traîtres que lorsqu’ils ont acquis le relief d’un galet.

-    De moitiés de galet, rétorqua Thol » Le géant de Phecda n’entendait pas le céder aussi facilement au titanesque Elu de Thor, cette montagne de muscles qui non contente de pouvoir lui faire face sans avoir à se tordre le cou, chose dont nul asgardien n’avait pu se vanter lors de sa première vie, le dépassait en largeur d’épaules. « Je l’aurais pourfendu par le milieu bien avant.

-    Il était évident qu’il ne reviendrait pas, certifia Syd. Un homme avec aussi peu d’honneur ne méritait pas de servir Odin.

-    Sans doute doit-ce être une question d’honneur, acquiesça Umarth dans un murmure. Car en tant que serviteur il n’a pas plus démérité que les autres Guerriers Divins. » Une telle réplique aurait dû déclancher une hécatombe. Mais Laurelin glissa tranquillement devant l’Elu de Hoder et les échos des paroles d’Umarth semblèrent se disperser comme si elles n’avaient jamais été prononcées.

« Nul doute qu’il doit être en vie cependant, déclara l’Elu de Balder. Quels que fussent ces méfaits, c’eut été une grande injustice faite aux hommes que d’avoir accordé deux vies à tous ceux qui ont été choisis excepté à l’un d’eux, et nul ne saurait diffamer Odin en l’accusant d’injustice.

-    Oui une injustice, admit Beren. Tout comme celle dont vous avez tous été victimes. Je m’étais toujours demandé comment la Grande Prêtresse d’Odin avait pu réveiller les Guerriers Divins sachant que les projets auxquels elle était assujettie allaient à l’encontre de la volonté d’Alfadir. A dire vrai, rien ne m’a moins étonné que votre… "résurrection". Il me semble tout à fait improbable qu’Hilda ait pu appeler les légendaires protecteurs d’Asgard sans l’accord tacite d’Odin, et encore moins vraisemblable qu’Odin ait pu ignorer l’envoûtement dont elle était victime. Les desseins du maître des Ases sont impénétrables, personne ne saurait dire pourquoi il vous a imposé une pareille épreuve, mais ce qui est certain c’est que vous n’auriez jamais dû périr dans une guerre qui n’aurait jamais dû pouvoir être déclarée.

-    Et c’est cette même guerre qui donna à Alberich l’opportunité de consommer sa traîtrise, acquiesça Laurelin.

-    Guerre ou pas, un traître est un traître, flamboya Hagen. Il l’aurait toujours révélé tôt ou tard.

-    Sans doute oui, nuança Mime. Mais ce n’est pas certain. Alberich était moins un traître qu’un opportuniste. Il ne jurait peut-être que par ses propres intérêts, mais il ne s’est jamais opposé à Hilda avant qu’elle ne soit sous l’emprise des Nibelungen. Il était plus retors que courageux, jamais il ne se serait lancé dans une entreprise sans de grandes chances de sauver sa peau. Autant dire jamais sans le couvert d’un conflit car il savait que Siegfried l’avait à l’œil, et que moi, Hagen et Syd aurions sans hésiter suivi le sang du dragon contre lui. Traître dans l’âme oui, mais sans la guerre contre le Sanctuaire il n’aurait probablement jamais eu l’occasion de l’être concrètement. Et on ne peut décemment pas condamner un homme à mort sur ses simples convictions.

-    Mais on peut le déchoir, continua à Syd. Peut-être qu’Alberich ne méritait pas de mourir, mais il ne méritait certainement pas la charge de Guerrier Divin. Je suppose que c’est la raison de la présence de Leshy parmi nous.

-    Et la raison de la tienne, Fenril ? relança Hagen. Depuis quand tes convictions à toi serviraient-elles mieux ta patrie que celles d’Alberich ?

