L'OMBRE DES SPHYNXS

 

I

          Elsinham, 24 avril 19.., 1 heure 28 mn

          Lorsque Sir Reagent se pencha par sa fenêtre pour fermer ses volets, il n'était plus de la première jeunesse et souffrait d'insomnies ce qui expliquait l'heure tardive à laquelle il se couchait, il aperçut dans la ruelle faiblement éclairée la silhouette du prêtre qui marchait rapidement en direction du vieux quartier.
          Il connaissait bien le père Barney, comme d'ailleurs la plupart des personnes vivant à Elsinham. C'était un vieil homme très actif, l'un de ceux sur lesquels l'âge ne semble pas avoir de prise. On avait beaucoup parlé de lui ces derniers temps. La ville, aussi loin que l'on se souvînt, avait toujours été le siège d'une influence néfaste. Il y avait de ça une soixantaine d'années on avait fermé l'église du vieux quartier, soit disant pour des mesures de sécurité que ne garantissait plus l'état de la maçonnerie de l'édifice. Mais tous connaissaient les rumeurs qui circulaient à l'époque et ce n'était certainement pas par hasard qu'une vingtaine de personnes concernées avaient quitté la ville. Et de même, on savait parfaitement que l'église ne risquait en aucun cas de s'écrouler, ce qui d'ailleurs effrayait plus que ne rassurait les habitants qui savaient qu'elle datait d'une époque si ancienne que les plus grands experts avaient refusé d'en tirer des conclusions.
          Depuis quelques temps, les rumeurs à demies oubliées entourant la vieille église étaient resurgies, et ceci en grande partie à cause des sermons du père Barney. Ce dernier mettait à nouveau en garde contre le bâtiment noir et appelait plus ou moins ouvertement les autorités d'Elsinham à mener une action rapide et efficace contre un nouvel ordre de choses. Le fait était que plusieurs habitants du vieux quartier avaient déjà déménagé vers des parties plus récentes de la ville. On parlait d'une musique d'orgue aux heures les plus sombres et de nouvelles messes noires. A une semaine de la nuit de Walpurgis rien de concret n'avait été entrepris.
          « C'est sans doute ce qui l'a décidé à agir. Une bonne douche d'eau bénite, on n'a jamais rien trouvé de mieux pour faire fuir ces vieux boucs ». Voila ce que pensa Sir Reagent en regagnant son lit. Mais ce soir là il se signa deux fois plutôt qu'une seule, sans toutefois se douter qu'il serait la dernière personne à pouvoir témoigner d'avoir vu le père Barney en vie.
          Le lendemain matin, il ne put s'empêcher de téléphoner au domicile du prêtre. Ce fut ainsi qu'il apprit que le père Barney n'était jamais rentré. Bien que son absence ne s'étalât pas encore sur une longueur démesurément inquiétante, Sir Reagent n'en appela pas moins la police qui ne fit aucune difficulté pour organiser des recherches dans l'heure qui suivit. Bien que l'annonce de la disparition ait été faite et prise en compte le plus tôt qu'il eût été possible de l'espérer, on ne retrouva jamais aucune trace du corps du prêtre Charles Barney.

