LAISSEZ SE RETIRER LA MER

 

* * *

          Il y a longtemps que je n'ai pas vu la mer. Mes yeux se sont définitivement détournés de la fourbe méconnue qui me prit le seul être auquel je tenais.
          Que l'on ne s'étonne pas qu'un marin issu d'une famille où on l'est de père en fils se défie de l'Océan. Je l'ai approchée et je l'ai aimée autant que vous puissiez aimer une femme. Mais désormais je la hais comme une ancienne maîtresse qui ne se lasse pas de remonter aux assauts.
          Enfant je regardais mon père s'éloigner de la terre jour après jour. Il attendait que les flots viennent caresser la coque du bateau ; et quand les bras bleus l'avaient lascivement entouré, il cédait à l'appel de son amante qui l'entraînait au loin, dans cette alcôve que mes yeux ne pouvaient atteindre. Le soir mon père rentrait, épuisé par la gracile. Elle me le ramenait lové contre elle, le portant jusqu'au havre dans un doux murmure de femme apaisée. Mais à chacune de ces séparations se percevait déjà le grondement sourd qui roule au plus profond de ses entrailles, loin des oreilles des hommes qu'elle a séduits. En se retirant, elle se déchirait avec fracas autour des flancs du bateau, comme si se reprochant sa bonté elle avait voulu le reprendre et le posséder pour elle seule, dans une ultime étreinte infinie.
          Bien que mon père fût très tôt ma seule famille, je ne soufrais pas de ces incessantes séparations. Il en avait toujours été ainsi et je ne pouvais imaginer d'autre vie. Alors loin de lui, j'appris à aimer à mon tour celle pour qui il se levait chaque matin. Je la perçus d'abord dans ses cheveux, tous les soirs il ramenait un peu de son odeur qu'il lui subtilisait involontairement. L'odeur du large, presque pure, qui ne ressemblait en rien à celle des eaux portuaires, souillées par les hommes. Je m'enivrais de ce parfum presque maternel, et chaque soir je tendais les narines vers les cheveux crasseux et le pull de laine pour profiter de chaque bribe avant qu'elles ne s'en retournent à l'horizon. Puis je la vis bienfaitrice. Car toujours mon père revenait le bateau rempli de poissons en quantité plus que suffisante pour nous permettre de vivre correctement. Et parce que lorsque je la longeais en mes heures de solitudes, mes pieds foulaient les présents nacrés qu'elle étendait sur le rivage pour se faire pardonner de m'avoir emporté mon père. Enfin arriva le jour où elle fut mon amie. Peu à peu je la devinais telle qu'il devait la voir. Je pris du plaisir à me couler en elle à toute heure du jour ou de la nuit. Mon corps d'adolescent s'enivra de ses douces caresses et s'éveilla à la volupté au creux de ses vagues humides qui glissaient sur mes reins. Ainsi, lorsque advint le soir où mon père ne rentra pas, la peine que sa disparition ne manqua pas de me causer fut bien légère, indécente tant elle ne ressemblait pas à celle qu'on aurait pu attendre de ma part. Celui qui m'avait quitté s'était déjà éloigné de mon cœur depuis longtemps, et je ne perdais plus qu'un lointain rival dont mes larmes salées effacèrent définitivement le souvenir en me rappelant à la mer.
          Beaucoup ont jugé cette attitude impardonnable, aussi ai-je mis du temps à en confesser les raisons. Mais maintenant je n'ai plus de honte à les avouer. Je ne cherche pas à faire abstraction de ma conduite passée, ni même à la justifier ; mais je sais aujourd'hui que je ne portais pas la faute en moi. Si je dois porter le blâme de mon indifférence affreuse, la responsabilité en incombe à cette grande étendue lascive qui se joue du sort des hommes qu'elle envoûte et prend plaisir à ballotter avant de les engloutir définitivement, la grande bleue, fille folle de Dieu et berceau insoupçonné des enfants d'une horreur ancienne.
