LA VERTE CONCUPISCENCE

 

* * *

                                        J’ignore si cela a même existé…
                                        Ce monde perdu flottant obscurément sur le fleuve du Temps…
                                        Et pourtant je le vois souvent, au sein d’un brouillard violet
                                        Et luisant faiblement au fond de quelque vague rêve.
                                                                                                               H. P. LOVECRAFT

 


Le Cercle de la foi Machen
A Samuel W. Bowen

3 février 19..

          Ceci est probablement la pire des lettres que j’écrirai jamais à l’un d’entre nous. Je ne sais si je dois ce que j’ai vécu à la seule Chandeleur ou si notre ami Rod Whipple n’y aurait pas contribué d’une certaine manière.
          Au fait, êtes-vous au courant de sa dernière insertion à l’intérieur de son Sordidus Liber Inhabilium Conscientarum ? Il m’en a envoyé un exemplaire il y a deux jours et je dois avouer que j’éprouvais quelque répugnance à poser mes mains sur le papier pour en tourner les pages. Ce qui me met le plus mal à l’aise est que Whip lui même semble de moins en moins affecté, il semble mesurer de moins en moins clairement la signification de ses perceptions. Birman qui l’a rencontré récemment me racontait dans sa dernière lettre qu’il l’avait vu faire le signe de Kish de façon tout à fait inconsciente, et ce à plusieurs reprises. Si vous recevez de ses nouvelles à l’approche du premier Mai vous comprendrez mon inquiétude à son sujet.
          Les dernières errances de son sommeil ont peut-être _ et même sûrement _ préparé mon esprit à cette nuit de la Chandeleur, car le rêve qui s’imposa à moi commença pratiquement de la même façon. Whip m’avait raconté comment en se rendant chez l’un de ses amis il s’était aperçu qu’il suivait un chemin qu’il ne connaissait pas sans pour autant être perdu.
          _ Cette ambiguïté que j’ai moi-même ressentie est très troublante, surtout rétrospectivement, car la crainte n’est pas présente au début du rêve. _
          Ses pas foulaient un sol de gravats et de cendres, comme s’il suivait la piste laissée par un formidable incendie. Et il faisait nuit à une heure où il aurait dû faire jour, non à cause de nuages opaques, mais comme si le soleil s’était depuis longtemps éteint aux temps où se déroulait le rêve. Malgré ce décor inquiétant, Whip ne ressentait pas de peur, en dépit d’un danger clairement présent. Apparemment il incarnait une personnalité qui sans être différente de la vraie sienne, lui était incontestablement supérieure et se plaçait au dessus de ce que pouvait signifier cette menace. Du moins jusqu’à ce qu’il parvienne au début d’une pente qu’il s’apprêtait à descendre. Alors en contrebas des lettres de feu apparurent comme si on les gravait depuis le centre de la terre. Et bien qu’il ne pût pas les lire, Whip en comprit le sens car leur signification profonde semblait contenue dans le tracé de ces symboles. La Grande Peur vint à cet instant, la pire de toutes avec celle de ce qu’on ne comprend pas, la peur qu’advienne ce que l’on reconnaît comme la pire de ses craintes, mêlée de ce sentiment de culpabilité, la sensation de l’avoir soi-même invoquée.
          Je ne sais pas ce qu’il redoutait exactement. Je crois qu’il reconnut la main qui avait tracé l’avertissement infernal, et que le fait de savoir qu’il était capable de la reconnaître l’effraya presque autant que celui auquel elle appartenait. Telle la peur du savoir trop lourd à porter...
          Mon histoire d’une nuit a suivi un développement similaire quoique plus nuancé, à moins que cette impression soit le simple reflet de mon implication.
          Dans ce rêve je possédais une personnalité et observais des réactions proches de celles qui sont les miennes à l’état de veille. Comme il débuta, je me retrouvai assis à ce que je savais être mon bureau. L’endroit était bien tel que je souhaiterais en avoir un pour mes occupations quotidiennes. Un mobilier sobre, essentiellement composé du meuble sur lequel je travaillais, où s’entassaient des piles de notes manuscrites intelligemment ordonnées, et d’une immense bibliothèque qui couvrait tous les murs de la pièce. Les livres qui s’étalaient indifféremment sous mes yeux étaient d’une richesse incroyable, les éditions récentes côtoyant les volumes originaux. Leur présence m’était tout à fait anodine, mais la possession de certains titres était si extraordinaire qu’une stupeur envieuse s’empara de moi dès que la folie qui me harcela à mon réveil se fut quelque peu dissipée. Je peux vous citer notamment l’Ars Magna et Ultima de Raymond Lulle, Les Sept Livres cryptiques de Hsan, The Leyden Papyrus, plus mythiques et blasphématoires encore, The Sword of Moses, le Kitab-al-Uhud, et aussi incroyable que cela puisse paraître, les Stances de Dzyan.