-    Les loups vénèrent la Blanche plus sincèrement que bien des hommes, grogna l’Héritier d’Alioth. Personne ici n’est attaché plus que moi aux terres du nord.

-    Une patrie ce n’est pas seulement la terre, rectifia Syd, mais aussi les hommes dont elle est le berceau. Si Odin ne donne pas de seconde chance aux traîtres, je ne crois pas non plus qu’il en accorderait une autre à quelqu’un qui déteste les hommes autant que toi. Devons-nous comprendre que tu serais revenu à de meilleurs sentiments ?

-    Disons que maintenant je leur accorde le bénéfice du doute. C’est bien assez pour le rôle qu’on m’a assigné.

-    Têtus les loups, l’ change pas comme ça, bougonna Leshy sceptique.

-    Les dragons sont encore plus bornés… Un combat qui décidera de qui a raison, de celui qui a confiance en l’humanité ou de celui qui la condamne… J’ai perdu, j’en suis le premier dégoûté mais je dois faire avec, les loups ont beau être obstinés ils savent reconnaître la défaite.

-    Si une défaite t’a permis de retrouver en partie ta confiance envers les semblables tu n’as pas à en rougir, sourit Shun. Et il n’y a pas d’avantage de honte à perdre contre Siegfried, nous en savons quelque chose…

-    Quel rapport avec Siegfried ? rétorqua fraîchement Fenril. Ce n’est pas parce qu’ils sont tous les deux des dragons qu’ils ont la même valeur.

-    Non mais on ne peut pas nier non plus qu’ils aient quelque chose en commun, rétorqua Syd. Peut-être un même sens de la justice. Après tout c’est grâce à lui si aujourd’hui tu ressembles moins à une bête sauvage, c’est quelque chose que Siegfried aurait très probablement eu à cœur de faire s’il en avait eu l’occasion. Et il a vaincu Alberich, ça aussi Siegfried s’en serait volontiers chargé…

-    J’ai l’impression de rater quelque chose, dit Bud en fronçant les sourcils. De qui on parle là ?

-    Je croyais que tu étais devenu un habitué du Sanctuaire… En quinze ans tu n’as pas eu l’occasion de croiser le Dragon ? Ou bien votre frère aurait-il succombé aux guerres que vous avez menées ? continua le Tigre Noir en se tournant vers les deux Protecteurs. »

Il est des questions qui tombent aussi douteuses que la chute d’un fruit blet rongé par les vers, le genre de question dont on sait pertinemment qu’on va trouver la réponse tout en sentant confusément qu’il vaudrait beaucoup mieux l’ignorer. "Allez Pâris, laquelle de nous trois est la plus belle ?" D’autres comme la chute d’une pierre aveugle au centre d’un lac noir. On ne les voit pas venir, on les entend seulement sans même pouvoir imaginer d’où elles sortent, ni quels rivages vont venir effleurer les ondes qu’elles dispersent à la surface…

« De quel frère parles-tu ? demanda sèchement Hyoga.

-    Comment ça quel frère ?? Le chevalier de bronze du Dragon… Shiryu… C’était bien son nom ? »

Shiryu… Sonorité étrange, comme le bruit que fait une corde longtemps brisée qui vient juste d’être réparée et que l’on cherche tant bien que mal à réaccorder. Shiryu. Oui, il avait bien un frère qui portait ce nom. Son visage remontait avec réticences à l’avant de sa mémoire, flou et terne, comme une image prisonnière d’un cadre où s’est accumulée la poussière après des années d’abandon. Le Protecteur de Cristal leva les doigts pour effleurer la petite cicatrice qui barrait son œil opaque. Shiryu, mauvais yeux et bon cœur. Qu’était-il devenu ? Le Cygne était revenu si récemment au Sanctuaire qu’il ne l’avait pas encore revu. Ni même entendu mentionner son nom. Ni par eux ni par moi. Etrange… comme si je n’avais jamais pensé à lui, pas une seule fois toutes ces années, même après avoir accepté de renouer avec eux, après que j’aie pu de nouveau revêtir mon armure, et bien voulu prendre avec moi Jyll et Cuivénen pour les former… Hyoga serra les dents. D’où venait ce sentiment de culpabilité ? Il ne se reprochait plus rien depuis longtemps. Ses larmes s’étaient définitivement taries, et il en avait fini avec les remords absurdes, fini avec la peine, fini avec sa contrition abusive qui l’avait forcé à endosser tous les torts quand seul le destin était à blâmer…

