LE DERNIER RETOUR

 

*

Acte I, Chapitre 1

Souvenirs et réminiscences

*

 

          L’homme se réveilla en sursaut, se redressant brusquement pour s’asseoir dans son lit. Les cheveux en bataille, le souffle court, il tenait une main crispée sur sa poitrine, en écoutant le battement sourd du sang à ses tempes s’atténuer lentement. Le calme régnait dans la chambre. Le silence, tranquille, apaisant. Les lumières filtrant légèrement au travers des stores, colorées, rassurantes. Là dehors, c’était une nuit comme une autre pour Tokyo. La ville était une manifestation de vie perpétuelle, tant que le monde tournait rond, elle continuait de s’animer sans relâche en une douce routine lénifiante, de jour comme de nuit. Seul l’éclairage sous lequel se mouvaient les hommes changeait.
          Son poing se serra d’avantage contre son torse. La douleur. Elle ne l’avait jamais totalement quitté. Son souvenir restait présent, tapi au fond de lui, se ravivant par moment plus ou moins intensément. Mais c’était toujours pire à cette époque de l’année. Surtout les soirs comme celui-ci. Cela faisait quinze ans. Quinze ans jour pour jour, heure pour heure que l’Epée des Illusions l’avait transpercé de part en part. Et quatorze qu’il avait regagné le monde des vivants à la surprise de tous, lui le premier, sans aucune raison connue. "Comment" resterait probablement une question à jamais sans réponse.
          La douleur commençait à s’estomper. Comme à chaque fois ces soirs là, il chercha un peu de réconfort autour de lui. Dans la pièce à coté, il pouvait percevoir les présences assoupies de Neithan et Vicius. Un sourire s’esquissa au coin de ses lèvres. Il était facile de s’endormir quand on avait à s’occuper de ces deux là à longueur de journée. Se réveiller était parfois plus dur. Comme toujours lors de ces nuits douloureuses, il sentit monter les larmes. Il ne les retint pas. Les sentir lentement ruisseler sur son visage était la seule chose le délivrant peu à peu de cette boule de tristesse qui étreignait son âme aux heures les plus sombres.
          Il avait fini par accepter la mort de tous ces hommes dévoués qui avaient offert leur vie en une merveilleuse communion au pied du Mur des Lamentations. Merveilleuse mais si triste. Et eux étaient définitivement partis. Longtemps il n’avait pas pu regarder en face les deux Saints qui avaient réussi à survivre à l’explosion. Eux s’en étaient tirés par leurs propres moyens. Lui n’était pas responsable de son retour parmi les vivants. Et aucun des autres Chevaliers d’Or n’avait eu sa chance. L’injustice dont il avait bénéficié avait été très lourde à porter. Et puis ça s’était tassé lentement. Le malaise qu’il éprouvait en la présence des deux Saints ne trouvait sa source que dans son propre cœur, jamais ils n’avaient posé sur lui un regard chargé de reproches ou de rancune. En un an qui avait précédé son retour, tous avaient plus ou moins réussi à faire le deuil de leurs compagnons tombés au seuil de l’Elision. Ainsi sa résurrection inattendue, si tardive, avait définitivement ramené la joie de vivre au sanctuaire. Comme les autres il avait finalement admis la disparition des plus fidèles serviteurs d’Athéna, ne gardant au fond de lui que la fierté de les avoir connus et d’avoir combattu aux cotés de tels hommes.
          Pourtant certaines nuits, spécialement à cette date, il était pris au cœur et à la gorge par une profonde tristesse. Caché quelque part dans les recoins embrumés de sa mémoire, un aiguillon surgissait pour perforer son âme, en y insufflant un long filet de détresse et d’amertume. Il se sentait alors si coupable d’être en vie, si triste qu’il croyait ses larmes maculer ses joues de longues traînées sanguines. Si au moins il savait pourquoi… Mais dans ces moments là il en était réduit à pleurer, persuadé au plus profond fond de lui qu’il portait la responsabilité d’un malheur immense et révoltant. Sans jamais pouvoir se rappeler lequel…


          Il se réveilla de nouveau brutalement en sentant quelque chose s’écraser contre son visage. Son esprit plus grumeleux qu’une pâte à crêpes de l’avant-veille balbutiait à peine le concept "oreiller" quand un poids agité vint comprimer son ventre. S’en suivirent aussitôt des picotements particulièrement désagréables entre ses côtes qui le forcèrent à se trémousser, en dépit des bras de Morphée qui ne semblaient pas décidés à le lâcher si rapidement. Il finit par glisser du lit, en ça largement aidé par une paire de mains qui poussaient derrière ses reins. Sa tête à la chevelure aussi gracieuse et ordonnée que celle d’une gorgone un jour de grand vent émergea des draps en un bâillement sonore.

