LES GRAINES DE LA PEUR

 

La difficulté majeure du Dernier Retour,

du merveilleux au fantastique, de Kurumada à Lovecraft…

 

 

 

 

 

            Vous vous souvenez d’avoir eu peur devant les Chevaliers du Zodiaque à l’époque ? Enfin une peur autre que celle qu’un adulte se pointe avec sa foutue autorité pour éteindre le poste en vous demandant d’aller terminer vos devoirs. Ben moi non. Et pourtant même si je ne m’en rappelle pas je suis sûr que ça a dû être quelque fois le cas. Simplement ce devait être une forme de peur que je ne reconnais plus comme telle à présent. Parce que la peur change à mesure que grandit l’expérience. Môme la douleur fait peur parce qu’on en perçoit guère que la sensation, mais dès qu’on apprend à rationaliser on la perçoit comme un risque ou une conséquence plus ou moins désagréable que l’on peut ou non éviter, la douleur ennuie plus qu’elle ne fait peur. De là à en conclure qu’au fil des années j’ai perdu quelque chose vis-à-vis de Saint Seiya… C’est une des raisons qui m’a amené à choisir un cross-over avec l’univers de Lovecraft pour écrire ma fanfiction, la volonté de retrouver des sensations perdues, de retrouver autant d’émotions adultes vis-à-vis de Saint Seiya que j’en possédais à l’époque où j’ai découvert l’animé. Bref c’est une transposition à la mesure de la maturité acquise. D’ailleurs à mon avis le yahoï obéit à la même démarche instincitve… C’est quoi le sexe dans une fanfiction sinon la transposition aux émotions adultes de l’enfantin « il est mignon celui là… » ? Quant à savoir pourquoi j’ai choisi de porter mes efforts sur la peur et non l’attirance, disons que c’est une question d’intensité. Faudrait poser la question aux amateurs de yahoï, de savoir si le désir des personnages évoluant dans une histoire peut transpirer des mots et atteindre le lecteur. A mon avis il y a de la marge, du moins à partir d’un univers comme Saint Seiya. Tandis que toucher le lecteur via la peur, ça ça me parait plus jouable. Et puis ça m’intéresse un peu plus…

 

            Alors la question qui résulte de tout ça et que j’ai bien due me poser avant d’attaquer le DR, c’est quelle est donc la différence entre ma peur de gosse et ma peur d’adulte ? Et bien à cause de cette désagréable habitude qu’est la rationalisation, la différence se situe pour moi entre « la peur de » et « la Peur ». Enfant on avait peur de quelque chose parce qu’on était en pleine période de reconnaissance et d’assimilation. Ce processus étant terminé, que nous reste-t-il adulte ? La peur de l’étrange et de l’inconnu. Enfant en regardant Saint Seiya j’avais peur qu’un personnage perde un combat, ou meurt même. Finalement c’était la peur d’être déçu, et cette déception était un sentiment étrange parce que je n’avais pas encore finalement de recul pour m’en détacher émotionnellement. Maintenant pour me faire peur faut vous lever tôt, à moins d’avoir huit pattes, d’être petit et velu. D’ailleurs j’ai pas vraiment peur des araignées, c’est un dégoût non maîtrisé, nuance subtile et néanmoins importante. Par contre il vous est bien arrivé d’être couché dans le noir, les yeux rivés au plafond que vous ne voyez pas, tendant l’oreille à la recherche d’un bruit qui ne viendra pas, pour espérer comprendre pourquoi quelques instants plus tard vous allez vous sentir obligé d’allumer ? Voila la dernière véritable peur adulte, la peur qui ne s’explique pas. Et donc pour m’ adapter à cette nouvelle forme de peur et m’en approcher à partir de Saint Seiya, j’ai taché de prendre exemple sur Lovecraft, qui est de mon propre vécu de lecteur, le plus grand en matière de littérature d’épouvante.