Il leva les yeux sur le Protecteur d’Opale, mais le visage de Shun ne lui apporta aucun réconfort. Celui-ci était plus pâle qu’une âme désincarnée, ses lèvres agitées d’un tremblement que rien ne pouvait endiguer. Shiryu où es-tu ? songeait-il désespérément. Pourquoi ne puis-je pas m’en souvenir ? Pourquoi ne me le suis-je pas demandé avant ?... Pourquoi le jeune Dinen porte-t-il ton armure ? Est-ce ton sang qui l’a rougie ainsi ? Où es-tu mon frère ? Serais-tu mort ? Dans quel abîme si profond as-tu sombré que je ne puisse sentir ta présence ?... Pourquoi même de mon cœur sembles-tu absent ? Quand serais-tu parti ? Réponds-moi Shiryu ! Je ne me rappelle pas, je n’y arrive pas !!

Il essayait de toutes ses forces, mais le souvenir du Dragon fuyait désespérément Andromède. Il pouvait vaguement se remémorer leur passé commun, se rappelait confusément Shiryu rentrant sur terre avec eux en portant le cadavre de Seiya entre ses bras. Seiya qui vivait aujourd’hui, et Shiryu qu’il n’avait même pas la conscience d’avoir un jour oublié. Il avait beau essayer, sa mémoire défaillait. Mais des mots depuis quelques instants venaient le hanter avec insistance. Une conversation qu’il avait eue récemment avec le batelier grimaçant des Enfers, Charon, après que ce dernier lui eût expliqué la véritable signification de l’obole…

 « Qu’adviendrait-il de quelqu’un qui aurait été oublié de tous avant même de mourir, avant que tu ne l’intègres à ta mémoire ?

-    Une telle personne n’existe plus, ni là-haut ni ici-bas, et son passé a disparu avec elle, elle n’a jamais existé.

-    Un tel destin serait terriblement injuste …

-    Ce serait bien pire que ça, ce serait le crime le plus abjecte dont se rendraient coupable tous ceux qui l’ont un jour connu. Ce serait une négation de l’existence, un acte aussi grave que de ne pas croire aux Dieux ! »

 

 

*

 

 

 « Seiya qu’est-ce qui se passe !? Seiya !! » Athéna essayait de le maintenir mais le Protecteur de Saphir se tordait de douleur sur le sol de l’Ombre de l’Egide. « Shaka fais quelque chose !! » Paniquée… Pour la première fois la Déesse était incapable de soulager les souffrances d’un de ses Chevaliers. Ses mains ouvertes au-dessus du torse dont semblait provenir le mal avaient beau délivrer toutes les facultés de guérison contenue dans son aura, elles étaient impuissantes face à cette douleur inconnue. Aurait-elle été plus efficace si elle-même n’avait pas été amoindrie intérieurement ? Au même instant où Seiya s’était écroulé, elle avait senti son esprit foudroyé par une lumière indescriptible, déchirant des zones d’ombre dont elle n’avait même pas conscience. Une bulle de honte avait éclaté dans son ventre, charriant fiel et larmes jusqu’à sa gorge en même temps que remontaient des souvenirs sur lesquels elle n’avait pas le temps de se pencher…

Les ailes de l’armure sacrée de la Vierge se déplièrent, et une lumière dorée apparut entre les doigts de Shaka, la même que celle qui vint éclairer le front de Pégase sans pour autant faire reculer son tourment. Et Shaka flancha. Il poussa un cri en ouvrant des yeux exorbités, et serait tombé à la renverse si Ikki n’avait bondit pour le rattraper entre ses bras.