          - C’est pas un peu fini, vous n’avez pas honte de commencer comme ça dès le matin…
          - Faites excuse ô puissant Chevalier du loir léthargique, mais il est déjà dix heures et tu nous as dit qu’on repartait aujourd’hui pour le Sanctuaire.

          Il tourna la tête vers le jeune homme assis en tailleur sur le lit en une ridicule parodie de sage bouddhiste. En cet instant Neithan ressemblait bien plus à un dindon farceur qu’à un éventuel disciple de Shaka qu’il singeait ainsi. Sa chevelure noire jais suffisait d’ailleurs à interdire la comparaison. Mais au milieu de son visage rieur il y avait toujours ce regard d’un bleu profond, tirant sur le violet, qui trahissait la grande conscience de son élève même au cours des pires pitreries. Dix heures. Il avait dû se rendormir très tard, ces deux là aimaient trop paresser pour avoir eu l’idée d’avancer son réveil.

          - Mon maître vous avez une sale gueule. T’as l’air d’avoir autant dormi que les fois où tu passes la nuit dans les appartements du Sanctuaire. A moins que la Grande Demoiselle ne soit au Japon et qu’elle soit venue te voir hier soir…

          Son visage s’empourpra sous les yeux narquois du jeune homme encore assis sur sa poitrine. Le pseudo bonze sauta du lit avant d’en remettre une couche à son tour pour ne surtout pas être en reste.

          - En tout cas si elle était là vous avez été discrets, on n’a rien entendu à travers le mur…

          Il le fustigea du regard avant de repousser celui qui l’empêchait de se lever, essayant de lui choper l’oreille.

          - Je t’ai déjà dit de ne pas l’appeler comme ça. Athéna est une déesse et tu ne dois pas attendre qu’elle se tienne devant toi pour te montrer respectueux envers elle.
          - Bah ça la fait toujours sourire elle. Et puis Grande Demoiselle c’est sympa, tu verrais les petits noms que tu lui donnes quand tu parles en dormant…
          - Vicius reviens ici tout de suite ! Si je t’attrape ça va être ta fête !

          Il bondit sur ses pieds mais son élève ne l’avait pas attendu. Il ne put qu’effleurer les cheveux blancs argentés, sa main se referma dans le vide, et il s’étala de tout son long en raison d’un objet longiligne et cotonneux apparenté à la famille des traversins, qui après avoir décollé du lit sans crier gare, décida d’abréger son vol pour choisir l’espace entre ses jambes comme piste d’atterrissage. Foutue solidarité. Et dire que c’était la première chose qu’il leur avait enseignée.

          - T’imagine surtout pas t’en tirer comme ça, je te promets qu’on va en recauser de celle-la ! Dépêchez-vous d’aller regrouper vos affaires, l’avion décolle dans une heure !
          - C’est ça maître, c’est ça… on part pour la Grèce ?
          - Oui mais on va faire un détour par la Chine pour récupérer Fëanor et Dínen.
          - Qui c’est ça ?
          - Fëanor est le Chevalier du Dragon d’Ebène. Mais gardez les questions pour l’avion, on n’a plus le temps là !
          - Hé Seiya… Tu veux savoir lequel des petits noms je préfère ?

          Vicius claqua la porte juste à temps pour éviter le traversin qui avait entrepris un nouveau voyage à une vitesse infiniment supérieure. Ils étaient dans un de leurs grands jours, le trajet jusqu’à Rozan n’allait pas être de tout repos. Rozan… Un bref tremblement agita sa glotte, comme une vague réminiscence de la mauvaise nuit passée. En fait un sentiment presque systématique quand il évoquait les Cinq Anciens Pics. Peut-être était-ce dû au maître des lieux, une ombre surgie du passé quand personne ne l’attendait…

 

*

 

Sanctuaire, onze ans plus tôt.

