LE DERNIER RETOUR

 

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NdA : Ce chapitre contient trois passages dont je ne peux décemment pas m’approprier entièrement l’écriture. Ils n’ont évidemment pas été recopiés, mais entièrement réécris et adaptés au cadre du Dernier Retour. Il n’en reste pas moins qu’ils sont trop fortement inspirés d’autres œuvres pour que je puisse m’en accorder l’éventuel mérite. Je ne préciserai rien de plus ici pour ne pas spoiler le contenu de ce chapitre, mais je rendrai évidemment à la fin aux auteurs concernés ce qui leur appartient.


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Acte I, Chapitre 10

Idées noires et blancs horizons
(seconde partie)
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Les neiges de Kadath et la Flamme d’Udûn

 

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          Belthil n’avait pas imaginé passer d’aussi bons moments à courir dans la neige aux cotés de l’Elu de Heimdall. Palantir s’était tout simplement révélé être le parfait contraire de ce qu’évoquaient pour le Sagittaire les termes "guerrier du Grand Nord". C’était un homme râblé, sa silhouette courtaude sans tomber dans le grotesque bien éloignée de l’imagerie populaire du gigantisme Viking. Contrairement à ses compatriotes au teint halé par des générations passées sous la réverbération glaciaire, sa peau était lisse et lactescente, fidèle à l’apparence mythologique de celui que l’on surnommait également "l’Ase Blanc". Sa longue chevelure hirsute qui lui descendait jusqu’au milieu du dos paraissait faite de fils d’or et de cuivre entremêlés, tout comme le revêtement soyeux qui ornait finement sa mâchoire volontaire. Quant à ses yeux, aux iris moirés et aux pupilles irisées, ils clamaient haut et fort que Palantir était le légitime représentant du gardien du Pont Arc-en-ciel. Tout comme son armure qui en était la preuve ultime, lourde et éburnéenne, enluminée d’archaïques runes dorées, elle qui sous sa forme assoupie reposait pareille à Gjall, la légendaire corne d’alerte du Veilleur des Ases.
          Palantir courrait de façon quelque peu pataude, dodelinant à grandes enjambées, trop grandes pour la longueur de ses jambes. Parfois au faîte d’une colline, il se laissait simplement tomber, et roulait-boulait jusqu’en bas, autant par commodité que parce qu’il lui répugnait de sauter et retomber en creusant un large cratère dans la neige, là où avant il n’y avait que la douceur uniforme d’un vaste lit cotonneux. Palantir, pourtant toujours véloce et jamais burlesque. De temps à autre, il se redressait au sommet d’un quelconque promontoire, et élevait ses mains en porte-voix pour lancer un « Góðan Daginn Asgard ! » tonitruant, qui roulait entre les glaciers et les vallées boisées jusqu’aux confins de l’horizon. Tendant l’oreille, il éclatait alors d’un rire sonore à une réponse que lui seul percevait. Car rien n’échappait à l’Elu de Heimdall. Il entendait jusqu’aux épilobes croître sous la neige, et discernait à plus d’une lieue chaque poil de la queue d’un renard polaire à l’affût.
          C’était un guide incomparable, qui prenait un plaisir aussi sain qu’évident à faire découvrir au Sagittaire les moindres merveilles de la terre qu’il protégeait. Ensemble ils virent les Bois d’Eikthyrnir, là où toutes les femelles cerfs d’Asgard se rendaient chaque année pour mettre bas, et la forêt aux fols Hamingjars, parsemée d’ossements et de cristaux d’améthyste. Ils arpentèrent un glacier pareil à un miroir où se reflétait à toute heure du jour et de la nuit l’éclat des étoiles qui veillent sur la Blanche, et ils respirèrent les effluves brûlants pareils au souffle de Sleipnir dans la grotte jusqu’où affleurait la chaleur du noyau terrestre. Ils se mêlèrent aux Asgardiens, qui bondissaient de frayeur à l’inévitable « Góðan Daginn Asgard ! » de Palantir, avant de poser des yeux éberlués sur la double apparition solaire et d’accueillir à grands cris chaleureux l’Elu de Heimdall et son étincelant compagnon.
          Il devint rapidement évident pour Belthil que le peuple d’Asgard nourrissait une affection sincère envers Palantir. Si Laurelin de Balder apportait avec lui paix et sérénité, Palantir de Heimdall lui, était source de chaleur et d’allégresse. Nul autre que lui ne parcourrait autant les terres du Nord, et il allait partout, chaque jour et chaque nuit, là où il n’était pas attendu autant que là où son devoir le portait. Et toujours il annonçait sa venue en criant « Góðan Daginn Asgard ! », et ceux qui entendaient sa voix se réjouissaient car elle était synonyme pour un temps d’une sécurité absolue.
          Jamais le Sagittaire ne le vit se départir de sa bonne humeur, même lorsqu’ils tombèrent à l’improviste sur un campement de pillards. Les hommes n’y étaient pas assez nombreux pour rendre le combat intéressant, une petite cinquantaine tout au plus, mais l’un dans l’autre ce fut tout de même une bonne petite bagarre. Palantir déboucha en trombe au milieu d’eux en les chargeant la tête la première comme un bélier. Les premiers s’écrasaient seulement dans la neige que l’Elu d’Heimdall était déjà à l’œuvre au centre du campement, balançant ses bras de part et d’autre pour empoigner les pillards par le col et les envoyer se fracasser contre les arbres, quand il ne se saisissait pas de l’un d’eux par les pieds pour le faire tournoyer et faucher ses congénères. Belthil ne fut pas en reste. Non que Palantir eût besoin d’aide, mais celui-ci était altruiste jusque dans le pugilat, et ils partagèrent les baffes comme deux camarades auraient partagé une bonne bouteille. Le Chevalier d’Or et l’Elu Divin ne firent pas usage de leur cosmos cette fois là. Leur nombre avait permis aux pillards de se livrer jusque là à leur racket sans avoir recours à la violence, d’où le traitement de faveur grâce auquel ils s’en tirèrent sans trop grand mal, à part les quelques inévitables mâchoires édentées, os brisés et articulations disloquées. Rien que le temps ne saurait résorber, de surcroît les ecchymoses qui coloraient leurs visages les avaient rendus sur la fin presque jovials.
          Belthil avait tout lieu d’être ravi de sa journée. Il en regrettait presque leur allure, car bien que Palantir s’arrêtât souvent en chemin, ils n’en parcouraient pas moins une distance considérable entre chacune de ces haltes, toujours dans la direction globale du Pôle, et le Sagittaire redoutait d’avoir à s’en retourner trop rapidement. Aussi fut-ce avec une moue un rien dépitée qu’il rejoignit l’Elu de Heimdall lorsque celui-ci stoppa sa course pour la dernière fois.
          Palantir s’était assis au bord de l’arrête d’un grand glacier, ses jambes pendant mollement dans le vide de la falaise. Dans leur dos, le soleil était bas sur l’horizon, mais il ne descendrait pas d’avantage avant de longs mois. En contrebas s’étalait à perte de vue une plaine gelée, uniforme et désolée, dont les nuances grises et bleutées finissaient par se fondre avec le ciel.
          « Qu’est-ce qu’il y a là-bas ? demanda Belthil en ramenant ses ailes dorées autour de son corps pour couper le vent glacial auxquels ils étaient exposés.
          - Rien, renifla Palantir avec un haussement d’épaules. Nous sommes sur la marche septentrionale d’Asgard.
          - Pas folichon le coin, j’ai comme l’impression que le meilleur de la balade est derrière nous.
          - Tu veux dire que la balade est finie, dit Palantir en levant un sourcil surpris. L’Elu de Tyr m’a demandé de t’accompagner sur la route des vents du Nord, et bien nous sommes arrivés au bout. Le Pôle est par-là, reprit-il en balayant l’horizon de sa main. Et rien ne change entre ici et là-bas. Quelqu’un qui pourrait continuer sans risquer sa vie ne verrait rien d’autre, rien d’autre que la marche de l’autre coté de cet hémisphère qui lui apprendrait qu’il a fini par redescendre vers le Sud.
          - Mouais, ben ça promet, maugréa Belhtil. Si ça doit être aussi chiant que ça, autant ne pas traîner. Descendons qu’on en finisse en vitesse. »
          L’Elu de Heimdall frotta lentement sa mâchoire duveteuse, avant te tourner vers le Sagittaire son regard irisé, pareil à deux billes de mercure. « Chevalier du Sagittaire, je t’ai trouvé sympa jusque là, alors ne m’oblige pas à réviser mon jugement en te comportant comme un con. » Le ton n’était pas agressif, mais néanmoins suffisamment ferme pour raidir la nuque de Belhtil, qui n’avait d’ailleurs jamais pêché par excès de souplesse. « Je ne vais pas perdre mon temps à traverser ça alors que je serais utile partout ailleurs. Alors lâche moi la barbe et rentrons.
          - On ne va pas…
          - Mais par l’œil borgne d’Odin ! s’emporta Palantir en bondissant sur ses pieds. Au nom de quoi tu viens me faire chier maintenant ! Quand je te dis qu’il n’y a rien là-bas c’est rien, pas un renne, pas un pingouin, que dal, ekkert ! Rien ni personne ne s’engage jamais au-delà de la marche, là-bas c’est le vide total. Ça n’a rien avoir avec Asgard, Asgard est belle et pleine de vie… Mais ça, çaÇa ce n’est même pas un lieu, ce n’est que la mort et l’oubli, le néant sur terre ! »
          Le Sagittaire était frappé d’une stupeur soupçonneuse. Il ne parvenait pas à comprendre la soudaine brusquerie de Palantir, pas plus qu’il ne concevait de raison valable pour ne pas traverser ce désert de glace. Risquer de perdre leur temps lui apparaissait comme une bien piètre excuse compte tenu des raisons qui l’avaient poussé à explorer ces contrées. Il était là pour trouver des indices qui lui permettraient de solutionner le problème majeur qu’ils avaient tous sur les bras, et il n’entendait pas risquer de passer à coté à cause de la seule improbabilité d’en découvrir une trace. La fréquentation quasi nulle de l’endroit ouvrait même des perspectives intéressantes puisque partout ailleurs les recherches n’avaient rien donné, malgré tous les efforts déployés. Où pouvait-on espérer trouver une piste sinon là où personne n’avait cherché avant… Malgré lui le Sagittaire sentait revenir en force ses soupçons quant à l’implication des Elus Divins dans la disparition de Kaïkas. Pourtant, le mépris, presque le dégoût, qui transpirait de façon palpable sous les mots de l’Elu de Heimdall lorsqu’il évoquait la plaine de laquelle il s’efforçait de détourner le Sagittaire, n’avait pas l’air feint. Il était évident que pour une raison ou une autre, ce désert glacé le répugnait.
          « Peut-être qu’il n’y a rien là-bas, mais les Vents eux au moins vont jusque là, reprit doucement Belthil pour ne pas trop en rajouter à l’énervement de l’Elu Divin.
          - Ça ce n’est même pas sûr, grogna Palantir. Des bourrasques résiduelles, des masses d’air emportées jusque là par leur inertie… Dis plutôt que c’est le dépotoir des Vents, mais ça m’étonnerait qu’ils y aillent en personne.
          - Il y a donc un horizon que même le plus grand guetteur d’Asgard ne veut pas contempler, railla Belhtil dont l’impatience venait une fois de plus de prendre le pas sur sa bonne volonté. Grand bien t’en fasse, mais les Chevaliers d’Or eux ne connaissent aucune limite… » Et sans un regard pour son guide, il déploya ses ailes et prit son essor en direction du désert interdit.
          Palantir croisa les bras en regardant le Sagittaire s’éloigner. Il était l’image même de la résolution bornée. Seul un léger frémissement de ses pommettes trahissait le tumulte qui faisait rage sous son crâne. « Et merde… lâcha-t-il finalement en levant les mains au ciel. » Tout en énumérant un nombre impressionnant de jurons jusqu’alors oubliés aux tréfonds de l’ancienne langue viking, il se laissa tomber en bas du glacier, ses doigts griffant la paroi pour ralentir sa chute.