II

          Le père Barney avait bien dans sa soutane une fiole d'eau bénite comme l'avait supposé Sir Reagent. Quand à l'usage qu'il aurait à en faire c'était bien le diable s'il le savait. C'était avant tout pour se donner du courage qu'il l'avait emportée. Bien qu'il appartînt à ce que la nouvelle génération se complaisait à appeler la vieille école, il était loin de ces vieux croulants encore à moitié enveloppés dans les histoires de sorcellerie dont étaient imprégnés leurs parents, allant à l'église chaque matin mais n'hésitant pas à demander conseil au premier rebouteux rencontré. Que le Diable existât certes, la question ne se posait pas, mais croire en des horreurs inconnues n'attendant que des sectes obscures pour raviver leur culte et les libérer, c'était retomber en plein moyen-âge.
          Qu'allait-il trouver à l'église abandonnée ? La présence d'une secte était plus que vraisemblable, surtout avec les antécédents de l'église, mais l'hypothèse de jeunes plaisantins s'amusant au dépend des habitants et au mépris des symboles n'était pas à écarter. Si la dernière supposition s'avérait la bonne, il n'aurait sans doute aucun mal à disperser les fauteurs de troubles. Par contre s'il tombait sur un groupe de fanatiques... Il contait surtout sur leur propre folie pour se tirer d'affaire. S'ils étaient obnubilés par un culte malfaisant il y avait de fortes chances pour que la seule apparition d'un prêtre les mît en fuite. Mais si certains profitaient des autres et ne croyaient pas plus aux entités que lui même, alors que Dieu lui donne la force de courir un marathon.
          C'était malheureusement cette forte probabilité pour que des messes noires eussent lieu en ce moment qui l'avait décidé à ce déplacer. A une autre époque de l'année, il se serait sans doute contenté d'attendre que les autorités se décident à faire quelque chose, mais il valait mieux prévenir que guérir. L'approche de la nuit de Walpurgis l'inquiétait. Cette nuit de sabbat était souvent le point culminant des rites démoniaques et de récentes confessions, spécialement venant de familles où un enfant venait de naître, l'avaient alarmé. On avait trouvé à l'intérieur des maisons, gravés sur les portes des chambres des nouveaux nés, des signes cabalistiques qui ne présageaient rien de bon. Personne dans aucun des cas n'avait idée de la manière dont l'auteur de ces symboles avait procédé pour s'introduire dans les maisons, sans s'être fait remarquer ni avoir fracturé aucune des portes closes qu'il avait dû emprunter.
          Autour de lui, les ombres s'épaississaient au fur et à mesure qu'il laissait derrière son dos les constructions récentes pour s'engager dans des ruelles bordées de bâtisses vieilles de plusieurs siècles. Rien d'étonnant à ce que les gens de l'endroit eussent des frayeurs au moindre bruit. Dans un tel cadre, chaque son résonnait plus sinistrement que partout ailleurs. S'il avait eu plus d'imagination, il est probable qu'il aurait vu les formes des nuages qui masquaient la lune par instant, se muer en d'autres silhouettes plus inquiétantes. Il retenait volontairement son allure qui avait tendance à s'accélérer malgré lui. Soudain sur sa droite il aperçu une flèche noire qui surgissait d'entre les toits.
          C'était la première fois qu'il l'apercevait réellement. Sans s'en être particulièrement gardé, il n'avait jamais approché les murs de la vieille église. Tout en se dirigeant vers son emplacement, il tendait l'oreille et observait le silence. Rien de ce qu'on lui avait rapporté ne lui parvenait. Il n'avait jamais vraiment pris au sérieux ceux qui prétendaient avoir entendu l'orgue de l'église jouer des mélopées étranges. A moins qu'on ne l'eût remis en état à dessein, son ancienneté ainsi que le défaut d'entretien rendait aberrant le fait qu'il pût être encore en état de fonctionner. Aucun bruit ne venait troubler le silence. D'un certain point de vue c'était rassurant : on ne pouvait guère imaginer les membres d'un culte démoniaque oublier de se rendre à l'une de leurs réunions, qui s'étaient jusqu'alors répétées chaque soir avec une parfaite régularité.
          L'église se dressait au centre d'une petite place soigneusement évitée par les autres constructions. A l'issue de la première vague de sorcellerie, elle avait été fermée au public, mesure du reste parfaitement inutile, et on l'avait entourée d'une grille d'acier dont l'unique porte avait été fortement cadenassée. La rouille qui rongeait le métal montrait bien le peu d'empressement dont faisaient preuve les personnes chargées de son entretien. Il avait été question de repaver la place, mais les ouvriers engagés dans une autre ville par la municipalité avaient suspendu leur travail dès le deuxième jour. Tout au plus les abords du bâtiments avaient-ils été dégagés et la terre tassée. Finalement, tout était resté en l'état. Chose étrange qui venait parfaire les rumeurs, rien ne poussait sur le terre-plein. Même les mauvaises herbes semblaient éviter de s'enraciner à cet endroit, ainsi que la mousse, pourtant présente sur tous les murs des maisons environnantes mais qui délaissait inexplicablement les pierres noires de l'église.
          L'examen de la chaîne fermant la grille ne révéla rien au père Barney, sinon que l'église était bien la seule à ne pas subir les attaques du temps. Ce qui ne prouvait absolument rien. Lui-même n'eut aucune difficulté à trouver un endroit où suffisamment de barreaux étaient tombés pour pouvoir pénétrer à l'intérieur de l'enceinte. Ce qui l'étonna d'avantage fut l'absence de toute empreinte sur le terre-plein. Il avait beaucoup plu ces derniers temps et il avait espéré que la terre détrempée le renseignerait approximativement sur le nombre d'hommes qui s'étaient mis à fréquenter le lieu régulièrement. Or sur toute la surface du terre-plein, pas une marque n'était visible. Ses pas apparaissaient comme les seules marques laissées par un être vivant depuis des années. Pas même d'empreintes des rongeurs ni des oiseaux qui fourmillaient dans les parages.
          Perplexe, il se dirigea vers le portique. Il se refusait à penser que les rumeurs eussent été crées de toutes pièces. Ce n'eût pas été réellement surprenant, mais on lui avait rapporté des faits qu'il avait du mal à envisager comme pure invention ou mystification.
          Fidèle à sa légende, la porte était ouverte. C'était l'un des mystères les plus prisés à Elsinham. Depuis la fermeture de l'église, on avait vainement essayé d'en clore les portes. Dans la nuit qui suivait, une main mystérieuse les rouvrait. Finalement on s'était désintéressé de la question, les laissant dans cette position et l'on n'en avait plus entendu parler.
          Lorsqu'il pénétra à l'intérieur il ne put contenir le frisson qui lui parcouru l'échine. L'endroit était réellement sinistre. Malgré l'ouverture de l'entrée sur la nuit claire, toute la lumière était absorbée à l'intérieur. Les vitraux étaient noirs de crasse et plantaient un mur opaque face à la lune. Le prêtre avançait lentement entre des bancs de messe. Ses pas soulevaient une poussière grise qui n'avait pas été remuée depuis des années. Les colonnes se succédaient autour de lui, supportant des gargouilles aux faces de cauchemar qui laissaient penser que ceux qui avaient jadis construit l'église l'avaient peut-être fait en vue d'un but détourné.
          Il réalisa subitement qu'il n'avait rien à faire là. Tout était immobile et pétrifié par le temps, s'éterniser ici ne servait à rien. Pourtant il ressentait le besoin impétueux d'explorer l'endroit. Quelque part au fond de son esprit, il voulait braver une peur qu'il n'arrivait pas à admettre, une manière de se surpasser dans sa confiance en lui-même et en Dieu, comme un besoin de se prouver qu'en ce lieu désertique rien de ce qu'il n'eût pas provoqué ou de ce que le Seigneur n'eût pas décidé ne pouvait lui arriver. Tâtonnant prudemment devant lui, il continua d'aller de l'avant. Il finit d'inspecter la nef et se dirigea vers le fond de l'église. L'atmosphère sordide laissée par des siècles de profanation l'excitait au plus au point, mais rien ne vint heurter ses sens. Il allait se décider à partir lorsqu'un dernier regard en direction du choeur retint son attention.
          Il lui sembla discerner une variation de la pénombre à cet endroit. Se rapprochant, il s'aperçut qu'un pan entier de la maçonnerie était inexistant. Perplexe, il promena la lueur de sa lampe qui déjà faible, semblait de surcroît avoir considérablement pâli depuis qu'il avait pénétré à l'intérieur de ces murs. Ce qui l'interpellait, c'était moins la nature de sa découverte que la soudaineté avec laquelle il l'avait faite. Sans qu'il eût poussé trop minutieusement ses investigations pour pouvoir en jurer, il avait cependant la ferme conviction que l'ouverture n'était pas là quelques minutes auparavant. Du moins était-il gêné de penser, malgré l'obscurité environnante, qu'il ait pu passer à quelques mètres sans la remarquer.

