Le(s) Mythe(s) de Lovecraft


          Plusieurs lecteurs m’ont fait part d’une légère appréhension, celle de décrocher de l’intrigue quand j’aborderai les Grands Anciens dans la mesure où ils ne sont pas familiers de l’œuvre de Lovecraft. Alors pour eux, et bien plus encore pour ceux qui auraient des connaissances plus ou moins poussées sur cet univers, et qui au détour d’un paragraphe seraient frappés par une question du genre « keski déblatère l’inculte ?! » je me suis décidé par le biais de ce modeste article à répondre à quelques questions.

          Le but ici est moins d’apporter un éclaircissement authentique du Mythe que d’annoncer Mon ressenti du Mythe. Tant il est vrai, et c’est sans doute la seule certitude avérée, que la vision unique de l’univers de Lovecraft s’est perdue depuis longtemps, si tant est qu’elle ait jamais existée.

          D’ailleurs, Lovecraft lui-même n’a jamais été un adepte forcené de la cohérence. D’une nouvelle à une autre, certains aspects du Mythe peuvent apparaître de façon contradictoire. Chose à quoi il répondait qu’une telle cohérence n’aurait eu pour conséquence que rationaliser les Grands Anciens, alors que son absence au contraire participe au coté incognissible et inaccessible de ces entités. Un simple diagramme aurait suffi pour établir une hiérarchie claire et précise, mais il ne l’a jamais fait. Tout au plus les a-t-il classifiés en fonction de leurs natures, mais ces natures n’étant pas franchement définies, même ce type de regroupement apparaît comme incertain. Du reste les termes Grands Anciens, Autres Dieux, Dieux Plus Anciens, et Dieux Extérieurs, ne semblent pas systématiquement attachés aux mêmes groupes suivant les écrits, encore que je ne sache pas à quel point la traduction en français n’est pas responsable de cette ambiguïté.

          Et c’est cette ambiguïté qui est en partie responsable du succès qu’a connu le Mythe, chaque auteur le réutilisant pouvant se l’approprier en lui conférant une forme de cohérence, absente dans la plume de Lovecraft, et ce sans que les autres auteurs soient obligés d’adhérer à cette cohérence.

          De surcroît, à l’inverse de Saint Seiya où il existe des partisans du purisme selon lequel les seuls éléments véridiques de l’univers sont ceux contenus dans le Kurumanga, il n’existe même pas un univers premier des Grands Anciens. Car au moment où Lovecraft commence à écrire, il est de son propre aveu, déjà profondément marqué par des auteurs qui l’ont précédé, notamment deux auxquels il se rattache constamment, à savoir Edgar Allan Poe et Arthur Machen. Et au-delà de ça, une fois même qu’il a déjà commencé à développer et éprouver sa propre cosmogonie, il continue de l’enrichir en empruntant des éléments à d’autres auteurs. Si l’on prend l’exemple d’Hastur, l’un des piliers des Grands Anciens, cette entité semble apparaître pour la première fois (sous un jour sensiblement différent certes) sous la plume d’Ambrose Bierce, réutilisée ensuite par Robert Chambers dans ses écrits autour du Roi en Jaune, avant d’être adoptée par Lovecraft, et finalement consacrée par August Derleth.

          Laissons là la multiplicité du Mythe que je présente, non pas les vraies bases, mais les bases que j’ai moi ressenties au fil de mes lectures, et accessoirement celles que je vais réutiliser dans le DR.