          Bien qu'elle m'ait secoué moi aussi dans tous les sens durant de longues années, je suis resté suffisamment lucide pour pouvoir être conscient de lui avoir échappé... Du moins jusqu'à présent... Je n'ai pas grand mérite, j'ai seulement eu la chance avant les autres de la voir sous son vrai jour. Mais je ne peux en tirer aucun mérite, tant ai-je été près des sirènes durant des années.
          Je fis pour la première fois partie de l'équipage d'un bateau à l'âge de seize ans. Bien sûr on a souvent vu des mousses plus jeunes, mais sur d'autres mers. Celle dans laquelle je baignais depuis mon enfance était réputée imprévisible et dangereuse, ce qui ne réduisait en rien le charme qu'elle exerçait sur les hommes. Aussi les adultes de là-bas étaient-ils réticents à voir leurs fils s'exposer à leurs côtés. Mais la passion que je vouais à la mer eu raison de toutes les objections qu'on put dresser contre moi ; et si je souffris d'être rabaissé dans mes relations avec l'onde immense, savonnant le pont alors que les autres pêcheurs bénéficiaient d'une proximité et d'une familiarité qui me meurtrissait l'âme, j'eus la satisfaction de m'embarquer en direction de l'alcôve qui m'avait si souvent paru inaccessible.
          Et je grandis. Je m'insinuai parmi les hommes de la mer tout en reprenant la place qui m'était due auprès de celle-ci. Bien que l'on me considérât très vite comme un pêcheur remarquable, je ne profitais pas de la sympathie que me témoignaient mes semblables. Je n'avais cesse de les éviter tout en ménageant les liens qui me rattachaient au navire. Mon caractère taciturne, ainsi que l'apathie dont je faisais preuve à l'égard de mes compagnons d'équipées, eurent peu à peu raison de l'intérêt que je suscitais. Sans devenir indésirable, je retombai dans l'inattention générale de mes débuts. A ceci près que je ne perdis pas le contact voluptueux que j'avais avec la mer. Et cela seul importait à mes yeux. Toutefois, conscient du fait que l'étrangeté n'est pas souvent admise entre les hommes, je préférai rompre plus nettement avec eux. Singulier pour moi seul, je ne risquais plus de les offenser. Aussi quittai-je le navire et grâce à mes soldes laissées presque intactes par mes faibles besoins, j'achetai mon propre bateau.
          J'ai passé trente deux ans de ma vie à errer en solitaire sous les caresses de l'onde sublime. Je la possédais pour moi seul, et rien n'aurait pu m'arracher à cette vie alors que chaque jour je goûtais le plaisir d'être précipité dans ses creux que m'ouvraient les vagues. Jusqu'à ce que je découvre quelle folle lubrique me tenait par le ventre et l'âme, de la même façon qu'elle avait tenu mon père.
          Comment ai-je pu être aveugle alors qu'elle exhibait devant moi ses fantasmes abjects, je ne saurais le dire. Les sirènes d'Homère ne sont certainement pas nées du seul hasard de son imagination. Toujours est-il que je m'aperçus lentement de leurs chants envoûtants qui berçaient tout mon être d'une absurde et dangereuse illusion. J'aurais pu devenir fou à mon tour, fou comme cet enfant de la rue qui bénissait chaque soir le matelas confortable sur lequel il reposait, pour s'apercevoir soudain que ce n'était qu'un tas d'ordures. Un tel rêve effondré aurait éparpillé mon âme aux quatre vents si un nouveau n'avait pas vu le jour lors de la rupture finale.
