LE DERNIER RETOUR

 

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Acte I, Chapitre 11

Idées noires et blancs horizons
(troisième et dernière partie)
:

Haine engloutie et démons emportés

 

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          Tisha avait fort à faire. Les vains discours d’apaisement de la Noire Cassiopée semblaient fuir l’Île de la Reine Morte pour se noyer dans l’écume atlantique. Elle serait sans doute parvenue à en raisonner un, peut-être deux d’entre eux. L’Autel Noir n’était pas dénué de jugement, et le Poisson Volant Noir pas assez sûr de sa force pour se lancer dans un affrontement plus qu’incertain sur un coup de sang. Mais d’autres comme la Mouche Noire et le Cocher Noir, qui étaient apparus peu après pour répondre à l’appel de la vengeance, avaient un fond infiniment plus déplaisant. Et quand la Baleine Noire les avait rejoints à son tour, tous ses espoirs de conciliation s’étaient définitivement envolés.
          Si seulement elle s’était trouvée sur les lieux du drame à la place du Paon Noir, peut-être aurait-elle pu empêcher les choses de dégénérer. Un drame dont elle s’était refusée à croire l’annonce jusqu’à ce qu’elle vit apparaître les mines déconfites des Chevaliers de Bronze. Les regards fuyants dont ils l’effleuraient n’étaient que trop éloquents, le jeune Chadek avait péri. Rien cependant n’aurait pu lui faire croire que le Bouvier pût être d’une quelconque façon responsable de cette tragédie. Il y avait trop de noblesse dans le cœur du grand Saül, lui qui leur avait rendu leur honneur en relevant leur défi sur le rivage de Namibie, lui qui avait tenu le crâne de l’Ecureuil Noir sous son poing et qui avait préféré la disgrâce d’une défaite à la mise à mort d’un adversaire trop faible pour lui. Sans les connaître, Tisha aurait peut-être accepté que le Sanctuaire ait pu ainsi agir en traître et sauter sur l’occasion de se débarrasser des membres les plus honteux de sa Chevalerie. Mais le Bouvier n’était pas un assassin, jamais un homme comme Saül ne se serait abaissé à un acte aussi déshonorant. Les pires craintes de Fayssal s’étaient réalisées, l’Horloge Noire dont elle n’avait aucune nouvelle depuis qu’il était allé trouver les maîtres de l’Île. Et son cœur lui disait qu’elle n’en aurait plus jamais. Quelque complot répugnant avait été tramé dans leur dos, cela seul pouvait expliquer la mort de Chadek. Un complot qui avait commencé longtemps auparavant par des mensonges savamment distillés, qui avaient fini par les persuader de la décadence du Sanctuaire au lendemain de la Guerre Sainte.
          La Noire Cassiopée lança brusquement ses chaînes pour barrer la route à la Mouche Noire, qui fidèle à ses fourbes habitudes, tentait de la contourner en passant au large pendant que l’attention de Tisha était fixée sur l’attroupement de ses acolytes. Le sournois recula prestement hors de portée des mailles noires, avec un ricanement crissant comme la griffure d’un clou rouillé sur une vitre ébréchée. « C’est tout de même étrange que tu te soucies plus de nous faire face que de leur tourner le dos Cassiopée… grinça-t-il en désignant du chef le groupe des Chevaliers de Bronze debout derrière elle. Il semble que tu aies du mal à discerner tes véritables ennemis, à moins que tu nous aies caché certains revirements…
          - Choisis ton camp Cassiopée ! l’admonesta sèchement la Baleine Noire. Ou tu es avec nous, ou tu es contre nous !
          - J’essaie seulement de vous protéger bande d’idiots ! cria Tisha. Je n’ai pas changé de camp, je suis du coté de la paix et de la raison ! C’est la paix que nous sommes allés chercher au Sanctuaire, et c’est la paix que nous avons ramenée ici ! Ne gâchez pas la chance qui nous est offerte en vous laissant abuser par les apparences, l’Ecureuil Noir a succombé sous la trahison, mais le traître n’est pas parmi eux !
          - Comment oses-tu ? tança la Baleine Noire en envoyant une décharge de cosmos qui vint ébranler le barrage formé par les chaînes de la Noire Cassiopée. Alors le traître serait dans nos rangs ?! Qui es-tu pour nous accuser de la sorte ?! Le Clan Noir n’est peut-être pas aussi soudé qu’une véritable famille, mais nous ne nous sommes jamais cachés pour nous massacrer les uns les autres ! Nous ne sommes peut-être pas des saints mais nos méfaits ont toujours été commis à visage découvert ! Contrairement au Sanctuaire qui masque ses forfaits derrière des allures reluisantes…
          - Et toi qui es-tu pour les condamner sans même les juger ?! Le pardon que nous sommes allés chercher, tu ne l’as jamais désiré ! Ta conduite est toujours la même qu’au premier jour de ton bannissement ! Tu te fiches éperdument de ceux ont toujours vécu ici et qui ne doivent de partager ton exil qu’au funeste hasard de leur naissance ! Et à ceux-là aujourd’hui tu refuserais la réhabilitation à laquelle ils ont droit simplement parce que tu es trop bouffi de haine pour accepter une vérité qui va à l’encontre de tes sentiments ??
          - Les belles paroles que voila ! railla la Baleine Noire en envoyant une nouvelle projection d’énergie qui percuta plus fort la barrière maintenue par la jeune femme. Je hais les Chevaliers du Sanctuaire parce qu’ils ne méritent rien d’autre de ma part… Et je ne laisserai pas partir ceux là sans leur faire payer ce que leurs aînés m’ont fait subir !
          - Je t’en empêcherai !
          - Alors tu es contre nous ! trancha le Cocher Noir. » Il se projeta en avant en saisissant l’un des disques accrochés à sa ceinture, et profitant d’une nouvelle salve de la Baleine Noire qui bouscula brièvement l’homogénéité des chaînes qui leur barraient le passage, le lança violemment en direction de la Noire Cassiopée.
          « Attention ! réagit aussitôt Sixie en bondissant instinctivement vers elle pour la prévenir du coup mortel.
          - Ecarte-toi !! lui cria Tisha. » Repoussant le Chevalier du Renard qu’elle voyait vouloir s’interposer entre elle et la menace vrombissante, la Noire Cassiopée rappela brusquement ses chaînes pour les protéger toutes les deux. Déséquilibrée, Sixie assista impuissante à l’impact, et dans un crissement strident, elle vit le disque de métal pulvériser les chaînes et s’encastrer profondément dans le plastron de la jeune femme, enfonçant sa cage thoracique entre deux gerbes de sang. Sixie la reçut dans ses bras, sans aucun regard pour le Chevalier Noir qui avait continué sa course dans leur direction. Elle n’eut pas un frémissement, pas une once d’inquiétude quand le Cocher Noir se saisit d’un autre de ses disques. Elle savait qu’il ne résisterait pas au cosmos qu’elle avait senti s’embraser. Sixie perçut plus qu’elle ne vit les zébrures fauves fuser de part et d’autres de son cou, et le Chevalier Noir s’effondra pour rouler à ses pieds, la gorge déchirée, avant même que n’ait retenti le terrible « Fierce Lynx Claws ! ». La célérité hargneuse d’Ayanima dépassait depuis longtemps celle du son.
          Le Clan Noir resta un instant figé de stupeur devant l’exécution si sauvage et instantanée de l’un des leurs, puis se fut la curée. En un instant une frénésie virulente s’empara de l’Île de la Reine Morte. Des cosmos s’embrasaient dans un chaos indescriptible, des salves expiatoires creusaient la roche ou se perdaient dans l’océan. Une mêlée générale primaire et désordonnée qui mit rapidement à mal les Chevaliers de Bronze sitôt passée la vindicte de leur premier élan. Ils se rendirent vite compte qu’ils ne faisaient que se gêner mutuellement dans la proximité. Adoubés depuis seulement quelques jours, ils ne se connaissaient pas assez et n’avaient jamais appris à combattre ensemble. Au contraire de leurs adversaires qui depuis des années luttaient pour survivre sur un même champ de bataille.
          Tursiops du Dauphin s’en aperçut le premier, sans doute parce que sa façon de se battre, basée sur des esquives répétées et des bonds incessants, réclamait encore d’avantage d’espace que celles de ses compagnons. Mais aussi parce que Jabu ne s’était pas contenté de le guider vers l’éveil au cosmos. Quoi qu’il ait pu penser aux premiers jours d’un passé déjà lointain, le Chevalier d’Airain de la Licorne était pleinement conscient du relatif manque de puissance de ses poings. Loin de pouvoir porter des coups aussi brutaux que ceux de Geki, ou même de Ban, il n’avait jamais cherché à décupler sa force physique, mais à l’étayer par une lucidité et un sens tactique qui lui avaient fait si cruellement défaut à une époque antérieure. Un savoir qu’il avait transmis à son élève, de façon d’autant plus crédible qu’il s’en était servi plus d’une fois pour étendre l’imposant Chevalier de l’Ours sous les yeux de Tursiops.
          Et pour l’heure, c’était bien à ces leçons dûment enregistrées auxquelles songeait le Dauphin. Tout en s’appliquant à ne pas retomber sur le dos de Sixie qui était aussi remuante que lui, ou à croiser par inadvertance l’un des faisceaux d’énergie dont Ayanima était particulièrement prodigue, il réfléchissait activement à la façon de se sortir d’une situation qui n’aurait jamais dû être aussi embarrassante. Tursiops n’aimait pas réfléchir, non plus que d’être sérieux trop longtemps. Le plus jeune des Chevaliers de Bronze, avec le Chevalier du Renard, était aussi le plus dissipé. Mais il ne faisait pas partie des élus pour rien, et voir des cratères éclater violemment autour de lui était une motivation amplement suffisante pour empêcher les idées de filer trop rapidement au travers de sa tête. La solution à leur problème n’était pas génialissime mais au moins avait-elle l’avantage d’être simple et applicable immédiatement. Forts du niveau qu’ils avaient acquis, les Chevaliers de Bronze auraient beaucoup moins à redouter d’une succession de duels contre leurs adversaires, et le nombre qui en cet instant jouait contre eux était loin de leur être mathématiquement défavorable.
          Profitant d’une trouée dans la confusion ambiante, Tusiops du Dauphin piqua un sprint vers le rivage rocheux pour effectuer un majestueux plongeon dans les eaux claires du lagon. Conformément à ses prévision, son opposant le plus proche, visiblement le Chevalier Noir du Poisson Volant, ne se fit pas prier pour l’accompagner dans son changement de terrain. Un terrain dont le choix n’était pas entièrement dévoué à la cause collective, certes, mais l’écart de leur compagnon n’agit pas moins comme un déclic pour les autres Chevaliers de Bronze. L’un après l’autre, ils élargirent les rangs en entraînant un opposant sur leurs talons. Bientôt, aux cotés du corps sans vie de la Noire Cassiopée, il ne resta plus qu’Ayanima, le Chevalier du Lynx n’ayant laissé à personne d’autre le soin de s’occuper du colosse vil et arrogant qu’était la Baleine Noire. Sixie du Renard, aux prises avec l’Autel Noir, avait rejoint les plages du lagon que Fayssal, l’Horloge Noire disparue, avait nommé les Lits des Tourmentés. Dinen, lui, avait disparu vers l’intérieur de l’île, poursuivant la Mouche Noire qui décidément paraissait bien réfractaire à un loyal face à face. Quant à Toval… Toval lui était de très mauvaise humeur. Il avait entamé l’ascension des terrasses de basalte les plus élevées, cherchant à rejoindre la Flèche Noire qui le canardait des hauteurs depuis le début de la mêlée. Et servir de cible pour du tir au pigeon n’était vraiment pas au goût de l’Oiseau de Paradis.
          Ce n’était pas tant de se faire harceler par un adversaire hors de portée qui horripilait Toval que sa propre maladresse. La modeste vitesse d’exécution des Chevaliers Noirs, l’éloignement aidant, aurait dû lui laisser une marge confortable pour éviter n’importe quelle attaque. Et pourtant plusieurs traits avaient frappé de plein fouet son armure, heureusement trop solide pour être percée par d’aussi faibles impacts. Même maintenant qu’ils s’étaient dispersés et qu’ils ne pouvaient plus se gêner mutuellement, Toval accumulait les bourdes. Il jugeait mal les trajectoires, anticipait du mauvais coté, et s’emmêlait les pinceaux. Un genre d’erreurs dont il n’était vraiment pas coutumier, même si le combat à distance était loin d’être sa spécialité. Il aurait aussi bien pu fermer les yeux qu’il n’aurait pas forcément été moins efficace dans ses déplacements.
          Une nouvelle flèche lancée par le Chevalier Noir l’atteignit à l’épaule, plus durement que les précédentes, et interrompit son escalade en l’envoyant rouler entre les rochers. Toval étouffa un juron et jeta un œil légèrement inquiet à son armure, profitant du répit que lui offrait la paroi derrière laquelle il avait atterri. Rassuré de n’y trouver aucune entaille, il laissa son regard glisser en contrebas. Ce qu’il y vit acheva de le renfrogner si tant est qu’il en ait eu besoin. Ayanima ne se débrouillait pas mieux que lui. Les griffes du Lynx, habituellement si redoutables, manquaient leur cible à tous les coups. Au contraire des poings de son adversaire qui venaient marteler l’estomac de la jeune femme à chaque fois qu’il passait au travers de l’une de ses attaques. La lumière pouvait-elle être trompeuse à ce point sur cette île de malheur ?... Toval leva les yeux vers le ciel azuréen exempt de nuage, avant de les reposer, interdit, sur les ombres qui s’étendaient sur les roches en dessous. Des ombres qui recouvraient l’intégralité de l’île jusqu’aux frontières du lagon, dessinant le cadran d’une gigantesque boussole dont l’aiguille pivotait sans cesse, de façon incompréhensible et totalement aléatoire…