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          Taïpan avançait avec circonspection, le ventre collé à la roche. L’armure de bronze du Chevalier du Serpent était d’un brun tavelé de beige, qui dans l’obscurité ambiante où toutes les couleurs se fondaient en des nuances de gris, apportait au jeune homme un mimétisme salutaire. L’Australien avait autant de sang froid que l’animal de sa constellation, et il était relativement confiant en son aptitude à la discrétion. Tout de même, il respirait plus librement depuis que la piste qu’il suivait s’était enfoncée dans les entrailles de l’île, et qu’il pouvait interposer un tournant du souterrain entre lui et l’objet de sa filature. Fëanor n’était pas le genre d’homme que l’on pouvait espérer abuser sans prendre un maximum de précautions.
          Le Serpent de Bronze aurait été bien en peine de dire pourquoi il s’était mis à suivre le Dragon d’Ebène. Si on le lui avait demandé il aurait répondu faute de mieux que c’était dans sa nature. Non qu’il nourrît des soupçons à son encontre, une personne saine d’esprit ne pourrait raisonnablement songer à soupçonner un proche du Phénix, ce genre d’attitude devait être très mauvais pour la santé... Question confiance, il y aurait eu d’avantage à redire sur celle qu’il accordait à Dinen. Le Dragon senior était sans doute étrange lui aussi, mais cette singularité s’arrêtait là. Quoi qu’il en soit, Fëanor avait fait partie des Chevaliers Noirs, et de quelques façons qu’on le prenne, il y aurait forcément des implications. De surcroît il était la tête pensante du groupe, et on ne laisse jamais le boss sans protection. On pouvait tourner ça dans tout les sens, c’était dans l’ordre des choses que de le suivre, et tant qu’à faire, Taïpan préférait autant s’y coller. Avec un certain entrain il fallait bien le reconnaître, mais après tout c’était totalement secondaire…
          Ses pupilles étaient étirées en deux fentes reptiliennes. S’il devait se concentrer, il n’avait pas besoin d’invoquer son cosmos pour user de cette exceptionnelle aptitude, voir la trace de chaleur résiduelle que laissait inévitablement sur le sol le passage d’un être vivant. C’était comme un chemin de lumière qui luisait sous ses yeux dans la pénombre, un chemin qu’il ne pouvait pas perdre et qui lui permettait de consacrer tous ses efforts à la furtivité de ses déplacements.
          Taïpan s’immobilisa en se recroquevillant sur lui-même. Le dernier virage du souterrain venait de déboucher sur une immense cavité intérieure. La caverne était visiblement d’origine magmatique. Elle était composée de plusieurs alvéoles, aux parois presque lisses comme si la pierre qui les composait avait fondu, et striées de lignes de niveau qui attestaient des différents fleuves de lave qui s’y étaient écoulés au fil des temps. Ces gigantesques bulles naturelles avaient fini par se réunir en une grotte unique, où s’élevaient ça et là, à l’endroit de leurs jonctions, des colonnes de basalte et d’andésite.
          Fëanor s’était arrêté au milieu de la caverne. Il semblait attendre… ou écouter. Le Serpent de Bronze frémit en se tassant d’avantage encore contre la roche. Bien que ne pouvant voir ses yeux de là où il se trouvait, il avait soudain la sensation que le regard enténébré du Dragon d’Ebène grandissait démesurément jusqu’à embrasser la totalité de la grotte.
          « Qui que tu sois ne te cache pas, cette tentative serait vouée à l’échec. » Il n’avait pas forcé la voix, et pourtant les accents graves et chargés d’une détermination sans faille parurent s’élever des moindres recoins de la grotte.
          « Ce n’était pas dans mon attention, il y a si longtemps que je t’attends pour que tu puisses voir ce que je suis devenue, lui répondit une voix que Taïpan ne parvint pas à localiser. » C’était une très belle voix, au timbre chaud et profond. Le Serpent de Bronze laissa échapper entre ses dents son souffle qu’il avait retenu jusque là en un sifflement à peine audible. S’étant écartée d’une des colonnes de pierre venait d’apparaître une jeune femme, à l’allure si douce et légère que tout le décor infernal qui les entourait parut perdre de son âpreté. Sa peau hâlée avait la teinte de la cannelle, les très courts cheveux qui encadraient son visage celle du chocolat fondu, parsemés de mèches pralines. Et illuminant cette silhouette improbable, de grands yeux clairs étincelaient au centre de son visage comme deux diamants bleus.
          Bien qu’à mille lieues d’incarner la moindre menace, la jeune femme ne faisait pas moins partie des Chevaliers Noirs. Taïpan identifia immédiatement la frêle et sombre protection qui l’entourait. Semblable à celle de Marine dans sa forme première, avant qu’elle ne se fût étendue en réponse au cosmos grandissant du Chevalier d’Ithildin. Mais c’était sur le visage que s’attardait Fëanor, un visage qui le ramenait bien des années en arrière. « Heirani… l’entendit murmurer Taïpan » A sa grande surprise, il perçut le tremblement qui courrait sous ces trois syllabes, la première véritable émotion du Dragon d’Ebène que le Serpent ait pu appréhender.
          « Heirani… répéta pensivement l’Aigle Noir. C’est vrai que tu m’avais donné ce nom… La seule infraction aux règles que Jango ait jamais eu à te reprocher, mais je ne crois pas qu’il te l’ait fait payer bien cher.
          - Tu as grandi… telle que je l’avais imaginé, dit simplement Fëanor.
          - Ça fait quinze ans, Dragon, répondit l’Aigle Noir avec mélancolie. J’ai eu le temps de changer. Et d’autres ont eu tout le loisir de s’en apercevoir. Il n’y a pas beaucoup de femmes sur l’Île de la Reine Morte, et encore moins qui ne soient pas sous la protection avérée d’un des Seigneurs Noirs. Une protection que j’ai perdue quand tu as suivi Phénix, pour ne pas revenir… »
          Fëanor se figea alors même qu’il faisait mine de s’avancer vers la jeune femme. Roide et immobile comme souvent, mais cette fois ce n’était pas de l’impassibilité. Son visage naturellement déjà si pâle avait blêmi, comme si tout son sang avait reflué de ses joues pour s’accumuler dans ses poings. « Non, finit-il par dire d’une voix sèche, et les veines qui gonflaient ses tempes se résorbèrent lentement. Cela ne se peut, je l’aurais senti s’ils avaient osé, je l’aurais su s’ils avaient seulement essayé…
          - Tu t’inquiètes trop Dragon, sourit l’Aigle Noir en penchant la tête sur le coté. Ai-je l’air d’une femme brisée ? C’est pourtant ce qui aurais dû se passer, mais j’ai eu de la chance. Jango avait donné des ordres me concernant, et ceux qui lui ont succédé ont jugé préférable de les respecter. C’est pour ça que je n’ai pas été souillée et que je n’ai pas rejoint les couches des grues noires, je devais rester pure…
          - J’en suis heureux pour toi Heirani, sincèrement… répondit Fëanor avec un imperceptible soupir de soulagement. Même si je n’en comprends pas la raison, la pureté était loin de faire partie des préoccupations de Jango. Mais c’est sans importance à présent.
          - Tu fais erreur Dragon, toutes les précautions dont a été entourée mon éducation n’ont eu pour seul but que de me préparer à aujourd’hui. » Etait-ce une infime altération de sa voix, ou un reflet plus froid au fond de ses yeux, si ténu qu’il avait été instantanément noyé dans l’immensité bleue et paisible de son regard, qui alerta Taïpan… Pourtant l’Aigle Noir était toujours la même, jeune femme aimante qui tendait la main vers un amour d’enfance qu’elle était à présent à même d’enlacer. Mais la sensation de menace imminente avait été si nette que le Serpent de Bronze avait dû s’agripper à la roche, pour résister à l’impulsion de bondir hors de sa cachette et mettre en garde le Dragon d’Ebène. Seule l’absolue certitude que Fëanor savait ce qu’il faisait l’en avait empêché. Mais leur leader était-il encore assez lucide… il ne devait pas avoir l’habitude de se retrouver ainsi empêtré dans ses émotions.
          Trois traits d’une énergie cyan fusèrent vers Fëanor et laissèrent une trace sanguinolente sur sa joue. Taïpan s’injuria intérieurement, le Dragon d’Ebène n’avait même pas cherché à les éviter. A moins qu’il n’en ait pas eu le temps : la jeune femme était rapide, au point que s’en était presque un euphémisme pour le Serpent. Taïpan se savait être le plus vif parmi les Chevaliers de Bronze, et pourtant il était loin de porter ses coups à cette vitesse. Et la seconde prise de conscience qui le frappa de plein fouet fut encore plus dure à encaisser : le cosmos de la jeune femme n’avait rien de comparable avec celui des autres renégats. Il n’était pas noir, mais bleu, un bleu que Tursiops du Dauphin lui aurait immanquablement envié. Taïpan n’en comprenait pas la raison, par contre il était sûr que l’Aigle Noir en était d’autant plus dangereuse.
          « Tu m’en veux donc à ce point d’être revenu si tard ? demanda Fëanor d’une voix atone, sans prendre la peine d’essuyer les gouttes de sang qui perlaient sur son visage.
          - Je ne sais pas, dit l’Aigle Noir avec une douceur qui rendait inconcevable le geste qu’elle avait eu une seconde auparavant. C’est une question que je ne me suis pas posée depuis des années. Non, reprit-elle en libérant de nouveaux éclairs de ses ongles, je ne pourrai jamais t’en vouloir. La douleur de l’attente n’est rien comparée au bonheur de te revoir… »
          Cette fois, Fëanor dévia le coup d’un simple revers du bras. Il leva son bouclier devant ses yeux en examinant sa surface polie. Elle n’était pas ébréchée mais de fines rayures attestaient néanmoins des projections qui venaient de la frôler. « Tu es devenue bien plus qu’une femme, murmura-t-il. Je ne pense pas que quiconque sur l’Île de la Reine Morte puisse atteindre ce résultat. Pourquoi Heirani ? Pourquoi lever la main sur moi si tu ne me hais pas ?
          - Parce que je suis née pour ça, parce que je suis la seule à pouvoir te vaincre… »
          Fëanor fronça les sourcils. Taïpan perçut plus qu’il ne l’entendit un grondement sourd, comme si une colère encore diffuse prenait naissance dans les pierres qui les entouraient. A son grand soulagement, il retrouva dans le timbre de Dragon d’Ebène toute la fermeté et l’assurance qui lui étaient coutumières lorsqu’il reprit. « Je ne sais pas qui est responsable de ton enseignement Heirani, ni quelles idées aberrantes il a réussi à t’imposer à la longue. Mais ce dont je suis sûr, c’est que le destin n’est pas la fatalité. Si jamais le devenir de chaque être est réellement écrit quelque part, c’est sous la forme d’un ensemble de possibilités entre lesquelles il devra choisir le moment venu. Il n’y a pas d’existence envisageable sans libre-arbitre. Tu n’es pas plus prédestinée à m’affronter aujourd’hui que je ne le suis à mourir sous ta main. Car même si je devais me résoudre à te combattre, tu n’es pas assez puissante pour l’emporter contre moi. Tu es peut-être assez forte pour vaincre l’homme que j’étais, mais certainement pas pour tuer celui que je suis devenu. Celui qui t’a dit que tu étais née pour me battre t’a trompée, ou bien il s’est leurré lui-même, tu n’es même pas assez puissante pour m’obliger à prendre ta vie. En ce qui concerne ton maître par contre… » Les roches se fendirent et se déchaussèrent en une longue spirale autour du Dragon d’Ebène, comme si quelque bête fabuleuse était sur le point de surgir de terre.
          « Tu ne comprends pas, dit tristement l’Aigle Noir. Même si tes techniques sont plus abouties que les miennes, même si tu es plus fort, même si tu es plus rapide… rien de tout ça ne te sauvera.
          - Très bien, se résigna finalement Fëanor après un moment d’hésitations douloureuses. Montre-moi puisque c’est ce à quoi tu crois, et peut-être qu’après tu me laisseras déchirer le voile qu’on a posé devant tes yeux. »
          La sanction suivit immédiatement le verdict sans autre signe avant-coureur. Le Dragon d’Ebène leva brusquement sa main droite aux doigts écartés avant de fouetter l’air devant lui. Au même instant, l’Aigle Noire bondit vers la voûte obscure de la caverne.
          Taïpan ne devait jamais savoir combien de coups avaient été échangés, son œil avait été incapable de les suivre. Mais que sa volonté de voir ce qui se passait fût si forte qu’elle ait exacerbée son entropie naturelle, ou que l’affrontement fut si beau que la Terre elle-même réclamait un spectateur pour le partager, le Serpent de Bronze eut une vision fulgurante de la scène telle qu’elle s’inscrivit dans l’univers : dressé sur lui-même, un dragon immense et sinueux, aux multiples excroissances et aux écailles sombres et lustrées comme l’ébène, aux griffes d’obsidienne et aux yeux d’améthyste, un aigle souple et majestueux fondant sur lui, au plumage de jais et aux serres de cristal, dont l’âme étincelait aux travers des deux diamants bleus qui transportaient son regard. Un ballet quasi céleste au sein duquel s’opposèrent la force assurée et la plénitude acérée. Les griffes d’obsidienne étaient si larges et émérites qu’un ange aurait eu ses ailes arrachées. Et pourtant l’oiseau noir les frôlait sans cesse, planant aux plus étroites frontières de la déchirure, comme si son vol naturel le portait intuitivement au travers des vaines lacérations pour amener ses serres au contact du dragon sorti de terre.
          Taïpan battit des paupières, déboussolé par la soudaine dichotomie temporelle dont il venait de faire l’expérience. Fëanor avait un genou à terre, sa main était crispée sur son abdomen, là où son armure lui faisait défaut, et entre ses doigts suintait le flux écarlate qui venait grossir la flaque déjà formée à ses pieds. Dans son dos, l’Aigle Noir sauta sur place en battant des mains, dans une manifestation d’allégresse infantile aberrante et indécente, compte tenu de l’état dans lequel se trouvait celui à qui elle n’avait cessé de jurer son affection. « Tu vois ! hoqueta-t-elle joyeusement d’une voix suraiguë. Tu vois, je t’avais dit que j’en étais capable ! »
          Le Dragon d’Ebène se redressait lentement. Manifestement si ses blessures étaient sérieuses son état était encore loin d’être catastrophique. « Je ne suis pas mort pour autant Heirani, articula-t-il en lui refaisant face. Mais je t’accorde que tu es capable de bien plus que je ne le croyais.
          - Je n’ai aucun mérite tu sais, c’est dans l’ordre des choses… susurra l’Aigle Noir qui semblait retomber en enfance. Quand on y croit très fort les légendes se révèlent toujours vraies, et la légende dit qu’à moins de l’obliger à se sacrifier, il n’y pas de moyen de vaincre un dragon, sauf pour un autre dragon…
          - Un autre dragon, ou un aigle…
          - Ouiii ! rit Heirani. Ça y est tu as compris ! Toi tu es le beau et grand dragon, et moi le gentil petit aigle qui va t’empêcher de dévorer le monde ! »
          Taïpan se tenait la tête à deux mains, en grimaçant au goût amer de sa salive. Folle, pensait-il. Elle est complètement folle ! Athéna, faites que Fëanor se reprenne… Tuez-la bon sang, c’est ce qui peut lui arriver de mieux ! Je ne sais pas ce qu’elle représente pour vous mais ça ne peut pas être celle que vous avez connue
          Fëanor hocha la tête en baissant les paupières sur son regard endeuillé, cherchant au fond de lui un souvenir bien plus cohérent que la réalité à laquelle il était confronté. Mais rien n’y faisait, Heirai lui échappait. Chaque seconde la voyait s’éloigner d’avantage de la jeune fille qu’il avait recueillie, protégée et élevée. « Que feras-tu ? demanda-t-il dans un murmure en gardant les yeux clos. Que feras-tu lorsque tu m’auras tué ?
          - En fait, sourit l’Aigle Noir en posant un doigt sur ses lèvres, j’avais décidé de mourir aussi en tenant ton corps une dernière fois dans mes bras. Parce que tout de même, je t’aime, et c’est très mal de tuer quelqu’un qu’on aime, même si on est obligé de le faire. Mais on m’a dit qu’il y avait un autre dragon qui était venu sur l’île. Et moi je suis le seul aigle ici, alors je vais être obligée de vivre encore un tout petit peu, pas longtemps, juste assez pour le tuer aussi avant de te rejoindre… C’est triste, j’aurais préféré le rencontrer en premier, comme ça j’aurais pu partir avec toi…
          - Dinen…
          - C’est comme ça qu’il s’appelle ? C’est très joli comme nom ça Dinen, ça doit être un très joli dragon… Tu as peur pour lui ? Moi je ne peux plus. Je me rappelle juste comment c’était quand j’étais toute petite, quand j’étais terrifiée par le noir et par tous les hommes méchants qui s’y cachaient. Et puis Guilty n’aimait pas ceux qui avaient peur, il leur faisait des choses terribles et ça, ça me faisait encore plus peur. Et puis ça a fini par faire peur aussi au grand dragon qui me tenait serrée contre lui la nuit pour me protéger. Je ne l’ai jamais vu avoir peur, mais ce soir là je crois bien qu’il a eu peur pour moi. Peur d’une toute petite chose effrayée et de ce qui lui arriverait quand se cacher ne servirait plus à rien. Alors le grand dragon a souri et il a dit à la petite fille qu’elle n’aurait plus jamais peur. Il a retiré de ma tête tout le méchant noir, et il l’a emprisonné dans ses yeux, et toute mes peurs avec… Tu sais que je ne me souviens plus de tes yeux comme ils étaient avant Dragon ?
          - Moi non plus Heirani, moi non plus. Et je ne me souviens de rien d’autre avant toi. C’est pour ça que c’est si dur aujourd’hui.
          - Ne t’en fait pas pour Dinen. Même si je vais devoir le tuer je te promets de ne pas lui faire mal. Et comme ça il pourra te rejoindre, il sera sûrement content. On sera content tous les trois.
          - Maudit sois-tu Jango ! lança Fëanor en rouvrant les yeux, d’une voix qui s’amenuisit jusqu’à devenir à peine audible. Tes méfais t’auront survécu, et celui là est le pire d’entre eux. Maudit soit celui qui a entretenu ton infamie… Pardon Heirani. J’ai fait la promesse de vivre, une promesse que je ne peux pas briser. Et Dinen vivra aussi… pardon… » Il leva simplement la main. Un souffle dévastateur en jaillit de façon fulgurante, arrachant la roche, pulvérisant les colonnes de pierres sur son passage. L’Aigle Noir n’eut pas seulement le temps d’esquisser un geste qu’elle avait déjà été emportée. Le courant destructeur emplit entièrement la caverne, tournoyant entre les cavités. Et volant sur souffle du dragon par lequel elle se laissait porter sans effort, l’Aigle Noir tourbillonna jusqu’à venir heurter le plein fouet le dos du Dragon d’Ebène dans un sinistre craquement.
          Fëanor mordit la poussière, et l’atmosphère tumultueuse retrouva instantanément son calme. Il mit longtemps à se relever, dans un effort au cours duquel de larges éclats de son armure se fissurèrent en se détachant de ses omoplates. Et quand il fut debout, se fut pour découvrir Heirani, qui lui faisait face nimbée d’une aura turquoise. « Adieu mon amour, dit-elle simplement » Et malgré la folie qui était la sienne, l’émotion transportée par ces mots était auréolée d’une sincérité qui plongeait loin au travers de sa démence, jusqu’à un cœur baigné d’une authenticité que n’avaient pu atteindre toutes ces années pleines de l’abject conditionnement qui avait perverti son esprit. Qu’il était bleu l’aigle qui déploya ses ailes, et qu’elles étaient tendres ces serres qui perforèrent le torse du dragon…
          Taïpan avait voulu bondir pour s’interposer, mais sa volonté n’était jamais parvenue jusqu’à ses muscles. Il s’était découvert figé, dans l’impossibilité physiologique de bouger n’était-ce que le petit doigt, tandis qu’une voix sourde roulait dans son esprit, répétant d’un inlassable refrain : reste à ta place, reste à ta place… Le Serpent de Bronze hurla intérieurement, mais le mal était d’ores et déjà accompli. L’Aigle Noir s’était immobilisée au contact du Dragon d’Ebène, ses mains enfoncées jusqu’aux poignets dans le pectoral de Fëanor, à hauteur du cœur.
          « C’est fini, murmura doucement Heirani. Attends-moi mon beau dragon, je ne tarderai pas. Attends-moi et tu verras peut-être combien je regrette d’avoir eu raison.
          - Oui, répondit Fëanor en ravalant péniblement le flot de sang qui remontait jusqu’à sa gorge. C’en est bien fini Heirani. Mais ce n’est pas moi qui devrai t’attendre… Jango ne connaissait pas toutes les légendes, ou il n’a pas voulu toutes te les apprendre. Au fond de toi tu dois le savoir Heirani, le cœur du dragon bat ailleurs que dans sa poitrine… »
          L’Aigle Noir regarda sans comprendre le Dragon d’Ebène lever les mains pour lui enserrer les poignets, l’immobilisant devant lui. Alors, triste comme les pierres se déploya la cosmo-énergie violacée de Fëanor. Les yeux grands ouverts comme pour ne rien perdre de la fatalité de son geste, il libéra son arcane le plus destructeur à l’apogée de sa puissance.
          « Dragon Earth Breath »
          Le sol éclata sous le couple mortuaire. L’ultime exhalation du dragon, une tourmente orageuse et lapidaire, un souffle sauvage chargé de roches et de cristaux. Serres écorchées, bec brisé, ailes arrachées, emportés avec le vent venu des entrailles terrestres qui pulvérisa l’armure noire de l’Aigle et la dispersa, pareille à de la poussière, en un nuage de suie. Alors Fëanor lâcha les poignets d’Heirani, et dans une gerbe de sang soulevée par les mains qui quittaient sa poitrine, il la laissa s’envoler loin de lui.