III

          S'il avait su ce vers quoi il se dirigeait, il n'aurait pas même hésité avant de s'enfuir en direction de sa paroisse. Mais dans son ignorance, il se rapprochait d'une horreur indicible telle que son esprit n'en put jamais concevoir, même au cours des rêves que Satan aurait pu lui inspirer afin de débaucher son esprit.
          Ses pas résonnaient à l'intérieur d'un couloir taillé dans la roche. La lampe dont l'intensité avait encore décru éclairait des parois humides, aux aspérités devenues le lieu de prédilection de moisissures blanchâtres. Tout en avançant, il cherchait la cause d'un trouble à demi conscient qui lui était apparu au moment où il s'était engagé à l'intérieur du souterrain. Une idée absurde était en train de germer lentement dans son esprit et il s'efforçait sans succès apparent d'en atteindre la nature. Soudain il resta figé et failli lâcher sa lampe lorsqu'il sut. Ce passage ne pouvait être... Il avait pris naissance au niveau de ce qu'aurait dû être le mur du fond de l'église et se prolongeait sur une longueur qu'il ne pouvait évaluer. Quoi qu'il en fût, les quelques mètres qu'il avait parcourus auraient déjà dû le mener à l'extérieur, car il était sûr qu'à l'endroit où il se trouvait n'existait rien d'autre que le terre-plein désert entourant l'église.
          Bien que l'envie de faire demi-tour fut en cet instant très forte, son esprit rationaliste reprit le dessus et il continua d'avancer. Peut-être s'était-il simplement trompé dans ses estimations. En tout cas un souffle d'air froid venait à sa rencontre et lui apportait la certitude qu'il n'était pas loin du monde extérieur ; il finirait bien par ressortir à l'air libre. Mais s'il persistait dans sa démarche, il n'en était pas moins de plus en plus inquiet. Bientôt il aperçut un point lumineux qui indiquait la fin du couloir.
L'issue la plus proche, et la plus sure, était devant lui. Quelque part dans son dos, un orgue faisait résonner des notes étranges qui se pressaient dans ses oreilles pour former une musique envoûtante et hideuse.
          La lumière n'était pas celle de la lune. Le couloir débouchait sur une vaste pièce taillée dans la roche. Les murs avaient été aménagés en bibliothèque et supportaient de nombreux rayons abritant des livres noirs et interdits. La totalité des savoirs en occultisme semblait avoir été réuni dans ce lieu. La version latine du Nécronomicon reposait près d'un ouvrage encadré qui semblait être la reliure originale. Les quelques espaces vierges d'étagères étaient souillés de formules cabalistiques dont celles écrites en latin l'emplirent de terreur par ce qu'elles impliquaient. Mais ce qui retenait son regard c'était l'être allongé au centre d'une sorte de spirale tracée à même le sol. Un souffle irrégulier soulevait sa poitrine et ses traits s'animaient affreusement au rythme de contractions qui donnaient à son visage des expressions difformes. Le père Barney restait pétrifié devant ce spectacle auquel il ne voulait croire. Quelle substance rituelle pouvait donner lieu à de telles transes... L'habit de l'homme différait peu du sien, il devait sans doute se considérer lui aussi comme une sorte de prêtre.
          La rage le submergea soudain. C'était ce genre de personne qui était à l'origine des cultes absurdes qui pervertissaient les villes et décimaient la population infantile nécessaire à leurs rites abominables. Dans un mouvement incontrôlé il pénétra dans la spirale sans avoir la moindre idée de ses actes à venir, mais un choc ébranla sa raison bien avant qu'il n'en atteignît le centre. Un cercle de cierges répandait une lumière vacillante sur la scène. Lorsqu'il le franchit pour rejoindre le prêtre noir, il prit conscience de l'odeur qui régnait dans la pièce. Le liquide rouge qui coulait de sous les flammes n'était pas de la cire mais du sang... Et il en avait l'inexplicable certitude, du sang humain.
          Il dut faire un suprême effort pour reprendre le contrôle de sa raison qu'il sentait lui échapper. Mais à ce moment, quelque chose se modifia dans l'atmosphère. Le corps de l'homme s'animait de spasmes violents et le sol sembla onduler et se déformer. Les courbes de la spirale se déroulaient lentement et composaient mystérieusement des tracés ancestraux dont le sens échappait complètement à toute forme de conception humaine. Là, sur le sol, l'espace se distordait suivant des lignes extradimentionnelles et ouvrait peu à peu une porte sur un monde invisible. Au fur et à mesure que les dimensions se repliaient sur elles-mêmes, quelque chose semblait vouloir pénétrer dans la pièce. C'était comme une vapeur qui se développait au niveau du sol pour former une masse précise sans pour autant que l'œil pût en distinguer le contour. Sa couleur variait horriblement d'un orange sulfureux au rouge sanguin, s'assombrissant par moments en un néant plus noir que l'immensité. Le père Barney était tétanisé par la terreur indescriptible de ce qui ne pouvait pas être. Il ne pensa même pas à s'enfuir quand l'entité s'avança à sa rencontre. Il fixait deux point imaginaires au sein du nuage diabolique d'où partait un regard qu'il ressentait avec une effroyable netteté, sans qu'il pût s'en détacher, comme s'il avait été hypnotisé par deux yeux immatériels qui le fixaient depuis un autre lieu.
          Soudain, la chose s'élargit en deux ailes vaporeuses qui entourèrent le corps du prêtre. Au même instant, celui-ci sentit la substance s'enfoncer par ses oreilles et sa bouche pour lui ronger le cerveau. La douleur fut telle qu'il retrouva un instant le contrôle de ses actes. Dans un sursaut désespéré il jeta en avant le contenu de la fiole d'eau bénite qu'il avait emportée, sans avoir aucune idée de la manière par laquelle il s'en était emparée. Un hurlement déchira l'air et tous les cierges s'éteignirent. Dans une panique démentielle, le prêtre se précipita à l'intérieur du souterrain. Dans sa course folle, il se cognait et rebondissait sur les murs de pierre en se déchirant la peau contre les parois. Il courait éperdument, ne pensant qu'au temps qu'il mettait pour atteindre la sortie et qui lui paraissait démesurément long.
          Le choc le rejeta violemment en arrière. Frénétiquement, il se redressa d'un bond et tâta l'obscurité devant lui. Là où aurait dû s'ouvrir le passage conduisant à l'intérieur de l'église, il n'y avait qu'un mur inébranlable sur lequel il s'arrachait les ongles. Il prit alors conscience du vrombissement qui peu à peu emplissait l'air dans son dos. Il se retourna et ses yeux jaillirent de leurs orbites lorsqu'il vit l'essaim bourdonnant se précipiter sur lui pour l'engloutir...