*


          Belthil écarquilla douloureusement les yeux pour ouvrir ses paupières collées par le givre. Il essaya de remuer mais aucun des ordres envoyés par son cerveau n’atteignit l’extrémité de ses membres. Il était transit de froid. Ses pensées s’enfuyaient. Le Sagittaire secoua la tête en tentant de percer le voile blanc qui enveloppait sa conscience. Combien de temps était-il resté sans connaissance… Quelques minutes ? Des heures entières ? Il se souvenait seulement d’un cri de colère, aussitôt emporté par le rugissement d’une tornade glaciaire. La tourmente faisait encore rage autour de lui, les cristaux de glace portés par les rafales de vent entaillaient ses pommettes, constellant son visage de zébrures vermeilles aussitôt pétrifiées.
          Une toux rauque derrière lui attrapa un autre recoin de sa mémoire défaillante. Palantir… Le Chevalier d’Or plongea en lui à la recherche d’une étincelle de son cosmos. Il finit par la trouver, non sans mal, et souffla dessus pour attiser son aura cataleptique. Aussitôt les atomes de son corps s’agitèrent plus rapidement, et son sang irrigua ses membres d’une nouvelle vigueur. Ce n’était pas encore suffisant pour recouvrer sa mobilité, mais assez pour récupérer la plus grande partie de sa lucidité. Assez pour se rendre compte que lui et l’Elu Divin étaient emprisonnés ensemble dos à dos, partiellement enveloppés par la gangue d’un pilori de glace. Belthil ne connaissait qu’une seule personne capable de les immobiliser de cette façon, une seule assez puissante pour générer un froid si bas qu’il ne puisse en briser l’emprise d’un simple frémissement des épaules. Isil… Mais aucun de ses sens ne captait la moindre trace de la présence du Chevalier du Verseau. Ni celle d’aucun autre obligé du Sanctuaire. Il n’avait jamais rencontré le Protecteur de Cristal, le seul à pouvoir faire pire question congélation que la garce de la onzième maison, mais il avait déjà senti le cosmos du Chevalier du Cygne et il était certain qu’il l’aurait reconnu s’il en avait perçu une bribe. Restaient les Elus Divins… le Sagittaire aurait tourné une nouvelle fois ses soupçons de leur coté s’il n’avait pas senti, déployée derrière lui, l’attention de Palantir chargée des mêmes interrogations.
          « Stupides avortons ! Je devrais vous abandonner là, jusqu’à ce que le froid ait rendu vos os aussi cassant que du verre ! » La voix gronda sous le blizzard en se rapprochant des deux hommes. Une silhouette indistincte apparut entre les glaçons qui balayaient le haut plateau des Montagnes Hallucinées. « Le Sagittaire et l’Elu de Heimdall, les deux glorieux émissaires de Pallas et Hilda… Quelle plaisanterie ! » Une présence exceptionnelle, quasi divine, gonflait un long manteau à capuchon d’une couleur indéfinissable, aux fibres changeant inlassablement entre un blanc de zinc et un bleu fumée. « Ces deux courges ont la cervelle plus ramollie que le postérieur si elles croient pouvoir violer impunément les plus ancestraux des interdits ! » Les pans du manteau volaient sur une armure translucide, pure, légèrement bleutée, finement ciselée de multiples facettes, pareille à un écrin de célestine. Un visage s’émancipa de l’ombre du capuchon. Une peau brunie et incroyablement ridée, craquelée comme la surface d’un glacier, un collier d’une barbe immaculée et hirsute comme une couronne de givre, et des yeux, des yeux durs et froids comme deux billes d’azote d’où fusèrent deux étoiles polaires qui vinrent pulvériser la colonne emprisonnant les deux hommes.
          Belthil et Palantir s’effondrèrent ensemble à même la glace. Ils tentèrent de se relever aussitôt mais ils furent trahis par leurs membres encore trop ankylosés et retombèrent sur leur séant, alors que le vieillard, bouillonnant d’une vitalité qui démentait les siècles incrustés sur son visage, s’avançait au milieu d’eux. « Ecoutez-moi très attentivement, si tant est que le développement de vos sens n’a pas complètement pris le pas sur celui de vos neurones ! Vous allez rentrer chez vous, et rappeler aux deux greluches que vous servez que Kadath n’existe pas ! Ni pour les hommes ni pour les Dieux. Et surtout pas pour ces deux écervelées qui méprisent les conséquences des actes commis en leurs noms ! Que Pallas ait tué Hadès passe encore, mais qu’elle vous ait envoyé ici… Si elle refait une connerie pareille je lui enfonce la tête dans son urne et je l’y bourre avec son sceptre !! Je me suis bien fait comprendre ? Alors décampez, rapportez et oubliez !
          - Votre colère est injuste Borée, répondit l’Elu de Heimdall en frictionnant ses jambes. » Belthil dressa aussitôt l’oreille en entendant nommer le Vent du Nord mais s’abstint de relever. « Quelle que soit la nature de l’interdit que vous évoquez, nous n’en avons pas été averti, et nous ne l’avons pas transgressé sciemment…
          - Ne me fais pas l’injure de me croire assez stupide pour te croire aussi crétin Palantir ! Combien de fois vous êtes-vous efforcés de continuer alors que votre instinct vous poussait à faire demi-tour ? La damnation de ces montagnes est inscrite dans la chair de tous les êtres vivants, aussi clairement qu’un souriceau a peur d’un serpent avant même d’en avoir vu la queue d’un… Mais l’humilité n’a jamais été l’apanage des Chevaliers d’Or ni des Guerriers d’Asgard n’est-ce pas ? On vous a tellement répété que rien ne vous était impossible que vous êtes complètement bouffis d’orgueil, et vous ne vous en rendez même pas compte ! Quand allez-vous comprendre que ce n’est pas parce qu’on est capable de faire une chose qu’on en a le droit ?!!
          - Je suppose qu’il serait terriblement déplacé d’ergoter face à quelqu’un d’aussi considéré que l’un des quatre Cardinaux, cher vénérable ancien… susurra le Sagittaire en se redressant.
          - Très déplacé gamin, tout comme l’est cette pointe d’ironie… grogna le Vent du Nord dont la barbe était agitée d’un inquiétant frémissement.
          - Je ne me permettrais jamais une chose pareille, répondit froidement Belthil. Mais il me semble que j’ai raté quelque chose au milieu de votre si précieux avertissement. Qu’est-ce que Kadath, et qu’est-ce que vous entendez par "oubliez" ? »
          Les yeux de Borée pâlirent encore jusqu’à prendre une blancheur opaline, des paillettes de givres se cristallisèrent sur les rides qui striaient ses paupières… puis il éclata d’un rire tonitruant. « Kadath ? C’est l’une des épines qui égratignent l’arrogance du champion toutes catégories en la matière, l’irritante persistance qui rappelle encore à Zeus que les Olympiens ne sont pas le centre de l’univers, et que la Terre ne leur a pas toujours appartenu ! Cette cité au-dessus de laquelle vous vous trouvez, a été érigée il y a plus d’un milliard d’années… Et l’Assembleur des Nuées a toujours eu du mal à encaisser qu’une civilisation ait pu s’épanouir près de dix millions de siècles avant que lui-même ne voit le jour… Quant à ce qui est d’oublier… Je suis un serviteur d’Hermès, le messager des Dieux, et le gardien de leurs secrets… En conséquence de quoi, vous feriez bien de ne pas trop vous attacher aux dernières heures de votre mémoire…
          - Alors puisque nous n’en garderons aucun souvenir, argua Palantir, vous accepterez peut-être de nous éclairer temporairement en nous disant en quoi il est vital que personne ne vienne jamais ici ? Parce que je suppose que l’atteinte à la modestie du Dieu des Dieux n’est pas la seule raison… »
          Un brusque frisson agita le Vent du Nord, un frisson qui ne pouvait être dû au froid dont il était l’une des sources élémentaires. Une chape de peur s’abattit brusquement sur les trois hommes, une peur d’autant plus absolue qu’elle émanait d’un être comme Borée. Le Vent déglutit péniblement avant de répondre après un long silence… « Parce que certains éléments nous empêchent de jurer qu’il n’y a plus rien de vivant dans les entrailles de Kadath… Parce que la race pré-humaine qui a élevé ces blocs est liée à quelque chose de si terrifiant qu’on ne doit le nommer sous aucun prétexte, à quoi le seul fait d’y penser pourrait précipiter la chute du monde que nous connaissons… Et maintenant que vous savez quels périls votre stupidité nous fait encourir, foutez-moi le camp d’ici !! »
          Belthil et Palantir se relevèrent en se jetant un regard déconcerté. La peur était à l’opposé de tout ce qu’on leur avait enseigné à ce jour. Ils avaient été élevés, conditionnés, pour l’évacuer d’un simple haussement d’épaules. Mais celle que leur imposait Borée était différente. Ils ne pouvaient faire autrement que la partager, mais elle se teintait d’un sentiment d’incrédulité, le même qu’ils avaient éprouvé en découvrant les Montagnes Hallucinées. Croire en la colère du ciel paraissait tout à fait raisonnable une fois admise l’existence des Olympiens, surtout connaissant leur propension naturelle à la tolérance, mais la peur divine… Comment imaginer que des êtres ayant accédé à l’ultime élévation pussent éprouver de la peur, et ce pour quelque chose d’autre qu’un de leurs semblables ?
          Et pourtant ils ne la ressentaient que trop bien. Ils crurent que leur cœur allait déclarer forfait quand ils virent Borée bondir de frayeur. Belthil et Palantir ne comprirent pas tout de suite ce qui avait fait ainsi sursauter le Vent du Nord. Autour d’eux il n’y avait que le plateau de glace, les blocs d’ardoise aux formes délirantes, et le souffle mugissant qui ne cessait de charrier neige et grêlons. Il y avait pourtant autre chose, comme une clameur assourdie sous le hurlement du vent. Et une odeur, un relent de renfermé comme si un air longtemps confiné avait soudainement retrouvé son chemin vers l’extérieur. Le Chevalier d’Or et l’Elu Divin sentirent la peau de leurs avant-bras se hérisser quand ils tournèrent ensemble leur regard vers la déchirure d’un des bâtiments cyclopéens qui émergeaient de la gangue de glace, gouffre noir et béant sur les mystérieuses entrailles antédiluviennes d’où depuis quelques instants jaillissaient des rafales qui trouaient la tourmente jusqu’à eux, comme de monstrueuses exhalaisons des Montagnes elles-mêmes. Puis ils entendirent un autre bruit sous le bruit, une sorte de vrombissement dont les échos caverneux se rapprochaient vertigineusement. Une silhouette pâle, presque inconsistante, jaillit des murs cauchemardesques, immédiatement suivie par trois formes vampiriques…