Et Seiya hurlait toujours. La dérisoire protection de l’armure de Saphir qu’il avait arrachée gisait à ses cotés, et ses mains étaient crispées sur son cœur, à l’endroit de la cicatrice laissée par l’épée d’Hadès qui lui avait un temps coûté la vie.

La gifle claqua sèchement, son stupidement banal au sein de la perdition qui avait envahi si brusquement l’Ombre de l’Egide. « Avec moi Shaka ! lui intima fermement Kanon en maintenant sa tête entre ses mains. Reviens. Maintenant ! »

Les yeux révulsés de la Vierge se figèrent et redescendirent lentement se poser sur ceux du Grand Pope. « Je l’ai vu, murmura le Chevalier d’Or d’une voix tremblante… Je l’ai vu…

-    Qui ? gronda Ikki qui le tenait toujours contre lui. Réponds Shaka ! Qui ?!

-    Le dragon… le dragon blanc aux yeux rouges… »

Et Seiya hurlait toujours. Et rouges étaient ses yeux, saturés par des larmes de sang qui coulaient sans fin sur son visage. « Hermès ! implora Athéna. » Mais avant que le messager divin n’ait pu faire un pas, Hécate s’interposa.

« Laisse-le fille de Zeus.

-    Non ?! Comment peux-tu…

-    Tu ne peux rien faire pour lui, ta compassion pourrait même le tuer.

-    Mais…

-    Tant que cet homme souffre il continue à vivre. Un prix a été réclamé. Ôte-lui sa douleur et tu l’empêcheras de s’en acquitter.

-    Je ne peux pas ! Regarde-le !! Je ne peux pas l’abandonner à ça ! Je ne veux pas ! Jamais !!

-    Fais-le ou il mourra. Aie confiance Athéna. Aie confiance en lui. Tu n’as pas d’autre choix. Ni toi, ni moi, ni personne ne peut l’aider. C’est son droit à la vie qui est contesté. Laisse-le payer le prix. Et prie pour que celui-ci ne soit pas trop élevé… »

La Déesse aux yeux pers hésita encore avant de s’abandonner aux sanglots. Elle enveloppa le corps de son Protecteur et le serra contre son sein, mêlant ses larmes cristallines aux larmes de sang.

« Quelque chose est entré, souffla Astraéos en direction d’Hécate sur un air de reproche.

-    D’avantage en est sorti, répondit la fille de Persès en hochant la tête. Cet homme portait cela en lui.

-    Un cela que tu ne peux contrôler ?

-    Peut-être si je le devais, on n’est certain de rien sans essayer. Mais je m’en garderai bien ne sachant pas quelles en seraient les conséquences. Un pouvoir très puissant est à l’œuvre ici. Pouvoir de vie et pouvoir de mort, cri et silence. Une magie très ancienne, du temps où les hommes levaient craintivement la tête au son d’un battement d’ailes.

-    Le dragon blanc aux yeux rouges…

-    Un mythe pour beaucoup, l’unique pour certains. Ladon et Python furent parmi les derniers. L’un gardait la richesse, l’autre la connaissance, ainsi que les leurs l’ont toujours fait. Mais ces deux là étaient loin d’être blancs. Ils étaient bien moindres que leurs pères, et tout autant l’était ce qu’ils gardaient…

-    Leur race est éteinte. J’ai vu de mes yeux Apollon transpercer celui de Delphes. Comment les yeux d’un Chevalier d’aujourd’hui auraient pu entrevoir l’un des premiers ?