          Commençons par la distinction la plus importante : les Dieux Extérieurs, les Grands Anciens, les Autres. Autant le dire tout de suite, les Grands Anciens et les Autres, c’est kif-kif. Il s’agit seulement d’une sorte de gradation de puissance, façon démons majeurs / démons mineurs, les Autres étant un peu plus matériels, et par là même un peu moins redoutables, que les Grands Anciens.
          Toutes ces entités ont au moins ceci en commun que leur origine n’appartient pas au monde terrestre. Elles sont apparues dans une galaxie très très éloignée, tellement qu’on n’est même pas sûr que c’était une galaxie d’ailleurs. Les Dieux Extérieurs sont ceux qui possèdent ce qui s’apparente le plus à une volonté réfléchie, et au niveau de leur nature, ceux qui se rapprochent le plus de ce que sont les Dieux des mythologies terrestres. Les Grands Anciens sont plus des principes que des volontés, et est-il besoin de le préciser, des principes destructeurs.
          Concrètement, disons que les Dieux Extérieurs avaient quelques idées de règles qu’il valait mieux suivre pour que l’univers tourne rond, règles dont les Grands Anciens se tamponnaient royalement. Et conséquence tout à fait saintseiyatesque, ils ont réglé leur divergence d’éthique en se foutant sur la gueule. Et les Grands Anciens se sont fait botter le cul en beauté. Donc ils se sont barrés vite fait et sont allés voir dans un autre coin de l’univers vérifier que les Dieux Extérieurs y étaient pas. C’est comme ça qu’ils se sont pointés sur la terre qu’ils ont annexée un moment (d’où le "Extérieurs" des Dieux Extérieurs, on désigne ainsi ceux qui n’ont pas vécu sur la terre). Voilà. Sauf que comme les Grands Anciens ont commencé à foutre la merde aussi chez nous (enfin nous on était encore loin d’être apparu en tant qu’espèce…), les Dieux Extérieurs qui avaient une vague notion des responsabilités ont convenu que c’était quand même pas très sympa de refiler à d’autres mondes les saloperies dont ils ne voulaient pas chez eux. Alors eux aussi se sont pointés sur terre juste pour le temps de la revanche, et deux-zéros, les Dieux Extérieurs ont collé une autre branlée aux Grands Anciens, terminant le boulot cette fois en les emprisonnant définitivement. Pas de bol pour nous, les prisons sont sur le dernier champ de bataille ou à proximité, c'est-à-dire sur terre.

          Ça c’était pour la petite histoire. Allons voir plus précisément qui il y a dans chacun des camps. Des Dieux Extérieurs nous ne savons quasiment rien. Il en est toutefois au moins deux sur lesquels on possède quelques informations.
          - Nodens, "le Seigneur du Grand Abîme". C’est derrière sa marque qu’ont été emprisonnés les Grands Anciens, et lui n’est pas reparti avec les siens, mais est resté du coté de Bételgeuse (géante rouge dans la constellation d’Orion), autant dire tout près, mais légèrement crevé et pas près de rejouer les redresseurs de tors.
          - Bast. Pour reprendre un ton un peu moins frivole, il me faut ici préciser pour les non-initiés que Lovecraft accorde énormément d’importance au monde des rêves, auquel il donne autant de consistance qu’à celle d’une sorte de monde parallèle. Les Dieux Extérieurs et les Grands Anciens pouvant se manifester là-bas de façon bien plus forte et bien plus accessible. Et le Dieu Extérieur qui y possède une place toute particulière est Bast. Lovecraft adorait les chats, et il avait fait de cet animal un lien concret entre le monde réel et le monde des rêves. Les chats sont les enfants chéris de Bast, qui vous l’aurez sans doute deviné n’est autre que l’intégration au Mythe de la déesse égyptienne Bastet.