*


          Ils étaient là tous les deux, dans une ravine creusée par une coulée de lave quinze ans auparavant. L’un avait le visage buriné, ravagé par le sel et les vapeurs de soufre. De longs cheveux filasses, blanchis prématurément, tombaient jusqu’à sa taille en boucles rêches et effilochées. Droit et raide comme une stèle funéraire, il tournait lentement sur lui-même, dans un sens ou dans l’autre, les bras tendus le long du corps, ses paumes vers l’extérieur. Son cosmos se déployait par vagues successives, en larges anneaux noirs et concentriques, qui s’écartaient de lui en rampant sur les roches vers le rivage de l’île. Son regard révulsé, qui disparaissait derrière ses paupières pourtant écarquillées, témoignait de l’intensité de son effort. Il suait à grosses goûtes, totalement absorbé par sa tâche, à la merci du monde extérieur dont il ne devait plus avoir qu’une conscience très limitée. En aplomb, perché comme une sentinelle au sommet d’un éboulis, le Chevalier Noir de la Flèche scrutait attentivement les environs.
          « Salut les filles, gouailla Toval. Je vous ai pas trop fait attendre au moins ? » Emergeant d’entre les pierres, l’Oiseau de Paradis se laissa glisser au cœur de la ravine. Avec un grognement de dépit, la Flèche Noire tendit aussitôt son index vers lui. Toval regarda sans appréhension le trait d’énergie fuser vers son front, et au dernier instant, pencha simplement la tête sur le coté. Le bon coté. « Plutôt subtile la technique de ton pote, reprit-il alors que son adversaire fronçait les sourcils devant l’aisance dont Toval venait de faire preuve. J’ai vraiment cru pendant un moment que j’étais devenu une grosse tanche. Par contre, et un large sourire étira l’ironie de sa figure, je me trompe ou bien les effets se font de moins en moins sentir au fur et à mesure qu’on se rapproche du centre de la boussole ?…
          - T’es un petit malin toi hein ? grommela la Flèche Noire. Mais t’aurais dû attendre un peu avant de la ramener, parce que le centre t’es pas près de l’atteindre !
          - Sans dec ? Te bile pas pour moi va. Je respecterais presque l’autre là et son arcane plutôt déroutant, mais toi… faudrait quand même pas pousser…
          - Je vais te planter connard !
          - C’est ça Robin Fool, vas y vide ton carquois. On en recausera si tu arrives à me toucher avec un de tes cure-dents d’ici à ce que je me pointe sous ton nez…» A pas tranquilles, Toval s’approcha de la Flèche Noire. Du haut de son perchoir le renégat l’assaillait vainement, il multipliait les projectiles et leurs trajectoires mais rien ne semblait plus être capable d’inquiéter l’Oiseau de Paradis. Le Chevalier de Bronze avait pleinement pris la mesure des perturbations causées par la Boussole Noire. Déjà réduites au minimum en raison de la proximité de leur source, Toval minorait encore leurs effets en étrécissant ses esquives au strict nécessaire, s’écartant à peine au point de se laisser frôler, et toujours à la dernière extrémité. Le Chevalier Noir pâlissait à vue d’œil. A présent il l’attendait, son doigt chargé de toute l’énergie qu’il était capable d’accumuler, dans l’intention probable de lui porter un coup unique à bout portant. L’Oiseau de Paradis prit pied au sommet de l’éboulis à moins d’un mètre de la Flèche Noire qui tenta aussitôt de le transpercer. Son échec fut lamentable. Toval s’écarta prestement en se saisissant de son bras, et attrapant à pleine main l’index qui le menaçait, le brisa brutalement en le retournant d’un coup sec. Le Chevalier Noir brailla sa douleur en se tenant le poignet, les yeux fixés sur le doigt qui touchait pratiquement le dos de sa main.
          « Oulah ça doit piquer ça ! susurra Toval.
          - Tu m’as pété le doigt enfoiré !! cria la Flèche Noire en étreignant sa dextre aux phalanges brisées.
          - Je dois dire que je l’ai un peu fait exprès… Qu’est-ce que tu voulais en faire de toute façon, il n’y a qu’avec celui là que tu peux lancer tes flèches ? »
          Le Chevalier Noir hésita en serrant les dents face au sourire narquois du Chevalier de Bronze. Toval attendit patiemment. Il n’avait jamais rencontré personne qui ait pu résister longtemps quand il faisait cette tête là. Tout comme Taïpan dont la patience pouvait venir à bout de n’importe qui, le sourire frondeur de Toval brisait les nerfs les plus solides. Ça ne ratait jamais. Ils finissaient tous par lui sauter à la gorge. Et son adversaire n’avait pas assez de caractère pour faire exception. Il ne prit même pas la peine de l’immobiliser quand la Flèche Noire lança sa main gauche dans sa direction. Il attrapa son index d’un geste désinvolte et lui fit subir le même traitement qu’au premier. Le Chevalier Noir tomba à genoux en hurlant, fixant d’un air horrifié ses doigts désarticulés.
          « Ah ben forcément, ça va marcher beaucoup moins bien maintenant… pontifia le Chevalier de Bronze sur un ton on ne peut plus affecté. Mais fallait pas me gonfler aussi, corniaud va ! » Il posa un doigt sous le menton de la Flèche Noire, lui faisant tranquillement lever la tête. « Allez, c’est pas que je m’emmerde avec toi, mais j’ai une boussole à démonter si je veux que mes copains arrêtent de jouer les girouettes… » Et d’un large crochet du droit, il lui envoya sur la tempe un parpaing lourd comme l’humour d’un cheval ailé qui l’étendit pour le compte.
          « Bon ça… c’est fait. Alors ensuite… » Tranquille et élégant, l’Oiseau de Paradis fléchit sur ses jambes et se projeta en arrière en un superbe salto qui l’amena à la verticale de la Boussole Noire. Il tomba sur lui le pied en avant dans un tourbillon de plumes. Et écarta les jambes à la dernière seconde pour éviter son adversaire en creusant le sol à ses cotés. Stoïque ou inconscient, le Chevalier Noir continuait de tourner lentement sur lui-même comme indifférent à tout ce qui pouvait l’atteindre. « Allo Houston ? appela Toval en se penchant sous son nez. Vous avez un problème là, quelqu’un s’apprête à vous tuer… » Il claqua plusieurs fois des doigts devant les yeux exorbités, mais ceux-ci se détournaient déjà alors que l’homme entamait une nouvelle giration. « M’enfin ! C’est pas du jeu ça ! Je peux quand même pas foutre une mandale dans la gueule à quelqu’un qui ne se rend même pas compte qu’il va s’en prendre une ! » Le Chevalier de Bronze se massa la nuque en tournant son esprit vers les cosmos de plus en plus désemparés de ses compagnons. Bien sûr il n’était pas totalement obligé de frapper celui-là, pour le moment l’urgence lui commandait seulement de mettre fin à son arcane, ce qu’un simple croc-en-jambe devait pouvoir permettre en faisant tomber le Chevalier Noire au milieu de l’une des ses rotations. Mais bon. « June va me changer en zèbre… sourit Toval en levant le poing.
          - Black Peacock Wheel ! entendit-il crier près de lui avant de se prendre une dizaine de coups de pieds qui le transformèrent instantanément en un galet particulièrement propice aux ricochets. » Il n’arrêta de rebondir que lorsque son crâne rencontra une paroi de la ravine. Les oreilles bourdonnantes, il n’ouvrit les yeux que pour voir une silhouette sombre courir dans sa direction, plonger les mains les premières vers le sol et lancer de nouveau ses jambes dans une rondade agressive. « Black Peacock Wheel ! perçut de nouveau Toval derrière le ronflement du sang qui meurtrissait ses tympans » L’Oiseau de Paradis n’eut que le temps de se recroqueviller en se protégeant derrière ses bras. Il sentit la roche céder sous son dos et son corps s’ensevelit dans une fosse de basalte.
          Toval garda les yeux fermés un moment et s’appliqua à respirer profondément. La situation n’était pas préoccupante en soi, elle ne recélait pas d’autre danger que celui qu’il risquait lui-même de faire apparaître. Il lui suffisait de rester calme. Calme. Il leva lentement ses paupières. Au-dessus de lui, l’ouverture sur le jour extérieur vacilla pendant une seconde, comme si les parois du trou qu’il avait creusé en s’enfonçant dans le sol s’apprêtaient à se resserrer. Puis la sensation s’estompa et la lumière se fit plus nette, plus proche. Il n’était pas enterré aussi profondément qu’il l’avait cru. En fait, s’il levait le bras une fois sur ses pieds il atteindrait sans doute le rebord du cratère. Foutue phobie…
          Le retour à l’air libre s’accompagna comme toujours de cette incroyable sensation de légèreté retrouvée. Le Chevalier de Bronze huma à pleins poumons l’air saturé de souffre comme s’il était le plus vivifiant qu’il eût jamais respiré, et éclata d’un rire libérateur qui fit sursauter son agresseur retourné auprès de la Boussole Noire. « Ben mon salaud, du combien tu chausses ? se força à plaisanter Toval pour chasser définitivement les dernières bribes de l’inquiétude qui venait de l’étreindre. J’ai l’impression de m’être fait piétiner par des bottes de sept lieues. Je savais pas qu’il y avait un Chevalier Noir du Petit Poucet… » Le Paon Noir répondit par un grognement de mécontentement en faisant face à celui qu’il avait cru sans connaissance quelques instants plus tôt. « Hé oui mon gars, repartit Toval en réponse à sa mine contrariée, t’as beau avoir la semelle large on peut pas dire que t’aies le pied lourd…
          - Je sais pas si j’ai le pied large mais toi tu as une sacrée grande gueule ! grinça le Paon Noir.
          - Ouais, y parait, c’est plus ou moins livré avec les ailes de bronze…
          - Ah… je croyais que c’était la connerie le cadeau en prime, dit le Chevalier Noir en levant un à un les genoux pour faire craquer ses articulations.
          - Ben non, répondit Toval en faisant de même avec ses phalanges, ça c’est un pré requis, si on était moins con au départ on aurait brigué une armure d’or. Mais comme il faut probablement avoir le quotient intellectuel d’un bulot bouillit pour vouloir d’une armure noire, j’assume encore assez bien.
          - Et ça, fais voir un peu comment tu l’assumes ! » Le Paon Noir bondit sur lui et se lança dans un enchaînement compliqué de coups de pied qu’il maîtrisait néanmoins parfaitement, le clôturant par un vif retourné en direction de la tête de Toval. L’Oiseau de Paradis sentit la jambe fouetter l’air au dessus de lui comme il se baissait pour éviter la dernière frappe, après avoir bloqué les précédentes.
          « Pas mal, approuva le Chevalier de Bronze pour une fois sans trop d’ironie. » Le Paon Noir était incontestablement rapide pour son ordre, peut-être pas tout à fait autant que Toval, mais ce qu’il lui rendait en vitesse il le récupérait grâce à une technique particulièrement efficace. Il ne frappait pas excessivement fort, mais comme l’Oiseau de Paradis n’était pas non plus le plus charpenté qui soit, l’un dans l’autre, les performances des deux hommes s’équilibraient. Toval assouplit ses doigts en ouvrant et refermant plusieurs fois les mains. « A mon tour, annonça-t-il à son adversaire. Laisse-moi te féliciter à la façon de mon pote Saül, voila comment on dit bravo en langue Bouvier ! » D’un mouvement rapide, il raccourcit encore la distance de leur corps à corps et lâcha ses poings. Boxer n’était pas sa spécialité première, mais au contact – dans l’acception la plus douloureuse du mot – de l’Israélien il avait néanmoins acquis un style tout à fait honorable en la matière. Peut-être pas au point d’être totalement à l’abri des branlées de Saül quand lui ou Taïpan dépassait la mesure avec l’élève de Geki, mais bien assez pour luter avec un volatile ombrageux. En tout cas pour l’acculer à une attitude défensive. Il frôla plusieurs fois le Paon Noir, et lui aurait imposé une projection du grand bleu sensation digitale garantie si le Chevalier Noir n’avait pu compter sur son jeu de jambes exceptionnel pour maintenir sa figure hors de portée.
          « Pas mal aussi, reconnut le Paon Noir comme les deux hommes s’écartaient pour reprendre leur souffle. Mes jambes m’assurent une meilleure allonge mais tu es assez vif pour arriver à te rapprocher. Ça risque d’être long…
          - Mouais, nuança Toval. Disons que ça le serait si je persistais à t’affronter comme ça. Mais tu ne connais pas les véritables pouvoirs des Chevalier de Bronze, beaucoup encore il te reste à apprendre…
          - Il est évident que cette querelle ne se règlera pas sur notre seule maîtrise de la force…
          - Mais bien par l’embrasement de nos cosmo-énergies ! »
          Une aura obscure enveloppa le renégat en réponse au verdict du Chevalier de Bronze. Elle était bouillonnante de vindicte, et loin d’être ridicule, son intensité s’accrut encore en même temps qu’apparaissait dans son dos un paon noir toutes plumes déployées.
          Toval se prit à sourire en laissant glisser son regard sur l’armure de son adversaire pendant qu’il invoquait sa puissance. Elle partageait avec la sienne une certaine similarité, toutes deux dans leur aspect évoquaient celle prestigieuse en toutes du Phénix. Evidemment pas l’habit quasi divin du Protecteur de Sardonix dans sa forme actuelle, mais sûrement dans son aspect premier tel qu’il était lorsque l’Oiseau de Feu avait fait irruption aux Galaxian Wars. A ceci près que l’armure noire du Paon avait la couleur sale et terne commune à toutes ses semblables, alors que celle de l’Oiseau de Paradis était peut-être la plus belle de toutes les armures de bronze. Le métal qui couvrait les bras et les jambes de Toval était d’un bleu profond, nocturne. Son pectoral sombre également mais d’un vert émeraude. Et les deux larges traînes qui prenaient naissance entre ses épaules pour tomber jusqu’à ses chevilles d’un violet qui tirait vers le pourpre. C’était une intuition totalement puérile, mais à comparer ainsi leurs armures Toval se sentit persuadé qu’il n’aurait jamais rien à craindre du Paon Noir, en dépit de l’adresse que celui-ci avait démontrée jusque là. A son tour l’Oiseau de Paradis invoqua son cosmos, une énergie chamarrée, aux teintes multiples se fondant sans cesse les unes les autres en un chatoiement harmonieux et multicolore.
          Les deux hommes s’envolèrent, le « Paradise Feathers Whirl » de Toval répondant au « Black Peacock Wheel » du Paon Noir. Ils se croisèrent en plein ciel dans un tourbillon chamarré parsemé d’étincelles obscures, le poing armé pour l’un, les jambes prêtes à se déplier pour l’autre. A peine le temps d’un battement d’ailes, et pourtant ils se touchèrent à maintes reprises, tout entier à leur attaque, au mépris de toute prudence, sans esquisser un geste pour se garder. Le casque de l’Oiseau de Paradis rebondit sur le sol quelques instants après que Toval eût touché terre. Le Chevalier de Bronze souriait, malgré le sang qui lui coulait sur les yeux. Son armure avait rempli son office : à part la contusion qu’il sentait bleuir sur ses côtes à l’endroit où les coups de pieds s’étaient le plus accumulés sur son plastron, il n’avait à déplorer qu’une vilaine estafilade au cuir chevelu. Il ne se retourna pas en se relevant, c’était parfaitement inutile et il le savait. Dans son dos il entendit l’armure du Paon Noir se fendiller sous chacune des traces colorées que ses doigts y avaient laissées. Elle explosa totalement, dévoilant le thorax du renégat enfoncé par l’empreinte d’un poing à l’endroit du cœur.
          Le sourire de Toval s’effaça rapidement. A l’instant même où le Chevalier Noir s’écroulait face contre terre, l’Oiseau de Paradis perçut au travers de son cosmos une vibration alarmante. « Et merde, Sixie ! » laissa-t-il échapper entre ses dents. Cette fois aucune des hésitations qu’il avait éprouvées naguère ne s’aventura en travers de sa conscience. Tournant son regard vers la Boussole Noire qui n’avait jamais cessé ses circonvolutions perturbatrices, Toval invoqua de nouveau son cosmos multicolore avec une intensité qui ne rendait rien à celle qu’il venait d’opposer au Paon Noir. Mais son poing resta levé sans s’abattre, et ses yeux s’agrandirent d’une stupeur angoissée. Le ciel venait de se changer en une voûte de sang. Une aura explosa, si puissante qu’elle souffla le cosmos de Toval comme une chandelle. L’Oiseau de Paradis discerna à peine la colonne d’énergie qui monta d’une ravine à coté de celle où il se trouvait, tant sa vitesse l’éloignait de ses facultés de perception. Elle retomba plus vite encore, à la verticale de la Boussole Noire, creusant un cratère sur toute la largeur du défilé rocheux.
          Toval s’extirpa du monceau de gravas sous lequel il avait été enseveli en aspirant de grandes bouffées d’air. La respiration haletante et le cœur encore battant, il s’approcha de l’effondrement dont les bords irradiaient encore d’un rougeoiement qui n’était pas celui de la chaleur. Le Chevalier Noir de la Boussole gisait au fond, complètement disloqué par l’impact, affaissé sur un autre corps qui n’était plus qu’un amas de chair méconnaissable. « Putain d’Hadès, murmura Toval. Qu’est-ce que c’était que ça… » Le Chevalier de Bronze détourna les yeux pour les lever vers le ciel. Il n’y avait qu’un azur insondable, exempt de toute souillure, auquel les vapeurs de souffre dissipées par la déflagration avaient rendu sa limpidité. Aucune présence anormale ne planait dans l’air, Toval ne ressentait que les cosmos débordant d’énervement de ses compagnons qui s’enflaient sans retenue maintenant qu’ils étaient libérés des entraves de la Boussole.