          Vous me jugez sans doute déséquilibré de m'entendre maudire ce que j'ai aimé, de tour à tour faire l'éloge ou renier. Mais du haut de votre conscience paisible vous ne pouvez comprendre, hommes de la terre, ni même imaginer. Vous croyez vous rassasier de la mer chaque été alors que vous ne faites qu'effleurer son jupon. La vérité nue est loin d'être la joie que l'on éprouve à barboter lorsqu'il suffit de se redresser à la verticale pour toucher terre. Ce que j'ai vu suffirait à vous faire vous enfermer dans un abri souterrain pour le restant de vos jours. Avez-vous jamais songé candides invétérés, aux profondeurs immenses sous lesquelles la mer cache son cœur d'impie ? Avez-vous jamais songé à ce qui perdure aux tréfonds des gouffres noirs par plus de onze mille mètres de profondeur ? Mais ouvrez donc les yeux, voyez où se cachent toutes les difformités de la planète ! Vous êtes dégoûtés par le lent glissement des serpents, le fourmillement des insectes parce qu'ils offensent par leurs aspects votre conception de mammifère... Mais Dieu vous a épargné en réduisant la taille de ces divagations. Tandis que là en dessous, protégées par la grande bleue des regards du tout puissant se développent toutes les aberrations. Dans les entrailles de la mer elles grouillent et dégénèrent toujours d'avantage, entre les murs de R'lyeth l'engloutie Cthulhu sommeille et encourage de ses cauchemars immondes ses enfants qui croissent et se multiplient. Crédules qui ne voyez de la mer que l'image qu'elle veut bien vous donner. Emerveillez-vous des dauphins que vous voyez sauter pour frapper un ballon... Ils ne sont là que pour vous observer, vous jauger... vous désirer. Vous avez amené une intelligence égale à vos côtés sans vous soucier de ces sourires carnassiers jugés attendrissants. Leur beauté vous émerveille ? Pourquoi n'en est-il pas de même pour les requins, les trouvez-vous donc si différents... Etes-vous aussi aveugle que je l'ai été pour ne pas voir qu'ils ne sont que des dauphins remontés trop tôt à la surface, trop tôt pour vous abuser... Mais dites vous que tout ce que vous voyez a été désigné pour remonter. Et quand une chose qui aurait dû rester en bas apparaît à la surface... Pourquoi croyez vous que l'on puisse retrouver autant d'histoire de monstres marins rapportée par des personnes de bonne foi? Tels les krakens... Savez-vous quel effet on ressent lorsque seul à des lieues de toute terre on se retrouve soudainement confronté à une masse blanche et flasque qui étend son corps gélatineux sur plus de quinze mètres de long, de la voir se retourner à la surface de l'eau et exhiber un bec crochu entouré de huit bras immondes qui s'étendent dans toutes les directions et fouillent la mer en larges remous avides?... Moi je sais. Et parce que je sais, je ne blâme personne de son ignorance.
          Non, je ne peux vous en vouloir, hommes bercés depuis votre plus tendre enfance par les douceurs terrestres, engoncés dans ce monde rassurant. Moi même je ne peux m'expliquer qu'après que de longues années se soient écoulées. Quelque chose en moi avait mis à jour les secrets sordides de la grande bleue, mais ils sont restés enterrés quelque part dans mon subconscient, si longtemps qu'aujourd'hui je sais que j'aurais pu ne jamais m'en rendre compte réellement. Ce ne sont même pas toutes ces horreurs tapies sous les amas d'algues pourrissantes, ce n'est pas ce qu'elle abrite qui m'a détourné de la mer. Non, c'est la mer elle-même qui s'est soudain imposée à moi, mauvaise, maligne, succubienne... N'espérant des hommes que la fange putride demeurant après leur mort, nourriture immonde qu'elle répand pour sa procréation.