IV

          A Elsinham, un homme fut bien plus affecté que les autres habitants par la disparition du prêtre Charles Barney. Andrews Halmour était connu comme un garçon taciturne. Il occupait un poste permanent à la bibliothèque de la ville, mais il manifestait un intérêt public pour certaines vieilleries qui lui avait valu une réputation sortant de l'ordinaire. Tout le monde considérait alors comme non saine, pour ne pas dire dangereuse, l'occupation du jeune homme qui cherchait sans cesse des témoignages d'un passé très lointain, sous quelles que formes qu'ils se présentassent, récits, statuettes, manuscrits ou ruines.
          Bien que la rumeur aggravât considérablement les choses, il est un fait qu'il entretenait une correspondance étrange avec des personnes peu recommandables dont l'essentiel des savoirs était condensé dans la pratique de l'occultisme. Il avait réussi à se procurer plusieurs livres interdits et possédait toute une bibliographie qu'il avait lui-même constituée à partir de coupures recueillies dans la presse quotidienne et qui accusait l'existence de formes ignorées et terrifiantes, même pour un lecteur profane en la matière du surnaturel.
          Ce n'était pas une seconde personnalité, ni un esprit sordide et tourné vers le démon qu'il avait soigneusement caché aux yeux de ses relations autres que celles avec qui il correspondait par lettres, qui l'avait incité à étudier les choses que le temps a effacé de la mémoire des hommes. Mais dès son enfance, il était apparu comme un être humain détenteur d'une sensibilité exacerbée. La mort de ses parents le laissant orphelin avant qu'il eût atteint sa maturité avait achevé l'expansion d'un psychisme fragile et d'autant plus sensible à d'infimes variations qu'Andrews était remarquablement intelligent. Il avait très tôt été sujet à des troubles du sommeil, les visions fantasmagoriques qui remplaçaient ses rêves le laissant sans force jusqu'au matin. C'est en recherchant leur signification qu'il avait été amené à s'intéresser à certains cultes, et qu'il avait découvert un monde d'horreurs enfui à l'état latent mais se manifestant en certaines occasions. Toutefois, s'il avait continué ses recherches, ce n'était nullement pour participer à la montée du chaos, il était bien trop conscient du danger et de l'éternelle souffrance qu'impliquait la résurgence de ces monstres possédant une puissance proche de celle que la conception humaine avait accordée à Dieu. S'il avait appris à lire les formules et le fonctionnement des rituels, c'était parce qu'il était conscient d'en savoir beaucoup trop. Il ne se faisait pas d'illusion ; bien qu'il n'eût jamais été confronté réellement à ces choses, il ne craignait que trop le jour où elles s'apercevraient de son existence. Et ce jour là, il faudrait qu'il en sache assez pour pouvoir se protéger.
          Et ce jour là approchait, la disparition du père Barney lui apportait la certitude qu'Elsinham était bel et bien devenu depuis peu un lieu de résurgence. Juste avant que les rumeurs sur la vieille église ne resurgissent, ses visions avaient pris des tournures inquiétantes. La sensation d'accablement qu'il éprouvait à son réveil augmenta dangereusement, le forçant à rester alité jusqu'au début de ses après-midi pour que sa fièvre disparût. Chaque nuit, il perdait un peu plus la faculté qu'il avait de pouvoir se diriger à l'intérieur de ses cauchemars. A cela venait s'ajouter l'ombre d'une menace qu'il sentait peser sur lui de manière oppressante et de plus en plus nettement au fil de ses nuits, jusqu'à ce qu'il souhaitât, malgré l'habitude qu'il en avait depuis son adolescence, éviter ce sommeil qui le répugnait et finissait par contrôler ses pensées. Mais chaque soir l'épuisement était plus intense et il cédait à la fatigue quoi qu'il eût décidé au matin. Il s'était finalement décidé à demander l'aide de son médecin. Mais en dépit du traitement, il voyait chaque nuit se dresser devant lui le spectre du bâtiment démoniaque. Ses visions n'étaient que poursuites à l'intérieur de sombres couloirs tapissés d'une fange blanche et filandreuse qui lui donnait la nausée. Et les somnifères qu'il absorbait n'y faisaient rien.
          L'horreur atteignit son paroxysme le jour, la nuit, où ses visions lui forcèrent à imaginer ce qu'il était advenu du père Barney; mais il eut alors la terrible intuition que celles ci étaient bien plus réelles qu'il ne l'avait pressenti.