*


          L’homme que Borée serrait dans ses bras lui ressemblait en dépit des apparences. Rien ne pouvait rapprocher leur deux visages, tant celui du Vent du Nord était marqué par les siècles, et l’autre juvénile malgré la souffrance persistante qui déformait ses traits. Mais la faible aura qu’enveloppait celle du Cardinal vibrait en un accord quasi parfait avec elle, comme si les deux énergies cherchaient à se compléter en une unique fréquence.
          C’était une sensation que le Sagittaire percevait directement par l’intermédiaire de son propre cosmos. Ses yeux eux, ne lâchaient pas les trois femmes ailées et griffues, aux cheveux de corbeau et aux toges de sang, contre lesquelles lui et Palantir faisaient rempart devant Borée et son protégé. Belthil ne ressentait plus aucune peur. Il l’avait perdue à l’instant même où celle du Vent du Nord s’était désagrégée. Quelle que fût l’identité de ces trois mégères, il était évident que Borée ne les craignait pas, et que leur apparition lui avait procuré un soulagement certain, nonobstant la colère hargneuse qu’exsudait son aura. Une colère dont le Chevalier d’Or se délectait : elle était le passe-droit qui autorisait son propre bouillonnement intérieur, ces palpitations grisantes qui annonçaient l’ivresse des combats. C’était une émotion qu’il évitait d’étaler par trop ouvertement au Sanctuaire. L’auguste Shaka s’était employé à les convaincre que le rôle des protecteurs de la Déesse de la sagesse était essentiellement défensif, parfois répressif, mais en aucun cas préventif. C’était l’essence même de l’éthique défendue par Athéna qui en toutes circonstances laissait aux humains le droit au libre arbitre. Principe à l’encontre duquel le Phénix faisait preuve de quelques menues libertés puisque lui préconisait l’imposition des mains plutôt que la joue tendue. Et force était de reconnaître que le précepte de l’Oiseau de Feu avait récolté beaucoup plus d’adeptes que celui de la Vierge parmi les nouveaux Chevaliers d’Or. Il en était probablement de même pour les Elus Divins, ou bien les Asgardiens ne bénéficiaient pas des conseils éclairés d’un bouddhiste local. Belthil pouvait sentir, sans même avoir à le regarder, la répulsion instinctive qu’inspirait à Palantir la triple apparition, et son envie d’en découdre toute aussi compulsive que la sienne.
          « Maudite engeance de Nyx ! éclata Borée dans leur dos. Est-ce que le sang ne coule plus assez sur Terre pour que les Kères cherchent à répandre l’Ichor ?!
          - Nyx ? marmonna l’Elu de Heimdall à l’intention du Sagittaire.
          - Une divinité un peu périmée aussi ancienne que Gaïa, la première personnification de la nuit je crois, lui répondit Belthil sur le même ton.
          - J’étais sûr que les fouteurs de merde étaient de chez vous. L’Olympe n’a pas de meilleur ennemi que l’Olympe… Et les Kères ?
          - Sais pas. Ces trois là sans doute. La descendance de Nyx n’est pas ce qu’on a de plus folichon… »
          Les trois femmes ne cessaient d’ouvrir et refermer leurs mains aux griffes d’onyx dans une manifestation instinctuelle d’avidité. Leurs ailes aussi noires que le manteau de leur mère étaient agitées de soubresauts sporadiques, alors qu’elles luttaient manifestement entre leur soif de sang et le pressentiment que ces proies ne se laisseraient pas égorger facilement.
          « Le Vieux Nord est venu…
          - Le Vieil Hiver nous affame…
          - Il nous prive du sang qu’IL nous a donné, oui…
          - Oh oui, il nous a toujours détestées le Vieil Hiver, toujours…
          - Toujours à nous chasser lui et ses frères, toujours à veiller les champs des morts pour nous empêcher d’étancher notre soif…
          - Maudit Borée ! Maudit !
          - Maudit Vent qui veut souffler même au-dessus de ceux qui ne bougent plus !
          - Mais pas cette fois, non pas cette fois…
          - Le Bouclier de Grêle est à nous, IL nous l’a donné !
          - Le Vieil Hiver a eu tord, le Vieux Nord n’aurait jamais du venir ici…
          - Il n’y a pas d’yeux ouverts sur ce lieu, ni ceux du Psychopompe, ni ceux du Cronide…
          - Personne ne viendra, non personne…
          - Savoureux Borée, délectable sera son Ichor à lui aussi… » D’un même mouvement, les Kères déployèrent brusquement leurs ailes et s’arrachèrent au plateau gelé. Elles s’écartèrent en commençant à tourner lentement au-dessus des quatre hommes.
          Borée poussa un juron et son manteau bleuté blanchit brusquement en se couvrant de givre alors qu’une aura glaciale jaillit autour de son corps. « Cette fois ces muries sont allées trop loin ! Vous deux restez ici et veillez sur Kaïkas ! Le Père peut aller se faire foutre, je m’en vais les réduire en loques tellement nombreuses que tous les sapins d’Asgard auront droit à leur guirlande ! » Il serra les poings, et une tornade blanche l’entoura comme il s’élevait au milieu du cercle des Kères.
          Le Sagittaire reporta son regard sur l’homme qui avait jaillit du ventre de la cité interdite. Le Vent du Nord l’avait laissé allongé à même la glace, mais Belthil ne chercha pas à l’éloigner de ce contact. Il doutait fortement que le froid ait un effet néfaste sur la santé du Bouclier de Grêle. Pourtant celui-ci grelottait dans son inconscience, et son visage était perlé de sueur. S’il avait osé soulever ses paupières, le Chevalier d’Or aurait certainement découvert des pupilles complètement dilatées… Peut-être une partie de la réponse à la question des moyens mis en œuvre pour son enlèvement. « C’est Kaïkas, dit-il simplement. Le Vent disparu…
          - J’avais compris, répondit sèchement Palantir.
          - Tu sais, le gars qu’on n’avait aucune chance de trouver ici…
          - Bon tu arrêtes tout de suite de la ramener hein ! C’est vraiment pas le moment. »
          Belthil se rendit compte à quel point l’Elu de Heimdall était tendu. Contrairement à lui que l’apparition d’adversaires concrets avait en partie libéré de l’oppressante anormalité des Montagnes Hallucinées et de la cité démente qui s’étendait autour d’eux, Palantir avait les nerfs à vif et ne cessait de montrer des signes d’une fébrilité qui ne devait rien au combat aérien qui venait de débuter. Ses yeux irisés toujours en mouvement scrutaient tous les environs, et le nez levé malgré les rafales cinglantes, il humait à pleines narines l’atmosphère glaciale à la recherche d’un indice improbable que la tempête aurait de toute façon empêché de parvenir jusqu’à lui. Le Sagittaire en aurait haussé les épaules si malgré la récence de leur rencontre il n’avait pas été pleinement convaincu de l’instinct extraordinaire de l’Elu Divin. Et ô combien avait-il raison. La présence explosa à leurs sens aussi brutalement que s’était imposée celle de Borée quand il les avait surpris sur le plateau. Le Vent du Nord lui-même en fut saisi. D’une brusque bourrasque il refoula les Kères pour revenir se poser auprès de Kaïkas.
          Le nouvel arrivant émergea lentement de l’ouverture d’où avaient jailli les filles de Nyx et leur proie quelques minutes auparavant, sa silhouette se détachant progressivement des ténèbres d’une démarche lente et chaloupée. Sa stature rappelait celle de l’Elu de Heimdall : l’homme était râblé, court sur pattes. Plus petit que Palantir, le sommet de son crâne ne s’élevant pas plus haut que l’abdomen de l’Elu Divin, il avait la même largeur d’épaules et les membres tout aussi épais. Une lourde armure de plates, si finement ciselée qu’elle avait dû être travaillée par des doigts de fée, achevait de lui conférer une puissance apparente impressionnante. Sa ceinture était ornée d’un demi disque de métal qui remontait largement sur son bas-ventre. On y voyait gravé un glyphe étrange évoquant une clef dressée, formée d’une colonne dorique reposant sur un Ouroboros à deux serpents. La figure de l’homme, elle, était pratiquement invisible. Le bas de son visage était mangé par une sombre barbe broussailleuse, striées de poils roux et argentins, qui pointait jusqu’au milieu de son torse. Le haut était protégé par un casque à la semblance des antiques protections viking, avec une visière à lunette et un large nasal, en différant toutefois par un haut cimier pareil à un flambeau et deux longues cornes caprines. Un pentacle argenté luisait au-dessus de la visière. Comme l’homme s’écartait définitivement de l’ombre, Belthil put distinguer accroché, à ses épaulières, un épais manteau composé de plumes de corbeau. Palantir, lui, ne pouvait détourner les yeux du fantastique labrys dont le manche de bronze comme les deux lames d’acier était martelé de runes d’or et d’argent. Le Nain continua de s’avancer vers eux en le faisant négligemment tourner dans sa main gauche. Malgré la lenteur du mouvement, la hache générait de puissants vrombissements, soulevant un courrant d’air qui faisait concurrence aux rafales du plateau. « Par le sceptre d’Hermès ! lâcha Borée. Baphomet !!
          - Il me surprend que tu me reconnaisses, Simulacre de Njörd, répliqua le Nain. » Sa voix était grave et caverneuse, avec de singuliers accents gutturaux. « Je n’ai point le souvenir de t’avoir vu souffler par dessus le désert qui des âges m’étreignit.
          - Je souffle pour les vivants, pas pour les morts ni les damnés ! Comment en es-tu sorti Baphomet ?! Quel scélérat doublé d’un crétin a osé libérer l’un des premiers occupants du Cocyte ?!
          - Il me semble que tu te tiens aux cotés d’un de leurs rejetons, rétorqua le Nain en éclatant d’un rire sans joie. » Il pointait l’extrémité de sa hache en direction du Sagittaire. « L’habit de ceux par qui le Cocyte connut l’heure de sa ruine rutilait pareil à celui-là.
          - Quand je vous disais que les actes de vos deux tourtes nous donnent droit d’office à un bouquet garni d’emmerdes en tous genres ! cracha Borée en fustigeant Belthil et Palantir de son regard d’azote. Quant à toi Baphomet, si ta cervelle tournait aussi rond que ta lame tu aurais évité de pointer ta barbe au grand jour si tu ne voulais pas qu’on te remette à l’ombre aussi sec. Oser fomenter l’enlèvement du Vent du Nord-Est, faut vraiment pas manquer d’air !
          - Pas moins que de se dresser devant un défenseur d’Asgard avec cette arme à la main ! éclata subitement l’Elu de Heimdall. Dramborleg, je peux lire son nom d’ici ! Ces runes et cette facture sont celles de mon peuple !!
          - Ta langue pend plus bas que les maigres poils qui ornent ton menton, pourceau stupide, répliqua avec dédain Baphomet en crachant par terre. Quel mal atteint tes yeux dont l’acuité est telle que tu peux lire le nom de ma hache, et le regard si flou que tu ne reconnais point celui qui l’a forgée. La Blanche est-elle à ce point dépeuplée en ces jours qu’au rang de chevalier soit élevé pareil bâtard dégénéré ? Nul besoin de me répondre, la piteuse allure de l’habit que tu portes ne clame que trop haut que la décadence est depuis longtemps consommée et que le talent a déserté la Terre des Ases en même temps que les naissances !
          - Comment oses-tu salopard ! rugit Palantir. Les robes des Elus Divins sont des présents d’Odin lui-même pour servir de rempart au trône d’Asgard !!
          - Par Hell ! Nulle réponse ne saurait me réjouir d’avantage, s’esclaffa Baphomet. Les mains du Borgne ont toujours été plus promptes à détruire qu’à créer. Maintenant je vois clairement le dénuement qui tourmenta Harbard quand mon peuple s’exila en Svartalfaheim !
          - Un dénuement qui n’a pas empêché Odin de te contraindre au sort réservé à tous les traîtres de ton espèce, grogna Borée. Il n’y a pas de crime pire que celui de renier les Dieux !
          - Mille fois je rejoindrais les rangs des mécréants plutôt que de consentir au joug sous lequel les Ases assujettirent les miens ! Il n’est point de richesses qu’ils ne nous ravirent, point d’art dont ils ne s’octroyèrent les bienfaits ! Les Dvergar ont vécus en serfs mais ils sont morts en princes !!
          - Qu’est-ce que c’est que ce merdier, glissa entre ses dents le Sagittaire à l’intention du Vent du Nord alors qu’un silence chargé d’animosité s’abattait sur eux. Qui c’est ce nabot à la fin ?
          - Durin, laissa échapper laconiquement Borée.
          - Durin !? sursauta Palantir. Le Durin ? Le premier, le père du père des forgeurs de Gungir !? Le maître du créateur de l’Anneau des Niebelungen !?
          - C’est ça. Ferme la bouche tu ressembles trop à ce dont il t’a traité. Durin, celui dont l’Edda chante encore le nom, en oubliant bien de rappeler qu’il a mené les Nains à la révolte contre les Ases. Odin s’était occupé de son cas, et Hadès l’a récupéré pour le condamner au Cocyte quand nos cousins du nord se sont décidés à s’effacer pour nous laisser la place. Les glaces des Enfers t’ont gelé les méninges Baphomet. Je n’ai que faire des crimes que tu as commis contre le vieil Ordre du Nord, mais tu n’aurais jamais dû lever la main sur mon demi-frère ! Je ne sais pas par quelle aberration tu as réussi à t’adjoindre l’aide des Kères mais je te garantis que ces trois radasses ne te seront d’aucun secours contre mon châtiment !
          - Ta vaine vindicte ne m’émeut point, Simulacre de Njörd. Bientôt tu comprendras à quel point puériles étaient tes craintes à l’égard de ton frère. Le monde qui a craché sur les Dvergar ne tourne plus, il roule, et le dernier des Dvergar aura œuvré à la dernière poussée par laquelle il basculera à jamais dans le néant…
          - Bon vous commencez à tous me saouler là… On peut y aller ? fit Belthil en faisant craquer ses phalanges.
          - Soit dans l’instant exaucé, pendard insolent ! grimaça Baphomet. » Il fit un pas en avant, et après un lent balancier, calla sa hache en travers de ses épaules, se campant sur ses jambes arquées dans une attente aussi provocante que méprisante. Derrière lui, comme s’ils n’avaient attendu que ce signal pour se dévoiler, trois hommes émergèrent de l’ombre des ruines interdites. Trois colosses engoncés dans des amures sombres et hideuses, aux multiples excroissances acérées et aux masques démoniaques. Les Kères qui n’avaient cessé de geindre d’une colère frustrée en crissant des canines se déployèrent à nouveau, immédiatement poursuivies par Borée qui fusa à leur rencontre en une tornade glaciaire dans un hurlement implacable.
          « Toi tu vas passer un sale quart d’heure, annonça Belthil dans un sourire immaculé. Tu vas voir se qu’il en coûte de défier un Chevalier d’Or… » Un feu solaire embrasa le corps du Sagittaire comme il levait le poing en préparant un démarrage foudroyant. Mais la main de l’Elu de Heimdall le coupa brusquement dans son élan en lui agrippant fermement le bras.
          « Non, déclara Palantir sur un ton qui n’admettait pas de réplique. Quels que soient ses méfais, il appartient aux légendes d’Asgard. Je ne laisserai pas un étranger l’affronter, Durin est à moi. » Les deux hommes se toisèrent un instant en silence. Bien qu’il lui en coûtât d’affronter des sous-fifres, mais trop conscient que les objections qu’il aurait pu soulever auraient été dénuées de tout fondement, Belthil finit par hocher la tête en signe d’assentiment et reporta son attention sur le trio hargneux qui manoeuvrait pour les encercler.
          « Bien, bâtard, acquiesça Baphomet. Muselle donc ce fanfaron, et viens poser ta tête sur l’autel des véritables guerriers de l’ancien temp. » Lancer un regard aussi noir en provenance d’yeux aussi bleus était une manière de prouesse, mais pour horripilé qu’il était, Belthil entendait bien ne pas faire au Nain l’honneur de sa colère. Comme quoi l’orgueil est parfois salutaire. « Fais en des copeaux, grogna-t-il à l’intention de Palantir comme ce dernier lui donnait une tape réconfortante sur l’épaule. » Et sans une parole pour ses propres adversaires, le Sagittaire s’élança contre le premier d’entre eux.
          L’Elu de Heimdall porta la main à la ceinture de son habit divin et en détacha la boucle pareille à la poignée d’une épée. De la garde enroulée ainsi que deux cornes de bélier jaillit une longue lame à double tranchant, et élevant en face de son visage en guise de salut Höfud, l’épée légendaire de l’Ase Blanc au pommeau sculpté à l’apparence d’une tête d’homme, il marcha sur Durin en déployant son cosmos.