          Je l'ai vue ce jour là telle qu'elle apparaît à toutes les âmes faibles et seules sur lesquelles elle n'a pas de prise. Cela se passait sur la côte d'une de ces îles au nord de l'océan, là où les marées sont les plus fortes, les plus sournoises... Lorsque les eaux se retirent, elles découvrent une vaste étendue de sable gorgé, mouvant. Des roches volcaniques en émergent, souvent disposées en cercle, et s'élèvent jusqu'à trois mètres de haut. Ces petits cirques sont des pièges à poisson, du moins en apparence. Lorsque la marée descend, ils se retrouvent prisonniers au milieu de ces rochers, et les habitants de la côte n'ont qu'à attendre que le sable ait absorbé l'eau pour ramasser les poissons asphyxiant. Chaque marée basse voit sa récolte de poissons, de mollusques et de coquillages, et les habitants bénissent ces filets naturels.
          Ce jour là j'étais dans l'obligation de me rendre à terre. Je profitais de la marée montante qui m'aidait à me rapprocher de la côte. Un moment donné je sus que j'approchais d'un port en apercevant une petite flottille de chalutiers. Comme toujours peu enclin à rechercher leur compagnie, je modifiai ma route en obliquant à l'est bien que cela m'éloignât vraisemblablement de ma destination. Je passai toutefois suffisamment près d'eux pour me rendre compte qu'ils suivaient un groupe de dauphins, semblant s'amuser de leurs bonds entre les navires. A cet instant se manifesta l'angoisse sourde qui ne devait plus jamais me quitter. Car si j'étais toujours l'amant de la mer, on se rappellera que je sentais déjà des choses en moi, bien que je n'en connusse pas encore la nature. J'attribuai cela à la crainte des hauts fonds. En poussant à l'est, je m'engageais dans des parages où les pièges à poissons étaient nombreux et formaient des écueils dangereux pour les navires. De plus il me semblait être en avance sur la marée et j'avais peur que la profondeur ne soit pas assez grande pour pouvoir manœuvrer. Craintes qui s'avérèrent totalement stupides. Mon œil était suffisamment exercé pour déceler sans peine les hauts fonds. De plus la mer était montée vite ce jour là... Très vite.
          Ce furent les remous qui m'alertèrent les premiers. Bien qu'au large la mer se montrât particulièrement calme et qu'il n'y eût pas le moindre souffle de vent, la mer était agitée de manière inhabituelle. Des courants hasardeux prenaient naissance près de cette partie de la côte alors que rien n'existait qui eût pu en être la cause. Les vagues se soulevaient inexplicablement et venaient se fracasser sur les rares cirques de pierre encore émergés. J'avais de plus en plus de mal à diriger le bateau et mon inquiétude se changeait peu à peu en une véritable angoisse qui n'était pas due à la situation pour le moins périlleuse dans laquelle je me trouvais. J'avais vu bien pire au cours de ma vie. C'est alors que mes oreilles perçurent ce que tout mon être entendait déjà depuis un moment. Une plainte, faible, étouffée, que les tonnerres écumeux avaient jusqu'alors dissimulée. Elle montait par instants de l'un des enclos rocheux dont mon bateau se rapprochait. Au risque d'éventrer ma coque, je gardais tant bien que mal le cap des rochers. Et je la vis.
          Au fond du piège démoniaque se débattait une fillette. Elle ne devait pas avoir plus de sept ans. Elle tentait désespérément de remonter le long des parois. Mais les vagues implacables la rejetaient avant même qu'elle ne soit arrivée à mi-chemin. La mer l'avait attrapée. Elle l'avait cernée de toutes parts et maintenant cherchait à l'envelopper. Le sable regorgeait d'eau et avait de plus en plus de mal à contenir la marée montante à l'intérieur du piège. Il devenait visqueux, et chaque fois que l'enfant retombait, elle avait de plus en plus de mal à sa défaire de la succion mortelle qui l'absorbait maintenant jusqu'aux mollets. Et les vagues continuaient à déferler sur les rochers, remplissant le piège par en haut.