 

            Mais de quelle façon intégrer la peur dans ma fanfiction ? Pour poursuivre sur le sujet, je vais vous livrer ici les réflexions que m’ont inspirées deux essais de Lovecraft. Les passages qui suivent en vert sont issus de l’Introduction de « Epouvante surnaturel en littérature » (traduction S. Lamblin), et ceux en bleu de « Quelque commentaires sur la fiction interplanétaire » (traduction P. Gindre). Certaines des affirmations de Lovecraft y sont un peu trop péremptoires, que je les reproduise ici ne signifie pas que je sois fondamentalement d’accord, je ne les envisage que dans l’intérêt de la démarche créative pour une histoire fantastique. Et non le DR ne va pas vous entraîner du coté de Mars et des petits hommes verts, mais certains rouages de la fiction interplanétaires tels qu’ils sont exposés plus bas fonctionnent de la même façon que ceux d’une fanfiction sur Saint Seiya…

 

 

« (…) Parce que nous nous rappelons la souffrance et la menace de la mort plus vivement que le plaisir, et que les aspects bienfaisants de l’inconnu ont été dès le début accaparé et formalisés par les rituels religieux conventionnels, le côté plus sombre et maléfique du mystère cosmique devait surtout compter pour notre folklore surnaturel populaire. Tendance accentuée aussi, naturellement, par le rapprochement toujours étroit de l’incertitude et du danger ; ce qui fait de n’importe quelle sorte d’inconnu un monde de périls et d’éventualités néfastes. Lorsqu’à ce sentiment de crainte et de mal s’ajoute l’inévitable fascination du merveilleux et de la curiosité, voilà né un composé d’émotion intense et de défi de l’imagination qui doit nécessairement durer aussi longtemps que la race humaine elle-même. Les enfants auront toujours peu du noir, et les hommes sensibles à l’impulsion héréditaire trembleront toujours à la pensée des mondes cachés et insondables de vie étrange, qui palpitent peut-être dans les gouffres par-delà les étoiles, ou qui pèsent hideusement sur notre propre globe dans d’autres dimensions impossibles, que seuls peuvent entrevoir un mort ou un illuminé. (…) »

 

Bon ben on n’est pas sorti du sable… (copyright Kaamelott ^^). C’est la première conclusion à laquelle je suis arrivé quand j’ai attaqué le DR. « Lorsqu’à ce sentiment de crainte et de mal s’ajoute l’inévitable fascination du merveilleux et de la curiosité… » Mal barré non ? Du moins en considérant l’optique avec laquelle j’ai commencé à écrire, c'est-à-dire une histoire post-Hadès, avec des chevaliers comme personnages centraux. Le problème ne se serait pas posé si j’avais eu sous la plume des humains normaux, étrangers au cosmos. Il aurait été facile d’illustrer l’émerveillement d’individus quelconques face aux aptitudes des personnages de Kurumada. Mais Seiya & Co., eux qui ont maîtrisé le septième sens, eux qui ont combattu des dieux, comment imaginer que le monde puisse encore les fasciner ou les surprendre ? Comment les confronter à une réelle incompréhension de l’univers ? Comment débanaliser la souffrance et la mort qu’ils ont si souvent affrontées ? Composantes essentielles car ce qu’avance Lovecraft, c’est qu’il n’y a pas d’horreur ultime sans incompréhension, et que la désillusion tue la portée émotive de l’incompréhension. Enfin, la première implication de ceci était que je ne devais en aucun cas ressusciter les chevaliers d’or, pour que la mort garde sont aspect radical et appréhendable. Le cas de Shiryu devait également me permettre de restaurer la valeur de la vie aux yeux des personnages, par opposition envers les châtiments qu’il est possible d’encourir. Et je me suis servi d’Asgard comme d’un contraste avec le Sancturaire, pour renouer un peu avec l’émerveillement, grâce à ce royaume où l’ambiance quasi féodale n’a que peu de rapport avec celle du reste du monde. Mais rétrospectivement je me suis rendu compte que j’ai manqué quelques ficelles. J’aurais dû m’appuyer d’avantage sur la nouvelle génération de chevaliers pour apporter un vent de fraîcheur, pour que les anciens retrouvent à travers les yeux des nouveaux l’émerveillement face à la nouveauté du cosmos. M’appuyer d’avantage également sur le climat de paix, pour pouvoir jouer ensuite de façon significative sur le sentiment d’injustice et d’incompréhension vis à vis du destin qui leur promet une nouvelle guerre…

 