*

          Tursiops plongea de nouveau vers le lit corallien qui tapissait le fond de l’océan. Les barracudas ne revinrent pas cette fois. Un banc entier des ces poissons qui croisaient autour du récif s’était montré particulièrement curieux à l’encontre de la petite silhouette bleutée, joviale, presque rondouillarde, du Chevalier du Dauphin. Certains avaient même paru s’interroger sur sa comestibilité. Chose compréhensible considérant la faible population maritime autour de l’Île de la Reine Morte dont les nuées sulfureuses demeuraient régulièrement trop épaisses pour être dispersées par les courants. Les barracudas y passaient parfois, au hasard de leurs pérégrinations entre les récifs de la côte africaine, mais ils y trouvaient rarement de quoi s’y faire les dents. Les murènes avaient un trop sale caractère pour qu’il vaille le coup de s’y frotter, et ce qui nageait de plus sérieusement appétissant subissait régulièrement la razzia des requins marteaux, ces grands squales ayant en outre la fâcheuse habitude de transposer les barracudas de l’autre coté de la chaîne alimentaire. Dans ces eaux somme toute pas très accueillantes, un Tursiops faisait raisonnablement bonne figure, nageant seul, un peu imposant certes pour jouer les casse-dalles, mais quand on est nombreux et qu’on a les crocs on ne fait pas la fine bouche.
          Mais même un barracuda a du mal à planter ses dents dans une peau de bronze, et à rattraper son déjeuner quand celui-ci remonte brusquement à la surface pour percer la crête des vagues à la vitesse de mach un. Lassés de traquer cet étrange poisson qui se moquait d’eux en disparaissant sans prévenir pour retomber un peu plus loin dans l’océan, sans jamais montrer une once d’inquiétude à leur égard, ils avaient fini par aller voir ailleurs s’il prouvait trouver des individus plus raisonnables pour satisfaire leurs estomacs affamés.
          Les premiers Dolphin Bound de Tursiops avaient été relativement inefficaces, principalement à cause d’un excès de confiance du Chevalier de Bronze. L’élément liquide lui avait toujours été tellement favorable qu’il avait négligé de s’appliquer, portant des coups trop imprécis pour toucher efficacement son adversaire. Le Chevalier Noir du Poisson Volant se déplaçait avec presque autant d’aisance sur les cimes de la houle océanique que Tursiops sous la surface de l’eau. Ce presque s’était toutefois révélé insuffisant. Le dernier Dolphin Bound l’avait frappé de plein fouet, et à présent le ressac ramenait son corps sans vie vers les Lits des Tourmentés. Son cas définitivement réglé, le Dauphin aurait dû se précipiter vers les plages du lagon pour prêter main forte à Sixie qu’il avait sentie particulièrement malmenée, seulement il y avait l’autre. Une silhouette qu’il aurait jurée être celle d’un Chevalier Noir l’avait observé pendant tout son combat, depuis le fond de l’Atlantique. Tursiops l’avait entrevu du coin de l’œil à chaque fois qu’il plongeait pour esquiver les frappes du Poisson Volant. L’homme, s’il s’agissait bien d’un homme, s’était contenté de regarder, sans jamais intervenir ni même chercher seulement à se rapprocher. Un prince de la solidarité en somme.
          Il finit par le trouver un peu plus loin, à quelques pas seulement du bord du lagon, là où le corail disparaissait au profit des racines de l’île volcanique. C’était bien l’un des renégats, apparemment du moins. A cet endroit l’eau était troublée par les gaz qui s’échappaient des roches, et le noir de son armure se confondait de loin avec le basalte sous-marin. Les yeux levés vers la surface, il avait semblait-il reporté son attention sur un autre combat qui se déroulait sur les plages. L’homme était de stature moyenne, ni frêle ni fort. Il avait le cheveu sombre et un épais collier de barbe flottait autour de sa mâchoire au gré des courants. Sa bouche aux coins un peu tombants lui donnait une expression amère, et une ride verticale et profonde entre ses grands yeux noirs un coté curieux et attentif. Chose étrange, quand Tursiops se fut rapproché au point de le discerner avec plus de clarté, son armure lui parut plus belle que celles des autres Chevalier Noirs. Elle était noire certes, mais elle n’avait pas cet aspect goudronneux, cette couleur sale commune aux armures des renégats qui n’avaient jamais été plus que des armures mortes. Quand un rayon de soleil plongeait et pénétrait les vapeurs de souffre pour l’éclairer un instant, elle arborait un reflet bleuté comme la peau des marlins, et le Chevalier de Bronze s’aperçu que certaines parties secondaires sur les bras et les cuisses avaient une teinte outremer.
          Sentant le Dauphin s’approcher, l’homme tourna vers lui un visage franc, presque honnête. Il ne paraissait nullement gêné d’avoir à retenir sa respiration aussi longtemps, à tel point que Tursiops se demanda si celui-ci n’avait pas développé une technique lui permettant de respirer sous l’eau. D’ailleurs, l’océan ne paraissait pas avoir la même densité dans les environs immédiats de l’inconnu. L’eau semblait… plus épaisse, comme si elle était réfractaire à l’approche du Dauphin. Une pareille chose n’était jamais arrivée à Tursiops. Il considérait la mer comme son élément, et que quelqu’un parut posséder avec elle une affinité supérieure à la sienne le vexa prodigieusement.
          Le Chevalier de Bronze ne perdait jamais sa bonne humeur, il en fut d’autant plus touché, et convaincu qu’il était temps de passer à l’action. Après tout ils avaient depuis longtemps dépassé le stade des pourparlers avec les Chevaliers Noirs. Tursiops invoqua son cosmos aigue-marine et fondit sur l’homme en tournant sur lui-même tel une torpille. La version sub-aquatique de son Dolphin Bound. Il le manqua. L’homme le regarda faire volte-face un peu plus loin, posant sur lui un regard parfaitement détaché, exempt de toute forme d’aversion ou de mépris. D’une légère poussée de ses jambes il se laissa aller en arrière, et s’éloigna ainsi en nageant sur le dos, en gardant un œil sur Tursiops par-dessus son torse. Il glissait avec aisance, porté par deux excroissances triangulaires de son armure qui partaient de ses coudes pour rejoindre sa taille comme deux ailes noires. Le Dauphin sentit le rouge lui monter aux joues. Il venait de s’être fait ridiculiser, et ses poumons commençaient à le brûler alors que la nécessité de respirer ne semblait toujours pas effleurer l’inconnu.
          Le Chevalier de Bronze attaqua de nouveau. Le résultat fut bien pire : non seulement il ne toucha pas d’avantage son adversaire que la première fois, mais lui fut terrassé par une douleur aiguë qui lui vrilla la cuisse. Le cri de douleur qu’il ne put retenir ouvrit la route vers sa poitrine à l’océan. Luttant contre une quinte de toux qui lui aurait assuré la noyade, Tursiops se propulsa à la surface. Il émergea avec un râle vomitif par lequel il expulsa l’eau salée qui avait envahi ses poumons et se mit à nager frénétiquement vers le rivage en essayant de maîtriser sa panique. Un corps lacéré vola près de lui, qu’il aurait été totalement incapable d’éviter s’il s’était trouvé sur sa trajectoire. Il reconnut néanmoins l’Autel Noir, mortellement marqué par les crocs du Renard et les griffes du Lynx.
          Sixie et Ayanima tirèrent Tursiops sur le sable. La jambe du Dauphin était complètement paralysée, et la douleur le lançait à présent du talon à la hanche. Allongé sur la plage, la moitié inférieure de son corps traînant encore dans l’eau, Tursiops jeta un regard craintif sur l’océan. Il n’y vit rien d’autre que les corps sans vie de sa victime et de celle des deux jeunes femmes qui flottaient à fleur d’eau, ballottés par la houle atlantique.
          Tous les combats avaient finalement trouvé une issue expéditive, qui s’accordait bien peu avec les errements qu’avaient connu les Chevaliers de Bronze lors des échanges initiaux. Ils ne connurent jamais la raison de leurs premiers déboires. Lorsque Toval rejoignit ses amis sur les Lits des Tourmentés, il s’amusait trop de leurs mines déconfites, vaguement coupables, pour leur parler de la déroutante et secrète action de la Boussole Noire. Plus tard au Sanctuaire, June lui ordonnerait d’en taire le récit, jugeant que pareille expérience servirait mieux aux jeunes serviteurs d’Athéna si elle n’était pas expliquée, leur enseignant l’humilité de façon bien plus convaincante que n’importe quelle mise en garde. Et sur place, alors qu’ils étaient tous les quatre debout sur le récif qui entourait l’Île de la Reine Morte, le cataclysme l’en empêcha.
          Le plus gros des îlots au centre du lagon explosa. Son couvercle rocheux fut soufflé vers le ciel, pulvérisé par une colonne de lave qui jaillit dans un bruit assourdissant avant de retomber en une pluie de flamme, de cendres et de roches incandescentes. En un instant l’éruption se propagea à la totalité des îlots. Certains se volatilisèrent purement et simplement sous la pression magmatique, d’autres s’effondrèrent sur eux-mêmes alors que d’autres encore s’ouvraient en deux pour laisser passer le déferlement volcanique.
          Quatre silhouettes débouchèrent de cet enfer. Saül profita du souffle d’une des explosions pour sauter sur le récif. Le Bouvier atterrit sur le sable aux pieds d’Ayanima, il portait en travers de ses épaules le corps inanimé du Loup Noir. Taïpan arriva quelques secondes après lui, suivi de près par Dinen qui avait couru derrière le Serpent dépouillé de son armure afin de le protéger de la tourmente incendiaire.
          Les plages n’appartenaient pas à l’Île. Leur nature corallienne les préservait encore, mais leurs racines étaient trop proches de celles touchées par le cataclysme et les tremblements qui les parcouraient en disant long sur l’échéance du délai au terme duquel elles allaient inévitablement sombrer. La situation n’avait rien de réjouissant. Par une volonté surnaturelle qui planait sur le berceau de la haine, le jaillissement de magma était tel au cœur du lagon que l’océan ne parvenait pas à l’absorber. La matière en fusion comblait le centre du récif et des fleuves de lave courraient à la surface. A l’extérieur ce n’était guère mieux. Des geysers jaillissaient tout autour des plages. L’eau aux alentours du corail était en ébullition, et un rempart de vapeurs ardentes et de gaz toxiques viciait mortellement l’atmosphère.
          « Quelqu’un est assez con pour s’opposer à ce qu’on se barre de là en vitesse ? cria Toval.
          - Quelqu’un a une idée pour que je puisse me barrer avec vous sans rôtir !? brailla Taïpan
          - Quelqu’un a vu Fëanor ?! beugla Saül.
          - Qu’il se démerde, c’est lui qui est sensé nous épauler pas l’inverse ! pesta Ayanima. Tu auras déjà bien assez de mal à sauver tes fesses avec celui-la sur le dos. Sans compter qu’il est sans doute déjà trop tard pour lui.
          - Ne vous en faites pas pour mon maître, résonna l’esprit de Dinen auprès de les leurs. Il est vivant, et le Dragon d’Ebène s’en sortira toujours face aux flammes, même des comme ça.
          - Ce n’est pas lui qui m’inquiète, les alerta Sixie. Tursiops ne peut plus bouger la jambe, il n’arrivera jamais à nager assez loin…