          Ikki marchait tranquillement aux abords du Colisée, sa majestueuse armure étincelant au soleil dans toute sa splendeur. L’habitude. Depuis qu’il avait commencé à s’investir dans l’organisation de la nouvelle Chevalerie, il avait pris celle de revêtir systématiquement son armure à l’approche du Domaine Sacré. Il jouissait d’une autorité certaine et il entendait bien la conserver, préférant que gardes et apprentis aient à faire bel et bien au Phénix plutôt que simplement à Ikki le frère de Shun. En la portant il en profitait par la même occasion pour entretenir aux yeux de tous la supériorité de lui et ses compagnons sur les autres Chevaliers de Bronze. Certes les Kamuis avaient été privées du sang divin à l’issue de la guerre sainte, mais si elles étaient redescendues à un niveau "normal", leur prestance n’avait en rien diminué, et leur puissance restait largement équivalente à celle des armures d’or. Ca n’importe qui le percevait au premier coup d’œil. Il y avait beaucoup de nouvelles recrues auprès des Chevaliers de la génération précédente, il était à tout prix indispensable de leur enseigner le respect de l’ordre et de la hiérarchie, en particulier aux successeurs des Saints, à qui on avait un peu trop bien expliqué qu’ils représentaient l’élite de la chevalerie. Et Ikki était le seul à pouvoir tenir ce rôle démonstratif, les autres Chevaliers Divins passant plus qu’occasionnellement au sanctuaire quand ils n’y étaient pas expressément conviés. A l’exception du "miraculé", mais lui ne prenait pas a peine de revêtir à chaque fois l’habit des Chevaliers les plus proches d’Athéna, bien que proche, ça, il l’était plus que tout autre…
          Ikki scruta rapidement les alentours avant de s’engager vers l’accès secret au Treizième Palais. Il ne s’astreignait à la montée des marches des Douze Maisons que lorsqu’il venait en visite officielle ou qu’il avait envie d’observer les progrès des nouveaux Chevaliers d’Or. Il y en avait bien eu quelques uns pour l’épier les premiers temps, attirés par la curiosité et la fascination vis-à-vis de cet homme maintenant quasi-légendaire, mais ils avaient vite appris à leurs dépends qu’on ne suit pas le Phénix quand celui-ci ne le désire pas. Sur la Terre Sainte, Ikki passait pour avoir vraiment mauvais caractère. C’était sans doute loin d’être aussi vrai qu’à une époque antérieure, mais il était assez content de dégager cette impression.
          Ce jour là cependant, il suspendit sa marche et se retourna. Il n’était pas inquiet outre-mesure, en quatre ans il n’avait jamais plus eu l’occasion de l’être. Mais la présence qu’il avait sentie ne semblait pas être celle d’un des apprentis ou des nouveaux Chevaliers, elle lui était étrangère… Presque…

          - Pas un pas de plus, ce serait très imprudent de ta part… ou très stupide. Ton cosmos ne m’est pas inconnu… Je ne pensais pas qu’il existait encore un membre de notre ordre pour oser pénétrer sur le sol sacré sans autorisation. Montre-toi Chevalier !
          - Ca faisait longtemps Phénix…

          L’homme sortit de derrière l’ombre d’une des dernières colonnes situées entre le Colisée et la montagne sacrée. Il portait une lourde armure noire. Ses longs cheveux d’un bleu obscur encadraient un visage au regard étrange. Le fond de ses yeux n’était pas blanc mais avait la couleur du ciel nocturne, si sombre que l’on distinguait mal ses pupilles. Ikki ne put retenir un sursaut de surprise face à ce fantôme émergeant d’un passé qu’il avait presque occulté de sa mémoire.

          - … !? Toi ?!

          La surprise n’avait duré qu’un instant. Le regard du Phénix se durcit face à ce désagréable témoignage de ses anciens méfaits, qui sans que rien ne l’ait laissé prévoir, revenait troubler la tranquillité de son esprit qu’il avait si chèrement acquise. Les poings crispés il serra les dents entre lesquelles il laissa échapper sa sourde colère à l’encontre de celui, qui immobile et silencieux, le fustigeait d’un regard accusateur.