          Je la vis à bout de force, les vêtements détrempés et ses cheveux blonds souillés par le sable et le sel. Elle ne cherchait plus à grimper mais s'accrochait de toutes ses forces aux rochers pour ne pas s'enliser d'avantage. Ses mains se déchiraient sur des arrêtes que la mer avait aiguisées à dessein. Et les vagues plus lourdes que le plomb venaient s'abattre sur ses épaules, comprimant sa poitrine essoufflée contre la roche. La mer montait toujours. A chaque instant elle reprenait possession de son territoire... Et de celle qui s'y trouvait. Elle s'appropriait peu à peu la fillette, envahissant sa poitrine à chacun de ses assauts. L'enfant recrachait sans cesse l'eau qui arrivait dans ses poumons. Elle croyait sans doute faire partir cette femelle mauvaise qui s'écoulait peu à peu en elle et voulait lui voler son corps. Mais moi qui la voyais, les bras ensanglantés, les yeux injectés de sang, je savais que c'était sa vie qu'elle rejetait à la mer à chacun de ses vomissements. Et l'onde folle et glaciale s'en repaissait dans l'attente du corps qu'elle engloutirait bientôt.
          C'est à cet instant que j'ouvris les yeux sur la femme mauvaise dont j'avais été le jouet. Je découvris celle qui avait tué mon père, et je vis le sort affreux qu'elle réservait à la fillette. Le ciel me révélait impuissant, regardant une vie gâchée que j'avais brutalement laissée derrière moi, sans rien pouvoir changer à ces années passées. Mon temps était fini. Mais la plainte assourdissante de mon âme qui se désagrégeait à la vue des embruns morbides ne parvint pas à étouffer complètement ma conscience. Sans doute parce qu'ayant un passé détruit et un avenir absurde je ne pouvais vivre que des instants se succédant. Et dans ce présent terne aux illusions déchirées, malgré mes rêves d'enfant que je regardais s'éloigner vertigineusement, j'entendis les dés rouler. Si tout l'intérêt de mon existence avait finalement sombré, un autre destin était en train de se jouer.
          Les heures qui suivirent demeurent obstinément floues à ma mémoire. Tout ce dont je puis me rappeler avec certitude, c'est le fracas de mon bateau se déchirant sur la roche, me précipitant de l'autre côté de la faille qui venait de s'ouvrir entre moi et l'onde affreuse. Le reste n'est qu'un maelström d'abîmes insondables ouvrant leur gueule sous mon être, ballotté par des embruns soudain acides. Tous les niveaux de l'océan pullulèrent de formes noires qui semblaient converger vers moi à tâtons dans une obscurité causée par le brusque passage du royaume des ombres à celui de la lumière. C'est sans doute ce qui me permit de leur échapper alors que j'étais proche de l'inconscience. Lorsque je retrouvai mes esprits, j'étais étendu sur le sable ferme de la côte. Je serrais contre moi un corps ténu, une enfant frêle encore imbibée de ce fluide répugnant et affaiblie par les multiples succions de ce vampire abjecte, la grande bleue qui étalait derrière nous sa rage désormais impuissante.
          Cette enfant fut celle qui sauva ma vie du gouffre où je l'avais lancée. Dès l'instant où j'avais perdu la mer, elle m'était apparue comme la seule issue valable. Dans sa clémence, le ciel l'avait déjà définitivement séparée de sa famille, la déposant dans mes bras, libre de me choisir et de m'offrir une nouvelle existence. Et c'est ainsi que je me tournai vers un sourire possédant à mes yeux plus de valeur que n'importe quel joyau surgi du trésor céleste. Durant dix années j'eus pour seul et incomparable bonheur d'élever cette jeune fille... Ma petite fille, mon bébé, que je vis doucement s'épanouir et grandir autour de moi, faisant virevolter dans les airs sa robe légère, plus gracile que toutes mes sirènes déchues.