Quand l’aigle a dépassé les neiges éternelles,
A ses larges poumons il veut chercher plus d’air
Et le soleil plus proche en un azur plus clair
Pour échauffer l’éclat de ses mornes prunelles.

Il s’enlève. Il aspire un torrent d’étincelles.
Toujours plus haut, enflant son vol tranquille et fier,
Il plane sur l’orage et monte vers l’éclair
Mais la foudre d’un coup a rompu ses deux ailes.

Avec un cri sinistre, il tournoie, emporté
Par la trombe, et, crispé, buvant d’un trait sublime
La flamme éparse, il plonge au fulgurant abîme.

Heureux qui pour la Gloire ou pour la Liberté,
Dans l’orgueil de la force et l’ivresse du rêve,
Meurt ainsi d’une mort éblouissante et brève !
(1.)


          Il y eu un silence, un silence plus pesant que l’obscurité souterraine, seulement rompu de temps à autre par des pans de roches qui finissaient de s’effondrer dans la caverne dévastée. Un serpent enfonçait ses poings contre ses yeux, pour ne pas avoir à regarder la scène qu’il n’aurait jamais dû pouvoir contempler. Un dragon était agenouillé, de sa poitrine coulait un sang trop rouge pour un cœur qui continuait à battre. Un aigle était étendu, sa frêle poitrine dénudée trop belle pour qu’on pût accepter que la vie s’en écoulât ainsi.
          La main de Fëanor trembla lorsqu’il caressa les cheveux d’Heirani, retirant les impuretés de métal noir qui y adhéraient encore. « Tu aurais eu d’avantage de chances de me faire mal en te frappant toi-même. Si ma mort avait pu racheter ta vie, je te l’aurais offerte, sans même que tu aies à le demander.
          - Je sais, hoqueta-t-elle. On m’avait forcé à l’oublier mais au fond de moi je l’ai toujours su.
          - On a fait plus que ça. Je ne connais que deux personnes capables de jouer avec les souvenirs et les fantasmes, et l’une d’elles avait appris à le faire ici. Il n’y a rien de plus immoral, quelqu’un aurait dû s’assurer depuis longtemps que ce genre de technique n’était plus enseigné.
          - Je vais mourir et j’ai n’ai pas peur, je vais te perdre et je n’ai pas peur… Je ne veux pas que ma mort soit aussi creuse que mes dernières années. Rends-les moi Dragon, rends-moi mes peurs… Et laisse-moi revoir une dernière fois tes vrais yeux… »
          Avec un soupir de douleur, Heirani redressa la tête pour effleurer les lèvres de Fëanor avant d’embrasser ses paupières. « Ils sont si beaux… murmura-t-elle en se laissant aller à nouveau contre la roche. Non ! Je veux les voir encore ! Où es-tu ?! Tout est noir ! Dragon ne me laisse pas !! »
          Le cri résonna longtemps dans la caverne, bien après que la tête de l’Aigle Noir fût retombée sur le coté. Et plus longtemps encore resta le Dragon d’Ebène, agenouillé près d’elle, à lui caresser lentement les cheveux. Il se rappela la fois où il l’avait recueillie, et la dette qu’il avait contractée envers Guilty pour préserver l’enfant. Il se rappela les années durant lesquelles il l’avait élevée, et les nombreux combats qu’il avait dû livrer pour elle, qui avaient fini par faire du Dragon l’un des plus puissants et des plus craints des Seigneurs Noirs. Il se souvint du jour où il l’avait abandonnée pour suivre Phénix, obéissant à Jango qui avait récolté à son profit la promesse qu’il avait faite à Guilty. Il se souvint de ces heures innombrables à Rozan, durant lesquelles il fixait les eaux du torrent qui tôt ou tard rejoindraient l’océan, scrutant la présence presque aux antipodes de celle qu’il n’avait jamais oubliée. Jusqu’au jour où le Grand Pope lui-même s’était fait l’instrument du destin qu’il attendait en lui ordonnant de guider les Chevaliers de Bronze jusqu’à l’Île de la Reine Morte, jusqu’à cet instant où elle lui était apparue. Femme-enfant, femme-folle, joie éphémère et mirage qui s’étiole… Il se rappela le premier coup qu’elle lui avait porté, et le dernier qui l’avait emportée. Et il se souvint pourquoi il s’était résolu à la tuer. Alors le Dragon d’Ebène émergea de l’érèbe, il passa ses doigts sur le regard éteint d’Heirani, laissant l’empreinte de sa tristesse sur les paupières closes, avant de se relever, tournant sa rancœur vers la noirceur des abîmes plus en avant.
          « Phénix, murmura-t-il dans un souffle, le destin était-il si peu content des souffrances qu’il t’a infligées pour me contraindre aux mêmes ?... » Mais il n’y avait personne pour lui répondre, que cette douleur nébuleuse, tapie dans un recoin de son âme, qui lui rappelait sans qu’il pût réellement s’en souvenir qu’une personne au moins avait souffert d’avantage encore. « Viens Taïpan, reprit-il sans cesser de fixer la route enténébrée devant lui. La peine est éternelle, il sera toujours temps d’y revenir. Le devoir, lui, n’a déjà que trop attendu. »
          Le Serpent de Bronze sursauta, et empli de honte, il franchit à pas pesant la pente du souterrain qui menait à la caverne des tristes retrouvailles. Il s’arrêta près de Fëanor, resté immobile à l’attendre. La peine que leur guide dégageait était immense, mais derrière elle, loin de tout abattement, il percevait plus que jamais cette résolution absolue propre à l’ancien Chevalier Noir. Accablé, le Dragon d’Ebène dégageait une volonté implacable, à la mesure de sa tristesse. Taïpan aurait aimé trouver des mots, ne fut-ce qu’un seul. Tout ce qui lui venait aux lèvres lui paraissait ineffablement puéril et inconsistant. Mais un profond dégoût envers lui-même l’aurait submergé s’il était resté silencieux. « Ça va aller ? articula péniblement le jeune Australien. »
          Il ne s’attendait pas au regard qu’il croisa lorsque Fëanor tourna la tête vers lui. Un regard d’où avait disparu toute l’obscurité étrange qui le distinguait entre tout autre. Taïpan pouvait voir le blanc de ses yeux, des yeux aux iris d’un bleu sombre mais doux, tendrement violacé.
          « Ça ira Taïpan, soupira Fëanor en exhalant les dernières bribes de sa lassitude, ça ira. Tant qu’il me restera des choses à accomplir…
          - Je sais que je dois vous faire confiance, articula péniblement le Serpent, mais vous… enfin vous avez quand même un gros trou dans la poitrine…
          - C’est sans importance, répondit Fëanor en effleurant le pourtour du creux béant de sa protection. Mon cosmos a déjà cautérisé la plaie. Un conseil : si jamais un jour tu devais vouloir tuer un dragon, assure-toi qu’il n’ait pas déjà donné son cœur avant d’essayer de le transpercer.
          - Je ne crois pas que j’essaierais…
          - Sage décision. Tiens t’en à elle tant que tu n’es pas près à mourir pour vaincre. Un dragon ne meurt jamais seul. A part peut-être aux pieds d’un aigle…
          - Pourtant… Elle…
          - Heirani en avait le pouvoir, cela au moins était vrai. Mais ce n’était pas vraiment elle qui voulait me tuer. C’est la seule raison pour laquelle je suis encore en vie.
          - Pardon, se ravisa précipitamment Taïpan. Je crois que je n’ai pas vraiment le droit de parler de ce qui s’est passé ici.
          - En effet, acquiesça Fëanor en tapotant de son index le pectoral de bronze du Serpent. Je te remercie de ne pas être intervenu mais… tu n’aurais jamais dû être ici ! » Le doigt du Dragon d’Ebène libéra de nouveau son souffle à bout portant, envoyant Taïpan se fracasser à l’autre extrémité de la caverne, son corps ouvrant un nouveau cratère dans la paroi rocheuse au moment de l’impact. Fëanor le regarda sans ciller s’écraser sur le sol, parmi les éboulis qui vinrent partiellement recouvrir le corps du Serpent. « Voilà pour m’avoir forcé à partager ces instants, dit-il d’une voix cinglante en se détournant pour replonger dans les profondeurs du souterrain. Et maintenant amène-toi. Marche ou rampe, si tant est que tu sois réellement venu accomplir quelque chose ici… »