« Ce type de littérature d’horreur ne doit pas être confondu avec un autre apparemment similaire mais tout à fait différent dans sa psychologie : le thème de la peur purement physique et macabre de notre monde. Ces écrits, assurément, ont leur place, comme a la sienne l’histoire de fantôme conventionnelle ou même bizarre, humoristique, où le formalisme ou le clin d’œil entendu de l’auteur supprime le véritable sentiment de l’anormal sinistre ; mais il ne s’agit pas de littérature de peur cosmique au sens le plus strict. Le véritable conte fantastique a quelque chose de plus qu’un meurtre mystérieux, des ossements sanglants, ou une forme drapée d’un linceul secouant des chaînes selon les règles. Une certaine atmosphère haletante, une terreur inexpliquée de forces inconnues venues d’ailleurs doivent s’imposer ; et il faut que soit suggérée, avec le sérieux et la menace impressionnante qui convient au sujet, la plus terrible idée de l’esprit humain – une interruption ou une déroute pernicieuse et précise de ces lois immuables de la Nature qui sont notre seule sauvegarde contre les assauts du chaos et des démons de l’espace insondé. (…) »

 

Là aussi la difficulté s’annonce de taille. L’horreur c’est la peur un cran au-dessus de la peur conventionnelle… Ouaip, souhaitez moi bien du plaisir vu que la peur conventionnelle des personnages du DR est déjà au-delà de la peur conventionnelle normale… C’est bien simple, vous avez souvenir d’avoir vu un chevalier avoir peur vous ? Peur d’échouer oui, ou peur pour un de leurs frères, mais jamais la peur pour eux-mêmes. En fait le problème n’est pas tant de la nature de l’horreur absolue à leur opposer – l’ultime reste l’ultime, qu’on s’en soit ou non approché avant – que de leur offrir un moyen de comparaison avec une peur banale pour que le coté incroyable de l’apogée soit pleinement mis en évidence. Et là, sur cette peur intermédiaire, j’avoue que j’ai séché. Du coup je me suis replié sur une solution compensatoire, à savoir confronter les personnages principaux à la peur de personnages périphériques, peur triviale d’un jeune chevalier inexpérimenté avec la fuite de Taïpan devant la Flamme d’Udûn par exemple, ou un aperçu de La Peur avec le récit de Kaïkas…

 

 

« L’atmosphère est la chose capitale, car le critère décisif d’authenticité n’est pas le montage d’une intrigue mais la création d’une sensation donnée. On peut dire, en général, qu’une histoire fantastique dont le propos est d’enseigner ou de produire un effet mondain, ou celle dans laquelle les horreurs sont finalement justifiées par des explications normales, ne sont pas de véritables contes de terreur cosmique ; reste que de tels récits ont souvent, dans des passages isolés, des évocations d’ambiance qui remplissent toutes les conditions d’une vraie littérature d’horreur surnaturelle. Par conséquent, on doit juger un conte fantastique non sur l’intention de l’auteur, ni sur le mécanisme de l’intrigue, mais sur le niveau de l’émotion qu’il atteint dans ce qu’il a de moins banalement terrestre. S’il éveille des sensations authentiques, ce « point culminant » doit être admis pour ses propres mérites comme littérature fantastique, sans tenir compte des retombées prosaïques qui peuvent suivre. L’unique test du véritable fantastique est simplement ceci : excite-t-il ou non chez le lecteur une profonde impression de terreur, et de contact avec des sphères et des puissances inconnues ; une indéfinissable attitude d’écoute impressionnée, comme au battement d’ailes noires ou au coup de griffes de figures ou d’entités à l’extrême bord de l’univers connu. Et naturellement, plus une histoire est complète et cohérente dans la transmission de cette atmosphère, meilleure est l’œuvre d’art dans son moyen d’expression propre. »

 