V

          (Note du Dr Felton à l'intention du directeur de l'établissement psychiatrique d'Embourg)

          « Cher confrère, le cas de mon patient s'aggravant, je ne puis que déplorer mon erreur de ne pas vous l'avoir recommandé plus tôt.
          Voici une semaine Mr Andrews Halmour est venu me confier qu'il souffrait sinon d'un manque, du moins d'un mauvais sommeil dont l'origine ne lui apparaissait pas clairement. Son problème étant des plus banals, affirmation qui s'est du reste révélée totalement erronée, et étant par ailleurs redevable à sa famille (il se trouve que j'ai bien connu son père autrefois) je lui ai prescrit un traitement considéré comme remarquablement efficace en matière d'insomnies.
          Toutefois, l'évolution de son mal m'a amené à revoir mon diagnostique. Le jeune homme n'est pas du tout insomniaque comme je l'avais pensé mais souffre de crises de somnambulisme assez alarmantes puisqu'il arrive à se défaire des liens exceptionnellement serrés qu'il s'est lui même décidé à utiliser en dernier recours. Une seule fois durant ses pérégrinations il s'est réveillé, et il se refuse de manière incompréhensible à me dire où il est allé ainsi que ce qu'il y a fait. Depuis ce moment il s'attache chaque nuit et semble être pris d'une peur irraisonnée à l'idée d'être sujet à de nouvelles crises.
          A cela est venue s'ajouter une crainte qui atteint un tel degré de gravité qu'elle ne peut relever que de la phobie. Dès le début de son traitement, il m'avait parlé de certains rêves qui revenaient souvent depuis sa maladie... En particulier ceux mettant en scène des papillons. Selon toute évidence il regrette ces derniers temps de m'en avoir parlé car il évite soigneusement le sujet dès que je semble être sur le point de l'aborder. Il lui est malheureusement impossible de me cacher la véritable frayeur qu'il éprouve à l'encontre des papillons de nuit. Il a depuis peu fermé ses fenêtres de grandes moustiquaires dont il n'a l'utilité que durant la journée car malgré la chaleur il persiste à vouloir dormir les volets fermés. J'ai assisté une ou deux fois à la présence d'un papillon dans sa chambre. Sur le coup il manifeste une peur intense qui diminue peu à peu non sans le laisser sous l'emprise d'une grande nervosité.
          Sa réaction a été totalement différente il y a deux soirs lorsqu'il s'est retrouvé face à face avec un sphinx à tête de mort. Longtemps après que j'aie capturé le papillon, il est demeuré prostré et la vue seule de l'insecte prisonnier du bocal suffisait à le plonger dans un état proche de la crise épileptique. Après avoir passé la nuit à hésiter car je connais depuis suffisamment longtemps le jeune Andrews pour savoir que c'est une personne parfaitement équilibrée, je me décide à vous le confier afin que vous le soumettiez à des tests psychologiques.
          Sa folie est à mon sens unique et du moins sans précédent. Connaissant l'intérêt que vous portez à (...)»

VI

...Subb-nigguraï Yäll ren'logg fyjdien rr'liaânovkren Nyarlathotep n'nerkraân...