*


          « Hem, toussa Belthil en se raclant la gorge. Je ne voudrais pas être médisant mais tu n’as pas l’impression qu’on tourne un peu en rond là ?
          - Evidemment espèce de buse reluisante ! tonna Palantir. Comment veux-tu que je t’amène au pôle sans un seul point de repère fiable ! Y a pas un glaçon qui dépasse dans ce désert, pas un pingouin pour flécher le parcours !
          - Enfin c’est quand même pas la mer à boire, maugréa le Sagittaire en tendant le doigt vers le halot solaire qui s’imposait difficilement dans le ciel blafard. Tant qu’on le voit dans notre dos c’est qu’on continue d’aller vers le nord !
          - Mais quel nord, nez de bœuf !? Tu veux aller vers l’endroit au nord le plus éloigné des terres d’Asgard, autrement dit vers le pôle de l’inaccessibilité qui en l’occurrence coïncide en gros avec le pôle géographique. Mais je te rappelle que notre bonne vieille planète tourne autour d’un axe qui n’est en rien perpendiculaire à l’ellipse de sa course autour du soleil. Lequel soleil restera dans notre dos tant qu’on n’aura pas atteint le pôle géomagnétique, soit bien après que l’on ait dépassé le pôle nord. Ah il est chouette le flair des Chevaliers d’Or !
          - Ça va Copernic, lâche du lest… On a qu’à continuer tout droit et c’est marre…
          - Ouais tranquille, grogna l’Elu de Heimdall… Sachant qu’à chaque pas sur la glace on part en sucette en faisant un mètre sur une jambe, et que toutes les trois secondes on prend une bourrasque sur le travers, ça tu peux être sûr qu’on donne un nouveau sens à la géométrie… Vas y pour voir, prends ton élan et fais-moi une belle ligne droite ! Je parierais Sleipnir contre une mule à trois pattes que tu me dessines la Grande Ourse…
          - C’est bon, soupira Belthil. Pas le peine de prendre le mors aux dents, moi aussi j’ai l’estomac dans les talons… Je me suis planté, t’es content ? Y a rien à voir ici. Alors on décampe au trot en tâchant de ne pas trop dévier, et on termine de traverser cette misère en vitesse en arrêtant de chercher le pôle.
          - Par les orteils pourris de Hel, tu te rends compte de l’étendue que tu m’auras fait arpenter en pure perte alors que je suis cent fois plus utile ailleurs ?! La prochaine fois que tu me demanderas de me geler les pieds pour toi ou le Sanctuaire, tu as intérêt à avoir une bonne raison ou je te fais bouffer ma corne…
          - Le Chevalier du Taureau m’a déjà sorti quelque chose du même genre, ricana le Sagittaire. Il s’en est mordu les naseaux…
          - Ta gueule la flèche… Tais-toi et cours… »
          Les deux hommes placèrent ensemble un même démarrage qui laissa deux cratères dans la glace là où ils avaient pris leur appui, suivi immédiatement d’une double détonation, allocution funèbre du mur du son qui vola en éclat.
          Belthil avait froid. Il avait encore plus faim. Et largement au-delà, il s’emmerdait pire qu’Aphrodite dans le lit d’Hephaïstos. Ce qui en soit n’est que rumeur abusive, ce n’est pas les forgerons qui font de mauvais maris, c’est leurs marteaux qui font mauvais ménage avec les crânes des amants. Belthil rêvait d’éclat, de grandeur, de preuves de bravoure, et tout ce qu’il avait récolté jusque là n’avait rien de plus glorieux que quelques engelures et une entorse à la cheville. A présent il ne ressentait plus que la vanité de ce périple aux frontières les plus reculées du globe. Toute la surexcitation qu’avait fait naître en lui la nouvelle d’un espace prétendu vierge et inexploré avait non seulement disparu, mais plus encore, il ne se souvenait même plus de la raison qui avait suscité cet engouement précipité. Sa conduite lui apparaissait dans toute sa stupidité, et la présomption délirante selon laquelle il avait espéré trouver des indices sur la disparition de Kaïkas était à ce point inepte qu’il refusait de s’y accrocher pour s’octroyer une excuse. Helcaraxë, « le Chaos des Glaces » comme avait fini par le nommer l’Elu de Heimdall, n’était qu’une mauvaise plaisanterie de la création, la preuve par l’absurde de l’énorme inanité qu’aurait été la naissance de la terre si la vie n’était pas venue l’habiter. Aussi fut-ce avec une bouffée de soulagement sur son orgueil malmené que le Sagittaire vit apparaître au loin les falaises de la Marche septentrionale d’Asgard.
          Ce n’était encore qu’une vision diffuse, une simple altération des couleurs à l’horizon sous leurs regards affûtés, qui laissait espérer un accroissement du relief dont la grisaille bleutée empiétait vaguement sur le bleu grisâtre du ciel nordique.
          En dépit de la hâte qu’il avait affichée jusque là à sortir de ce désert sordide, Palantir ralentit soudainement sa course. Il finit par s’immobiliser complètement, les yeux braqués sur la silhouette floue de la Marche alors que ses doigts frottaient la barbe dorée qui ornait ses joues. « C’est trop tôt, marmonnait-il. Je veux bien avoir dévié, mais je ne peux pas m’être planté autant… » Belthil le regardait sans comprendre. Le Sagittaire avait déjà eu l’occasion d’appréhender l’extrême acuité de l’œil de son compagnon. Ce qu’il apercevait au loin, il était certain que l’Elu de Heimdall en avait eu connaissance bien avant lui. Et pourtant c’était maintenant que la limite de son royaume était en vue qu’il montrait le moins d’empressement à avancer.
          « Qu’est-ce qui cloche ? demanda presque poliment Belhtil après avoir ravalé les mots plus incisifs qui étaient montés jusqu’à ses lèvres.
          - On ne devrait pas déjà la voir, répondit Palantir en hochant la tête. Même sans repère, même si les distances sont trompeuses, j’étais sûr qu’on était trop loin pour ça, beaucoup trop loin. J’avais cherché à te mener jusqu’au pôle, on n’avait pas fait beaucoup de chemin avant que tu n’envoies promener tes chimères. Pour moi on devrait seulement être à mi-chemin de l’autre coté de la Marche. Je veux bien que mes perceptions aient été faussées, mais pas autant. Non, pas autant…
          - Alors c’est quoi ça ? Un mirage ?
          - Un mirage ? Peut-être… L’air est saturé de particules de glace, et sous ces latitudes les rayons du soleil les frappent de façon particulièrement oblique. Elles peuvent agir comme des miroirs et refléter une réalité beaucoup plus éloignée. Le phénomène est rare, mais ça arrive…
          - Mouais. Si tu le dis. Enfin quoi qu’il en soit, au moins maintenant on est sûr d’aller dans la bonne direction. Parce que même si ce qu’on voit est plus loin que ce qu’on croit, au moins on sait que c’est par là.
          - Enfin une parole sensée. Remonte tes jambières et déploie tes ailes Belthil du Sagittaire, Asgard nous attend. »
Ils s’élancèrent à nouveau. Mais pas longtemps. Si les lois de la physique leur interdisaient de soutenir une allure par trop excessive sous peine de prendre feu, leur endurance était néanmoins suffisante pour leur permettre de mener bon train, à une allure qui leur aurait permis de devancer allègrement tout explorateur dûment motorisé pour affronter cette contré hostile. Les kilomètres défilaient sous leurs pieds, et l’illusion loin de se dissiper gagnait au contraire en netteté, quoi que sa taille ne semblât pas significativement augmenter. Les deux hommes stoppèrent ensemble sans s’être concertés.
          « C’est moi ou c’est vachement balaise comme mirage ? constata Belthil en passant ses doigts engourdis dans sa chevelure azure pour en décoller les cristaux de glace qui y adhéraient.
          - Que Gungnir me transperce, marmonna Palantir. Ce n’est pas un mirage. Et c’est trop grand pour être la falaise du glacier…
          - Oui mais grand comment ? rétorqua le Sagittaire. Avec la distance qu’on vient d’avaler, c’est tout juste si on a l’air de s’en être approché de quelques pas…
          - C’est une chaîne de montagnes, avança Palantir dont les pupilles irisées ne lâchaient pas l’horizon. Pour qu’elle ne grandisse pas plus vite il faut vraiment qu’elle soit loin. Et pour qu’on puisse malgré tout la voir d’aussi loin…
          - Alors il faut vraiment qu’elle soit haute…
          - Il n’y a rien d’aussi haut à Asgard…
          - Le Chevalier d’Or du Scorpion est libyen. J’ai accompagné une fois Laer jusqu’à chez lui. Il vient d’une famille de nomades qui vit au Sud du désert, près de la frontière du Tchad. Quand le temps était parfaitement dégagé, on apercevait vaguement les premières cimes du massif du Tibesti. Ça me fait un peu la même impression. Et pour ce que j’en sais, le Tibesti culmine à plus de trois milles mètres…
          - Ça n’a rien à voir ! pesta Palantir. Les montagnes poussent partout sur le continent, c’est tout à fait normal. Mais pas à Asgard ! Le Palais d’Odin est situé au point le plus haut, et c’est tout juste si on y dépasse les neuf cents mètres. Ce truc là-bas n’a rien à foutre ici !
          - C’est une façon de voir les choses, concéda le Sagittaire dans un effort de tempérance qui lui était rarement coutumier. En attendant c’est bien là droit devant…
          - Ça reste encore à prouver ! Je n’y croirai que lorsque je le toucherai du doigt. Et par tous les Ases, je te jure que si cette chose est réelle elle ne restera pas debout bien longtemps ! Je m’en vais te la réduire en gravillons la montagne, si montagne il y a…
          - On se détend Saint Thomas. Je ne te connais pas depuis longtemps, mais suffisamment pour savoir que tu ne brûleras pas la dernière étincelle de ton cosmos si précieux pour la défense de ton peuple, juste pour jouer les terrassiers à l’échelle nationale. Mais si la montagne t’énerve tant que ça, on peut toujours grimper lui planter un drapeau sur le crâne pour lui rabaisser son caquet. Alors souffle un bon coup, fait péter ta corne et en route !
          - N’empêche, maugréa Palantir. Tu ne m’ôteras pas de l’idée que c’est malsain une montagne qui se dresse là où rien d’autre ne dépasse les icebergs. Et encore plus quand elle a poussé au seul endroit, où malgré sa taille, il n’y a jamais eu personne pour la voir. Vraiment malsain… »
          Le Sagittaire haussa les épaules avant de reprendre la tête de leur course. L’Elu de Heimdall avait beau lui être sympathique, ce n’en était pas moins un homme caractériel et borné. Défauts qu’en son fort intérieur il connaissait parfaitement, raison pour laquelle il se serait bien garder de les lui reprocher.
          La chaîne de montagnes grandissait. Lentement mais inexorablement. Et progressivement elles s’imposèrent aux deux hommes dans un gigantisme titanesque. L’Elu de Heimdall n’avait jamais quitté Asgard, aussi n’avait-il aucun moyen de concevoir à quel point leur hauteur paraissait hallucinante, quoi que quelque obscur instinct l’eût d’emblée prévenu contre elles. Belthil lui, avait parcouru la terre dans ses contrées les plus rébarbatives, recherchant sans cesse au long de ses années d’entraînement les conditions les plus difficiles pour parfaire sa maîtrise du septième sens. Il oublia vite le Tibesti pour songer aux pentes enneigées des Alpes. Une heure plus tard, alors que le vent qui avait redoublé de vigueur cinglait douloureusement ses pommettes, c’était la cime inégalée de l’Everest qu’avait en tête le Sagittaire. Mais même Sagarmatha devenait raisonnable à l’approche des montagnes hallucinées. Elles s’étendaient à perte de vue, à l’Est comme à l’Ouest, en une chaîne ininterrompue. Loin, très loin dans le ciel arctique, leurs cimes dentelées et agressives griffaient le zénith de leur sombre noirceur, car toute trace de neige disparaissait des sommets aux deux tiers de leur hauteur.
          Quand le Chevalier d’Or et l’Elu Divin parvinrent au pied des premiers contreforts, aucun des deux n’osa élever la voix avant de longues minutes, l’air empli des rugissements du vent qui n’altéraient en rien le silence de mort qui régnait en dessous. Dans le vide ineffable d’Helcaraxë, la masse des montagnes hallucinées paraissait si monstrueuse qu’elles pesaient au-dessus de leurs têtes d’une façon quasi intolérable. Leur présence était si imposante qu’elles en dégageaient une sorte de conscience, comme une forme de volonté colossale et impie. Sentiment renforcé par les dents de la chaîne, que les deux hommes aux facultés exceptionnelles parvenaient à accrocher du regard malgré leur éloignement effarant, et qui révélaient à eux par intermittence une confuse impression de régularité dans leur dessin, impression qui surgissait de façon totalement imprévisible, et qui disparaissait ensuite avant même qu’ils aient eu conscience de ce sur quoi elle reposait. Elles étaient comme une entité mauvaise qui les observait, eux les premiers êtres humains à la profaner. Elles dont la présence blasphématoire était à elle seule un épouvantable secret, rendu plus effroyable par la suggestion insidieuse qu’elle devait cacher quelque mystère plus sacrilège encore que leur simple existence.
          Quiconque se serait retrouvé en face d’elles se seraient enfui en hurlant, ou serait mort de froid sur place, tétanisé et écrasé par la force brute de leur présence. Mais même ces montagnes ne pouvaient espérer vaincre par leur seule apparence un serviteur d’Odin et un protecteur d’Athéna réunis. Même si elles avaient réussi à distiller la peur dans leurs âmes, ce à quoi nul n’était parvenu auparavant. Palantir avança la main, et toucha la glace qui couvrait le pied du massif ainsi qu’il regrettait l’avoir désiré quelques heures plus tôt.
          « Par tous les Saints… murmura Belthil. » Il claquait des dents, et ses jambes flageolantes étaient là pour lui signifier que le froid implacable n’en était pas la seule cause. « Si l’Himalaya est le toit du monde, c’est quoi ça, la cheminée ?
          - Je m’étais trompé, dit Palantir qui gardait sa main pausée comme pour conjurer le tremblement qui l’agitait. Il n’y a pas seulement rien d’aussi grand à Asgard, il n’y a rien d’aussi grand au monde… Elles doivent dépasser les neuf milles mètres, les dix milles peut-être…
          - Comment ont-elles pu rester là, sans que personne ne s’aperçoive de leur existence ?
          - Pour la même raison qu’il n’existe pas de photographie aérienne du Sanctuaire je suppose. Asgard est une terre sacrée, elle est cachée aux yeux du commun des mortels. Et Asgard entoure ça
          - Je retire ce que j’ai dit, je comprendrais que tu veuilles raser ça. Et si mon aide ne te parait pas déplacée, je crois bien que je te donnerais volontiers un coup de main.
          - Peut-être… plus tard… pas maintenant.
          - Tu as autre chose en tête ?
          - Je n’ai jamais été vaincu, repartit Palantir d’une voix plus ferme en tournant son visage vers le Sagittaire.
          - Moi non plus, renchérit Belthil en lui rendant son regard.
          - J’aurais voulu ne jamais venir ici, j’ai une envie folle de décamper, et de tout faire pour les oublier…
          - Elles te dégoûtent, et tu te dégoûtes encore plus de réagir ainsi…
          - Je ne peux pas admettre qu’un simple amas de roche, même de cette taille, puisse m’inspirer ces sentiments…
          - Pas plus que moi…
          - Alors…
          - Alors, dit Belthil en déployant ses ailes légendaires, je me charge de nous emmener là-haut, et toi tu fais en sorte qu’on ne crève pas de froid. » Le Sagittaire ceintura fermement le torse de Palantir et déploya son aura flamboyante. Celle de l’Elu de Heimdall, le plus solaire de tous les Ases, lui répondit en les enveloppant tous deux de son halot immaculée, pourtant si chaud et réconfortant. Et lançant ensemble un Góðan Daginn Asgard qui exorcisa les dernières bribes de leurs craintes, le Chevalier d’Or et l’Elu Divin s’élevèrent en une comète ascendante vers les cimes des montagnes hallucinées.