Finalement, le véritable enjeu d’un récit émotif, qu’il s’agisse d’un récit d’horreur fantastique ou d’une comédie romantique, c’est de parvenir à jongler entre les sentiments des personnages et ceux du lecteur. Les deux n’ont rien à voir et peuvent même se révéler radicalement opposés. N’importe quelle fiction humoristique peut mettre en scène un chevalier ayant peur d’une souris. La peur a beau être réelle pour le personnage elle n’en est pas moins ridicule aux yeux du lecteur. C’est donc autant sur l’intensité de la peur suscitée vis-à-vis du lecteur que sur celle du personnage qu’il faut jouer. A vrai dire, le DR étant ma première expérience écrite aboutie, si je maîtrise mon histoire je découvre encore mon pouvoir d’évocation – je n’en connais encore ni la portée ni les limites. Mais il est au moins un point sur lequel je ne crains aucune critique, c’est l’authenticité, la mienne en tout cas. Si je ne peux créer une atmosphère sur mesure pour chacun de mes lecteurs, au moins je peux espérer qu’une écriture sincère vous fera partager, à défaut d’éveiller en vous des sensations qui vous seraient propres, un peu de ce que j’ai éprouvé à la lecture des nouvelles de Lovecraft…

 

            « Les évènements et les circonstances inconcevables forment une catégorie distincte de tous les autres éléments narratifs et ne sauraient devenir convaincants par le seul effet d’un récit quelconque. Ils ont à franchir l’obstacle de l’invraisemblance, et cela ne peut se faire que par l’utilisation d’un réalisme minutieux dans chaque autre phase de l’histoire, et par une construction graduelle de l’atmosphère ou de l’émotion, la plus subtile qui soit. Le point culminant du récit est, lui aussi, très important – il doit toujours tourner autour du prodige de l’anomalie centrale elle-même. On rappellera que toute violation de ce que nous connaissons comme les lois naturelles est en soi bien plus terrible que tout autre évènement ou sensation susceptible d’affecter un être humain. Pour cette raison, dans un récit ayant un tel sujet, on ne peut envisager de susciter un sentiment de vie ou une illusion de réalité en n’insistant pas sur le prodige et en faisant évoluer les personnages d’après des motivations ordinaires. Les personnages, bien qu’ils doivent être normaux, devraient être subordonnés à l’élément merveilleux principal autour duquel ils sont regroupés. Le vrai « héros » d’un conte merveilleux n’est pas un être humain, mais simplement un ensemble de phénomènes. »

 

            L’avantage du cadre de la fanfiction par rapport au véritable récit fantastique, c’est que l’inconcevable n’entre pas réellement en ligne de compte pour le lecteur. D’ailleurs dans le vaste univers de l’imaginaire, Saint Seiya tient plus du merveilleux que du fantastique. Souvenir distinctif provenant de mon année de Lettres Sup, l’univers merveilleux est un monde où tout ce qui relève de l’imaginaire paraît normal à cet univers, alors que dans l’univers fantastique certains éléments apparaissent comme extraordinaires aux yeux des protagonistes. Dans le cadre de Saint Seiya, hormis durant la toute première partie – et encore les spectateurs du Galaxian Wars ne semblent pas particulièrement perturbés par les performances surhumaines des compétiteurs – on ne sort jamais du domaine de la chevalerie. Aussi l’inconcevable ne risque-t-il point de faire une irruption malencontreuse dans le récit, sauf maltraitance éventuelle des « règles » du monde de Kurumada communément admise par les fans. Une contrainte en moins donc, mais une gageure également si l’on songe que tout effet de surprise espéré proprement incroyable ne pourra plus reposer que sur la seule incompréhension des personnages. Donc une distance supplémentaire entre les émotions au sein de la fiction et les émotions du lecteur. A ça il n’y a pas grand-chose pour y remédier, sinon de rendre les personnages aussi crédibles que possible. C’est pour ça qu’en dépit de leurs pouvoirs exceptionnels, je m’emploie dans le DR à rendre les protagonistes aussi humains que possibles, pour qu’ils apparaissent crédibles en tant qu’individus malgré leur statut fictif. D’où ma volonté d’écrire des dialogues réalistes, et de présenter un grand nombre de personnages aux caractères variés. Pour moi la diversité, loin de décrédibiliser un ensemble, lui confère au contraire un réalisme supplémentaire grâce aux interactions multiples qui tendent à donner l’illusion d’une population complète et non artificiellement  bornée aux préférences d’un auteur.