          Du coté des Grands Anciens maintenant. Six d’entre eux se sont taillés une place importante dans le Mythe, auquel j’ajouterai un septième, qui s’il est apparu dans peu de nouvelles, s’intègre aux autres de façon intéressante.
          - Azathoth, "le Chaos Idiot". Il apparaît comme une entité toute puissante, aussi bien créative que destructive, passant aussi bien de l’un à l’autre au gré de sa folie et de sa stupidité. Imaginez un très jeune enfant qui assemble des briques en plastique au hasard et qui prend autant de plaisir sinon plus à les défaire. Azathoth c’est ça à l’échelle de l’univers. Il est supposé demeurer au centre de l’infini, comprenez un endroit dont vous êtes infiniment éloigné quel que soit l’endroit de l’univers où vous vous trouvez. Ce qui était le minimum requis pour nous rassurer, car le Chaos Idiot ne rêvera pas deux fois à la vie, il ne peut à présent plus que la détruire, ce qui fait de lui la menace ultime.
          - Nyarlathotep, "le Chaos Rampant". La filiation entre les deux "Chaos" est évidente, d’ailleurs les deux entités semblent être nées à peu près au même moment dans l’esprit de Lovecraft, et se sont différenciées au moment où il écrit son roman Démons et Merveilles. Nyarlathotep est supposé avoir un millier de formes, et être le messager (voir l’exécuteur de leur volonté commune de résurgence) des Grands Anciens, en particulier d’Azathoth dont il est parfois présenté comme le fils. Mais il tire surtout son succès que de toutes les entités imaginées par Lovecraft, il est la seule à endosser parfois une apparence humaine (autrement que dans des histoires d’hôtes ou de possession), et plus encore à étayer cette apparence par un comportement et une intelligence crédible pour un humain. Il est ainsi régulièrement représenté comme la source qui manipulera l’humanité pour qu’elle provoque elle-même sa chute.
          - Yog-Sothoth, "le Tout en Un et le Un en Tout". Celui-là a été longtemps le favori de Lovecraft, avant d’être supplanté par Cthulhu. Hormis le coté destructeur qu’il partage avec les autres Grands Anciens, Yog-Sothoth est un principe spatiotemporel. Il est partout et nul part, tout le temps et jamais. Concept difficile à cerner avec exactitude et dont on peut faire à peu près tout et n’importe quoi. Ce qui est en revanche plus clair, c’est qu’il joue à l’égard des autres Grands Anciens le rôle de portail (hé oui miss Alaiya ^^). Yog-Sothoth lui-même est la clé et la porte par laquelle ils se précipiteront tous si jamais elle est ouverte, et si jamais ce jour arrive, ce sera comme si elle n’avait jamais été fermée.
          - Cthulhu, "Celui qui mort attend en rêvant". Evidemment le plus connu des Grands Anciens. Sa popularité est sans doute due à son accessibilité. D’une part, il est sensé avoir été enfermé sur terre, enfin sous les océans, dans sa citadelle de R’lyeh engloutie du coté de Ponape (île micronésienne), ce qui lui confère une proximité inégalée par les autres entités. D’autre part, Lovecraft lui a donné la faculté de rêver, et d’atteindre les hommes par le biais de ces rêves. Son culte est donc de loin le plus actif de tous ceux des Grands Anciens.
          - Hastur, "Celui qui ne doit pas être nommé". Lui a été enfermé dans le Lac d’Hali sur une étoile noire des Hyades (un amas d’étoiles la constellation du Taureau). Plus qu’un autre membre important de la cosmogonie des Grands Anciens, il est aussi celui par qui deux éléments intéressants ont été introduits. D’abord une illustration plus spontanée du paradoxe accessible/insaisissable des Grands Anciens, en utilisant le vent comme source de manifestation. Ensuite et surtout, avec l’apparition d’Hastur dans le Mythe arrivent aussi les premières oppositions entre Grands Anciens. Hastur est régulièrement présenté comme un rival direct de Cthulhu, ces deux entités cherchant aussi bien à se libérer qu’à empêcher l’autre d’y parvenir.
          - Shub-Niggurath, "le Bouc au Mille Chevreaux". Encore un paradoxe sur pattes, en effet, c’est sans doute le Grand Ancien qui est le plus nommé toutes nouvelles confondues, et pourtant celui qu’on voit apparaître le plus rarement (si ce n’est jamais). Les deux intérêts majeurs de Shub-Niggurath en tant qu’élément d’une nouvelle, son premièrement la référence à la chèvre qui permet de le rattacher à toutes les histoires de sabbat ou autres rites démoniaques. Deuxièmement, par la multiplicité de l’apparition de son nom dans les invocations, et l’aspect mère nourricière qui lui est souvent attribué, il transporte le principe naissance-dégénérescence qui peut redonner vie à n’importe quel Grand Ancien.
          - Cthugha, "le Dévoreur". A ma connaissance, celui-là n’apparaît dans aucun des écrits de Lovecraft. Je ne l’ai rencontré que dans ceux d’August Derleth mais il me parait suffisamment bien compléter le groupe des Grands Anciens pour que je l’intègre à ma fanfiction au même titre que les autres. Supposé enfermé sur Fomalhaut (étoile de la constellation du Poisson Austral), il est clairement associé au feu, complétant ainsi le lien de certains Grands Anciens avec les puissances élémentaires. Et de la même façon que Cthulhu s’oppose à Hastur, Derleth oppose Cthugha à Nyarlathotep.

          Voila pour l’essentiel. Les Autres sont pléthore, de Yig "le Père des Serpents" à Ithaqua "le Marcheur du Vent" en passant par Tsathoggua "le Dieu-Crapaud", leur intérêt essentiel étant de varier les créature du Mythe, de montrer d’autres lieux terrifiants et d’autres ouvrages maudits. On trouve également dans différents écrits du Mythe des monstruosités qui auraient peuplé la terre à des époques plus ou moins reculées comme le Cambrien ou le Jurassique. Il s’agit d’avantage de peuples que d’entités semi divines. Certaines sont dites éteintes comme les choses mi-animales mi-végétales qui peuplèrent la cité des Montagnes Hallucinées en Antarctique, d’autres survivraient encore de nos jours dans des endroits reculés comme les Lloigors, et d’autres résolument extra-terrestres ne se manifestent que par la possession ou des échanges de personnalité comme la Grande Race. Ajoutez à cela quelques abjections supplémentaires comme les Shoggoths ou les Dholes, qui elles se rapprochent d’avantage de ce qu’on entend habituellement par monstre, et vous aurez un aperçu relativement complet de ce qu’est pour moi le Mythe des Grands Anciens…