          Je sais ce que vous pouvez penser, que tout comme moi vous désireriez ardemment consulter ces livres à l’état conscient, et que les voir en rêve ne traduit que ce désir qui ne sera probablement jamais assouvi. Mais laissez moi vous dire ceci, ces livres dans mes rêves étaient réels, si réels que si j’avais pu tous les feuilleter alors que j’étais assis à ce bureau, je ne me serais probablement jamais réveillé. En fait, je repris un instant conscience que je rêvais, et en dépit de la connaissance que j’en avais alors et de l’inutilité de les ouvrir à ce moment, je réussis à influencer mon délire pour me lever et m’emparer de quelques volumes.
          Et je me souviens Samuel, entendez-vous ? ! Je me souviens de ce que j’y ai lu ! !
          « …Je vous appelle, esprit mauvais, esprit cruel et impitoyable. Je vous appelle, esprit malin qui siégez au cimetière et ôtez toute guérison aux hommes. Mettez un nœud dans la tête de NN, dans ses yeux, dans sa bouche, sur sa langue, dans sa gorge, dans sa trachée-artère ; versez dans son estomac de l’eau empoisonnée… »
          Telle est mot pour mot l’une des mortelles imprécations que j’ai découvert dans The Sword of Moses… Et j’en sais désormais d’autres tirées de livres tout aussi abominables que je n’ose pas même coucher sur papier de peur qu’elles ne révèlent d’elles même leur authenticité. Car je sais des syllabes qui feraient descendre quelque chose du lac d’Hali dans les Hyades, le vent mugissant par dedans la terre et par dessus le plateau de Leng, Celui qui ne doit pas être nommé…
          Vous comprendrez dès lors quelle empreinte cette nuit a laissé sur ma conscience. Les rêves sont très vieux Samuel, il est rare qu’il en naisse de nouveaux. Si vieux en fait, que personne ne peut dire qu’ils n’ont pas vécu.
          J’étais donc penché sur une traduction dans une atmosphère de calme sérénité, dans un cadre à la fois familier et apprécié. C’était un peu comme on déguste un bon cru, à la saveur des années lentement écoulées qui ont peu à peu imprégné le vin de leur saveur. Toute la demeure exhalait cette note de vieillesse pudique que l’on trouve dans le berceau ancestral de sa famille. C’était une maison de style colonial, située probablement dans une ville du Massachusset encore que je ne puisse pas me rappeler laquelle, si tant est que ce détail ait été évoqué. Certaines demeures des vieux quartiers d’Arkham ou de Providence correspondraient assez à ce qui m’entourait.
          Soudain tout cela changea, s’altéra sensiblement. Les teintes légèrement fanées et surannées se muèrent en miasmes sulfureuses, comme une poussière épaisse qu'aurait dégorgé un caveau séculaire brusquement fracturé. Et la tombe dont le souffle âcre emplissait peu à peu la pièce ne semblait être autre que le parchemin que j’étais en train d’étudier. Tout comme Whip au début de son rêve je ne paraissais pas effrayé. Je semblais considérer ce qui se passait comme un risque occurrent à la consultation du parchemin et précédemment jugé, non pas négligeable mais comme étant surmontable à la condition d’une certaine persévérance.
          En même temps que ces émanations putrides envahissaient l’air autour de moi, les murs de la pièce parurent s’estomper. D’eux suintait une vapeur blanchâtre qui se dilata jusqu’à absorber toute image matérielle alentour. Comme je fus coupé du monde extérieur, une sensation étrange s’empara de moi. Je restais apparemment immobile mais j’avais conscience d’avancer en déséquilibre constant. C’était comme si je vivais une chute, comme si je tombais suivant une direction impossible, qui n’était ni de haut en bas ni d’avant en arrière.