          Elsinham, nuit du 29 au 30 avril 19..,3 heures

          L'homme éteignait les cierges un à un. Cette nuit encore, la porte avait refusé de s'ouvrir mais il avait senti l'espace se contracter et se rencogner sur lui même. La nuit suivante verrait les forces de Walpurgis réunir assez de puissance pour vaincre les derniers obstacles.
          Et dire qu'il y était arrivé... Usant de son seul pouvoir il avait réussi le temps d'un cycle à forcer le passage des abîmes insondables vers celui qui rampe dans les ténèbres. Et l'innomé l'avait suivi jusqu'à l'air des hommes pour entamer un nouveau règne. Il avait fallu que l'intervention irraisonnée d'un prêtre puisse le renier à la dernière seconde où il demeurait vulnérable. Comment un disciple de ce Dieu stupide qui contrôle les hommes en leur offrant son pardon avait-il pu contrer la renaissance de celui devant qui tremblent même les Grands Anciens, ceux qui vinrent des étoiles et sont enfuis sous les terres et sous les mers, attendant le jour où la folie des hommes les fera remonter à la surface pour les asservir à nouveau dans une ère de souffrances. Pauvre fou qui croyait au pouvoir d'un être infiniment bon et juste, alors que la seule fin du monde est sa lente décomposition.
          Un rictus démoniaque apparu sur sa face lorsque son regard se posa sur les papillons posés sur les murs. Les sphinx à tête de mort portaient sur leur dos la marque de celui qu'ils servaient. Car de tous les insectes sortis de larves immondes, ils sont les préférés de celui dont les milles formes trônent sur l'amas d'horreurs hantant les ténèbres, Nyarlathotep, le Chaos Rampant. Leurs ailes étendent son ombre sur tout ce qui est assez fou pour s'opposer au dévoreur des âmes damnées, et nul ne peut échapper aux fosses putrides où giseront pour l'éternité les victimes des bêtes ailées de la nuit, fût-ce un enfant d'un autre Dieu comme le père Barney.
          Tout en observant ces pensées, il marchait le long du couloir dont les murs étaient recouverts par la soie gluante et acide sécrétée par les papillons. Le prêtre avait répondu de ses actes mais il n'en avait pas moins réussi à annihiler tous les efforts qu'il avait dû produire pour parvenir à ses fins. Maintenant, tout son pouvoir était épuisé et il se voyait contraint d'attendre la nuit de Walpurgis pour réunir les forces nécessaires à ses desseins. Il s'immobilisa devant le gigantesque cocon qui reposait sur le sol, adossé contre le mur qui fermait le souterrain... Nul n'échappe aux enfants chéris de Nyarlathotep. Il allait s'en retourner dans son antre pour attendre que commençât le dernier cycle quand il sursauta. Lentement, il s'agenouilla et abaissa son visage vers la masse filandreuse. Il sentait un flot mauvais couler dans ses veines tandis qu'il contemplait le masque de la mort aux chaires déjà partiellement décomposées par l'acide qui apparaissait à l'intérieur du cocon éventré.
          Quelqu'un avait passé le mur. On avait ouvert le passage et déchiré la gangue entourant ce qui fut le corps du prêtre.
          Qui pouvait percevoir suffisamment nettement les choses au-delà de leur réalité première pour avoir pu pénétrer en ce lieu, et surtout pour avoir pu en sortir... Un autre prêtre... Cela paraissait improbable. Le prêtre Barney avait été l'un des seuls à Elsinham, et en tout cas le seul à posséder assez de courage pour marquer une opposition sérieuse. Et même lui n'avait pu lever le mur de pierre qui avait barré sa fuite. Non, c'était autre chose. Dans l'immédiat il devait absolument faire disparaître le corps bien qu'il ne fût déjà plus identifiable, et trouver quelque chose qui pût le protéger encore pour les 24 heures à venir. Mais tandis qu'il s'affairait, il pressentait que tout ce qu'il pourrait imaginer ne servirait à rien. Car ce qui lui avait permis de voir que le rôdeur inconnu avait pu s'échapper indemne, c'était l'absence d'un second cocon. Ainsi les sphinx ne l'avaient pas attaqué...