*


          Taïpan avançait une main posée sur son flan. Fëanor n’avait pas cherché à le tuer, ni à le diminuer sérieusement. Peut-être même que son geste n’était pas véritablement l’expression d’un châtiment. Ce qui au reste aurait été parfaitement légitime : l’Australien en avait pris une et il la méritait. Sans doute pas la dernière d’ailleurs, Saül du Bouvier devait probablement se masser les phalanges en attendant impatiemment son retour. Mais le Dragon d’Ebène n’était pas homme à se faire lui-même justice. Justicier il l’était, certes dans une certaine mesure, à l’instar de tous les serviteurs d’Athéna. Mais il servait une idéologie, pas les intérêts de sa propre personne. Le Serpent de Bronze aurait parié que la vengeance était un concept totalement étranger à Fëanor. L’ancien Chevalier Noir était un homme trop distant, hors d’atteinte, comme si rien hormis les évènements présents ne pouvait avoir prise sur lui. Il ne vivait qu’une successivité d’instants immédiats, éternellement détaché des réalités éphémères vouées à l’oubli dès qu’elles appartenaient au passé. C’était du moins ce que Taïpan ressentait à son égard. Le coup qu’il avait subi n’avait été rien d’autre qu’un bref relâchement émotionnel, Fëanor avait simplement libéré une partie de la tension qui l’étouffait. Sa pseudo rancœur contre le Serpent n’avait été qu’un prétexte, une occasion légitime mais qu’il n’aurait pas saisie si la nécessité de se défouler ne s’était pas fait sentir aussi impétueusement. Il était ô combien plus facile de juger ainsi l’austère acolyte du Phénix, l’épreuve qu’il venait de subir était par trop intolérable pour qu’il pût en être autrement.
          La lumière s’était considérablement raréfiée dans le souterrain qui plongeait dans les entrailles de l’Île de la Reine Morte. Il n’y avait plus aucune fissure apportant quelque clarté en provenance de l’extérieur, et pour cause, ils devaient être descendus bien en dessous du niveau de l’océan. Au grand dam de Taïpan. Se battre dans ces conditions, c’était comme brûler son cosmos dans un avion en plein ciel au risque de faire péter la carlingue. Et à bien y réfléchir, se retrouver noyé au fond d’un boyau de basalte était encore moins réjouissant qu’une chute de quelques milliers de pieds. Sans compter que même si l’eau ne trouvait pas d’orifice assez large pour tout envahir rapidement, il suffisait qu’elle arrive en quantité suffisante et qu’elle découvre un chemin qui la mènerait jusqu’à une coulée de lave. Laquelle ne devait pas être très loin, il n’y avait qu’à regarder les vapeurs de souffre de plus en plus épaisses pour s’en convaincre. Eau de mer et magma, la rencontre serait explosive…
          Le Serpent de Bronze avait les nerfs à vif, il en venait à espérer qu’un adversaire coriace survienne rapidement pour qu’il puisse échapper à ces pensées moroses dont il ne parvenait pas à se défaire. Une brusque montée d’adrénaline l’assaillit lorsqu’il vit la silhouette du Dragon d’Ebène commencer à se découper plus nettement devant lui. Quelque éclairage tremblotant tentait de repousser les ténèbres et la galerie commença à s’élargir.
          C’était probablement l’endroit le plus confortable de l’île. Les parois de la caverne avait été martelées et le sol aplani, sans doute moins dans un soucis d’esthétisme que pour colmater les anfractuosités afin d’empêcher les miasmes du volcan de saturer la salle. La quasi-totalité des ressources glanées sur les épaves échouées aux environs devait avoir été réunie là. Il en résultait un mobilier de fortune, sommaire certes mais commode, autant dire luxueux pour les exilés. Et ultime privilège, dans un coin trônait un vaste réservoir fermé par un disque de verre sans doute fondu sur place, qui recelait une eau claire et minérale.
          A la lueur de torchères incrustées dans la roche, deux hommes engoncés dans leurs sombres protections profitaient de cette retraite élitiste. L’un d’eux était assis, sa tête entre ses paumes, absorbé dans la lecture d’un vieil ouvrage qui partait en lambeaux. L’autre faisait les cents pas, un pli soucieux barrant son front, faisant tourner entre ses doigts une longue baguette métallique à base triangulaire. Ce fut lui qui le premier s’aperçut de la présence des intrus, encore qu’il ne remarquât pas leur arrivée avant que plusieurs secondes ne se fussent écoulées.
          « Mais qu’est-ce que… Qui êtes-vous ? hurla-t-il. Et comment êtes-vous arrivés ici ?! » Son acolyte sursauta en s’arrachant à la contemplation de son livre, mais se ressaisit aussitôt sans plus marquer d’autre émotion. « Ouvre les yeux, répondit-il avec un haussement d’épaules. L’armure noire du Dragon n’est pas dure à identifier. Nous savons qui la porte, et nous savions qu’il connaissait l’ancien sanctuaire de Guilty.
          - Ça n’explique rien, reprit le premier en serrant les dents. L’Aigle Noir devait s’en charger, il n’était pas censé pouvoir passer !
          - Je ne sais pas s’il est beaucoup plus censé d’accorder autant de crédit aux vieilles superstitions. L’Aigle Noir était forte, mais je n’ai jamais espéré qu’elle puisse le battre, et surtout pas sur la foi de légendes à demies oubliées. Et au vu du cratère sanglant sur sa poitrine à lui, je dirais même qu’elle s’est plutôt mieux débrouillée que ce dont je la croyais capable.
          - Taïpan, dit simplement Fëanor qui n’avait pas marqué un soupçon d’intérêt aux palabres des deux renégats. Je n’ai pas envie de perdre mon temps ici. Assure-toi que je ne les aie pas dans les pattes. » Et sans aucun regard pour les Chevaliers Noirs, il s’avança à l’intérieur de la caverne, se dirigeant à l’autre extrémité où visiblement le souterrain reprenait sa descente.
          « Comment oses-tu ! hurla le plus impétueux de leurs opposants. Nous sommes les maîtres, le Triumvirat Noir ! » Il se rua sur Fëanor en tendant sa règle vers lui, mais il ne termina jamais son geste : la souple silhouette du Serpent de Bronze s’interposa brusquement en travers de sa course, l’obligeant à bondir en arrière en une défense instinctive.
          Taïpan ne regarda pas le Dragon d’Ebène s’en aller, il eut à peine conscience d’entendre son pas décliner lentement dans les profondeurs. Toute son attention était fixée sur ses adversaires. Une vigilance froide, patiente, mortelle… Ses membres se mirent en mouvement presque imperceptiblement, avec si peu de hâte qu’on en aurait douté les voir bouger. Il glissa peu à peu dans une posture étrange, ses jambes croisées, fléchi sur elles au point d’en effleurer le sol, ses bras repliés contre son torse alors que ses doigts pointaient en direction de sa proie immédiate. Il n’était qu’attente, son sang ralentissait dans ses veines au point que son cœur ne battît plus qu’à de rares intervalles.
          A un contre deux, le Serpent aurait pu sentir son assurance ébranlée. Ce n’était pas le cas. Le second Chevalier Noir restait assis, rien n’indiquait qu’il s’apprêtât à participer à l’affrontement. Et surtout Taïpan se connaissait parfaitement. Il savait que son adversaire, qui tremblait encore de l’affront qu’il venait d’encaisser, ne voyait pas en lui un jeune garçon inexpérimenté mais bien un émissaire du Sanctuaire. Un Chevalier d’Athéna dont les origines aborigènes sous la lumière vacillante des torches conféraient à son visage sec, aux pommettes saillantes, un aspect inquiétant. Tout comme la protection reptilienne qui couvrait son corps de bronze, pareille à un enchevêtrement d’écailles.
          La patience était l’une des meilleures armes de Taïpan. Son immobilisme intriguait, irritait, insultait, et ceux qui le subissaient tombaient dans les pires travers pour l’en faire sortir. Ichi lui avait appris une leçon que son tempérament impulsif l’avait toujours empêché d’appliquer lui-même : frapper une fois et une seule à coup sûr plutôt que de chercher à terrasser par l’usure. C’était pour cette raison que les griffes de l’Hydre repoussaient, et qu’il ne lui avait jamais enseigné comment en faire autant avec les crochets du Serpent.
          Le caractère même du Chevalier Noir l’avait d’emblée condamné. Il sauta sur Taïpan dans un hurlement de rage, tout son corps enflammé de son aigreur. C’est tout juste s’il entendit le « Snake Disruptive Fangs », l’annonce macabre de son imminent trépas. Le cœur de l’Australien bondit dans sa poitrine et Taïpan se détendit comme un ressort, son cosmos ocre scintillant seulement en un fin halot autour des limites de son corps. Il passa sous la règle et le bras tendu de son adversaire, et lui porta un coup unique, le frappant de deux doigts à la base de la gorge, entre ses deux clavicules.
          Le Chevalier Noir resta un instant bouche bée, son visage exprimant une totale incompréhension. La sombre aura qu’il avait invoquée brûlait toujours autour de lui, mais de fines particules ocre y étaient incrustées et y dansaient de façon malsaine. Le renégat s’écroula à terre dans un hurlement de douleur, déchirant ses ongles sur sa protection. Son sang commença à couler, d’abord de ses narines et de ses oreilles, puis par ses orbites et chacun des pores de sa peau. Il suintait sans se répandre, s’évaporant instantanément dans son cosmos qui se consumait de plus belle. Jusqu’au dernier spasme qui arqua violemment son corps, avant qu’il ne retombât définitivement, mort et exsangue.
          Le second Chevalier Noir n’avait toujours pas bougé de sa table, il attendit jusqu’à la dernière expiration de son acolyte pour sortir de sa réserve. « J’avoue que tu m’as surpris, commenta-t-il en détachant ses yeux de la forme inerte pour fixer Taïpan. Je m’attendais à ce que ton armure cache un aiguillon venimeux ou quelque chose d’équivalent, mais je ne pensais pas qu’on puisse se servir de son cosmos pour en empoisonner un autre…
          - Et pourquoi pas… répondit le Serpent en reprenant prudemment le contrôle de son rythme cardiaque. Notre corps est la première source d’énergie dans laquelle on puise pour invoquer un arcane. Il suffit d’altérer ce lien pour que le transfert devienne incontrôlable, et fatal…
          - J’ai vu ça. Je suppose qu’il est très difficile d’y survivre si l’on ne possède pas un cosmos supérieur au tien.
          - Exact. Sa mort n’a pas l’air de te toucher beaucoup…
          - Sans doute. Ce n’était ni mon ami ni mon frère, un associé tout au plus. Il avait largement de quoi te donner du fil à retordre, mais il t’a attaqué sans réfléchir. Il n’a eu que ce qu’il méritait.
          - Tu aurais pu l’aider, ça se fait parfois entre associés…
          - Il m’aurait gêné. » Le Chevalier Noir se leva, et Taïpan s’aperçut qu’il portait deux curieux outils accrochés à la jupe de son armure, apparentés à première vue à un ciseau et un maillet forgés dans un métal argenté. Il referma son livre en en montrant la couverture au Serpent. « Des armures, des constellations, et des points qui les lient. C’est un traité très instructif, écrit par une certaine Abigail Maeglin, la première occupante de l’Île de la Reine Morte. Une Müvienne, particulièrement douée dans son art. Malheureusement pour elle, sur Mü on reconnaissait les femmes en tant qu’artistes mais on ne les autorisait pas à travailler l’orichalque. C’est semble-t-il une des raisons pour lesquelles elle se soit exilée ici, à moins qu’on ne l’y ait fortement incitée. La protection qui m’entoure n’est autre que l’armure noire du Burin, sa première création. Et ces outils, continua-t-il en reposant le livre pour les décrocher de sa taille, sont les propres instruments d’Abigail qu’elle emporta avec elle dans son exil. » Le Burin Noir fit posément le tour de la table pour venir se planter en face de Taïpan. « Maintenant Serpent, voyons si ta morsure reste aussi efficace contre quelqu’un qui sait se maîtriser… »
          Il l’attaqua brusquement avec son marteau d’argent. Taïpan faillit être surpris, les propos du Chevalier Noir ayant laissé entendre qu’il ne se précipiterait pas pour passer le premier à l’offensive. Cependant le Serpent n’était pas n’importe quel adversaire. De tous les récents Chevaliers de Bronze, il était de loin le plus rapide d’entre eux, au-delà même d’Ayanima du Lynx déjà dotée d’une vivacité exceptionnelle pour son rang. Pris de court, il trouva néanmoins suffisamment de ressources pour accélérer et devancer l’attaque. Ses doigts allaient frapper le point névralgique quand une douleur aiguë transperça sa paume.
          Taïpan battit aussitôt en retraite, foudroyant du regard le burin d’argent qui avait intercepté son coup. C’est alors qu’il comprit le guêpier dans lequel il venait de se fourrer, et comment ses chances de victoire venaient d’être considérablement amoindries. Si le Burin Noir ne l’avait pas frappé plus durement, c’était parce qu’il venait de prudemment tester ses soupçons afin de les changer en certitudes. Il lui avait suffi de contempler une fois le Snake Disruptive Fangs pour comprendre que le Serpent devait frapper un point précis lors de son arcane. Il en avait cherché la confirmation, sans s’investir complètement pour ne pas se retrouver totalement démuni en cas d’erreur, et Taïpan venait de lui en fournir la preuve.
          « Je t’avais dit que ce traité était très instructif, jubila-t-il en affichant pour la première fois ouvertement son assurance. Je connais tous les centres d’énergies communs aux êtres humains, et chacun des points étoilés des quatre-vingt huit constellations. Celle du Serpent compte dix étoiles majeures, dix faiblesses spécifiques que je peux exploiter en plus des autres, alors que toi tu ne peux me frapper qu’à un seul endroit, à moins que tes connaissances ne valent les miennes. Tu n’as qu’à regarder ta main pour t’en convaincre… »
          Taïpan baissa les yeux, au même instant la marque de l’impact étoila le creux de sa paume. Les lézardes s’allongèrent de proche en proche, jusqu’à courir sur le dos de sa main, et cette partie de son armure explosa, laissant son poing à nu. Le Burin Noir éclata d’un rire sans chaleur, en entrechoquant ses instruments. « Alors Serpent, juste de toi à moi, qui va remporter ce combat à ton avis ? » Et sans lui laisser le temps de répondre, il se jeta de toute son ardeur dans corps à corps acharné, en déployant cette fois toute l’intensité de sa noire exaltation.
          Le Serpent de Bronze ne savait plus où donner de la tête. Le Chevalier Noir usait de ses deux outils pour le harceler avec une technique ambidextre particulièrement efficace. Il le frappait de son marteau d’argent, et contre attaquait sur les mouvements de Taïpan à l’aide du burin. Ce n’aurait pas dû être suffisant pour contrarier la célérité de l’Australien, cependant celui-ci craignait de s’exposer depuis qu’il avait vu les dommages que pouvait causer l’héritage d’Abigail. Il connaissait parfaitement son propre point étoilé, mais ne pouvant deviner à l’avance quelle cible le Burin Noir allait choisir, il en était réduit à porter des coups restreints pour éviter de se découvrir. Appréhension renforcée par le fait que son adversaire avait assez de présence d’esprit pour délaisser son objectif initial en profitant de la moindre ouverture qui se présentait, ainsi qu’il le prouva en infligeant à l’une des jambières de bronze le même traitement qu’il avait fait subir à la main droite du Serpent.
          Taïpan parvenait également à le toucher de temps à autre, mais avec des conséquences infiniment moindres. Il tentait encore sporadiquement d’invoquer son arcane, mais il le faisait trop précautionneusement, trop anxieux des dégâts qu’aurait provoqués le burin à sa main nue après avoir vu ce qu’il avait infligé à son armure. Quand le diadème qui protégeait son front explosa, il se replia encore d’avantage dans une attitude défensive. Et quand son plastron se fissura pour éclater à son tour, il était dans une détresse telle qu’il n’aurait jamais pensé y être un jour confronté. Seule sa vitesse pouvait le sauver, sa vitesse et sa patience. Des atouts bien incertains pour y miser sa vie…
          Il y eut un temps mort au cours duquel les combattants s’écartèrent pour reprendre leur souffle. Dans un prodigieux effort de volonté pour retrouver un calme qui l’avait depuis longtemps quitté, Taïpan commença à ralentir les battements de son cœur. Quelque part dans les Enfers, Lachesis se saisissait d’un fil pour le tendre aux ciseaux d’Atropos.
          « Le crâne ou la poitrine, ricana le Chevalier Noir, le marteau ou le burin… Tu y crois encore Serpent ? » Taïpan ne répondit pas. Lentement, il se replia vers le sol, comme il l’avait fait devant la Règle Noire. « Tu n’atteindras pas ta cible, annonça son adversaire. Je peux la protéger jusqu’en te frappant, et même si tu es rapide, tu ne le seras jamais assez pour contourner ma défense avant que je ne t’aie atteint. »
          Une seconde s’égrena lentement. Au terme de laquelle le Burin se rua en avant dans une noirceur bouillonnante. Taïpan se détendit à sa rencontre. Le burin d’argent frôla son front lorsqu’il passa dessous, opposant son bassin à celui du Chevalier Noir. Il le bloqua net dans son élan, une jambe passée entre les siennes, son bras enroulé autour d’une épaule, affirmant sa prise en lui empoignant le cou. « Deadly Constriction » siffla le Serpent de Bronze en infligeant une brusque torsion à la colonne vertébrale du Burin Noir, son cosmos ocre s’épanchant soudainement pour envelopper les deux hommes dans une succession d’anneaux concentriques. Un craquement sinistre retentit en provenance des lombaires et ils tombèrent tout deux à terre encore entrelacés.
          Le visage du Chevalier Noir était tétanisé par la douleur et la stupéfaction. Les yeux ronds il hoquetait sans qu’aucun son ne sortît de ses lèvres, la partie supérieure de son corps agitée de soubresauts alors que ses jambes étaient figées dans une rigidité absolue. Sans lâcher son cou, Taïpan posa son autre main sur le menton du Burin Noir. « Juste de toi à moi, lui dit-il en le fixant droit dans les yeux, je crois que c’est toi qui vient de crever. » Et dans une dernière manifestation de son cosmos, il infligea un demi-tour à la tête de son ennemi, brisant d’un coup ses cervicales.