          Durant ces dix années nous sommes restés à terre. Aucun rivage n'effleura mon ange blond. Lorsque l'envie nous prenait de changer d'air, nous nous évadions au sommet des montagnes ; mais je ne l'aurais jamais laissée retourner à la mer. J'avais de la peine à la tenir ainsi éloignée de ce lieu qu'apprécient souvent les enfants de son âge et je craignais qu'elle ne m'en fît le reproche tôt ou tard. Cela n'arriva pas. Peut-être n'éprouvait-elle pas cette attraction... Ou bien quelque chose restait tapi en elle, une peur irrationnelle, inavouable, rattachée à un souvenir qui s'était peu à peu effacé de nos mémoires... Je ne le saurai jamais.
          Pourtant, le temps s'étirant, la crainte que je vouais à l'égard de la mer diminua peu à peu jusqu'à ne devenir qu'un ancien cauchemar qui troublait encore mon sommeil les nuits d'orage. Mais j'étais heureux, et mon bébé l'était aussi. Dans ces moments on se sent intouchable par les éléments extérieurs. Aussi je pus lentement revenir sur mon passé sans avoir à endurer les traces à demies effacées d'horreurs innommables. Et je finis par avoir envie de revoir les paysages de mon enfance que j'avais si rapidement délaissé au profit de l'étendue océane.
          Ce désir de retourner aux sources de ma vie coïncida avec l'arrivée d'une lettre que m'envoya la seule personne qui ne m'avait pas oublié. C'était un ami de mon adolescence, qui avait conservé mon souvenir bien après que je me fusse détaché de lui comme des autres. Sans doute parce que nous nous connaissions depuis notre naissance, parce que nos familles étaient irrémédiablement liées, son père ayant disparu la même nuit que le mien. Je ne sais comment il retrouva ma trace, ni par quel hasard sa lettre arriva à ce seul moment de ma vie où elle pouvait espérer retenir mon attention. Toujours est-il qu'il me priait de le rejoindre sur mon rivage natal, dans le phare qu'il habitait et où nous avions passé tant d'heures ensemble. J'ai eu la faiblesse d'accepter.
          C'est de cette manière dont nous nous avançâmes mon bébé et moi à la rencontre de celle que nous avions finalement réussi à oublier.

          Puisses-tu me pardonner un jour...

          Rien dans le déroulement de la journée où nous parvînmes au phare ne pouvait laisser présager la nuit qui allait suivre. Au contraire, les retrouvailles se déroulèrent dans une joie immense. Ce furent de longues embrassades, mon ami et moi, mon bébé et mon ami, moi et sa femme... J'avais l'impression d'être revenu dans un havre que je n'aurais jamais dû quitter. La paix nous avait enlacés et nous étions unis à jamais en une même famille. J'eus le bonheur immense de voir mon bébé accueilli de la même façon que si elle avait été réellement ma fille. A cette différence que je la voyais toujours enfant, et qu'ils l'accueillir comme la jeune femme qu'elle était sur le point de devenir. C'est ce qui scella son amour pour le couple du phare. J'étais devenu un père, mais mon ami et sa femme lui apportèrent ce qui aurait pu commencer à lui manquer, deux amis pouvant la voir telle qu'elle était réellement.
          Tout l'après-midi nous déambulâmes ensemble, échangeant nos souvenirs communs. Il me sembla toutefois percevoir un craquement sourd en provenance de mon âme lorsque je vis mon bébé s'éloigner pour une promenade en barque. Mais un soleil bienfaisant et l'atmosphère rassurante dissipèrent ce qui tentait de revenir à la surface.
          C'est le soir, lorsque la nuit fut tombée que tout commença. Nous dînions tous ensemble à une même table dans la grande salle. Nous pûmes observer l'ultime spectacle de la journée, la large baie vitrée nous laissant admirer le soleil rougeoyant descendant sur l'horizon. L'air était pur à ce point qu'à l'instant où l'astre allait disparaître, nos rétines captèrent le dernier rayon qu'il nous envoya. Durant une fraction de seconde, nous eûmes le regard envahi par un halo d'une couleur, d'une beauté indéfinissable. Le monde entier s'estompait dans une onde qu'auraient jetée les plus belles émeraudes de la création. Nous restâmes immobiles, abasourdis par un tel émerveillement.