 

            « L’absolue, scandaleuse monstruosité de la violation des règles naturelles que l’on a choisie devrait primer sur tout le reste. Les personnages devraient réagir face à elle comme le feraient des personnes réelles si elles devaient y être confrontées soudain dans la vie de tous les jours, et afficher la stupeur presque annihilante pour l’âme que quiconque afficherait au lieu des émotions atténuées, contenues et rapidement passées sous silence que recommande la pacotille des conventions populaires. Même quand le prodige est l’un de ceux auxquels les personnages sont censés être habitués, le sentiment d’effroi mêlé de respect, d’émerveillement et d’étrangeté que le lecteur ressentirait en présence d’une telle chose doit, d’une façon ou d’une autre, être suggéré par l’auteur. Lorsque le récit d’un voyage merveilleux est présenté sans la coloration des sentiments appropriés, on ne lui trouve jamais le moindre éclat. On n’en retire jamais l’illusion excitante qu’une telle chose aurait pu se produire, mais simplement l’impression d’un discours extravaguant. En général, on devrait tout oublier des grossières conventions populaires de la littérature alimentaire et essayer de faire de l’histoire que l’on écrit une véritable tranche de vie réelle, sauf là où il est question de l’évènement merveilleux que l’on a choisi. On devrait travailler comme si l’on montait un canular, comme si l’on essayait de faire accepter le mensonge extravagant comme stricte vérité. »

 

            Je serais totalement d’accord avec ça si je ne m’étais pas placé dans le cadre de la fanfiction. En l’occurrence, si le DR est un cross-over fantastique, il n’en reste pas moins une histoire sur Saint Seiya avant tout, et destiné à des fans de Saint Seiya bien plus qu’à ceux de Lovecraft. Certes l’ambiance est importante, mais les personnages continuent de primer sur elle. Quoi que je fasse, je pense que l’empathie du lecteur restera focalisée sur les protagonistes dans leur intégrité plutôt que dans les sentiments qu’ils éprouvent. Cela dit la démarche reste la même. Le canular à monter étant l’apparente proximité des personnages avec le lecteur. Il faut arriver à faire oublier qu’il s’agit d’êtres de fiction, rendre l’illusion que toutes leurs émotions ne diffèrent en rien de celles que peut connaître le lecteur. Ainsi quand La Peur arrivera, le lecteur embarqué dans l’illusion aura peut être l’impression qu’elle non plus n’est pas fictive, aussi invraisemblable soit la situation où cette peur trouve son origine. Ainsi le lecteur, à défaut d’avoir réellement peur, pourra peut-être croire un instant qu’il est possible de se retrouver confronté à une peur semblable…

 

            « C’est l’atmosphère, et non l’action, qu’il faut cultiver dans le conte merveilleux. On ne peut pas insister sur les évènements eux-mêmes, puisque que leur extravagance anormale les fait paraître creux et absurdes dès qu’on les met trop en évidence. De tels évènements, même lorsqu’ils sont théoriquement possibles ou concevables dans l’avenir, ne possèdent ni fondement ni contrepartie dans la vie actuelle et dans l’expérience humaine, et ne peuvent donc jamais former la trame d’un conte adulte. Tout ce que à quoi peut sérieusement prétendre un récit merveilleux, c’est être un portrait frappant d’un certain type de caractère humain. A partir du moment où il essaye d’être quoi que soit d’autre, il devient banal, puéril, et cesse de convaincre. Pour cette raison, un auteur de fantastique devrait s’attacher en priorité à suggérer subtilement – à user insensiblement de ces allusions et de ces détails dans le choix et dans l’association des composantes du récit qui servent à rendre les ombres d’une ambiance et contribuent à construire une illusion imprécise de l’étrange réalité de l’irréel – et non à énumérer simplement des évènements incroyables qui ne peuvent avoir ni sens ni consistance en dehors d’un brouillard de couleur et d’état émotif suggéré. Une histoire adulte et sérieuse doit être fidèle à un aspect ou à un autre de l’existence ; puisque les contes merveilleux n’y peuvent prétendre, il leur faut donc mettre l’accent sur un domaine dans lequel il soit crédible, c’est  à dire un certain désenchantement ou une certaine inquiétude de l’esprit humain d’où il cherche à jeter des échelles impalpables pour échapper à l’exaspérante tyrannie du temps, de l’espace et des lois naturelles. »

 