*

          Belthil et Palantir s’étaient assis à même la glace. Les ailes du Sagittaire les avaient portés à une altitude telle qu’aucun autre homme auparavant n’avait franchie à pied. Ils n’étaient pas montés jusqu’aux cimes les plus élevées, la curiosité les ayant poussés à aller voir ce qui se trouvait de l’autre coté dès qu’ils avaient rencontré une passe entre les hauts sommets des montagnes hallucinées. Ils avaient vu, et avait été frappés d’une stupeur qui les avait obligés à se poser, saisis de façon si intense que leurs jambes avaient momentanément déclaré forfait.
          Là-devant eux, dans le secret de cette anomalie géologique, sur un haut plateau recouvert par une couche de glace de plusieurs mètres d’épaisseur, s’étalait un capharnaüm schisteux hurlant d’une anormalité démentielle. Ce n’était pas tant la vision dédaléenne de ce labyrinthe rocheux s’étendant à perte de vue qui tétanisa les deux hommes, que l’évidence frappante d’une structure, d’une architecture absconse, qui ôtait irrémédiablement tout naturel à cette kyrielle de conglomérats métamorphiques.
          Les pierres émergeaient à diverses hauteurs de la couche de glace, brisées, élimées par des siècles d’érosion dont les incessantes et violentes rafales qui ravageaient le plateau ne permettaient de concevoir que trop clairement l’âpreté. Belthil avait déjà eu l’occasion de contempler bien des formes incongrues que la nature capricieuse savait parfois prendre d’elle-même. Les cheminés de fées de la Cappadoce en Turquie, les terrasses de Mammoth Springs dans le Wyoming, ou encore les étranges pinacles du désert d’Australie, autant d’exemples de ce que le temps, le vent et les pressions telluriques pouvaient réserver d’imprévisible partout à la surface du globe. Et pourtant pas une seconde il n’imagina que ce qu’il avait sous les yeux pût être le fruit du hasard. C’était une monstrueuse et incommensurable cité cyclopéenne, aux édifices d’une ancienneté si abyssale qu’on n’aurait dû pouvoir les nommer ainsi. Et malgré les conséquences absurdes et terrifiantes que cela soulevait, on ne pouvait le remettre en question. Où que les deux hommes tournassent leurs regards sur ce fouillis de contours hétéroclites, ils percevaient la trace d’une volonté sous jacente, quoi que totalement incompréhensible.
          « Jotunheim, le monde oubliés des Géants… articula difficilement Palantir en récupérant sa mâchoire inférieure. Ça ne peut être que Thrymheim, la demeure de Thiassi., le ravisseur d’Idun…
          - Ah, répondit Belthil d’un air totalement blasé, comme s’il avait atteint les limites d’ajustement de sa conception du monde et qu’il renonçait désormais à chercher à le comprendre d’avantage. Et tu y crois vraiment là ? »
          L’Elu de Heimdall ne répondit pas, se contentant seulement de baisser la tête. Les Ases, les Géants, appartenaient à un même ordre de création, tout comme les Dieux et les Titans. Des étapes à l’échelle de la vie dont découlait l’apparition des êtres humains. Des êtres mythiques qui n’en demeuraient pas moins les ancêtres primordiaux des hommes. Mais les montagnes hallucinées, et l’impensable cité qu’elles dissimulaient, étaient manifestement, sans que l’on puisse s’en défendre, antérieures à ce cycle de l’évolution. Leur aspect et leur matière étaient tels qu’elles ne pouvaient appartenir qu’aux premiers ages de la Terre, l’ardoise précambrienne dont était faite le massif remontant probablement aux reliefs du continent Columbia, soit plus de deux cents millions d’années avant la formation de la Pangée. Que dire alors de ces pointes et de ces remparts qui avaient été élevés dans les mêmes matériaux, suivant des perspectives totalement aberrantes pour le cerveau humain, quand rien de plus complexe que des vers ou des anémones n’avait encore fait son apparition à la surface du globe…
          « Bon ben c’est pas tout ça… dit Belthil en s’ébrouant avant de se redresser sur ses pieds.
          - Où vas-tu ? demanda Palantir qui ne parvenait pas à se défaire de la stupeur chevillée à son corps tout entier.
          - Quand j’étais môme, la première fois que quelqu’un m’a dit que certaines personnes pouvaient se déplacer aussi vite que la lumière je me suis foutu de sa gueule. On m’a collé une claque en même temps sur les deux joues avec la même main et là je n’ai plus du tout rigolé. Plus tard on m’a annoncé que si j’étais capable de faire des choses que presque tout le monde considérait comme impossibles, c’était parce que j’avais été choisi pour servir la réincarnation vivante d’une déesse grecque. Je me suis roulé par terre, Athéna m’a dit bonjours, et je n’ai plus été capable de dire un mot pendant trois jours. Alors si j’ai l’occasion d’aller trouver ma Déesse pour lui apprendre qu’une mégalopole a été bâtie avant même que papa Zeus ait du poil au menton, je ne vais pas m’en priver ! Il faut juste que j’aille voir ça de plus près, et que je ramène une preuve au Grand Pope si je ne veux pas me retrouver à compter les mouettes… du coté du nuage de Magellan.
          - Je crois, dit l’Elu de Heimdall en secouant énergiquement la tête pour remettre ses idées en place… je crois que je vais devoir t’accompagner. Ce n’est pas que ça m’enchante, mais Beren me couperait une main pour remplacer la sienne si je repartais sans explorer le coin. Mais par Odin, si on aperçoit quelque chose qui ressemble de près ou de loin à une sépulture, pas question que je m’en approche ! Qu’Oïlosse me passe Balmung en travers de la gorge plutôt que risquer de voir les restes de ce qui a construit ça !
          - Que Phénix me change en Icare si je songe seulement à t’y forcer… Et maintenant allons voir quelle tuile cache ce tas de cailloux … »
          Le Chevalier d’Or et l’Elu Divin descendirent ensemble à la rencontre des ruines, d’un pas beaucoup moins assuré qu’ils l’auraient souhaité.
          La cité était encore plus effroyable vue de plus près, sa démesure presque insultante. A son contact on ne pouvait éviter de se demander quelle force, autre que divine, avait pu ériger ces monolithes d’ardoise et de calcaire, et les assujettir par un moyen qui défiait la raison. L’ensemble était totalement déroutant dans son organisation, et exécrable dans chacun de ses aspects. On sentait confusément qu’il y avait une certaine recherche d’esthétisme dans ces édifices, mais les critères qui participaient à cette intention demeuraient totalement inintelligibles, traduisant un mode de pensée radicalement différent de tout entendement humain.
          Les rares constructions qui s’éloignaient un tant soit peu de la déraison avaient un caractère régulier, encore que la géométrie euclidienne aurait eu fort à faire pour en expliquer tous les contours. Il y avait des tours coniques, souvent inversées, des bâtiments en forme d’anémone à cinq branches, des structures en nid d’abeilles, et une profusion d’arches, de coupoles et de plans inclinés qui semblaient avoir relié les divers monuments en un réseau courant sur une multitude de niveaux.
          C’était là les plus infimes détails de la cité, les seuls que plus tard les deux hommes seraient capables de décrire, tant le reste demeurait innommable et démesuré. De surcroît, la maçonnerie cyclopéenne ne s’étendait pas incommensurablement à la seule surface du plateau. Là où la couverture de glace qui le recouvrait était la plus fine et la plus transparente, Belthil et Palantir purent se rendre compte que la cité primitive perdurait loin sous leurs pieds, dans un état de conservation qui contrastait de façon terrifiante avec l’usure millénaire des blocs émergés.
          Le Chevalier d’Or et l’Elu Divin hésitaient encore à pousser plus loin leur reconnaissance par l’une des nombreuses fissures qui leur auraient permis d’investir les étages inférieurs de cet impensable dédale, quand un violent cosmos éclata quelque part autour d’eux, les clouant sur place tant la manifestation d’un autre être vivant paraissait effarante au sein de cette persistance inhumaine. « Qui êtes-vous pour avoir osé venir jusqu’ici !?, hurla une voix cinglante comme une tempête de grêle… »


*


          L’antre de Guilty avait bien changé. Là où jadis on ne trouvait qu’une grotte remplie de machines de fortune servant indifféremment à la torture ou à l’entraînement, s’étalait un fouillis de creusets, d’alambics et d’athanors. Sur toutes les parois de pierre on avait sommairement fixé de longues planches pour y aligner un nombre impressionnant de bocaux aux étiquettes énigmatiques, recélant sels et mixtures d’où filtraient des miasmes écoeurantes. Un cabinet d’alchimiste digne des plus détestables périodes d’obscurantisme.
          Plus loin dans la pénombre seulement éclairée par quelques bougies aux relents nauséeux, on apercevait une ultime caverne, vaste et obscure. Des pierres y avaient été dressées, noires et infiniment déplaisantes, sur deux cercles concentriques entourant un autel sinistre, gravé de symboles d’où se dégageait une vile malignité tacite et ignominieuse.
          L’antre provoquait une répulsion tellement insoutenable que n’importe quel homme qui ne fût pas fondamentalement mauvais aurait été assailli d’une bouffée haineuse envers l’occupant des lieux. Mais Fëanor ne laissait rien percevoir, qu’un visage de pierre où les émotions semblaient ne jamais s’être reflétées. Ses yeux invisibles sous le casque proéminent du dragon, il toisait dans un silence implacable le troisième et dernier membre du triumvirat. Lequel répondait à son regard avec morgue par un rictus avilissant. Il avait le teint pâle, presque cadavérique, les pupilles dilatées par l’absorption rituelle de décoctions narcotiques et un fanatisme absolu. Le diadème noir de la Couronne Boréale, orné de multiples excroissances asymétriques, ceignait son front à la semblance d’une couronne de ronces, achevant de lui donner des allures d’antéchrist.
          Délaissant le Dragon, le Chevalier Noir leva sa main ouverte à hauteur de son visage pour la contempler, et Fëanor put voir quel objet trônait sur sa paume. Une statuette d’obsidienne, grossièrement sculptée à l’aspect d’une femme sans jambes ni tête, ses mamelles énormes et orgueilleuses tombant sur un ventre gravide qu’elle griffait de ses doigts aux ongles acérés. « Dragon Dragon Dragon… murmura-t-il sans lâcher la statuette des yeux, comme s’il s’adressait d’avantage à elle qu’à l’émissaire d’Athéna. Qu’est-ce que je vais bien pouvoir faire de toi…
          - Tu as déjà fait beaucoup de choses, répondit Fëanor d’une voix lente et caverneuse. Beaucoup. Et je suis venu te rendre la pareille.
          - Je n’en ai pas fait assez apparemment. Pourquoi n’as-tu pas laissé l’Aigle Noir te tuer ? Ça aurait été une belle mort, tué par la femme que tu aimais, sans aucune animosité de sa part… Car tu l’aimais n’est-ce pas ? Jango en était certain. C’est lui qui avait concocté ce plan pour le cas où tu te retournerais contre nous, il n’a jamais fait confiance à personne. Les évènements lui ont donné raison d’ailleurs. Mais son plan avait un défaut, il te sous-estimait. Pas ce dont tu es capable, mais ce que tu es réellement. Tu as le cœur noir Dragon. Tu as beau être passé de l’autre coté, tu appartiens encore à l’Île de la Reine Morte. Peut-être même que tu en es conscient… Dis moi Dragon, qu’as-tu éprouvé quand tu t’es rendu compte que tu allais la tuer de sang froid ?
          - Tu le sauras. Quand tu m’auras dit comment tu t’y es pris pour faire d’Heirani ce qu’elle est devenue.
          - Je peux faire mieux que ça… » Le regard du Chevalier Noir prit une fixité inquiétante, et d’obscures étincelles crépitèrent autour des pointes de sa couronne. « Je vais te montrer…Corona Borealis illusion ! » Il y eu une détonation lorsqu’il franchit le mur du son, et à une vitesse presque deux fois supérieure, la Noire Couronne Boréale passa à quelques millimètres de Fëanor le poing tendu en avant. Le casque du Dragon roulait encore par terre lorsqu’il se retourna.
          « Voila comment j’ai fait. La technique secrète de Guilty, l’arcane absolu qui rend maître de l’esprit, l’atout majeur enseigné par le Grand Pope au premier homme qu’il envoya pour surveiller les renégats de l’Île. Guilty est le seul homme à y avoir survécu, et en l’ayant seulement subi une fois, il a pu reproduire cette technique et la voler à celui qu’il a tué avant de prendre sa place à la tête des Chevaliers Noirs. » La Noire Couronne Boréale croisa les mains dans son dos avant de tourner lentement autour du Dragon d’Ebène. « Tu vois, reprit-il en observant Fëanor sous son nez, mon seul regret est de ne pas maîtriser cet arcane assez bien pour t’obliger à rester conscient pendant que je t’impose ma volonté. Qu’importe… j’aurai au moins l’immense satisfaction de te voir t’immoler de ton plein gré sur l’autel du Bouc aux Mille Chevreaux… Tu boiras la liqueur de Samshen, tu traceras l’emblème de Blaesu sur ton propre corps, et les racines du Bois de Yhe plongeront dans ton tourment pour ensemencer Ceux qui Portent des Cornes… »