-    Il est facile de dire ce qui a vécu, mais qui peut savoir ce qui ne vivra plus ? Moros peut-être mais moi je ne le puis. En revanche je me souviens des paroles de la légende… "Je parcourai l’Ether sans jamais me perdre, car mon esprit est né plus loin que la plus lointaine nébuleuse… Je serai tué mille fois mais je ne mourrai pas, car mon cœur fut offert et bat ailleurs que dans ma poitrine… Je suis le gardien qui veille à toutes les intersections… Je suis le Dragon, le fléau et le salut des hommes…"

Les larmes coulaient dans l’Ombre de l’Egide, et les larmes coulaient en dehors. Dans l’enceinte ouverte du dixième temple, près de la statue de la récompense, Haudh du Capricorne pleurait devant son héritage, libérant une tristesse qui lui était étrangère et qu’elle voyait à présent couler sur les joues d’or de l’armure caprine qui la lui avait transmise. Plus bas, Annatar fixait de ses yeux laiteux l’armure de la Balance qui venait de quitter son corps, et dont les boucliers débordaient d’une eau lacrymale. Et plus lourdes encore étaient les pleurs de Kirth dans la maison du Bélier, Kirth redevenu en un instant le jeune Kiki, qui recroquevillé à même la pierre charriait sa peine au souvenir d’un presque grand frère.

Les larmes coulaient à Rozan, sur les joues d’une silhouette sombre à la peau brûlée et à la chevelure consumée, debout devant la grande cascade qui s’était soudainement tarie. Elles ruisselaient dans le silence de Nirnaeth Arnoediad, dans la niche au fond du tombeau où l’armure de Dinen était allée se prostrer, délaissant sa couleur sanguine pour retrouver l’émeraude à l’heure du deuil.

Et Seiya hurlait toujours…

 

 

Pouvons-nous étouffer le vieux, le long Remords,

Qui vit, s’agite et se tortille,

Et se nourrit de nous comme le ver des morts,

Comme du chêne la chenille ?

Pouvons-nous étouffer l’implacable Remords ?

 

Dans quel philtre, dans quel vin, dans quelle tisane,

Noierons-nous ce vieil ennemi,

Destructeur et gourmand comme la courtisane,

Patient comme la fourmi ?

Dans quel philtre ? – dans quel vin ? – dans quelle tisane ?

 

Dis-le, belle sorcière, oh ! dis, si tu le sais,

A cet esprit comblé d’angoisse

Et pareil au mourant qu’écrasent les blessés,

Que le sabot du cheval froisse,

Dis-le, belle sorcière, oh ! dis, si tu le sais,

 

A cet agonisant que le loup déjà flaire

Et que surveille le corbeau,

A ce soldat brisé ! s’il faut qu’il désespère

D’avoir sa croix et son tombeau ;

Ce pauvre agonisant que déjà le loup flaire !

 

Peut-on illuminer un ciel bourbeux et noir ?

Peut-on déchirer des ténèbres

Plus denses que la poix, sans matin et sans soir,

Sans astres, sans éclairs funèbres ?

Peut-on illuminer un ciel bourbeux et noir ?

 

L’Espérance qui brille aux carreaux de l’Auberge

Est soufflée, est morte à jamais !

Sans lune et sans rayons, trouver où l’on héberge

Les martyrs d’un chemin mauvais !

Le Diable a tout éteint aux carreaux de l’Auberge !

 

Adorable sorcière, aimes-tu les damnés ?

Dis, connais-tu l’irrémissible ?

Connais-tu le Remords, aux traits empoisonnés,

A qui notre cœur sert de cible ?

Adorable sorcière, aimes-tu les damnés ?

 

L’irréparable ronge avec sa dent maudite

Notre âme, piteux monument,

Et souvent il attaque, ainsi que le termite,

Par la base le bâtiment.

L’irréparable ronge avec sa dent maudite !

 

L’Irréparable,

issu de Spleen et Idéal, par Charles Baudelaire

 

 

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Notes du Chapitre
vers le Chapitre 11 - vers l’Epilogue I