          - Hors de ma vue… Tu foules un sol sacré interdit aux êtres de ton espèce !
          - De MON espèce ? Tu as la mémoire courte… Je suis le seul de tes sbires stupides et malheureux à avoir survécu après que tu nous aies entraînés dans ta folie insensée, et tu oses te dire devant moi d’une espèce différente ?
          - Stupides ça tu peux le dire ! Je n’ai fait que prendre la tête d’une bande de dégénérés revanchards, assoiffés de sang et de pouvoir, tu crois que je vais me sentir responsable de vos actes ? Dis moi ce que ça aurait changé si je n’avais pas été là ! Vous auriez juste mordu la poussière plus rapidement !
          - Seuls les faibles rejettent la responsabilité de leurs actions sur quelqu’un d’autre, je ne te ferai pas le plaisir de m’abaisser à ce point.
          - Tu étais le seul des Chevaliers Noirs à se rapprocher un tant soit peu du début d’un commencement d’une esquisse de Chevalier, ravi pour toi de voir qu’il te reste un brin de dignité. Maintenant dégage, ta place n’est pas ici !

          Ikki lui tourna le dos dans une attitude ostensiblement méprisante et reprit sa route. Effet purement théâtrale du reste, car il ne se serait jamais engagé dans l’accès secret sous les yeux d’une personne n’en ayant pas connaissance. A plus forte raison le Chevalier Noir.

          - Vraiment ? Si je ne suis pas à ma place alors tu peux sans doute m’expliquer sans problème en quoi tu es as la tienne Phénix…


          Ikki s’immobilisa, sans lui faire face. Il ne prit pas la peine d’invoquer sa cosmo-énergie mais la tension dans l’air augmenta sensiblement. Ses paroles tranchèrent le silence sur un ton métallique particulièrement affûté.

          - Pèse bien tes mots… Moi j’ai eu le courage d’assumer mes erreurs passées, et je n’ai fait que me battre depuis pour me racheter, contrairement à toi. Alors ne t’avise surtout pas de nous mettre dans le même bain ou tu le regretteras…
          - Oui il paraît que tu t’es racheté une conduite… La réhabilitation est ton seul apanage ou tu te crois à ce point supérieur à moi ? Oui, j’ai commis des actes irréparables en me dressant contre le sanctuaire à l’époque, et je suis le seul responsable de mes fautes ! Mais en t’instaurant comme le chef de notre rébellion tu nous as enfoncé la tête dans nos erreurs ! Tu as une dette envers moi Phénix ! Et cette dette tu vas la remplir en me présentant au Grand Pope, pour que moi aussi je rejoigne le rang des Chevaliers d’Athéna, et que j’expie mes crimes à mon tour…

          Ikki se retourna très lentement. Il fixait sans crainte le regard hors du commun de son vis-à-vis, mais il avait été visiblement troublé par les derniers mots du Dragon Noir. Même s’il lui répugnait de l’admettre, il savait qu’il y avait du vrai dans ses paroles, et cette vérité, il l’avait pressentie dès les premiers instants. Sans quoi il ne lui aurait pas laissé le loisir de prononcer ne serait-ce qu’une syllabe avant de l’envoyer rejoindre ses anciens congénères par les flammes. Si celui-là était un repenti sincère, qui pouvait juger qu’il ne méritait pas le pardon d’Athéna… En tout cas lui-même était bien mal placé pour le faire. Il hésita encore un bref instant. Il ne pouvait tout de même pas lui faire traverser les douze palais aux yeux encore inexpérimentés des nouveaux Chevaliers d’Or… Quant à l’accès secret… Ikki haussa les épaules. Il n’aurait qu’à effacer ce souvenir de son esprit s’il y avait un problème une fois là-haut, ça ils étaient au moins trois à pouvoir le faire. Il suffisait de ne pas le lâcher d’une semelle pour ne pas qu’il ait l’occasion de s’enfuir. De ce coté là il pouvait toujours rêver…

          - Suis-moi. Un conseil, évite de l’ouvrir avant qu’on soit arrivé devant le Grand Pope. Un mot, juste un mot de plus et je te promets que toute ta salive se sera évaporée avant que tu n’aies pu en prononcer un deuxième…


*

*        *

 

Notes du Chapitre
vers le Prologue - vers le Chapitre 2