Sans cesse à mes côtés s’agite le Démon ;
Il nage autour de moi comme un air impalpable ;
Je l’avale et le sens qui brûle mon poumon
Et l’emplit d’un désir éternel et coupable.

Parfois il prend, sachant mon grand amour de l’Art,
La forme de la plus séduisante des femmes,
Et, sous de spécieux prétextes de cafard,
Accoutume ma lèvre à des philtres infâmes.

Il me conduit ainsi, loin du regard de Dieu,
Haletant et brisé de fatigue, au milieu
Des plaines de l’Ennui, profondes et désertes,

Et jette dans mes yeux pleins de confusion
Des vêtements souillés, des blessures ouvertes,
Et l’appareil sanglant de la Destruction !
(2.)

          « Une couronne aussi pauvre soit-elle ne siet pas au crâne d’un misérable vermisseau… cracha Fëanor avec dédain. » Il ouvrit les yeux, et d’un simple revers du doigt, il lança un coup de griffe qui cisailla les pointes du diadème du Chevalier Noir. Ses iris violacés, plus menaçant que l’aura d’un Spectre, fixaient la Noire Couronne Boréale qui reculait, son visage soudain déformé par la terreur, comme si la patte du Dragon venait de lui arracher les viscères. « Comment as-tu pu croire une seule seconde que ton attaque pitoyable pouvait avoir un quelconque effet sur l’homme lige du Phénix ! Ça une illusion ? Quelle plaisanterie… Elle ne pouvait abuser qu’une enfant, et tu as eu la vanité de te croire fort en l’ayant fait ?! Tu ne vaux même pas les larves qui nettoieront ta carcasse… »
          Fëanor empoigna le Chevalier Noir par le col de son armure et le souleva comme un fétu de paille pour l’envoyer s’écraser contre la voûte de la caverne. Il ne retomba pas jusqu’au sol, deux pieds interceptèrent sa chute au niveau de son abdomen et la queue du dragon l’envoya pulvériser les étals de bocaux contre la paroi, soulevant un nuage de miasmes putrescents dans une cacophonie de verre brisé. Il ne se releva pas non plus. Il n’y avait pas encore songé que déjà les griffes du dragon lacéraient l’air, déchirant son armure en lambeaux aussi aisément que si elle avait été de papier mâché. Quand les mains de Fëanor retombèrent, ce n’était même plus l’ombre d’un chevalier qui se traînait à ses pieds, rien qu’une loque sanguinolente qu’on avait peine à imaginer avoir pris la tête d’une rébellion contre un ordre aussi puissant que la Chevalerie d’Athéna.
          Le Dragon d’Ebène l’empoigna par la gorge et l’arracha à la terre pour le plaquer contre le mur de basalte. « N’espère même pas en finir maintenant, grinça-t-il. Tes souffrances ne font que commencer, la seule façon pour toi de les abréger c’est de me dire qui est derrière tout ça… »
          Contre toute attente, la Noire Couronne Boréale éclata d’un rire qui se termina en une violente quinte de toux, constellant la protection du Dragon de crachats rougeâtres. « Je devrais te remercier, articula-t-il avec difficulté à l’intention de son tortionnaire interloqué. Je n’avais jamais réussi à m’infliger d’aussi grands tourments. Grâce à toi je ressens pleinement toute la vanité de la chair, jamais je n’ai été dans d’aussi bonnes conditions pour Les servir…
          - Un déchet humain dans ton genre n’est utile à personne, le tança Fëanor en resserrant ses doigts autour de sa gorge. Mais puisque tu parles de servir, dis moi qui a eu l’audace d’utiliser la lie de la Chevalerie pour fomenter ses méfaits !
          - Tu as l’inconscience des forts Dragon Noir ! Pauvre fou sans cervelle, tu n’as aucune idée de ce qui t’attend ! » Il leva la main et écarta les doigts qui n’avaient cessé de serrer entre eux la statuette d’obsidienne. « Tu veux savoir ? Tu veux La voir ?... »
          Fëanor ne répondit pas. Alors de la gorge qu’il écrasait de sa poigne monta une macabre et antique litanie tandis qu’une aura de ténèbres enveloppait le Chevalier Noir. « O amie et compagne nocturne, toi qui te réjouis des hurlements des chiens et du sang versé, toi qui erres parmi les ombres entre les tombes, toi qui te délectes du sang et sèmes la terreur chez les mortels, Gorgo, Mormo, Lune aux mille visages, accepte nos sacrifices favorablement. Viens, mère femme, femme mère, mon sang coule et je t’offre celui qui le répand ! Viens !! » A cette dernière syllabe qui tonna violement dans la caverne malgré son larynx maltraité, la Noire Couronne Boréale projeta l’intégralité de son cosmos sur la statuette, qui l’absorba instantanément, comme si quelque vortex invisible avait pris naissance en son sein. Il n’y eut plus rien. Que le silence lourd et oppressant habillant les attentes les plus néfastes.
          Puis Elle fut là, son esprit du moins, parfaitement clair et perceptible en dépit de son absence matérielle. Le Dragon d’Ebène en lâcha sa victime de saisissement. Jamais son cœur ne s’était accéléré de la sorte, en proie à des émotions aussi contradictoires. Il se sentit pris d’un désir sauvage et passionné pour cette conscience indubitablement féminine qui avait pris possession de l’antre souterrain. Les pensées les plus luxurieuses qui aient jamais traversé son esprit l’envahirent brutalement pour descendre en flèche vers son bas-ventre. Et alors même que ces envies qui ne s’appuyaient pourtant sur aucune apparence irradiaient de chaque extrémité de son corps, sa tête s’emplissait d’un amour béat, si simple, si innocent, qu’aucune attirance physique n’aurait pu s’y rattacher.
          « Cet instant n’est pas le bon, parla l’esprit femme. Pourquoi m’as-tu appelée ? » Toute l’antinomie des sensations qui habitaient le Dragon était contenue dans cette voix. Chaste, quasi maternelle, et malgré ça profondément gorgée de fantasmes. D’une certaine façon, cela lui rappelait sa première rencontre avec Athéna lorsqu’il était venu lui réclamer sa rédemption. Sa beauté divine qui éclatait au grand jour dans un corps qui sans avoir été l’hôte de sa réincarnation n’en aurait pas moins été magnifique, sa façon de lui sourire, l’incluant intimement à l’amour qu’elle vouait au genre humain, le contact de sa main sur sa joue, si pudique et pourtant si chargé d’émotions… Un souvenir fugace, mais qui en un instant lui suffit pour se ressaisir. Fëanor fit un pas en arrière, submergé par un dégoût aussi bien suscité par l’esprit femme que par sa propre personne. Athéna et lui avait partagé brièvement quelque chose lors d’une résonance commune. Là rien de tel, aucun accord, aucun partage. Ces pulsions dont il ne pouvait toujours pas se défendre lui faisaient à présent horreur, tant il était désormais évident qu’elles lui étaient imposées, violant et dénaturant ses sentiments naturels.
          La conscience oscilla, comme si le recul du Dragon lui avait asséné un coup par delà les frontières de l’espace. « Imbécile ! siffla-t-elle à l’encontre du Chevalier Noir. Celui-là n’a rien d’offrande, tu as osé me révéler à un ennemi trop grand pour l’autel que tu as dressé !!
          - Il t’a défiée mère, il a profané…
          - Il suffit ! Ta bêtise m’a mise dans une situation que je n’étais pas encore prête à assumer ! La tâche qui t’incombait se termine maintenant. Je n’avais d’ailleurs jamais espéré que tu la mènes à bien…
          - Mère ?! Tu laisserais cet homme faire impunément couler le sang de tes enfants ?!
          - Tous mes enfants sont voués à abreuver la terre de leur sang. Compte tenu de tes erreurs, ton destin n’a été que trop longtemps retardé. Fais ton œuvre, homme au cœur trop étroit pour moi ! reprit la voix à l’adresse de Fëanor. Et que l’orgueil ne retienne pas ton bras dans le refus obstiné de servir ma volonté, car mon lamentable serviteur ne fera jamais plus pour toi que la faute qu’il a déjà commise. Il mourra aujourd’hui, soit par ta main, soit par celle qui va venir obtenir ton trépas. Adieu, homme avare de ses passions… »
          La conscience disparut. Adossé à la pierre, la Noire Couronne Boréale ouvrait et refermait sporadiquement la bouche, incapable d’articuler une syllabe audible dans sa détresse stupéfaite.
          « Les traîtres seront trahis, les bourreaux suppliciés, conclut le Dragon d’Ebène… ainsi s’accomplira le sort des félons tant qu’Athéna veillera sur la Terre. Tu avais cru avoir trouvé une mère, mais les orphelins du Sanctuaire sont moins seuls que tu l’as toujours été. Même ainsi je ne ressens aucune compassion pour toi, tu ne mérites que mon mépris… je ne devrais t’accorder que ça… mais…
          - Saaalope ! hurla soudain le maître du triumvirat défait en bondissant sur ses pieds. » Il laissa violement éclater sa colère dans une explosion de cosmos telle que nul Chevalier Noir n’en avait produite depuis des années. La déflagration balaya Fëanor en l’envoyant rouler à l’autre extrémité de l’antre. « Je te renie Femme Noire, mère stérile ! Tu n’es qu’une putain vérolée qui n’engendra jamais que des bâtards sans aucune essence ! » Ignorant totalement le sang qui continuait de couler par ses plaies à vif, la Noire Couronne Boréale se détourna pour avancer au centre du cercle de pierres dressées dans l’ultime caverne. L’île de la haine toute entière vibrait par l’intercession de son aura dont elle semblait vouloir épaissir la noirceur. « Je n’ai plus qu’une mère désormais, la mère de toutes les ignominies ! Iä ! Iä ! Shub-Niggurath !! » D’un geste rageur, il lança en direction du Dragon la statuette représentant celle qui venait d’abjurer son obédience, et grimpa sur l’autel en levant les bras. Là, sa bouche souillée d’une écume rosâtre entama une détestable adjuration, une prière infâme venue d’âges oubliés qui aurait souillé d'avilissement le plus impie des grimoires. D’atroces perversités vocales qu’on ne pouvait qu’avec peine qualifier de sons montèrent de sa gorge, un enchaînement de sifflements et raclements qu’aucune voix humaine n’aurait dû être capable de reproduire. Cela n’évoquait aucun langage, aucun idiome connu ou suranné, mais leur rythme infernal ne laissait aucun doute : c’étaient bien là des mots porteurs de quelque signification monstrueuse qui résonnaient dans la caverne.
          D’abord si graves que l’oreille ne pouvait les capter, ils s’enflèrent progressivement dans un crescendo démentiel, mêlant aux notes les plus basses des stridulations suraiguës. C’était une même litanie qui revenait sans cesse sur elle-même, au long d’harmoniques totalement discordantes. Et au milieu de cette cacophonie monstrueuse, une séquence revenait, que composaient des mots terriblement audibles au milieu de ces tonalités révoltantes… « Zariatnamix, Janna, Etitnamus, Hayras, Fabelleron, Fubentronty, Brazo, Tabrasol, Nisa Varf-Shub-Niggurath ! Gabots Membrot ! » Un hurlement sauvage accompagnait le dernier mot de cette phrase et lorsque son écho s’éteignait, on percevait un coup sourd et lointain, comme si un sabot colossal faisait trembler l’écorce terrestre, se rapprochant à force d’enjambées titanesques.
          Un autre son se fit entendre, dangereusement proche celui-là, le craquement sec et percutant de la roche qui se fend soudainement. Le Chevalier Noir baissa les yeux, et hésita dans son incantation, sa voix ayant failli lui manquer. Debout à la limite du cercle de pierres se tenait Fëanor. Son aura indigo flamboyait autour de lui, pareille à un amas de spinelles éclairés de mille feux. Et ses yeux, ses yeux brûlaient dans un fantastique éclat violacé, si intense qu’on ne distinguait plus ni iris ni pupille. « Je ne devrais t’accorder que mon mépris, reprit-il sur un timbre profond et implacable. Mais tu l’as dit toi-même, j’ai le cœur noir de ceux qui sont nés sur l’Île, et le mien réclame vengeance pour le sort d’Heirani. Tu as attisé ma haine et elle ne s’éteindra que lorsque ton âme aura rejoint le Meikai. Regarde et meurs ! »
          La Noire Couronne Boréale poussa un cri incrédule et effaré. Derrière son ennemi, des dragons jaillissaient de terre par dizaines, par centaines. Ils se dressaient et s’entrelaçaient dans une houle furieuse, ondulant, grondant, dans un foisonnement d’épines, de cornes, de griffes et de crocs. Alors inexorablement, les poings de Fëanor se rejoignirent, tendus devant lui. La masse grouillante et reptilienne s’engouffra dans le corps du Dragon d’Ebène pour s’expulser de ses bras en une seule gueule énorme et avide, si large que ses mâchoires submergèrent totalement le corps du Chevalier Noir dans suprême hurlement. Rien ne subsista. Ni un lambeau de l’apostat, ni un éclat de l’autel. La haine du Dragon avait fait son œuvre.
          Fëanor se retrouvait seul, à nouveau, comme il l’avait si souvent été. Il n’explora pas son âme pour y chercher la justification ou la condamnation de ce qu’il venait de faire. C’était inutile. Il était passé par la haine, comme Phénix avant lui. Personne ne lui en ferait sans doute le reproche, mais libérer un tel déferlement de colère, contre un homme qui n’était pas en mesure de le mettre réellement en danger, était quelque chose de terrible. Il ne l’avait pas seulement tué, comme il l’avait mérité, il avait dispersé jusqu’au dernier atome de son corps. Et il ne le regrettait pas, pas plus qu’il n’en retirait aucune sorte de satisfaction. Il avait simplement rendu sa haine à celui qui l’avait fait naître.