          La soirée se prolongea bien après ce phénomène. Toute lueur avait quitté le ciel depuis longtemps pour laisser la place à un voile d'ombres impénétrable. Soudain je posai les yeux sur mon bébé. Elle avait le teint livide. La cuillère qu'elle avait commencée à porter à sa bouche restait suspendue en l'air et était affligée d'un effroyable tremblement qui me glaça le sang. Je crus tout d'abord être à l'origine de sa terreur, pour m'apercevoir finalement que son regard passait par dessus mon épaule. Je me tournai alors lentement en direction de la baie vitrée à laquelle je tournais le dos. Toute trace de l'horizon avait disparu. Il n'y avait plus ni étoiles, ni ciel même obscure. Je voyais la nuit, mais c'était celle immortelle et affreuse qui règne dans les profondeurs insondables. Et dans cette étendue moirâtre, noire et visqueuse comme les entrailles d'une monstruosité gigantesque, des formes se mouvaient de façon horrible. Des poissons aux faces de cauchemar se pressaient vers nous et s'agglutinaient devant les vitres du phare. Ils émettaient une vague phosphorescence. Cette lueur blafarde semblait pénétrer jusque dans la pièce pour venir lentement lécher nos corps. Je restais paralysé par ces choses immondes, squelettiques, presque transparentes, qui nous fixaient de leurs yeux globuleux. C'est un hurlement de mon bébé qui m'arracha de ma torpeur. Les poissons avaient d'un seul coup disparu, dispersés par l'ultime horreur. Des spectres grimaçant apparurent dans une cacophonie de plaintes déchirantes. Au moment où ils étendaient les bras, je me saisis d'un objet sur la table et le projetai de toutes mes forces dans leur direction. La vitre vola en éclats, pulvérisant dans l'espace la mort d'écume. Et je me retrouvai hors d'haleine au dessus de la côte, une faible brise nocturne soufflant de la mer paisible et s'engouffrant par la fenêtre que j'avais brisée.
          Mon ami et sa femme était près de mon bébé qui gisait par terre. Elle avait perdu connaissance à l'instant où elle avait crié. Nous la portâmes jusqu'à sa chambre. Je restai un long moment à son chevet, puis je rejoignis mon ami dans la pièce voisine. C'est là que j'appris son ignorance des événements. Lui et sa femme n'avaient rien vu. Ils avaient seulement été cloués sur place par nos figures qui s'étaient si soudainement décomposées. Mais leurs yeux n'avaient jamais cessé de voir la mer obscure, faiblement éclairée par la clarté des étoiles. Je restai un long moment à parler avec lui, m'efforçant de disperser les atrocités qui restaient incrustées au plus profond de mon regard. Je finis par aller me coucher, après avoir tenté de le rassurer sur mon état nerveux. Bien qu'il demeurât inquiet à mon endroit, il me laissa aller. Je retournai près de mon bébé. Après ce qui venait de se passer, je ne pouvais me résoudre à la laisser dormir seule. En dépit de tout ce qu'avait pu me dire mon ami, je ne pouvais croire que nous avions tous deux été victimes d'une même illusion. Une abomination telle que celle qui s'était imposée à nous ne pouvait être une pure imagination. Aucun esprit aussi dérangé fût-il ne pourrait concevoir de pareilles ignominies. Epuisé et fébrile, je finis tout de même par m'assoupir.