          - Oui ben avant ça faudrait peut-être voir comment réussir à plonger dans une eau à température décente, répliqua l’intéressé. Je n’ambitionne pas vraiment de finir comme un homard à la nage !
          - Faites gaffe aux projections ! gueula Saül. »
          Le fait est que l’éruption expulsait des téphras de plus en plus imposants. Au milieu de la pluie de cendres, il grêlait des tessons d’andésite, aux arrêtes coupantes comme des rasoirs et dont la taille variait entre l’œil de bœuf et l’œuf d’autruche. Mais le sifflement qui avait fait lever les yeux au Bouvier provenait de deux bombes embrasées plus larges que chacun des Chevaliers de Bronze, l’Israélien compris. Une corolle de plongeons salvateurs accueillit le double impact qui fit trembler le récif déjà bien ébranlé par les secousses volcaniques.
          « Alors les mômes, on attache au grill ? plaisanta Ban en émergeant du cratère qu’il venait de creuser.
          - J’ai toujours su qu’ils faisaient une belle bande de fumistes, fit Geki moqueur en se levant sous les nuées sulfureuses, regardant les Chevaliers de Bronze toujours couchés dans le sable qui levaient sur eux des yeux ronds.
          - Maître ? s’enquit Saül après s’être assuré qu’il n’avait pas écrasé le Loup Noir sous sa masse imposante pendant son plongeon. Qu’est-ce que vous foutez là ?
          - On s’est rappelé qu’on ne vous avait pas appris à voler.
          - Ça valait bien le coup de vous pointer maintenant, siffla Ayanima. Après tout ce qu’on a dégusté, ce n’étaient pas quelques braises qui auraient dû vous inquiéter, on peut très bien sortir de là tous seuls !
          - On aura tout le temps de reparler de ces petits soucis que tu n’aurais jamais dû rencontrer face à cette bande de tocards, lui répondit Ban avec un œil sévère. Maintenant autant foutre le camp avant que ça ne commence à craindre sérieusement. Allez, lequel d’entre vous est volontaire pour partir compter les mouettes le premier ?
          - Essayez avec Tursiops, de toute façon il pourrait pas aller loin tout seul avec sa patte folle, avança Taïpan. »
          Le Lion d’Airain contempla d’un visage fermé l’Australien et les quelques rares débris de ce qui avait été son armure collant à sa tunique. Le Serpent n’avait pas l’air de souffrir physiquement, mais il y avait un voile terne au fond du regard qu’il lui rendit. Au contraire du Dauphin qui faisait tout pour garder une expression enjouée, sans se rendre compte de la pâleur de ses traits ni de la façon dont sa main restait crispée sur sa cuisse.
          « Faut pas exagérer, je suis pas encore éclopé… essaya de plaisanter Tursiops, mais même le timbre de sa voix était aussi peu crédible que son maintien.
          - Mouais. J’ai comme l’impression que Ichi et Jabu auront deux mots à dire à Fëanor quand il repointera le bout de son nez. S’il le repointe un jour. Allez amène-toi, ferme les yeux si ça peut t’aider à garder ton estomac dans le bon sens… » Le Lion d’Airain passa son épaule sous le bras du Dauphin et le souleva sur son dos.
          « Euh vous allez faire quoi là ?
          - Je te l’ai dit, vous apprendre à voler… » Ban enflamma son cosmos. Tel la version supersonique d’un discobole, il se mit à tourner sur lui-même et d’un violent coup de reins, il balança Tursiops au dessus de la mer. Celui-ci parti comme un missile en direction de la côte namibienne.
          « Allez Saül, dit Geki. A ton tour. Occupe toi de ton pote et le lâche pat en route surtout.
          - Déconne pas maître, rétorqua le Bouvier qui avait repris le Loup Noir dans ses bras. Je suis trop lourd pour jouer les boulets qu’on balance par-dessus l’épaule.
          - Je ne comptais pas m’y prendre comme ça… » L’Ours se pencha brusquement pour l’attraper par les chevilles et l’arracha au sable pour le faire tournoyer à bout de bras.
          « Non Maître, Non ! Maître !! Maîîîître… » Le cri de Saül se perdit au-dessus de l’océan. Toval se gondolait mais son hilarité cessa subitement quand il se sentit empoigné. Il ne tarda pas à s’envoler à son tour, hurlant en regardant l’écume par-dessus de laquelle il filait. Taïpan ne patienta pas longtemps avant de prendre le même chemin. Puis vint le tour de Sixie, et enfin d’Ayanima. Il n’était que trop temps. A l’intérieur du lagon, les derniers vestiges de l’Île de la Reine Morte s’effondraient sur eux-mêmes, créant un gigantesque malstrom bouillonnant qui commençait à arracher et aspirer des pans entiers du récif qui l’entourait. Imperturbables malgré l’imminence du danger, les deux Chevalier d’Airain, la main sur le front, scrutaient l’horizon où avaient disparu leurs élèves.
          « Bon, dit Ban. Peut-être qu’effectivement ils se seraient débrouillés mais j’avoue que je me sens plus tranquille comme ça.
          - Tu m’étonnes, acquiesça Geki. Et maintenant qu’il ne reste que nous deux, on la joue comment ?
          - Tu te souviens, quand on jouait dans la cour de la Fondation, la technique des jumeaux ?
          - Ça, sourit l’Ours, ils nous en faisaient voir, je me suis toujours demandé ce qu’ils étaient devenu… L’idée est attrayante, j’avoue que ça me plairait assez de te catapulter comme ça.
          - A vrai dire, je nous voyais plutôt dans des rôles inversés…
          - Je m’en doute, mais c’est toi le plus léger crétin. Allez t’en fait pas va, si jamais je ne sais plus nager je marcherai au fond. Et puis on ne peut pas faire bouillir comme ça quelqu’un qui a dans le cœur un peu des neiges du Canada…
          - J’aurai tout entendu… Mais je ne vais pas refuser son bain de mer à un ours mal léché… Allez tope la, et traîne pas trop quand même hein… »
          Ils se serrèrent fraternellement la main avant de prendre leur élan. Geki s’élança le premier, Ban sur ses talons. Il accéléra autant que le permettait l’exiguïté de la plage qui ne cessait de s’effriter, et à l’apogée de sa vitesse, il plongea en se retournant pour se laisser glisser sur le dos, repliant ses jambes contre sa poitrine. Ban sauta à son tour, pour atterrir sur l’Ours, pieds sur pieds, en fléchissant sur ses cuisses. « Et c’est parti ! lança-t-il…
          - Spéciale dédicace aux frères Derrick ! annonça Geki. » Ils invoquèrent ensemble leurs auras et déplièrent leurs cuisses en une double poussée conjointe qui propulsa le Lion d’Airain loin par-delà l’Atlantique. Ban disparut de l’horizon avant même que l’Ours se soit relevé. « Hé mais c’est que ça pète bien comme technique, commenta Geki en expectorant un peu de la fumée nauséabonde qui commençait à saturer ses poumons. Faudrait voir à l’essayer un peu plus sérieusement, Seiya et ses magic comets n’aurait qu’à bien se tenir… » Il retrouva son sérieux, une secousse encore plus brutale que les précédentes venait de le faire vaciller, manquant de le précipiter dans le tourbillon de plus en plus vorace.
          « Vous devriez partir maintenant, se firent entendre les pensées de Dinen.
          - Bordel mais t’es encore là toi ?! jura l’Ours en faisant volte-face pour contempler le Dragon de Bronze qui s’était fait une fois de plus oublier. Viens ici que je t’envoie rejoindre les autres à grands coups de pied dans le cul !
          - Non. Je rentrerai avec mon maître. De toute façon aucun ours ne pourrait apprendre à voler à un dragon.
          - Ben voyons. Tu peux toujours l’attendre ton maître… D’ailleurs je m’en vais le remplacer juste une seconde, histoire de t’enseigner ce que Fëanor aurait dû t’apprendre depuis longtemps, à savoir qu’il y a un début à tout gamin ! Hangig Bear ! »
          Il ne comptait évidement pas le blesser, juste le prendre de vitesse pour l’attraper à bras le corps et accroître son score avec un superbe lancer vers les gradins du désert. Mais ce fut l’Ours qui fut pris de court. Le Dragon de Bronze se jeta en arrière et lança ses jambes plus rapidement que Geki n’avança les bras. Un voile carmin occulta un instant la vision du Chevalier d’Airain. Avant même d’avoir réalisé ce qui venait de se passer, il se retrouvait à filer au ras de l’océan, l’air déplacé creusant un profonde tranchée écumeuse entre les vagues. Instinctivement il porta une main inquiète au plastron de son armure, heureusement intact. Mais ça il ne le devait pas à la résistance de sa protection. Si le Dragon avait cherché le coup dur, la puissance qu’il avait révélée n’aurait jamais pu être encaissée aussi facilement. Dinen ne l’avait pas réellement frappé, il s’était contenté de poser ses pieds sur son torse et de pousser sur les cuisses. Jusque là, Geki n’avait accordé qu’une oreille distraite aux commérages pas très sympathiques qui circulaient parmi les Chevaliers de Bronze à l’encontre du muet. Au moment où il voyait les dunes de la Namibie se rapprocher à une vitesse vertigineuse, il comprenant beaucoup mieux la défiance qu’inspirait l’énigmatique élève du Dragon d’Ebène…
          Sur le rivage du Namib, les Chevaliers d’Airains jouaient en défense. June faisait tournoyer son fouet au-dessus de sa tête, dessinant une toile qui servait de filet sur lequel venait rebondir les projectiles humains. Jabu, lui, exploitait les pouvoirs psychiques qu’il avait préféré développer ces quinze dernières années au détriment de son Unicorne Gallop, dont il n’était jamais parvenu à faire évoluer la puissance de façon suffisamment significative à son goût. Les ondes circulaires qui partaient de sa corne venaient entourer les Chevaliers de Bronze, et freinaient leur chute avant de les déposer en douceur sur le sable. Ichi et Nachi eux, avaient opté pour l’arrêt de volée. « Fais gaffe la troisième base, il tente le home run ! avertit le Loup en apercevant Ban dans le ciel peu après que les jeunes aient tous regagné la terre ferme » Jabu fit la grimace et concentra son pouvoir pour accueillir le Lion d’Airain. Mais celui-ci était plus lourd que la plupart des Chevaliers de Bronze, et la Licorne avait sous-estimé la double réaction cosmique qui était à l’origine de sa propulsion. Il parvint à le ralentir, mais Ban ne s’arrêta pas avant de se retrouver assis sur Jabu.
          « Là je ne suis pas sure que ce soit la meilleure façon de garder le respect des jeunes, dit June en éclatant de rire.
          - Très drôle, grinça Jabu en se dégageant avant de cracher du sable. J’aurais voulu t’y voir toi !
          - Merci mon frère, sourit Ban en l’aider à se relever. Je ne savais pas que tu poussais l’altruisme à ce point…
          - Oh toi ta gueule…
          - Te plains pas, ça aurait pu être Geki…
          - C’est pas faux… D’ailleurs où il en est lui ?
          - Je crois qu’il arrive, annonça Ichi avant que le Lion n’ait pu répondre.
          - Euh… Là c’est sans moi, jugea Nachi en apercevant le missile qui se dirigeait vers eux.
          - Pas mieux, acquiesça Ichi en s’écartant de la trajectoire avec le Loup d’Airain.
          - Bande d’enculéééés !! les invectiva Geki en les dépassant » L’Ours pénétra loin à l’intérieur du désert, les dunes gardant l’empreinte de son corps longtemps après que le Chevalier d’Airain les ait traversées.