          Son statut de Chevalier ne serait pas remis en cause, il le savait. Mais il n’avait plus rien à attendre de la grande famille du Sanctuaire. L’étranger qu’il avait peu à peu cessé d’être en s’assortissant progressivement au clan de ses pairs était revenu, plus solitaire et impénétrable qu’il l’avait été auparavant. Il ne serait plus jamais un compagnon, rien qu’un allié controversé auquel on ferait appel lorsque les circonstances l’exigeraient. Il avait rêvé d’amitié, il ne vivrait plus que le devoir.
          Une immense lassitude s’empara de lui. La haine l’avait si complètement rempli depuis cet instant fatidique où il avait clos les paupières d’Heirani, qu’elle n’avait laissé qu’un grand vide lorsqu’il l’avait expulsée. Alors le pas lourd, il tourna les talons, et s’arrêtant seulement pour ramasser la statuette qu’avait vénérée le Chevalier Noir, il quitta la grotte, le caveau de son débordement meurtrier.
          Taïpan était allongé à même la pierre quand il le retrouva, les yeux perdus dans le vague entre les stalactites au-dessus de lui. Fëanor regarda les cadavres de deux autres membres du triumvirat, les deux outils d’argent qui traînaient près du corps de l’un d’eux, et les débris épars de l’armure du Serpent. Il sut instinctivement que tout le talent d’Aries Saint Kirth ne pourrait remédier à ce délabrement. La protection de bronze était morte, irrécupérable. Peut-être pourrait-elle renaître un jour, mais pas avant de longues décennies passées à se régénérer à l’abri de son urne, et pas sans une grande quantité de sang, bien plus que n’en pouvait verser un seul être humain sans périr. Taïpan aussi avait beaucoup perdu. Il ne quitterait probablement pas le service d’Athéna, mais de Chevalier il ne porterait que le titre, et plus l’armure qu’il avait un jour méritée, qu’il avait si peu de temps endossée…
          Le Dragon d’Ebène se baissa et passa précautionneusement son bras sous l’épaule de l’Australien pour l’aider à se relever, avec une prévenance qu’on aurait jugée bien inhabituelle de sa part. « Viens petit, dit-il doucement. Il est temps de rentrer. » Le Serpent lui rendit un regard maussade, chargé d’indifférence, et se remit sur ses pieds avec raideur. Sa peau sombre arborait des contusions plus sombres encore, les traces des impacts qui avaient réduit son armure à néant.
          « Ça a pété fort là-bas non ? demanda Taïpan sans une once d’intérêt dans la voix, comme s’il se fichait royalement de recevoir une réponse.
          - Beaucoup trop fort pour eux, acquiesça Fëanor avec la même désillusion.
          - C’est bien. Je regrette de ne pas avoir fait autant de bruit. Ils m’ont coûté cher, ils méritaient pire.
          - Tu en as fait assez. Tu n’aurais pas aimé être là pour voir ce que tu as entendu.
          - Alors c’est fini ?
          - Apparemment pas ! lâcha Fëanor avec exaspération. »
          D’un geste brusque, il poussa le Serpent en avant, et se retourna dans son dos pour faire écran en levant son bouclier. Il y eu une explosion dans les profondeurs, et dans un vrombissement strident, un ouragan de feu déboucha dans la grotte par le boyau d’où était revenu le Dragon.
          Lorsque les flammes reculèrent, Fëanor abaissa son bouclier pour jeter un œil dans la galerie. La roche y avait fondu sous l’effet de la chaleur, et illuminait le passage d’un rougeoiement incandescent. Une forme noire apparut au fond, si grande qu’elle pulvérisait la pierre de proche en proche pour se frayer un chemin dans l’étroitesse du souterrain. A son approche, le basalte rougeoyait de plus belle comme si l’incendie reprenait de son ardeur pour saluer sa venue, mais la silhouette restait noire, pareille à un morceau de néant qu’aucune lumière ne pouvait éclairer. « Cours ! ordonna Fëanor à Taïpan. Cours et ne te retourne pas ! »
          Et le Serpent qui la seconde d’avant était plongé dans une apathie dont rien ne semblait pouvoir l’en faire sortir, le Serpent fit ce que jamais il n’aurait admis pouvoir faire un jour : il prit la fuite.
          La chose entra dans la grotte et poussa un grondement de soulagement en déployant une paire d’ailes membraneuses d’une formidable envergure. Son crâne était entouré par deux larges cornes, osseuses et agressives, recourbées vers l’avant. Et ses pieds comme ses mains se terminaient par des griffes énormes et acérées qui n’avaient rien à envier à celles recouvrant les épaulières du Dragon. La fournaise que tout son corps dégageait empêchait Fëanor de voir son visage. Car il y avait bien un homme sous cette apparence démoniaque, un géant colossal, enfermé dans une armure qui paraissait avoir été ciselée à partir d’un immense diamant noir, parcourue de veines de béryls pareilles à des ruissellement de lave.
          La noirceur enflammée se pencha sur Fëanor et éclata d’un rire caverneux. « Un dragon en pâture ! Quelle bonne surprise… Je ne sais pas ce que tu as fait pour qu’on m’envoie te dépecer, mais j’espère que ça en valait la peine parce que ce jour est ton dernier !
          - Je suis las des surprises et des promesses stériles, rétorqua le Dragon d’Ebène en hochant la tête. Et un Chevalier Noir de plus ou de moins, fût-il aussi imposant que toi, ne changera pas le destin de l’Île.
          - Bien essayé, rétorqua le colosse en s’esclaffant à nouveau. Mais même avec ce genre de conjectures stupides tu n’obtiendras aucune confidence. Je ne suis pas là pour répondre à tes questions, je suis là pour que tu n’aies plus jamais l’occasion de t’en poser d’autres. »
          Une obscurité totale enveloppa brusquement Fëanor, comme si on l’avait plongé tout entier dans un monde de ténèbres absolues. C’était le noir de la tombe, la nuit des âmes damnées. Un linceul de noirceur qui l’étouffait et le cognait à lui-même, à ses pires péchés, à ses craintes les plus irraisonnées. Des péchés qu’il avait cependant depuis longtemps assumés, quant à ses craintes… L’obscurité perdit de sa consistance et la vue lui revint.
          « Ooh, lâcha l’ennemi ailé avec un sifflement de satisfaction qui ressemblait presque à de l’admiration. Un esprit fort hein… Aucune peur en toi, tu vas peut-être pouvoir m’aider à me dérouiller un peu…
          - Je devrais sans doute avoir peur, reconnut Fëanor, j’aurais toutes les bonnes raisons pour ça. Mais mes peurs m’ont été ravies, et la mort les a scellées. »
          Plus haut dans les profondeurs de l’Île, un aigle reposait sur un lit de pierre, ses paupières irrémédiablement closes sur des yeux que la vie avait connus bleus, que l’éternel repos avait accueillis noirs.
          Le Dragon d’Ebène invoqua son cosmos. Sans aucune précipitation ni aucune appréhension. Il l’invoqua précautionneusement, en le nourrissant de sa volonté dès la première étincelle. Il le sentit s’enfler graduellement, irriguer chacun de ses membres d’une nouvelle puissance, jusqu’à ce qu’il commençât à s’épancher de son corps au paroxysme de son intensité. Alors il explosa autour de lui, dans une nitescence violacée et minérale, si dangereusement près de cette limite où l’organisme cède pour nourrir de ses atomes l’ultime explosion. « Dragon Earth Breath, lâcha-t-il en lançant ses mains en avant » Il sentit comme un grondement sourd, pareil au ressac d’un océan déchaîné au pied d’une immense falaise, quand la vague d’énergie reflua à l’intérieur de son corps avant de rejaillir par ses paumes, dans un déferlement si violent qu’il aurait fait pâlir l’or d’inquiétude.
          L’ombre rouge répondit par un rugissement en bombant le torse, bras levés et poings serrés, sans rien faire pour se garder. Sa longue chevelure cuivrée s’enflamma, et un brasier intense s’accrut autour de son armure chtonienne qui s’appesantit d’une nouvelle noirceur.
          Le souffle chargé de cristaux de roche rencontra l’embrasement dans un rugissement incendiaire. Le feu n’hésita qu’un instant. Les flammes oscillèrent sous la fantastique exhalation, mais loin de s’éteindre, elles montèrent et s’enflèrent de plus belle, remplissant la caverne de leur incandescence. Lorsque Fëanor laissa son arcane se dissiper, la fournaise faisait rage de toutes parts. Au cœur du sinistre, son ennemi s’avança vers lui. La chaleur faisait bouillonner l’air devant son casque cornu, comme si de sa bouche et de ses orbites jaillissait le feu qu’il couvait à l’intérieur de ses entrailles.
          « Et maintenant, gronda-t-il, la panique t’es-t-elle toujours étrangère ?
          - Ça ne devrait pas te surprendre ! le toisa Fëanor qui luttait contre la douleur occasionnée par la chaleur infernale. Aucun feu ne ferait reculer un dragon !
          - Pauvre fou ! Tu n’as peut-être rien à craindre du feu, mais pas de la Flamme d’Udûn ! Je suis son dépositaire, et tu comprendras trop tard que tout s’y consume, tout ! Jusqu’à l’espoir…
          - Je sais luter sans espoir, et j’aurai répandu ton sang avant que tes flammes ne me lèchent le cœur !!
          - Tes os tomberont en poussière avant que tu ne m’aies touché !! »
          Les deux hommes s’élancèrent l’un contre l’autre dans un déluge de griffes au sein de la tourmente ardente. Le Dragon d’Ebène se révéla heureusement plus vif et plus agile que son terrifiant adversaire. Ce qui ne lui permit pas de prendre le dessus, mais lui évita au moins d’être réduit en charpie lors du premier assaut. L’exécuteur appelé par la Femme Noire était véritablement redoutable. Il portait des coups d’une violence phénoménale, sans que cette dépense d’énergie atténuât un seul instant la fournaise qu’il dégageait. Il encaissait sans jamais reculer les griffes du Dragon, et tout en l’attaquant il parvenait à maintenir une pression constante sur l’esprit de Fëanor, qui continuait de percevoir à l’orée de sa conscience la menace du voile d’ombre ne guettant qu’une occasion pour l’envelopper à nouveau.
          Fëanor cuisait sur place. Le brasier dans lequel il se débattait chauffait son armure à blanc. Il sentait les cloques gonfler sa chaire, sa peau à vif fondre littéralement en adhérant au métal qui la protégeait. Il ne restait de sa longue chevelure que quelques mèches calcinées, et ses doigts aux ongles brisés n’étaient plus que des plaies suintantes. Des tourments que ne partageait pas la Flamme d’Udûn. La noirceur de sa protection semblait se nourrir de la fournaise. A chaque fois que le Dragon d’Ebène l’entamait, il voyait les fêlures qu’il venait de provoquer se résorber pour disparaître totalement au bout de quelques instants, comme s’il n’avait jamais atteint son adversaire. Et pourtant sans relâche Fëanor continuait de tourbillonner entre l’ombre et les flammes, plongeant sous les furieux battements des ailes immenses qui cherchaient à l’assommer, débordant les longs bras griffus qui tentaient de l’éventrer. Jusqu’à ce qu’une brusque déflagration incendiaire l’obligeât à sortir du corps à corps.
          La chaleur ambiante déclina sensiblement. Alors que le Dragon profitait de l’accalmie pour y puiser un second souffle, maintenant son cosmos déployé à l’extrême pour restructurer une partie de ses cellules détruites par le feu, il sentit pour la première fois la pression mentale qu’exerçait son ennemi depuis les premiers instants de leur confrontation s’éloigner de son esprit. L’attention du colosse ailé semblait accaparée par autre chose. Sa face cornue rejetée en arrière, son visage fumant tourné vers les pierres en pleines liquéfaction de la voûte de la caverne, il écoutait manifestement quelque chose que lui seul entendait. Lorsque son regard de braise se reposa sur Fëanor, ce fut avec un mélange d’exaspération et de jubilation qu’il s’adressa à lui.
          « La plus importune des autorités m’empêche de prolonger ce combat. Il m’horripile souverainement de l’écourter sans avoir arraché tes écailles une à une, mais… tu es l’adversaire le plus intéressant que j’ai rencontré depuis longtemps. Tes souffrances méritent un cadre plus prestigieux que ces minables bas-fonds. Et un véritable affrontement, quand rien d’autre n’importera que nous deux face à face. Alors tâche de survivre à ça, et je te promets de revenir en mon temps pour t’écorcher corps et âme ! Orodruin Bowels ! »
          La Flamme d’Udûn disparut dans un cataclysme infernal. Comme quinze ans auparavant lorsque l’assassin de Shion avait libéré la haine de l’Île de la Reine Morte, les roches se déchirèrent et la terre cracha son magma. La lave envahit le souterrain et se rua vers la surface, emportant tout sur son passage.


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1. José-Maria De Heredia, Les Trophées, La Mort de l’Aigle
2. Charles Baudelaire, Fleurs du Mal, La Destruction

NdA (suite) : le passage où Belthil et Palantir découvrent les montagnes, ainsi que celui de la cité cachée, sont des adaptations de At the Mountains of Madness (titre souvent traduit par "Les Montagnes Hallucinées") de H.P. Lovecraft. Quant au dernier adversaire de Fëanor, il est évidement directement inspiré du Balrog de la Moria dans le Lord of the Rings de J.R. Tolkien.

 


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Notes du Chapitre
vers le Chapitre 9 - vers le Chapitre 11