          Cette impression finit par s’atténuer elle aussi, et avec sa disparition revinrent peu à peu les images de ce qui se trouvait autour de moi. Comme je m’y attendais, le décor qui m’entourait n’était plus du tout le même. J’étais dans une salle immense et circulaire, d’aspect vaguement gothique. Sa maçonnerie basaltique était terrifiante par son allure à la fois imposante et menaçante, et je ne pouvais m’empêcher de me demander quels étaient les êtres qui avaient pu l’ériger. Un jour blafard pénétrait dans la salle par des fenêtres voûtées qui grimaçaient sur l’extérieur. Je me dirigeai vers l’une d’elles, et se faisant, je réalisai que mon corps ne me procurait pas les sensations habituelles. Pour la première fois troublé, j’essayais de m’observer mais je ne parvins pas à me regarder, comme si je n’étais plus qu’une conscience et que mon enveloppe charnelle s’était désagrégée au cours de ma chute.
          Malgré cet imprévu pour le moins alarmant, je ne cédai pas à la panique, et revins simplement à mon mouvement premier, celui d’aller contempler ce qui devait s’étendre par dessous les fenêtres. Ce que je fis facilement, mes déplacements n’étant pas le moins du monde entravés par mon absence de membres. Et je sus où j’avais été emporté. J’étais dans une tour immense, surplombant une citadelle noire et glauque que je reconnus sans peine _ ce qui à la réflexion aurait dû me terroriser par ce que cette reconnaissance sous-entendait _ Arx Occubitorum, la ville des succombés sur laquelle s’étend le pouvoir d’Azazel, le gardien des souffrances de ceux qui se sont opposés au roi maudit.
          Pendant que j’observais la reine des nécropoles qui étendait ses murs bien au-delà de la portée de mon regard, je pris conscience d’une présence derrière moi, quelque chose d’incroyablement tangible, comme si l’existence de ce qui venait d’apparaître se transmettait de proche en proche à l’air alentour. Compte tenu de la situation dans laquelle je me trouvais, je ne pouvais que m’attendre à une telle rencontre. Mais l’anormale confiance que j’éprouvais me fais encore frémir maintenant, car j’ose à peine l’écrire, je savais que j’allais comparaître devant le maître des lieux, et j’en étais impatient, comme si j’étais seulement curieux de voir le visage de l’être aux ailes de chauve-souris, l’un des favoris du roi maudit.
          J’aurais mille fois préféré rêver subir le jugement d’Azazel plutôt que d’avoir vu ce que je vis alors. Grands Dieux Samuel, je crois que même le noir Tsathoggua sur son trône glacé ne m’horrifierait d’avantage. Car ce qui se tenait là n’était en rien comparable au sultan des trépassés. C’était énorme, flasque et moqueur, cela pullulait tout seul, cela riait convulsivement en éclat sarcastiques qui étripaient mon ouïe. Et cela et cela et cela… Mais si seulement cela avait une tête là où se tiennent les têtes, ou ne serait-ce qu’une bouche d’où partirait ce rire… Ce n’était que du noir d’où s’enflaient deux ailes noires entre lesquelles grouillait une unique main noire, octopodique et visqueuse… Et cette peur, cette peur affreuse qui vint quand j’étais sûr de ne pas y céder un instant… Je me souviens qu’à travers ce voile de folie m’agressait de surcroît une impression de stupidité grossière qui émanait de mon propre esprit, tel un insecte immatériel que l’essence de la chose pourrait à tout moment submerger.
          C’est tétanisé et à la limite de l’apoplexie _ aussi bien dans le rêve qu’allongé dans ma chambre _ que j’appris d’un gargouillement immonde ce qui se tenait devant moi. En dépit de la perversité au-delà de toute limite qui s’en émanait, ce n’était rien de ce qui peut exister de pire, rien qu’un des mignons de l’un de ceux à qui j’ai déjà fait par deux fois allusion. Je craignis d’abord qu’il ne servît celui dont les milles et une formes hantent les profondeurs de la terre au milieu des murs d’onyx. Mais je sais maintenant que j’aurais dû appréhender ce qu’il était réellement, car si le Chaos Rampant est l’abjecte damnation, l’ultime péril qui menace le commun des hommes, nous qui savons nous devrions redouter d’avantage Ça qui sait plus, S’ngac, la méditation des Grands Anciens… Et la noire perversion n’était autre que son envoyé, celui qu’il m’ordonna comme à ses frères, celui dont le Necronomicon parle en ces termes :
          « …Vers le vide sans pensée le démon m’emporta… Jusqu’à ce que s’étendit devant moi ni le temps ni la matière mais seulement le Chaos, sans forme et sans lieu. Ici dans les ténèbres le puissant Maître de Tout marmonnait à propos de choses qu’il avait rêvées mais de comprenait pas… « Je suis Son Messager », dit le démon tandis qu’avec mépris il frappait son maître à la tête… »