          Peu de temps avant le jour, je sortis du sommeil profond pour pénétrer dans une somnolence plus légère emprunte de visions oniriques délirantes. Je voyais peu à peu les murs de la chambre se mettre à onduler comme pris d'une houle absurde. Et je vis avec terreur la grande bleue prendre possession de la pièce. Les murs liquides progressaient lentement vers le lit, avalant l'espace, dévorant toute espérance de vie. Et derrière, au-delà de cette mer de ténèbres, je pouvais à nouveau voir la foule ricanante des spectres des damnés. Et parmi ces faces cadavériques, je reconnus subitement celle de celui qui fut mon père, aussi mauvaise et ignoble que les autres. Pourtant ce n'est pas son visage déformé par la haine qui détermina mon retour au monde réel. Soudain les spectres semblèrent se ranger. Ils formaient une haie macabre allant de la chambre à quelque chose qui se perdait dans la nuit abyssale. Tout au bout, je pouvais deviner une forme noire, une ombre dans l'ombre, surgie des abîmes abhorrés des hommes et de Dieu. C'était immense et flasque, tentaculaire... Et transportait l'essence même de l'horreur. Je pouvais percevoir sa respiration qui parvenait jusqu'à moi à travers la masse liquide, obéissant aux pulsions d'un rythme impensable. Les spectres reprirent leur concert affreux comme pour annoncer l'ouverture de portes sur ce qui n'aurait jamais dû être. Et répondant à quelque succion de la chose sans nom, une forme éthérée s'engouffra dans l'allée des spectres qui s'effondrèrent derrière elle, la poussant dans le chaos ancien. Mais j'eus le temps d'apercevoir son visage, et je me réveillai d'un seul coup, tremblant de tous mes membres.
          La porte de la chambre céda sous l'épaule de mon ami que mon hurlement avait alerté. Il s'immobilisa avant même d'avoir vu, car la mort était présente. Alors, surmontant la crainte de ce que j'allais découvrir, je baissai les yeux à mes côtés. Le couple du phare respectait mon silence mais ne parvenait pas à sortir de cette pièce qui comme moi était ressortie indemne de cette nuit. Pourtant son corps sans vie reposait sur le lit. Le sang perlait à ses yeux. Il lui en sortait aussi des oreilles et de ses narines. Un mince filet coulait de sa bouche. Sa peau était glacée et détrempée. Pas de la sueur qui coulait le long de mon corps... Elle était imbibée d'eau salée, d'eau de mer... Et ses yeux, ses yeux jaillissant de leurs orbites, c'était ceux qu'elle avait eus devant la baie vitrée, ceux que je possédais à mon réveil, c'était le regard rempli d'effroi du dernier spectre ayant rejoint les profondeurs de la grande bleue.
          Je n'ai plus grand-chose à ajouter. Avec sa mort, c'est toute ma vie qui sombra pour la deuxième et dernière fois. J'essaie vainement de secouer mon âme mais elle s'est éparpillée aux quatre vents. Ces quelques mots tracés dans ce court journal semblent ironiquement d'essayer de redonner un semblant d'unité à ce qui fut ma vie. Mais je sais que celle-ci est finie. Je n'ai plus rien à faire sur cette terre à laquelle je n'ai jamais appartenu. Je suis à la mer, depuis toujours. Durant quelques années j'ai pu entretenir l'illusion de lui avoir échappé, mais elle m'a ramené à elle, possessive et cruelle. Tout ce que j'ai un instant possédé se trouve là-bas, au fond de ses entrailles. Je les entends qui m'appellent. Je suis le seul à entendre ces cris, mais ils s'enflent chaque jour en un vacarme de plus en plus assourdissant. Je ne peux tenir plus longtemps. Tout à l'heure, quand la marée montera, j'irai m'allonger sur la plage. Elle viendra jusqu'à moi... Et m'emportera. Vous la laisserez s'en aller, je serai entre ses vagues, ses creux s'ouvriront à nouveau pour accueillir mon corps. Laissez se retirer la mer... Et laissez-moi m'abîmer pour l'éternité, et dissimuler les larmes de mon amertume...

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