            Et voila la raison pour laquelle le DR est une fic fleuve. Parce qu’en basique fan masculin que je suis, je ne pouvais me résoudre à imaginer une fanfiction sans une action trépidante et des affrontements spectaculaires. Je me suis donc acculé à illustrer la différence entre des phases évènementielles classiques à l’univers de Kurumada, et des phases extravagantes représentatives du péril fantastique. Ces dernières seules n’auraient eu aucune saveur, l’extraordinaire sans aucun moyen de comparaison retombant banalement au niveau de l’adversité qui entoure si systématique les personnages de Saint Seiya qu’elle n’a plus rien d’exceptionnelle pour le lecteur. De même je suis obligé de passer de l’une à l’autre de ces phases par un glissement très progressif, une rupture brutale les dissociant irrémédiablement et interdisant toute comparaison entre les sentiments suscités. C’est ce que j’ai essayé de faire dans l’acte I, partir d’une situation conflictuelle tout à fait classique, et suggérer progressivement, de plus en plus explicitement à partir d’un simple soupçon au départ, que l’intrigue du DR avait non seulement un coté exceptionnel, mais en plus un aspect totalement anormal vis-à-vis de l’exceptionnel qui demeure le quotidien des chevaliers.

En tant qu’auteur – de surcroît un auteur impulsif qui écrit intuitivement sans s’appuyer sur aucune programmation narrative – j’ai trouvé particulièrement ardu de travailler dans la suggestion. Notamment à cause d’une certaine bienséance qui consiste à annoncer dès le départ aux lecteurs la teneur de l’histoire afin que ceux-ci puissent faire le choix de ce qu’ils vont lire conformément à leurs aspirations. Bref, il faut suggérer la présence de ce que l’on a promis. C'est-à-dire qu’ayant annoncé un cross-over avec l’univers de Lovecraft, je devais sitôt après l’avoir annoncé faire oublier cet aspect de l’histoire pour pouvoir ensuite en distiller les prémices. Cela a malheureusement eu pour conséquence immédiate de voir certains lecteurs bloqués par la lenteur de cette progression, et qui m’ont reproché cette sensation de ne plus trop savoir vers quoi ils avançaient. Et d’autres, voyant que l’histoire partait sur des bases classiques, jetaient régulièrement un œil inquiet en arrière vers l’affiche du cross-over en se demandant s’ils ne perdraient pas pied à l’intrusion de l’univers de Lovecraft par rupture envers ce départ aux fondements si basiques. Mais je ne regrette pas ma démarche pour autant. N’importe quel amateur de films d’horreur sait pertinemment qu’avant d’espérer avoir peur il faut avoir peur d’avoir peur. La peur imaginaire ne peut être brutale sans quoi elle ne peut atteindre le lecteur ou le spectateur, ou alors de façon extrêmement passagère. Celui-ci doit être mis en condition, être interloqué avant même de ressentir le malaise, le malaise ne conduisant qu’à l’angoisse qui elle mènera à la peur. Le cas de Shiryu, s’il ne mène pas au même sentiment, représente tout de même la première gradation progressive des sentiments du lecteur vis-à-vis du fond caché de l’histoire. S’il débouche sur la tristesse ou la consternation plutôt que sur la peur, il me paraissait néanmoins indispensable de préparer grâce à lui le terrain émotif du lecteur en commençant dès lors à lui imposer une altération de ses émotions qui ne rendra que plus aisés ses progressions ultérieures.

 

Et comment ces principes généraux de fiction fantastique adulte doivent-ils être appliqués au récit interplanétaire en particulier ? Qu’ils puissent l’être, nous n’avons aucune raison d’en douter ;  les facteurs importants étant ici, comme partout ailleurs, un vrai sens du merveilleux, des émotions juste chez les personnages, du réalisme dans le cadre et dans les péripéties secondaires, du soin dans les détails significatifs (…).