VII

          Elsinham, 30 avril 19.., 2 heures après le levé de la lune

          Il avait une fois de plus cédé au sommeil. Sous ses paupières fermées, Andrews ne tarda pas à voir apparaître les prémices d'un cauchemar dont il ne connaissait que trop bien le contenu.
          Il s'était forcé à ne pas dormir depuis qu'il avait vu le masque verdâtre de la mort grimaçante dépasser les frontières oniriques et s'imposer à lui dans une horrible réalité. Mais l'épuisement qui en avait résulté lorsqu'il était rentré chez lui l'avait accablé au-delà de toute faiblesse imaginable. Cependant, la peur de s'endormir, et surtout celle de se réveiller à nouveau l'avait décidé à absorber des drogues puissantes pour surmonter ses défaillances et lui permettre d'échapper au sommeil. Il n'avait cessé d'augmenter les doses devenues de plus en plus fréquentes, mais cette nuit il s'était rendu compte du poids qui reposait sur tout son être et sut qu'il s'endormirait quoi qu'il fît. Il s'était allongé, entravant ses membres plus par habitude que par conviction, sachant parfaitement que ses liens ne lui seraient d'aucune utilité, et avait presque aussitôt sombré dans un kaléidoscope d'images embrumées.
          Les rues défilaient, obscures et floues, légèrement déformées comme s'il les percevait à travers un rideau de fumée invisible. A demi conscient, il ne tarda pas à reconnaître les rues du vieux quartier. Il passait, ombre parmi les ombres, sans jamais apercevoir un être vivant. Seul un chat vint croiser son chemin. Mais ses yeux reflétèrent une telle intense expression de frayeur qu'il préféra abandonner un instant toute perception plutôt que de voir qu’un animal dont il alertait l'instinct, était affecté au point de le faire s'enfuir.
          Quand ses visions réapparurent, il se trouvait à l'intérieur de l'enceinte entourant le terre-plein, juste devant le portail de l'église. La pluie qui tombait à torrent captait son regard en mille endroits simultanément, chaque goutte lui apparaissant comme une perle étincelante dans l'obscurité. Les éclaires illuminaient horriblement la scène. Sa rétine gardait les empreintes des flèches aux pointes acérées, des faces affreuses des gargouilles qui surgissaient par à-coup de la pénombre pour s'y abîmer l'instant d'après. Et par dessous les roulements du tonnerre une musique lancinante prenait possession de ses oreilles, les saturant lentement par des accords obsédants empreints d'un maléfice affreux.
          A ce moment il tenta de se réveiller. Mais il rencontra une telle résistance imposée à son subconscient qu'il sut que toute tentative serait inutile. Il n'était qu'un pantin animé par une force qui ne venait pas de lui. Quoi qu'il voulût, il était obligé de jouer le rôle qu'on lui avait imposé, et il le fit en pénétrant dans l'église maudite. Tel une ombre, il dépassait un à un les bancs le séparant de l'autel de pierre, au-delà duquel il pouvait déjà voir le mur perdre de son opacité. Sans conviction, il tenta à nouveau de se rebeller lorsqu'il fut à la hauteur de la paroi devenue transparente. Mais cette fois il entendit la voix de celui qui l'attirait. Des sons rauques et d'immondes gargouillements lui parvenaient du fond des âges, langage inconnu d'entités sans nom qui s'imposaient à son esprit. Sans volonté devant la force immense dont la nature se faisait plus précise à mesure qu'il s'avançait vers elle, il pénétra dans le souterrain. Chose étrange, bien que l'orgue jouât quelque part au-dessus de la nef, la musique démoniaque semblait plus forte dans le passage. Mu par cette force étrangère, il avançait vers le point lumineux qui marquait la fin du souterrain. Au fur et à mesure qu'il progressait, le flou qui affectait sa vue semblait être de moins en moins dû à la fièvre de ses visions, mais de plus en plus au tremblement physique qui affectait tout son corps. Jamais il n'avait dû s'avancer aussi loin. Et lorsqu'il pénétra dans le lieu où toutes les forces convergeaient, il avait quitté le monde du sommeil.
          Il contrôlait ses pensées, ses paroles, même ses gestes, mais il ne pouvait pas s'enfuir. De toute façon, l'essaim vrombissant qui s'interposa entre lui et l'entrée par laquelle il était arrivé l'en aurait dissuadé. Ce fut tout juste s'il jeta un coup d'oeil sur les ouvrages proscrits appuyés le long des murs. Il en avait d'ailleurs lu la plupart. Seule la présence qui grandissait dans la pièce captivait son attention. Aucune des portes n'était encore ouverte mais il Le sentait qui se rapprochait. La sensation de menace contre laquelle il ne pouvait rien faire l'oppressait horriblement. Il sentait les sphinx derrière lui et le regard dur et glacé du prêtre noir qui avait repris ses esprits une fois qu'il eût achevé le cycle du côté terrestre. Et par dessus tout, sa mort approchait avec Celui qui emporterait son âme pour la dévorer éternellement. Il était contraint d'attendre sa fin, de l'accueillir sans même avoir le recours de tomber dans la démence. Car Lui, le mangeur de souffrances, exigeait de ses proies qu'elles soient conscientes de leur agonie, Entité parmi les déités les plus anciennes, celui qui rampe dans les ténèbres...
          Nyarlathotep, il le vit au moment où son essence pénétra les barrières terrestres pour s'épanouir dans la pièce. Les cierges vacillèrent sous le souffle de la vapeur qui s'enfla brutalement, s'engouffrant dans l'ère humaine. De l'une de ses milles formes, le Chaos Rampant submergea Andrews. Celui-ci était resté pétrifié. Il sentit le flot d'immondices l'envelopper au même moment où tout fluide sembla refluer de ses organes et quitter son corps. Un froid surnaturel lui vrilla le cerveau, mais l'isolant du même coup de ce qui se mit à consumer sa chair. Harcelé par les douleurs, il se vit s'affaisser comme si tous ses os avaient été brisés au même instant et ses yeux se fermèrent à la dernière image du monde extérieur qui s'enroulait de plus en plus vite autour de lui.
          Il les rouvrit aussitôt. Quelque chose dans le tourbillon d’images qui repassait sous ses yeux avait heurté ce qui restait de sa conscience. C'était l'un des sigles dont les murs étaient couverts, une formule... Et le savoir, issu du Culte des Goules et du Nécronomicon, afflua de nouveau à la surface de ses pensées. Tout s'immobilisa. Le prêtre noir observait la scène avec inquiétude, sans comprendre pourquoi Celui dont seuls les morts osent prononcer le nom s'était si soudainement détaché de sa proie. Lui ne pouvait voir ce que la force d'un esprit sensible au-delà des perceptions normales avait su capter et préserver. Le signe qu'Andrews avait vu lui avait appris sur quoi reposaient les forces qui avaient servi à l'invocation de l'horreur suprême. Et parce que Nyarlathotep étendait son emprise infernale aux autres déités, les craintes des Grand Anciens s'étaient involontairement liguées contre lui. Ainsi en même temps qu'il sut que l'odeur de putréfaction qui emplissait la pièce émanait de son propre corps, le jeune homme découvrit le moyen d'effondrer le temps sur ce qui avait jailli des autres espaces. Des formules prononcées de ces mêmes sons rauques et gargouillements qui résonnaient naguère à l'intérieur de son esprit montèrent le long de sa gorge et déchirèrent l'air. Tout se froissa et dans un hurlement infernal, Celui qui trône sur l'horreur éternelle s'abîma dans un gouffre qui n'était pas le sien.
          Le prêtre noir contemplait ce qui n'était plus qu'une salle inerte d'un air incrédule. Le mal auquel il avait voué sa foi avait été renié par cet homme qui se traînait par terre à présent, sous l'effet de la folie qui avait fini par avoir raison de son mental. Ce n'était plus qu'une larve, éclatant d'un rire stupide à chaque seconde, un être méprisable qui ne méritait plus d'exister. Il s'avança, tenant à la main le couteau d'obsidienne qui lui avait servi à récolter le sang des enfants pour fabriquer les cierges... Tout ce sang répandu pour un leurre qui avait attiré sa perte, pour une chose qui se voulait multiexistencielle et qui n'avait pas pu se protéger par deux fois d'interventions humaines.
          Mais il n'atteignit jamais Andrews. La transe vint sans qu'il en fut averti. Il se vit soudain en train de survoler une immense citée cyclopéenne aux murs basaltiques. Il passait au-dessus du sol à une hauteur inimaginable et sentait dans son dos le battement d'ailes puissantes. Sous lui s'étendait comme il l'avait imaginée la demeure de celui qu'il avait invoqué. Nyarlathotep le jugeait, lui qui s'était permis d'invoquer les puissances éternelles et qui les avait conduites par delà les frontières qu'elles ne pouvaient se permettre de franchir. Et dans son esprit se fit la sentence du Chaos Rampant. Derrière lui, les ailes s'évanouirent et le prêtre sombra dans une chute l'amenant aux puits de souffrances qu'il avait vénérés.