          Et à mon tour le démon s’empara de moi. Je fus précipité contre le plafond de la salle de basalte, que je traversai comme s’il n’avait jamais existé, ce quoi j’aurai vraisemblablement pu m’attendre si j’avais seulement été capable d’extraire une pensée aboutie de mon cerveau contusionné par la présence de ce qui m’empoignait. Et je tournai à travers l’espace au-dessus d’Arx Occubitorum, et je filai par delà ses allées, entre caveaux et mausolées qui dégorgeaient de noms misérables ou de noms avilis. Parmi eux je reconnu celui du fléau d’Israfel, et je sus alors où le roi maudit parquait ses sujets quand il n’en avait nulle utilité. J’aperçus une ruelle ridicule où étaient cloîtrés Isboo et ses semblables. Je vis un sépulcre dont l’ombre écrasait les tombeaux l’entourant et dont les portes scellées d’attente portaient le nom éteint d’Armanoer. Et je passais sans cesse devant les lieux où étaient ensevelis des êtres que maintenant ma main tremble au moment d’évoquer, et tous ces démons, et tous ces serviteurs plus sombres encore ne faisaient guère que m’apaiser tant la peur qu’ils auraient dû m’inspirer m’apparaissait comme une distraction salvatrice voilant faiblement l’aberration qui me transportait.
          Je ne blâmerai pas votre incrédulité si vous doutiez de mon envie de tomber, en n’importe quel endroit pour peu que je sois lâché. Je n’ai nul intention de vous traiter en néophyte malavisé Samuel, je sais parfaitement la véracité de vos jugements quant à ces symboles, véracité qui dépasse même sans doute la mienne depuis votre nuit passée dans le temple de Seth sous Tounah el Gebel lors de la dernière néoménie. Mais si la perspective de perturber le sommeil du plus insignifiant de ceux qui demeurent dans Arx Occubitorum me terrifie à présent autant que vous puissiez le juger nécessaire, je vous assure que je méprisais ce sort en songeant à celui vers lequel je me dirigeais.
          Le démon m’avait montré tout ce que renfermait cette ville de douleurs, je ne sais dans quel but, peut-être pour flatter ma sérénité afin que je redevienne confiant en ayant vu ce à quoi j’avais échappé. Mais ce ne fut pas le cas, tant son essence seule m’atteignait, écrasante et incognissible. Ô combien ma terreur était légitime, bien plus encore que je ne pouvais le redouter… Le vol jusqu’alors silencieux retentit ignoblement, et en de monstrueuses brassées d’espace je fus emporté hors de toute sensation. Je ne peux heureusement pas vous décrire ce que fut ce vol, car ce que je vécus alors était tellement étranger à toute forme d’intelligibilité humaine qu’aucun concept, transmis par aucun mot, n’en saurait rendre une bribe. Je ne suis pas sûr moi-même d’en reconnaître le souvenir malgré la présence de cette entaille irréductible à un endroit de mon âme. Je ne sais plus ce qui a pu laisser pareille trace, mais elle est là, tapie juste à l’orée de ce que je ne dois pas me rappeler, sournoise et malveillante, plus chargée d’immondices impies que l’empreinte d’un sabot fourchu.
          Je dus perdre conscience à l’intérieur du rêve car il y a un saut par lequel passe ma mémoire. Bien que par le passé je me sois toujours rappelé de mes rêves dans les moindres détails, je confesse ici mon incapacité à surmonter cet obstacle. Ce qui est là dessous me restera à jamais inconnu. Peut-être n’est-ce rien, que le vide informe, et pourtant… J’aimerais savoir ce qui a provoqué cette interruption, savoir le pire pour s’en défier à jamais, puisque ce qui suivit me traumatisa au-delà du pensable mais me laissa conscient…