 

Qu’est-ce que le réalisme de Saint Seiya ? Ce sont ses codes. Les émotions louables l’emportent sur les sentiments contestables, la volonté n’a pas d’autres limites que la force de caractère et l’accord de sa conscience, la justice triomphe lorsque l’on a confiance en elle, il vaut mieux tenir un Bisounours dans ses bras que marcher sur un Monstroplante, et un météore d’Hercule dans le Pif viendra toujours à bout de Crapulax… Codes ou clichés, c’est selon. Ah oui, j’oubliais aussi le fameux « les meilleurs héros sont les héros sans peur mais avec plein de reproches. » Bref, il faut respecter les codes dans les péripéties secondaires pour que le lecteur les considère comme acquis et soit d’autant plus marqué quand viendra le moment de les enfreindre. « Par Zeus quelle est donc cette émotion qui s’empare de mon héros ? Ce ne peut être la peur, pas lui ! Rahhh si ! Vite un Gotlib !!! » (l’auteur accepte les dons en espèces qui lui permettront de poursuivre sa thérapie…). Quoi qu’il en soit, c’est bien dans l’optique de montrer que je n’écartais pas les codes de Saint Seiya – pour que vous soyez surpris bien comme il faut quand je les enverrai au diable vauvert – que je me suis attardé sur l’Île de la Reine Morte en parallèle des Montagnes Hallucinées. Saül qui renonce à la victoire, Taïpan qui continue la lutte malgré son avenir de chevalier réduit en miettes, Fëanor pris en étau entre l’amour et le devoir, autant d’éléments qui devaient vous convaincre que tous vos repères sur Saint Seiya restent fiables pour le DR, et que leur perte éventuelle par la suite relèverait d’une anormalité préméditée…

 

Un bon récit interplanétaire doit posséder des personnages humains réalistes, et non pas les savants modèles, les assistants traîtres, les héros invincibles et les jolies héroïnes (filles des savants), de ce minable répertoire. En effet, il n’y a aucune raison pour qu’il y ait le moindre « traître », « héros » ou « héroïne ». Ces personnages types sont entièrement artificiels et n’ont pas leur place dans aucun récit de fiction sérieux. La fonction de l’histoire est d’exprimer une certaine tendance de l’esprit humain à l’émerveillement et à la libération, et toute prétentieuse tentative d’y introduire ce théâtralisme de quatre sous est à la fois hors de propos et injurieuse. Il n’est besoin d’aucun cliché romanesque. On ne doit choisir que des personnages (pas forcément vaillants ou fougueux, jeunes beaux ou pittoresques) impliqués de façon naturelle dans les évènements décrits, et qui se comportent exactement comme des personnes réelles le feraient si elles étaient confrontées à ces situations extraordinaires. Le ton général doit être le réalisme, non le romanesque. (…) »

 

Ultime remarque mais non des moindres ayant trait à la grande question « à quels genres de personnages imposer les épreuves du DR ? ». Le propos de Lovecraft étant ici que dans le cadre d’un récit fantastique, ce sont les personnages qui doivent être au service de l’ambiance et non l’inverse. En cela ils doivent être normaux pour que la tension dramatique soit elle exceptionnelle. Cette donnée appliquée au cadre de la fanfiction nécessitait toutefois une sorte de transposition. Dans Saint Seiya, c’est l’exceptionnel qui est la normalité. Il fallait des héros au DR, non pas pour la lumineuse rareté de l’héroïsme, mais au contraire pour son coté fondamentalement ordinaire à l’œuvre de Kurumada. C’est du moins ainsi que j’ai perçu les choses. En conséquence, j’ai banalisé l’héroïsme au maximum. Tous les personnages du DR sont extraordinaires par rapport à la norme humaine, et en cela justement ils ne se distinguent en rien. Dans l’absolu, je voulais que le lecteur soit persuadé que tous pouvaient accomplir de grandes choses, mais qu’il ne puisse prétendre savoir si parmi eux il en est quelques uns dont l’accomplissement ultime s’illustrera au-delà de tous les autres. Imprévisibles dans leur destin, cela seul peut garantir en partie l’intensité de l’impact émotionnel qu’ils devront faire passer… Dans l’absolu. Dans la pratique le lecteur lambda doit bien soupçonner quelques unes de mes préférences quant aux personnages du DR. Et je me pose encore la question de savoir si je vais jouer le masochiste rien que pour prendre ces petits malins à rebrousse poil, ou si je sacrifierai le suspens de la représentation au profit des affinités du marionnettiste… Pour ça, rendez-vous dans deux actes ^^…