*


          Belthil était en nage et hors de lui. Lui le puissant Sagittaire, lui le successeur d’Aïoros, lui s’en prenait plein sa belle gueule. Les trois brutes aux protections démoniaques ne lui faisaient pas de cadeau. Si son armure était encore intacte et rutilante comme aux premiers moments du combat, il sentait les hématomes croître en dessous, et le sang couler sur les rares parties de son corps qu’elle laissait à nu. Sa contrariété était d’autant plus grande qu’il les aurait calcinés tous les trois de la racine aux orteils s’il les avait rencontrés en combat singulier. Tout le problème était là. Les acolytes de Baphomet n’avaient peut-être pas le niveau d’un Chevalier d’Or, mais ils n’étaient pas pour autant des adversaires anodins qu’il pouvait pulvériser d’un claquement de doigts. Conscients de l’avantage que leur conférait leur nombre, ils combattaient ensemble, intelligemment, fuyant tout risque de confrontation individuelle. Et ce en toute connaissance de cause, sans honte ni surprise, comme s’il était tout à fait normal que les agresseurs d’un Chevalier d’Athéna fassent preuve de bon sens…
          Les premiers échanges étaient toujours à son avantage. Il parait et esquivait les premiers coups, en envoyait voler un à perpette, décrochait la mâchoire d’un second ou le pliait en deux d’une délicate attention à l’estomac, mais dès qu’il intensifiait son cosmos pour vraiment faire sa fête au troisième, inévitablement l’un des deux autres revenait à l’assaut et le Sagittaire se prenait une charge sur le travers qui l’envoyait manger du basalte.
          Belthil aurait sans doute réussi à prendre le dessus un peu plus rapidement en d’autres circonstances mais il subissait aussi les répercutions des combats menés par ses compagnons. Borée ne faisait pas dans la dentelle. Affronter les trois Kères ne faisait pas froid aux yeux au Vent du Nord, mais il devait protéger Kaïkas toujours inanimé, et le moins qu’on pouvait dire était qu’il balayait large. Ses trombes de glaces ravageaient la surface de Kadath, et si les filles de Nyx s’évertuaient à les fuir pour ne pas voir leurs ailes arrachées, elles n’étaient pas les seules à devoir s’en garder. Tout accaparé par la correction qu’il voulait infliger aux trois affreux, Belthil avait plus d’une fois manqué de peu se faire aspirer par l’un des cyclones. Une intime proximité qui avait menacé de figer brutalement le fluide à l’intérieur de ses veines, tout en lui suggérant qu’il ne pouvait passer plus près d’un démembrement intempestif. Et aux excès de Borée, il fallait encore ajouter les débordements de Palantir.
          Si le Sagittaire avait eu le temps de s’arrêter quelques secondes pour mieux le jauger, il aurait été sidéré par la force que dégageait l’Elu de Heimdall. Sans vouloir minimiser les capacités des nouveaux protecteurs d’Asgard, Belthil n’avait jamais imaginé que leurs pouvoirs pussent réellement rivaliser avec ceux des Chevaliers d’Or. Les récits du Phénix et des autres Protecteurs étaient unanimes : s’ils avaient eu fort à partir lors de la Guerre des Saphirs, tous les combats avaient basculé de leur coté lorsqu’ils étaient de nouveau parvenus à éveiller leur septième sens. Sens que comme tous ses glorieux prédécesseurs Belthil maîtrisait aussi finement que les six autres depuis quelques années. Mais le combat qui se déroulait un peu plus loin sur le plateau gelé démentait incontestablement ses préjugés. Le cosmos dégagé par Baphomet était d’une puissance peu commune, presque comparable à celui d’un Dieu mineur comme le Vent du Nord. Et Palantir lui tenait la dragée haute. L’énergie qui émanait de lui évoquait vaguement au Sagittaire celle de Sirion, de part cet équilibre quasi parfait propre au Chevalier des Poissons, ce mélange pondéré entre force et éveil, entre ardeur et réflexion. L’Elu de Heimdall aurait clairement lutté d’égal à égal face au portier du Pope. Et contre Baphomet il ne s’en tirait pas trop mal, même si le Nain damné avait l’ascendant et l’acculait le plus souvent dans une attitude défensive. Dramborleg et Höfud ne cessaient de se heurter dans un fracas dont les clameurs dominaient les hurlements de la tempête. A chaque fois que la hache et l’épée se contraient, elles libéraient une formidable onde de choc toute aussi dévastatrice que les trombes de Borée. Onde que le Sagittaire s’employait à éviter à chaque fois même s’il lui en coûtait quelques horions supplémentaires de la part du trio démoniaque.
          Mais le pire demeurait Kadath. Les constructions de l’antédiluvienne cité des Montagnes Hallucinées étaient si aberrantes et contre-nature qu’elles trompaient sans cesse le Sagittaire. Pensait-il pouvoir prendre appui sur l’un des murs que celui-ci s’incurvait en dépit de l’aspect qu’il revêtait à l’œil nu, que Belthil voulut raser un pan de muraille et il accrochait inévitablement des blocs d’ardoise qu’il aurait jurés plus en retrait. Malgré l’épaisseur phénoménale de la maçonnerie le Chevalier d’Or aurait pu passer au travers sans autre formalité, cependant en dépit du caractère impie de la cité celle-ci possédait quelque chose de sacré, de tabou, qui incitait fermement à la respecter. Et quand au hasard du combat il poursuivait l’un de ses adversaires à l’intérieur des bâtiments, il était brusquement pris à la gorge par l’ancienneté abyssale de l’atmosphère confinée entre ces murs, et révulsé par les fresques gravées dans la roche qu’il apercevait du coin de l’œil.
          Il semblait que les combats auraient pu durer indéfiniment, sous ce faux jour des terres du nord où aucune fluctuation de la lumière grisâtre ne témoignait de l’écoulement du temps. Tous les protagonistes étaient conscients que l’épuisement était l’ultime péril qu’ils devaient à tout prix éviter. Qu’un seul d’entre eux fasse une erreur et la sanction serait immédiate, détruisant irrémédiablement l’équilibre qui s’était établi. Faillir ce n’était pas seulement mourir, c’était provoquer la défaite de son camp au profit de la partie adverse. Plus que tout autre Belthil et Palantir sentaient poindre cette crainte. Ils percevaient confusément dans la détermination de leurs adversaires que ceux-ci avaient beaucoup moins à perdre, et que bien que défendant chèrement leur peau, leur mort n’interfèrerait que faiblement avec la raison de leur venue dans les Montagnes Hallucinées. Ce dont le Sagittaire et l’Elu de Heimdall ne pouvaient malheureusement pas s’enorgueillir. De surcroît ils avaient encore en mémoire l’avertissement des Kères : personne ne viendrait les aider. Alors qu’ils ne pouvaient être certains d’avoir rencontré tous ceux qui avaient bravé l’interdit de Kadath.
          Quelqu’un vint tout de même. Cela commença par une odeur qui vint faire frémir leurs narines. Une odeur ténue et agréable, rassurante par sa familiarité. C’était la fragrance de l’herbe humide dont la senteur s’épanouit dans l’air du soir. Un parfum d’exotisme, de mer ou de sable, qui témoigne d’horizons lointains apportés par la brise qui voyage librement quand le calme de la nuit apaise le monde. Puis tous entendirent ses paroles, comme si elles étaient murmurées directement à leurs oreilles sans qu’ils pussent dire d’où elles provenaient réellement. « Fuyez femmes toujours assoiffées, fuyez le fils de Crios et d’Eurybie, retournez sous le manteau de Nyx… »
          Les Kères poussèrent un hurlement terrifié et se dispersèrent instantanément en s’enfuyant à tire d’ailes vers l’horizon. Borée ne chercha pas à les rattraper. Il revint se poser auprès de Kaïkas et ses tornades de glaces se volatilisèrent. Même les bourrasques du climat naturel au plateau des Montagnes Hallucinées semblèrent devoir se calmer. Belthil ne se posa pas de question. Saisissant au vol cette occasion plus favorable que toutes celles qu’il avait connues jusqu’alors, il déploya les ailes du Sagittaire en faisant exploser son cosmos et monta dans le ciel pareil à une flèche embrasée. Le soleil ordinairement si pâle sous ces latitudes parut retrouver de la vigueur. Alors, pour la première fois depuis son entrée au Sanctuaire, le successeur d’Aïoros révéla pleinement ce dont il était capable. « Solar Spears ! hurla-t-il en abaissant vivement ses bras vers le sol »
          Un pareil déchaînement aurait éclairé la totalité des enfers. Une pluie de feu s’abattit sur Kadath. Un déluge cataclysmique qui anéantit totalement les serviteurs de Baphomet sous des lances d’énergies alors que le Nain faisait tourner Dramborleg au dessus de sa tête pour s’en servir de bouclier.
          Palantir repoussa péniblement les gigantesques blocs d’ardoise qui l’avaient enseveli pour se redresser en s’appuyant sur la garde d’Höfud. Il jeta un regard furibond au Sagittaire qui plana vers lui pour se poser à ses cotés. « Merde ! Jamais tu préviens enfoiré ?
          - Quoi ? Je t’ai roussi le poil ?
          - Non mais c’est pas de ta faute.
          - Plains-toi, rétorqua le Sagittaire en haussant les épaules. Moi au moins je me suis débarrassé des miens. Tu l’as pas trop mal supportée celle-là, reprit-il en toisant Baphomet. Tu veux voir si tu peux te la jouer aussi facile quand elle t’est spécialement destinée ? »
          Mais le Nain ne lui accorda pas un regard. Il avait reposé sa hache en travers de ses épaules. Son visage ne trahissait aucune inquiétude, même si la lourde respiration qui soulevait sa poitrine témoignait de l’âpreté du combat qu’il venait de mener. Calme, sans aucune faille perceptible dans la détermination qu’il n’avait cessé d’afficher, il fixait par-dessus les épaules des deux hommes l’être qui venait d’apparaître auprès de Kaïkas et Borée.
          « Paix, s’entendit murmurer Belthil dans un souffle aussi proche que si l’homme avait été penché sur sa nuque. » L’autorité profonde de ceux qui n’ont pas à s’imposer tant est évidente leur supériorité. Le Sagittaire ne put faire autrement que se retourner dans sa direction. En fait de calme, le Nain avait fort à apprendre du nouvel arrivant qui en était la plus parfaite incarnation. Pourtant l’homme ne dégageait ni apaisement ni sérénité particulière comme on pouvait en ressentir au contact de Shaka. C’était plutôt comme si le moindre mouvement avait besoin de son aval pour s’épanouir, comme si lui seul savait quand commençait l’immobilité, et quand elle devait se terminer. Il était mince, très grand, dépassant Borée de presque deux têtes, son corps étroitement enveloppé dans un long manteau nocturne. Sa peau d’un noir intense luisait comme de l’obsidienne éclairée par la lune, et une souple chevelure de jais pailletée d’argent coulait en bas de ses épaules en longues boucles épaisses. Il n’y avait rien pour éclairer cette silhouette d’érèbe, rien d’autre que ses yeux aussi étincelants que deux grandes étoiles au cœur de la nuit.
          Il posa sa main sur l’épaule de Borée qui avait mis un genou en terre devant lui, faisant preuve d’une vénération qui se rapprochait d’un amour authentique. Le Vent du Nord se releva en étreignant cette main avec une émotion non feinte et tourna la tête vers Belthil et Palantir. « Mon père, dit-il simplement. Astraéos, le Vent du Crépuscule et Souffle Stellaire.