VIII

          (Rapport de l'agent Bob Hamilton qui dirigea l'inspection de l'église d'Elsinham requise à la suite des événements de la nuit du 30 avril au premier mai 19..)

          L'interrogatoire mené sur des personnes dont la bonne fois ne saurait être mise en doute révèle que la majorité des personnes demeurant dans le vieux quartier d'Elsinham étaient présentes autour de l'église dès les premières heures du matin. Toutes sont d'accord pour affirmer qu'une musique d'orgue s'élevait des murs, allant jusqu'à couvrir le vacarme de l'orage au moment le plus intense qui s'est situé aux dires des villageois sur le coup de deux heures. A l'unanimité ils déclarent s'être trouvés là plus par crainte et superstition que par curiosité. Les récents événements encore sans réponse advenus ces derniers temps ainsi que les rumeurs entourant la vieille église ont déterminé les villageois à s'armer de cierges et de lampes face à un orage d'une ampleur exceptionnelle et aux sons inquiétants en provenance de l'église. Le fait est que nombre d'entre eux attendaient cette nuit désignée comme la nuit de Walpurgis avec beaucoup d'inquiétudes. Les cinq dépositions complètes recueillies ont été approuvées et reconnues comme véridiques par cent signatures provenant des autres témoins.
          Lorsque nos investigations nous ont conduits à l'intérieur de l'église, nous avons pu constater la présence d'un certain nombre d'empreintes récentes imprégnées dans la poussière qui recouvrait entièrement le sol sur une forte épaisseur. Les contours de ces empreintes n'ont pu être relevés avec tout le soin requis car un rire démentiel nous a fait nous précipiter en direction du coeur de l'église. Derrière l'autel rampait le malheureux dont les propos absurdes et affreux nous ont conduits à l'enfermer dans un fourgon en attendant un véhicule de l'asile psychiatrique le plus proche. Son identité a pu être établie, il s'agit d'Andrew Halmour, employé à la bibliothèque municipale d'Elsinham, dont la réputation explique en partie sa présence à l'intérieur de l'église.
          Les propos du jeune homme nous ont toutefois suffisamment heurtés pour nous amener à examiner une partie du mur du fond de l'église. Celui-ci s'est avéré sonner creux. Toutefois le mur en question était évidemment du même âge que le reste du bâtiment et rien n'indiquait qu'il eût été bougé depuis des années. Il faut donc mettre sur le compte de la forte impression que nous ont causé les divagations de M. Halmour l'impulsion qui nous a fait détruire le mur. Derrière la maçonnerie nous avons trouvé un passage souterrain insoupçonné, rendu possible par la singulière inclinaison du sol de l'église qui s'enfonce régulièrement et presque insensiblement pour atteindre une profondeur d'au moins deux mètres à l'extrémité de la construction.
          J'attire votre attention sur les faits qui vont suivre car ils nécessitent évidemment qu'une explication rationnelle vienne les éclairer au plus tôt. Dans le souterrain nous avons trouvé des traces d'un caractère récent totalement inconcevable dans la mesure où aucune autre issue donnant accès au souterrain n'a été découverte. Les experts ont identifié la matière collée aux murs comme de la soie sécrétée par une espèce de papillon nocturne dont la présence n'a pas été détectée lors de l'inspection. Enfin dans la salle à laquelle aboutissait le souterrain reposait le cadavre d'un homme. Tous ses os avaient été brisés, son corps avait été complètement disloqué sous l'effet d'un choc incroyable dont rien dans la pièce ne pouvait expliquer la nature. Son dos portait des marques qui semblaient avoir été provoquées par une pince énorme.
          La suggestion du médecin qui a examiné le corps est si absurde que j'hésite à vous la confier. Le fait est que le couvreur appelé pour remédier aux dégâts causés par la tempête à la toiture de l'église a trouvé des traces de sang frais sur les serres d'une des gargouilles...


* * *