          Au-delà de ce trou noir, je me retrouvai seul. Vraisemblablement trop surpris pour être soulagé je scrutais l’espace autour de moi, à la recherche du trop terrible pour avoir ainsi disparu. Mais il n’y avait rien, rien que moi en un endroit d’une vaste étendue, riche, verte. Rien qu’une plaine immense sans aucun obstacle, un paradis de fertilité où foisonnait une herbe luxuriante et lustrée. Et surtout, cette même sensation de calme paisible que j’avais éprouvée au début du rêve lorsque j’étudiais le parchemin fatidique flottait dans l’air environnant. Je me hasardai à faire quelques pas, et se faisant je me rendis compte que j’étais revenu à mon moi global et intact, corps et âme, le premier m’ayant été rendu sans altération apparente. L’herbe que je foulais était étonnement épaisse et souple, j’avais l’impression d’évoluer sur un tapi de mousse, d’abord ployant légèrement sous mon poids, puis repoussant mon pied d’un sursaut élastique, comme pour l’aider à s’arracher de la gravité abolissant ainsi tout l’effort aussi infime fût-il que je devais produire pour marcher. Tout en me promenant au hasard, je sentais ce flux d’étrange félicité qui rayonnait de la terre à la rencontre de tout ce qu’elle supportait. Mais le contraste ainsi opéré avec l’atmosphère des instants passés m’atteignit très désagréablement de façon insidieuse, comme si quelque chose de faux se cachait derrière cette douce plénitude. Tout en avançant je me mis à scruter la nature autour de moi. Mais il n’y avait rien qu’un ciel clair dont je ne me rappelle pas la couleur, sûrement quelques arbres éloignés que je ne me rappelle pas avoir vu, et cette prairie si vertement vivante et saine que la suspicion que je ne pouvais m’empêcher de nourrir à son encontre m’apparaissait comme une injure que je lançais ouvertement à la création.
          Je devais être sur le point de revenir à de meilleurs sentiments lorsque j’ouvris les yeux sur l’anomalie que je cherchais sans succès. J’ai déjà souligné comment la vie semblait habiter la plaine fraîche et pure qui étalait son herbage plus épais que le serait un tapis de feuilles. Mais le vert en ce lieu étalé n’était pas la seule enseigne de sa vigueur. Chaque brin à chaque instant s’inclinait pour chuchoter sa croissante à son voisin, et des vagues légères glissaient délicatement de buttes en buttes pour propager les nouvelles du sol. Et c’est en vain que j’essayais de percevoir le plus ténu souffle de vent. Mais bien que la plaine verdoyante frémissait comme si elle avait été habitée d’un millier de reptiles, il n’y avait pas la moindre brise, pas le plus petit courant d’air, serait-ce une haleine d’insecte. Une angoisse sourde reprit possession de mon esprit. Je voyais cette plaine qui s’étendait à perte de vue, et ce qui passait auparavant pour une perfection de régularité m’apparaissait maintenant comme une dangereuse approche de l’infini. Cette luxuriance jugée magnifique, cette fécondité brillante qui recouvrait cette terre prodigue me donna à l’instant la nausée, tant je trouvais malsain une telle richesse là où rien d'autre ne l’arborait. Et ce vert, ce vert si insolemment éclatant, ce vert trop vert pour mériter ce nom, cette couleur trompeuse et envoûtante, cette aberration de la lumière qui maintenant que l’illusion était dissipée agressait mes rétines sans que celles-ci sachent la comprendre, cela était le summum de la répugnance. Car le seul sentiment qui pouvait lutter contre l’apocryphe dissonance de la réalité qui m’entourait, c’était l’absolue certitude de son existence.
          Peut-être ou sans doute avez-vous déjà compris où le mignon de S’ngac m’avait emmené. Peut-être que mon ignorance de l’instant vous paraît inconcevable tant il est vrai qu’un seul endroit aurait pu être tel que je l’ai rêvé. Mais je restais perdu, mort au milieu de toute cette vie arrogante, fuyant dans une lente course qui m’amenait sans cesse près d’un horizon sans limite. Et partout, jusque nulle part, ce vert démesuré et absolu qui avait pris la place de toutes choses…et dont je ne ressentais que trop la convoitise à mon égard.
          La vérité vint des siècles absorbés. Comme je m’égarais d’avantage dans mon errance, le sol se fit peu à peu plus inégal. Des buttes apparurent, des collines semblaient pousser de sous la terre, et l’herbe alentour se fit étrangement transparente, comme si elle s’étirait et s’affinait en collant à ce qui voulait surgir dessous. Des formes indécises commencèrent à se dessiner, essayant de percer l’immensité verte. Et à mes pieds, la pellicule végétale devint si ténue que je distinguai ce qui était enfoui là. C’était une pierre tombale, d’une forme étrange qui ne rappelait en rien les usages funéraires d’aucune religions contemporaines. Et pour cause… La stèle s’approcha si près de la surface avant de retomber au plus profond des entrailles de la verte concupiscence que je pus bientôt lire cette épitaphe rédigée en l’antique et primitif Naacal :