          - La noblesse des Dvergar vous a quitté Durin, parla le père de Borée. Jamais auparavant vous ne vous seriez trompé d’ennemi. Mes fils sont la mémoire de Gaïa. Ils sont ceux qui regardent, pas ceux qui jugent. Quelle que soit votre rancœur, Kaïkas y était étranger. Jamais mon fils n’aurait du subir pareil outrage.
          - Peu m’importe, Père des Astres. L’indécision est une décision en soi quand un jugement est rendu, le soutien tacite au verdict qui prévaut. Il n’est point d’innocent, même parmi les Vents.
          - Vous n’aviez pas d’avantage l’habitude de jouer sur les mots. Ceci n’est vrai que si vous croyez que les Vents seraient sortis de leur réserve si le conflit avec Odin avait tourné à votre avantage. Et je sais que ce n’est pas le cas Durin, votre argument est sans fondement.
          - Cela ne m’importe pas d’avantage. Point n’ai-je participé au ravissement de votre fils par ressentiment envers sa personne. Seule la nécessité a guidé mon geste, j’avais besoin de Kaïkas et ne l’aurais point contraint si nul autre que les Vents ne saurait mieux faire preuve d’intransigeance. Je vous rends votre fils, sombre Titan. Ce qu’il devait m’apporter, déjà je l’ai obtenu.
          - Parce que tu crois que tu vas t’en tirer à si bon compte ?! pesta Belthil. Si tu crois qu’il te suffit de…
          - Il m’avait semblé réclamer la paix, mortel ! » Astraéos n’avait pas forcé la voix mais sa résonance était telle qu’il sembla à Belthil que sa cervelle se cognait aux parois de son crâne. « Cependant ce jeune coq parle vrai. Quelle qu’ait été la nature de vos motifs, je ne saurais pardonner l’agression qu’a subie Kaïkas. Ecoutez votre sentence Durin, car vos jambes sont trop courtes et mon bras trop long pour que vous puissiez y échapper…
          - Le père des Vents est bien vantard, ou stupide si tu crois sincèrement nous atteindre où que nous allions ! fit une voix sèche et sarcastique. »
          Tous sursautèrent, car celui qui s’était exprimé ainsi possédait une présence si anodine que son apparition était passée totalement inaperçue. Du moins aucune présence palpable par les perceptions qui leur étaient coutumières, car si l’homme ne dégageait aucun cosmos dont la seule trace les aurait instantanément alertés, il n’en possédait pas moins un charisme impressionnant, chargé d’une malignité malsaine. Grand et élancé, il avait un visage taillé au couteau, des pommettes osseuses et le maxillaire saillant terminé par une longue barbe postiche de corail noir. Sa peau était brune, lustrée et tannée comme du cuir, ses yeux sombres dont le khôl surlignait le dessin en amande brûlant de fanatisme. Quant aux symboles qu’il arborait, s’ils n’évoquèrent guère plus à Belthil qu’une apparence pharaonique, Astraéos et Borée purent saisir pleinement tout l’orgueil impie qu’ils sous-entendaient. L’homme portait le Khépresh, le casque d’apparat symbolisant le triomphe guerrier des rois de l’Egypte antique. Traditionnellement bleu, celui-ci était noir décoré de disque argentés, et surmonté de deux Uræus. La cote de métal noir serti de turquoises qui recouvrait son abdomen jusqu’au milieu de sa poitrine était bordée par une lamelle d’or sur laquelle se répétaient inlassablement les mêmes symboles gravés : la croix Ankh, le sceptre Ouas et le pilier Djed. La vie, le divin et la stabilité, mais le premier et le dernier étaient résolument inversés. Sa parure de lapis-lazulis et de cornaline s’ornait d’un cœur Ib d’or pur au milieu de sa poitrine, annonçant fièrement intelligence et conscience de soi. Un Khéper, d’or également, le scarabée sacré symbolisant l’excellence de l’existence, servait de boucle à sa ceinture, et le pan de tissu qui tombait sur le sombre shenti de lin qui couvrait ses cuisses était brodé d’un cartouche si scandaleux que toutes ses reproductions avaient été effacées depuis des siècles de la vallée du Nil. Mais rien n’était plus blasphématoire que le long bâton d’ébène qu’il tenait fermement dans la main droite, un bâton terminé par une tête de chien stylisée, le sceptre Ouas, l’attribut exclusif des divinités égyptiennes que les pharaons eux-mêmes n’avaient pas le droit de brandir…
          Il les toisait d’un rictus sardonique, juché au sommet d’un édifice de la cité interdite, une monstrueuse structure radiaire qui rappelait vaguement une étoile de mer et dont le caractère détestable ne s’accordait que trop bien avec l’expression du nouvel intrus. « Par la Langue d’Atoum, ricana-t-il devant les visages interloqués des deux Vents. Les dieux grecs sont décidément de pauvre nature s’ils ne peuvent se souvenir de celui pour qui l’Egypte a mutilé sa mémoire !
          - Je n’en serais pas fier à ta place, grogna Borée. Il doit falloir en faire des saloperies pour qu’un peuple tout entier choisisse délibérément d’oublier l’un des siens !
          - Et combien m’a-t-il fallu en faire pour que les dieux m’oublient aussi à ton avis? répliqua instantanément le pharaon noir. On se souvient toujours des crimes, c’est la peur qu’on veut à tout prix oublier. Crains-moi Borée, car ma peur a atteint jusqu’à Hadès et le Siège de l’Œil!
          - En ce cas les hommes ont changé depuis ton époque ! rugit Palantir. Descends de là et tu verras que les Elus Divins ne connaissent pas la peur ! » Il pointa Höfud en direction de l’égyptien et un bouillonnement arc-en-ciel en jaillit pour le frapper de plein fouet. Sans frémir, l’homme brandit son Ouas en articulant un mot unique, et le sceptre d’ébène se chargea d’un halot de ténèbres qui absorba totalement l’énergie libérée par l’Elu de Heimdall.
          « Vraiment ? Et la peur de l’échec ? grinça le pharaon noir avec un regard désinvolte sur l’Ouas dont l’aura disparaissait progressivement. Car il n’y aura rien d’autre à récolter pour vous lorsque j’aurai emmené Baphomet loin d’ici.
          - Là tu rêves face de momie ! pesta Borée dont l’irritation croissait proportionnellement à la température qui baissait autour de lui. Il te faudrait aller très loin et plus vite que tu ne le pourras jamais pour m’échapper, et quand bien même, tu sentirais toujours peser sur toi l’ombre de la main de mon père !
          - Bien, très bien, répondit l’infidèle égyptien en éclatant d’un rire plus mauvais que jamais. Je serais ravi de voir quelle consistance garderait son ombre là où nous allons. Qu’il nous suive s’il le peut… jusqu’aux rives du lac d’Hali ! »
          Belthil s’apprêtait à prendre les devants. La souveraine arrogance du pharaon noir lui irritait les rémiges, tout comme l’immobilisme stoïque de Baphomet qui se contentait d’attendre une échéance que le Sagittaire peinait à entrevoir. Il était sur le point de faire connaître la colère de Rê au fils indigne d’Horus et de le réduire en cendres par le biais de ses lances solaires, quand il se figea brusquement en ressentant la vague de stupeur, presque d’effarement, qui s’éleva des deux Vents aux derniers mots de l’indésirable égyptien. Cela ressemblait au sentiment intense qui les avait saisi lui et Palantir lorsqu’ils avaient découvert les Montagnes Hallucinées. Mais l’émotion de Borée et Astraéos était encore plus effrayante car elle était dépourvue d’ignorance. Quelle qu’était l’essence de la menace proférée par l’acolyte de Durin, le Vent du Nord et le Vent du Crépuscule en appréhendaient pleinement la portée, et il y avait quelque chose d’effroyable dans ce savoir qui transcendait de loin la peur de l’inconnu.
          Du haut de l’abject monument étoilé, le pharaon noir porta un objet à ses lèvres que Belthil ne parvint pas à distinguer, et produisit une stridulation suraiguë dont la note unique parut atrocement discordante au Sagittaire, comme si le son produit n’appartenait pas à ce monde. Le sifflement s’évanouissait à peine que l’égyptien entamait une détestable incantation, un enchaînement guttural et flottant formant des mots incompréhensibles qui ne pouvaient être destinés à une oreille humaine… « Iä ! Iä ! Hastur ! Hastur cf’ayak ’vulgtmm, vulgtagln, vulgtmm ! Ai ! Ai ! Hastur ! »
          Un grand battement d’ailes se fit soudainement entendre, passant presque instantanément d’un infini lointain à une proximité immédiate. Ni Belthil ni Palantir ne purent jamais se rappeler l’aspect réel de l’ombre qui leur fit lever la tête. L’apparition était si effrayante et contre-nature qu’elle refusa de s’imprimer sur leurs rétines. Plus tard lorsqu’ils racontèrent les évènements aux Elus de Tyr et d’Odin, ils devaient parler d’une silhouette obscure, d’ailes de chauves-souris, de tête reptilienne et de corps de frelon, dans des proportions ahurissantes. Mais ce n’étaient là que des images trop concrètes qui ne pouvaient rendre qu’une infime partie de la monstruosité qui s’abattit sur Kadath pour emporter le Baphomet et le pharaon noir. Une vision qu’ils n’auraient pu contempler longtemps même s’ils l’avaient désiré, car un voile de nuit enveloppa hâtivement les deux hommes, en même temps qu’une chape de silence tentait de les étouffer. « Ne résistez pas ! fit la voix impétueuse de Borée en s’adressant directement à leurs esprits. Endormez votre cosmos et laissez vous emporter ! »
          Lorsque le Sagittaire et l’Elu de Heimdall rouvrirent les yeux, ils étaient de retour à Asgard, dans la cour intérieure de Gladsheim au pied de la monumentale statue d’Odin. Astraéos était debout au milieu d’eux, son long manteau nocturne flottant autour de son corps, et Borée portait Kaïkas dans ses bras. Le Vent du Nord avait les dents serrées et évoquait un orage sur le point d’éclater. « Trois fois le salopard, grinça-t-il. Il prononcé trois fois le nom de l’Indicible…
          - Qu’est-ce que c’était que ça ? demanda Palantir en se frottant les paupières comme au sortir d’un profond sommeil.
          - Un Byakhee, l’un des mignons de Celui Qui Ne Doit Pas Être Nommé, répondit Astraéos.
          - Parce qu’une bestiole volante ça valait le coup de s’enfuir ? protesta Belthil.
          - Non, bien sûr que non, susurra Borée de façon inquiétante. A moins que tu n’attaches une quelconque importance à ta vie et à toute celle du genre humain en général, ô grand con d’or. Père nous a sauvé pauvre crétin ! Toi, moi, nous tous, et peut-être tous les hommes sur cette terre ! Il y avait un regard braqué sur Kadath qu’il ne fallait surtout pas accrocher, encore moins avec des sources d’énergie comme celles d’un Chevalier d’Or ou d’un Elu Divin. Sa présence naît partout où est prononcé Son nom. IL aurait pu se servir de vous pour revenir, peut-être pas définitivement, peut-être pas dans la totalité de son essence, mais croyez moi quand je vous dit que même l’Olympe ne peut se permettre d’encourir le risque d’une pareille catastrophe !
          - Alors quoi ? Baphomet et l’autre basané on les laisse courir ? Vous n’allez pas les poursuivre ?!
          - Essaie si tu veux, je te souhaite bien du plaisir… Ils sont peut-être dans les Hyades à l’heure qu’il est.
          - Et après ? c’est où ça les Hyades ?
          - Un peu plus loin au-delà, répondit Astraéos en pointant son doigt vers le ciel. »
          Et comme pour saluer le Père des Astres qui la désignait ainsi, Aldébaran, l’étoile la plus brillante de la constellation du Taureau scintilla d’un clin d’œil lumineux dans le demi jour polaire…

 


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Notes du Chapitre
vers le Chapitre 10 - vers le Chapitre 12