          « Ci Gît Slenameth fief de Zeff-I’sch. »

          Je n’ai probablement plus rien à vous apprendre. Comme vous le savez sans doute Samuel, Slenameth est une île proche de la grande Hyperborée qui si l’on se réfère à l’édition de 1839 parue à Düsseldorf du Cultes sans Nom de Von Junzt, faisait partie il y a plus de deux cent milles ans avant notre ère de ce continent mythique que l’on désigne sous le nom de Mu. Slenameth était gouvernée par un homme puissant s’il en fut dans l’histoire d’Hyperborée. Selon la légende, le roi Zeff-I’sch possédait des pouvoirs très étendus, et de sources sensiblement différentes de celles des autres sorciers et des chamans de Mu. Il s’en servit pour accroître son indépendance, et alla jusqu’à renier toute obligation envers ce qui pouvait perdurer de la descendance de Yuggoth. La prospérité de Slenameth est incontestée, jusqu’au jour où l’île disparut du monde réelle, sans témoin ni cause apparente. Si bien qu’au déclin de Mu, il n’y avait plus personne pour jurer qu’elle eût jamais existé.
          Malheureusement on retrouve quelques évocations plus récentes qui effleurent le voile jeté sur le destin de Slenameth. L’une d’elles est contenue dans The Wonders of the Invisible Word. Le manuscrit de Cotton Mather auquel j’eus accès au début de mon rêve révèle ce qui n’apparaît pas dans l’édition expurgée, à savoir que l’île de Slenameth existe encore. Le royaume de Zeff-I’sch serait tombé sous le coup d’une odieuse malédiction survenue de la séculaire Yuggoth en réponse à l’orgueil impie du souverain. Il est dit que ceux de Yuggoth étaient sur le point de s’éteindre, définitivement. Mais en une ultime raillerie du pouvoir de Zeff-I’sch, ils firent offrande de l’île comme tribut donné aux êtres qui à leur tour descendirent de l’éther vers la terre. C’est ainsi que Slenameth fut condamnée à errer au hasard d’une mer inconnue des hommes. L’île fut recouverte de la vie venue d’outre espace, et chaque pierre, et chaque homme servit de source à un millier d’herbes maudites, conscient pour l’éternité du vampirisme auquel ils étaient soumis. Et ils restent là quelque part, interminablement dévorés pour que ne cesse de croître le vert paturage où vinrent se rassasier les shoggoths boursouflés, où s’enfla la noire progéniture de Shub-Niggurath avant que les milles chevreaux n’aillent pulluler au bois de N’gaï, et où viendra s’épancher encore l’avidité de tout l’innommable qui ne nous a pas encore atteint.
          Vous vous demandez certainement ce qui m’a permis d’échapper à l’emprise de ce lieu maudit… Un sauveur inattendu, involontaire. Un chat. Le chat, le cousin du Sphinx et son ancêtre, l’âme de la vieille Egypte, la déité de l’ancienne cité d’Ulthar, le dernier gardien des secrets perdus avec les empires d’Ophir et de Méroé, le chat, le premier et le dernier être à se souvenir. Un chat était dans ma chambre cette nuit là. Et le marcheur silencieux jusque dans les rêves se glisse partout où il n’est pas convié, sous les paupières de Morphée comme entre les pattes de Pan, car son domaine est partout où sont des êtres qui ne peuvent pas l’entendre. Le chat se glissa jusqu’à moi puis repartit. Et miaula en signe de son passage insoupçonné. C’est son cri qui me rendit conscience et me guida hors du rêve. Sans cela je ne serais jamais reparti.
          Voilà comment je m’en suis sorti presque indemne, physiquement. Mais puissiez vous ne jamais connaître ce qui aliène à jamais la raison, ni entrevoir la verte concupiscence à laquelle j’ai échappé… Oui, j’en suis revenu, mais pas assez vite. Pas assez vite pour demeurer mentalement équilibré, et pas assez vite pour ne pas conserver cette marque incolorément verte sur ma poitrine, là où l’ignoble convoitise avait commencé à m’absorber…


Désespérément, votre dévoué
Simon Kell


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